Tropicale tristesse

Tropicale tristesse

En lice pour le Prix Blù – Jean-Marc Roberts
En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
Après avoir vu un documentaire sur l’Amazonie, Jeanne décide partir pour le Brésil. À São Paulo, elle trouve un exemplaire de Tristes tropiques chez un bouquiniste, un livre qui va l’accompagner pendant son voyage en bus et bateau pour Manaus. En route, elle va faire la connaissance d’un ancien soldat américain unijambiste qui va l’aider dans sa quête.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Jeanne, Claudia, Paul et les autres

Avec ce roman, clin d’œil à Claude Lévi-Strauss, car il mêle aussi souvenirs de voyage et pensées philosophiques, Jean-Baptiste Maudet confirme son talent à nous faire voyager avec des histoires épatantes. N’hésitez pas à la suivre au Brésil !

Nous faisons d’abord la connaissance de Jeanne Baulieu au moment où elle s’apprête à atterrir à Sao Paulo. C’est après avoir suivi un documentaire sur la forêt amazonienne que la quadragénaire a décidé de partir pour le Brésil, faisant fi de sa peur de l’avion. Avec de maigres indices, elle s’est mise sur la piste d’un homme, un Indien qui l’a fascinée.
Puis nous découvrons Paul, errant dans les rues de Séville. Il cherche l’université où il est censé suivre des cours, même s’il préfère l’ambiance des cafés. Inscrit en anthropologie, il ne semble guère motivé.
Jeanne de son côté continue sur la voie qu’elle s’est tracée. Après un rendez-vous chez le producteur du documentaire, qui ne lui a cependant laissé que peu d’espoir sur ses chances de retrouver son homme, elle choisit de rejoindre les berges de l’Amazone en bus.
Entretemps nous aurons fait la connaissance de Claudia, belle jeune femme qui se prélasse au bord de la piscine d’une luxueuse villa dans la banlieue sévillane.
Jeanne est maintenant prête à tuer les heures de bus pour rejoindre Santarem. Chez un bouquiniste, elle a trouvé une vieille édition de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss et se réjouit de relire ce classique, même si les nombreuses annotations qui figurent dans son exemplaire d’occasion la rebutent un peu.
En Andalousie, Paul a trouvé une colocation et prend un verre sur le toit-terrasse de son nouveau domicile lorsqu’il est attiré par la beauté d’une nouvelle venue. Mais Claudia n’est pas seule et l’homme qui l’accompagne la serre d’un peu trop près pour une tentative d’approche. Mais comme les dieux de l’anthropologie sont avec lui, il la retrouvera un peu plus tard sur les bancs de l’université où elle suit un cursus identique au sien. Leur histoire d’amour peut commencer.
Une histoire d’amour que Jeanne suit à distance, aidée en cela par son livre d’occasion annoté par les deux étudiants. L’occasion pour elle de se poser quelques questions et d’égrener quelques souvenirs: «Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise.» Du coup, le livre a désormais un double intérêt. Il n’est sans doute pas étranger non plus à son attitude plus ouverte durant le voyage, au plaisir qu’elle prend à échanger avec Big James l’homme qui a pris place à ses côtés sur le bateau qui les mène à Manaus.
«L’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion.»
En même temps qu’il rend hommage à Lévi-Strauss, Jean-Baptiste Maudet construit un roman savoureux autour de ce double scénario. Il relit et commente les travaux de l’anthropologue, les confronte aux réalités d’aujourd’hui. Et alors qu’il se laisse aller à la nostalgie, pimente le tout de quêtes improbables. Sauf que le romancier a plus d’un tour dans son sac. En cherchant son «indien» Jeanne va découvrir la famille d’Ambrosio et remonter jusqu’aux origines de la vie de la belle Claudia.
Sa rencontre avec Big James lui permettra aussi, en s’enfonçant dans la jungle amazonienne, de constater l’évolution du poumon vert de la planète depuis la visite de Lévi-Strauss, les dégâts de la corruption et de l’exploitation irraisonnée des ressources.
Le tout servi avec cette pointe d’humour qui avait séduit le jury du Prix Orange du livre en 2018 qui avait couronné son premier roman, Matador Yankee. C’est ce même style qui lui avait permis de brillamment confirmer son talent avec Des humains sur fond blanc dans ans plus tard qui nous entraînait cette fois en Sibérie. Avec ce troisième opus, il s’inscrit durablement dans la veine de ces écrivains qui nous font voyager, réfléchir, rêver sans se prendre tout à fait au sérieux. On en redemande!

Tropicale tristesse
Jean-Baptiste Maudet
Éditions Le Passage
Roman
320 p., 19 €
EAN 9782847424867
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Brésil, d’abord à Sao Paulo, puis à Manaus après un voyage en bus et en bateau à travers le pays. On y évoque aussi l’Espagne et notamment Séville.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2009, avec des retoues en arrière jusqu’en 1992.

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-ce bien raisonnable, tout ça? Boire un jus de tomate à bord d’un avion après le crash du vol Rio-Paris, passe encore. Partir en Amazonie à la recherche d’un Indien que l’on a vu un soir à la télévision, sûrement pas. Mais Jeanne Beaulieu voyagera d’une drôle de manière, Tristes tropiques de Claude Lévi- Strauss dans une main, des histoires d’amour inachevées dans l’autre. Prendre la route, traverser les forêts, écouter des mélodies d’oiseaux, remonter l’Amazone ou le Guadalquivir, croiser Frida Kahlo et Don Quichotte. Où sommes-nous quand nous sommes quelque part ? Elle n’y peut rien, Jeanne Beaulieu se raconte des histoires qui la conduisent vers ses envies et ses fantômes, vers cet Indien qui lui échappe, vers le regard et les mains bien réelles d’un homme qu’elle n’oubliera jamais.
Jeanne n’est pas dupe. Les voyages exotiques n’existent pas. Au Brésil ou partout ailleurs, s’aventurer à la recherche de soi ranime les douleurs de l’enfance, fait naître des désirs inouïs et dresse devant soi des miroirs. Jeanne est une héroïne paradoxale de roman d’aventures qui aimerait voir se refléter sur l’eau tranquille le visage d’une femme libre.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Prologue (ALCA – Nathalie André)
Diversions magazine (Dominique Demangeot)
Blog des livres aux lèvres
Blog Squirelito


Jean-Baptiste Maudet présente Tropicale tristesse © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
1 – Jus de tomate, 2009
La vérification de la porte opposée est une formulation qui me laisse perplexe quant à l’éventualité d’un courant d’air. À quoi la porte est-elle opposée pour qu’il soit tant besoin de vérifier ? Au reste des gens qui demeurent sur terre ? À l’éternel ennui qui menace de nous aspirer ? Survoler l’Océan, enfin survoler quoi que ce soit, me terrifie. L’idée de me retrouver à la fois au-dessus de la mer et en haute altitude fait peser sur moi l’effroyable perspective d’une double peine où je mourrais sans jamais que l’on identifie mon corps afin de déterminer avec exactitude les causes du décès, la noyade dans les abysses ou la désintégration. Et bien sûr, je ne pourrai pas fumer pendant toute la durée du vol. J’ai pensé prendre un bateau, c’est romantique, mais beaucoup plus long et beaucoup trop cher, ce qui m’aurait condamnée à finir mon voyage en me prostituant – si quelqu’un veut encore d’une femme comme moi – ou pire sans doute, à faire du stop avec des inconnus. J’ai la tête ailleurs pendant les démonstrations relatives au gilet de sauvetage qu’il faudra gonfler soi-même et au masque à oxygène qui s’apprête¬ à surgir du plafond. À ce stade, de toute façon, j’aurai déjà perdu connaissance. Après le décollage, une hôtesse de l’air vient me rassurer.
– Madame, vous prendrez un rafraîchissement ?
– De l’eau, merci… Euh… non, moi aussi je vais prendre un jus de tomate.
– Sel de céleri ? Glaçons ?
– Sans rien, s’il vous plaît.
Je ne bois jamais de jus de tomate dans la vie, sauf dans le Bloody Mary. En avion, j’ai tendance à imiter mes voisins. Je ne sais pas qui a eu cette idée en premier, mais il est certain que les litres de jus de tomate consommés chaque année en altitude dépassent de loin la moyenne au sol.
Avant mon départ, j’ai eu le temps de m’intéresser au Brésil. Pour autant, j’ai vite senti que tout ce que je pourrais apprendre serait accessoire. Je verrai bien sur place. Je n’aime pas les voyages ficelés à l’avance qu’il ne reste qu’à exécuter triomphalement : cette année, moi, Jeanne Beaulieu, j’ai fait le Brésil ! Je n’y vais pas vraiment pour voyager. Je ne suis d’ailleurs pas sûre de croire au voyage, pas certaine non plus que cette phrase ait un sens. De là-haut, tout paraît toujours si simple, le soleil, le bleu du ciel et la terre, immuable, bien enveloppée dans son atmosphère.
Je pars avec presque rien. Les images que j’ai vues à la télévision ont été filmées en Amazonie, quelque part au nord du Rio Negro. Dans cette région commence le territoire des Indiens Yanomami. On y trouve également d’autres groupes ethniques et des postes militaires depuis que l’État a décidé de mieux surveiller les frontières. L’Indien que je cherche pourrait appartenir à n’importe quelle tribu. Peut-être s’était-il égaré avant de se retrouver face à la caméra ? Peut-être n’était-il qu’un plan de coupe rajouté au montage, un cousin du réalisateur déguisé en sauvage pour faire couleur locale ? J’ignore tout des immensités où ils vivent. Je ne connais guère que la forêt des Landes qui déjà me semble dangereuse lorsqu’il s’agit de la traverser en voiture par les petites routes. J’ai en mémoire ce soleil épileptique qui le soir, au retour de la plage, passe à travers les pins gorgés de sang avant de mourir de l’autre côté du monde.
Dans l’avion, mon voisin qui a pourtant l’air inoffensif a la bonne idée d’avaler de travers son jus de tomate et de le recracher par le nez. Une véritable hémorragie. Mon cœur se met à battre fort. Comment rester insensible au fait de voler à bord de ces gros engins, d’être à la fois lancée à pleine vitesse dans les airs et parfaitement immobile. Quelle est la cinétique d’un cœur dans les nuages, d’un avion autour de la terre, de la terre autour du soleil, du soleil dans la galaxie, quoi d’autre après ? Comment envisager qu’un jour ces trajectoires continueront sans moi ? J’essaie de ne pas penser à l’accident du vol Rio-Paris qui s’est abîmé en mer il y a quelques semaines. Le mot crash, plus sonore et plus compact, me paraît mieux choisi. Cette catastrophe aérienne est l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio, une raison discutable mais je crains la répétition d’un phénomène inexpliqué du type triangle des Bermudes qui fascinerait les médias. Ma tête et celles de tous les passagers défileraient en petites vignettes à l’ouverture des journaux télévisés comme celles des otages dont on attend le retour. Enfin, moi je ne la verrais pas, ma tête, ce sont les autres qui la verraient comme décapitée sur un fond lumineux jusqu’au jour où on aurait repéré au large des côtes un confetti de fuselage. On pourrait alors considérer les passagers comme morts ou capables de retenir leur respiration sous l’eau pendant des semaines. L’enquête le dirait.
Ne plus penser à rien. Cet ordre clignote dans mon cerveau. Il faut que je reprenne le contrôle de mon esprit, le contrôle de mon « moi toxique » dirait ma belle-sœur toujours prodigue de sages formules, tibétaines ou chinoises, c’est selon. Ne pas penser à Lao Tseu revient-il à penser à Lao Tseu ? La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Le vol menace d’être long. Je me décide à prendre un anxiolytique que je serre fort dans ma main depuis l’embarquement. Je marque dans mon carnet :
Quel est le comble du comprimé ?
Face à l’urgence, je soulage la pression exercée par mes doigts et j’avale le cachet sans eau. D’habitude, je n’en prends qu’une moitié non sans hésiter sur la posologie la plus adaptée à ma situation. Je crois qu’il s’est coincé dans ma gorge. Il va me falloir produire une quantité invraisemblable de salive si je veux qu’il franchisse ce premier goulot étriqué par la peur et je doute qu’il parvienne ensuite à s’enfoncer dans l’épais jus de tomate qui me reste sur l’estomac. Je devrais peut-être demander conseil. Le corps est une tuyauterie complexe. Faut-il doubler la dose ? Dans ces moments-là, j’aimerais être à côté de mon frère qui a réponse à tout et voir le sourire de statistique réconfortante qu’il affiche les jours où le hasard n’existe pas. C’est peut-être Lao Tseu, après tout, qui me donne mal au cœur avec ses formules alambiquées. Il ne manquerait plus que j’aille vomir et que je ne sache plus où j’en suis dans mes calculs. La tête calée contre le hublot, momifiée par la fine couverture qui me recouvre le visage, je respire lentement. Je finis par fermer les yeux.
J’ai dû perdre un peu la notion du temps. Au réveil, je suis calme. La liste des films que je peux regarder au mépris des turbulences est interminable. Comédies romantiques, drames, blockbusters, thrillers, péplums. On devrait conseiller à tous les angoissés de traverser une fois par an les orages de la zone de convergence intertropicale. Voilà une expérience géographique des plus salutaires. En bas, l’incer¬titude du pot-au-noir, en haut, la furieuse rencontre des alizés. Vous êtes au milieu de rien, votre ceinture bien attachée, un peu défoncée par les médicaments, de soudains trous d’air vous forcent à boucher d’une main un verre en plastique pour ne pas renverser votre misérable whisky pendant que vous cachez de l’autre votre poitrine désobéissante qui attire l’œil du voisin, et voilà que vous valsez dans les bras de Burt Lancaster sur le marbre d’un palais sicilien avec votre longue robe blanche qui tourne et passe l’équateur. Le prince Don Fabrizio Salina vous murmure des mots que vous seule entendez. Vous pouvez tout révéler maintenant, plus rien n’a d’importance, ni les guépards, ni les chacals, ni les moutons. Vous dansez au-dessus des parallèles et des méridiens du carrelage et vous acceptez que les paillettes d’or des moments joyeux n’existeront plus. Ce film n’en finit pas.
Désarmement des toboggans. L’appareil ne bouge plus d’un pouce. Là où il n’y avait encore que le vide quelques instants auparavant, des marches soutiennent mes pas maladroits. Je suis si heureuse d’être en vie. Depuis combien de temps n’ai-je pas exprimé les choses ainsi ? En attendant le taxi, j’allume une cigarette et j’envoie dans les airs une bouffée américaine. Le caractère imprévisible, harmonieux et parfaitement logique de la fumée m’a toujours fascinée.
« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. » Ces mots de Baudelaire m’ont hantée des semaines entières avant que je ne me décide à prendre l’avion. Je les ai massacrés, hachés menu, retournés sens dessus dessous. « Faut-il partir ? Reste, voyons, reste ! » Maintenant, c’est trop tard. Tout a commencé à cause d’une pizza grand format, anchois, câpres, olives noires. Beaucoup trop salée ! Était-ce bien raisonnable d’en venir à bout ? J’étais descendue à la cuisine, dans la nuit, pour boire un verre d’eau. Ces derniers temps, mon réfrigérateur ne me servait plus qu’à stocker des boissons fraîches et du beurre que je regardais jaunir. Ça n’est pas bon signe. Un seul verre n’avait pas suffi à étancher ma soif. J’en avais pris un second, en boule sur le canapé, les genoux passés sous ma chemise de nuit. J’avais allumé la télévision et coupé le son pour ne pas déranger les voisins. L’écran projetait des lueurs du sol au plafond. J’étais comme à l’intérieur d’une lanterne. Toutes les chaînes d’infor¬mation répétaient les mêmes images d’une fusillade aux États-Unis où l’on voyait des adolescents se précipiter en dehors de leur collège en poussant des cris. Était-ce une heure pour s’émouvoir des malheurs du monde ? Les chaînes météo ? Un temps stable et anticyclonique sur toute la France. Rien à signaler. Puis j’avais cherché en vain la mire de la télévision. J’avais longtemps cru que cette étrange boule quadrillée était la planète d’un robot qui me surveillait une fois les programmes terminés afin d’être sûr que j’aille me coucher. Et c’est peut-être ce que j’aurais dû faire avant que l’écran ne se fige. La pièce a soudain été plongée dans la pénombre. Une jungle épaisse tapissait les murs et un Indien me regardait. Il me regardait droit dans les yeux et je suis restée suspendue un long moment à le regarder à mon tour, plus immobile encore que lui. Nous étions tous les deux dans un espace-temps qui ne laisserait aucune trace, un arrêt sur image, une dimension que je n’ai pas été capable de laisser se refermer. Quand l’image s’est remise en mouvement, l’Indien s’est dérobé dans le vert du feuillage. Sa lance menaçante ou protectrice est apparue encore quelques instants à l’écran, puis plus rien.
Le reportage reprenait sur une pelleteuse déblayant dans la fumée un amas de broussailles. Les ouvriers s’affairaient. Le long d’une piste, des camions patientaient les uns derrière les autres. J’ai monté le son pour comprendre qu’il était question d’incendie et de déforestation aux confins de l’Amazonie. On installait des familles de paysans sans terre au bord d’un layon qui les sortirait de la pauvreté. Ils finiraient probablement par revendre leur terre, une fois défrichée, pour s’en aller un peu plus loin. Les experts évaluaient à des milliers de kilomètres carrés les surfaces boisées qui disparaissaient chaque année. Les pertes étaient converties en terrains de foot, des centaines de milliers de terrains de foot parce que d’imaginer les stades du monde entier prendre feu devait avoir quelque chose de plus dramatique que de contempler des terres calcinées. Le sort de cet Indien, décrit comme solitaire et inconnu, était réglé en une phrase. Personne ne le connaissait. Pas plus la ¬déforestation que le foot ne m’intéressaient vraiment, mais sa lance m’avait transpercée et mon cœur s’était rempli de gigantesques forêts.
Était-ce une raison pour partir ? Non. Mais quelles raisons avais-je de rester ? Partir pose toujours une autre question que celle à laquelle on croit répondre, mais ça, au départ, on ne le sait pas. Lorsque j’en ai parlé à mon frère, il a levé les yeux au ciel. Pour Charles Beaulieu, toute explication se doit d’être rationnelle et il n’y a pas de causalité qui puisse échapper à l’esprit humain. Autant dire qu’il est un peu rasoir. Je lui ai expliqué que j’avais besoin de savoir ce que cet Indien était sur le point de me dire s’il n’y avait pas eu les pelleteuses, s’il n’y avait pas eu cet écran entre lui et moi. Plutôt que de me rendre à sa logique, je lui ai montré ce que j’avais commencé à écrire dans mon carnet :
Un long serpent terrorisait les êtres humains. Il s’alimentait de leur chair et de leurs os. Les oiseaux aux teintes alors indifférenciées se liguèrent contre lui. Pour l’affronter, ils formèrent une créature géante et le tuèrent à coups de bec. Du sang multi¬colore forma de grandes flaques où chaque oiseau vainqueur viendrait tremper ses plumes.
Demain, il n’y aura plus de forêt. Cet arbre sera abattu. Le nom de cet arbre sera oublié. Les oiseaux qui venaient s’y percher seront tombés à terre comme des fruits pourris, les yeux brûlés par les flammes. Le tangara, l’ara hyacinthe, le colibri topaze, l’émeraude d’Olivares, l’araponga, le hoazin, l’arapaçu-¬de-bico-torto seront dévorés par des insectes qui à leur tour se dévoreront. Les singes hurleurs, les singes capucins, les singes araignées hurleront de douleur. Les lianes s’accrocheront aux lianes. Les orchidées auront des ecchymoses. Les ailes des papillons seront poudrées de cendre. Le ficus étrangleur, de n’étrangler personne, mourra de solitude. Les rivières qui naissaient d’autres rivières charrieront les poissons prisonniers du cloaque, leurs arêtes, leurs écailles, leurs dents, leurs ouïes fondues dans la boue noire. Sur la berge alluviale, les tortues seront ensevelies, leurs œufs dissous. Le tissage des pagnes, l’empennage des flèches, l’emplacement des nasses, les plantes qui soignent, l’ordre des coquillages, les rêves des chiens et des jaguars, ces façons d’habiter la terre seront oubliées. Personne ne dira plus l’origine de la couleur des plumes.
Vu sa tête, je lui ai épargné la lecture des belles citations que j’avais compilées pour m’accompagner durant mon voyage. Il s’est agacé du peu de soin que je prenais à me justifier. Il connaissait mes errances et les vertiges de mon imagination, mais il savait que je n’étais fascinée – contraire¬ment à sa femme – ni par les mystères inexpliqués, ni par les forces invisibles que nous serions incapables de ressentir, nous, pauvres Occidentaux anesthésiés par la modernité. Je lui ai alors proposé qu’on regarde ensemble le reportage, un soir où il aurait échappé à ses obligations familiales. Il n’était plus programmé. Nous aurions fini par le voir, mais mon frère avait senti que ça ne m’aurait pas retenue. Il avait préféré ne pas se retrouver dans la situation où cet Indien passant par hasard devant la caméra n’aurait pas existé pour lui comme il existait pour moi. Pire, je m’étais peut-être assoupie devant la télévision et cet Indien n’était qu’un fantasme, une élucubration de plus parmi d’autres. Mon frère en a supporté quelques-unes. Notre petite explication sur les inconséquences de mes actes n’avait pas fait avancer le débat :
– Jeanne, qu’est-ce que tu vas dire à ton patron ?
– Je lui ai dit qu’il sentait l’insecticide. Ce type me dégoûte. J’ai démissionné.
– Pourquoi tu ne prends pas simplement des vacances ?
– Je ne sais pas. Je m’ennuie en vacances.
– Ça n’a aucun sens ce que tu fais. Vraiment, ça n’a aucun sens. C’est complètement irresponsable.
– Je ne suis responsable de personne, Charles.
Je ne lui en veux pas. Je sais qu’il n’a pas tort. Sa femme ne dit pas « irresponsable », elle préfère généralement le mot « puéril » et ça paraît encore plus grave. Charles avait néanmoins accepté de me conduire à l’aéroport.
– Je ne comprends pas pourquoi tu pars. Tu reviens quand ?
– Je ne sais pas, le temps d’aller voir.
– Tu donneras des nouvelles ?
– Oui, si je peux. Ce n’est pas la peine de prévenir maman.
J’ai serré fort mon frère dans mes bras, un geste que je n’avais pas eu pour lui depuis longtemps, depuis son mariage. Je partais, voilà tout, obéissant à la vague impression que j’étais en train de faire n’importe quoi. Moi aussi, j’ai envie de comprendre.

2 – Séville, Expo 92
La semaine de son arrivée, Paul ignore encore que l’ancienne Manufacture royale des tabacs, un grand bâtiment en pierre aux façades ouvragées, n’est autre que l’université où il est inscrit. Elle est pourtant difficile à rater, mais Paul n’a pas osé demander au chauffeur de bus. Il sait que sa timidité et son manque d’audace sont un handicap. Il descend au terminus de la ligne dans une banlieue populaire de Séville. Pour ne pas perdre la face, il traverse la rue d’un pas assuré jusqu’au bar-restaurant où il demande un verre de vin et attrape le journal plié sur le comptoir. L’université pourra l’attendre un jour de plus. Voilà un bon début. Son niveau d’espagnol ne lui permet pas encore de commander ce qu’il aurait vraiment voulu boire, mais se tenir debout à feuilleter la presse locale est selon Paul une façon de passer inaperçu. Le vin est violet, parfaitement opaque, assez proche du vinaigre s’il fallait trouver une ressemblance. Tout le monde autour de lui boit de la bière, des Cruzcampo. Il ne fait aucun doute que ses voisins s’amusent de la situation et laissent Paul croire au parfait camouflage. Telle pourrait être la personnalité mollement marginale et quelque peu naïve de Paul Martin.
Il avale une première gorgée de vin sans broncher malgré le feu qui court dans sa gorge et s’arrête à la page des sports. Le patron frappe deux fois le comptoir pour le rappeler à l’ordre et lui faire signe de plutôt regarder la télévision. Le Betis Séville vient de perdre à domicile contre Majorque et les présentateurs de Canal Andalucía, la mine grave, cherchent à incriminer les latéraux en analysant les buts encaissés. Le premier à la rigueur, mais le deuxième… Le patron souffre. Il a besoin du soutien de ses clients. À chaque fois que l’action repasse à l’écran et que le ballon file au fond des filets, on entend un murmure provoqué par un sentiment différent, l’injustice, le désarroi, la lassitude. À sa façon, Paul se plie à l’exercice en balançant la tête de droite à gauche comme si le monde était perdu pour toujours – disons jusqu’au prochain match. Paul compatissant boit une nouvelle gorgée de vin. Chacun pensant consoler l’autre, le patron juge nécessaire de remettre son verre à niveau. Paul n’a pas l’habitude de consommer de l’alcool si tôt dans la journée et ne sait pas pourquoi l’idée de boire du vin lui est venue en premier. Un simple café n’aurait pas fait de lui une mauviette.
Une odeur d’oignons chauds envahit la pièce. La femme du patron vient de sortir deux belles tortillas des fourneaux. Paul trouve judicieux d’en goûter une pour assumer a posteriori le choix d’avoir pris du vin autant que pour neutraliser sa terrible acidité. Aussi renouvelle-t-il par un biais détourné sa solidarité envers le triste sort du Betis. En suivant les conversations des clients, Paul comprend qu’il ne s’agissait que de la troisième journée du championnat et que le Betis ne joue qu’en deuxième division. Pendant qu’il éponge avec du pain l’œuf baveux de la délicieuse tortilla, il peut donc relativiser ou au contraire s’inquiéter davantage de la détresse du patron et de son épouse qu’il voit déjà comme de possibles amis. Paul reprend un verre de vin, le même. Il a la sensation que le plus dur est fait. Le patron commence d’ailleurs à regarder le niveau de la bouteille avec une lueur d’espoir. Il ne restera qu’un fond pour le vinaigrier. La femme du patron éteint la télévision, une manière de dire à Paul et aux autres que la douleur n’a qu’un temps.
Paul quitte les lieux tard dans l’après-midi, assez content de lui. Dans cet endroit, il n’y a que des habitués, principalement des hommes, des ouvriers du bâtiment qui ne font que passer, de vieux messieurs en bras de chemise qui vivent loin d’un centre-ville que Paul trouve tout à coup horriblement touristique. La fin de l’Exposition universelle promet de créer un grand vide et un retour au calme salutaire pour tous les Sévillans. Paul reprend le bus en sens inverse et se promet de revenir ici pour voir le Betis gagner. Il s’assoupit contre la vitre et se réveille lorsque le bus atteint l’université qu’il confond avec un gigantesque couvent de bonnes sœurs. Il en voit partout dans la ville. Loin de mes bases, je suis comme Paul, je mets du temps à déchiffrer le monde qui m’entoure. Paul finit par descendre du bus, encore ivre, heureux sous le soleil, et longe la cathédrale que même un âne reconnaîtrait. Depuis la Giralda, il sait comment rejoindre la pension qu’il occupera le temps de trouver mieux. Il est loin d’imaginer ce qui l’attend.

3 – São Paulo, solitaire planète
Dans le taxi, lorsqu’un chauffeur vous fait la conversation avec un accent chantant, tout est merveilleux et São Paulo vous tend les bras. Cela se complique si la gentillesse latino-américaine du petit monsieur habilité à vous conduire vous paraît louche au point de vous persuader que vous êtes victime d’un enlèvement. Dans quelques jours, votre ravisseur appellera un membre de votre famille : « Monsieur Charles Beaulieu, je vous prie de verser la rançon comme convenu et je vous déconseille de prévenir la police si vous tenez à retrouver votre sœur en un seul morceau, entendu ? » Mon frère saisirait cette occasion pour tenter un magistral coup de bluff : « Mais gardez-la, monsieur, découpez-la en autant de morceaux que vous voulez et croyez-moi, le plus tôt sera le mieux, vous ne tiendrez pas une heure à écouter ses salades. » Finalement, le chauffeur de taxi s’est révélé être d’une grande honnêteté et a même insisté pour me rendre la monnaie alors que je m’étais mis en tête de le dédommager généreusement pour avoir résisté à ses penchants criminels.
Le quartier de São Paulo que j’ai choisi n’a rien de menaçant. L’hôtel est sans charme, mais propre. Dans la chambre, les murs tiennent bon malgré l’importance du trafic qui fait vibrer les carreaux des fenêtres. Bien sûr, je compte sortir et visiter la ville, mais je n’ai jamais débordé d’enthousiasme à l’idée d’arpenter les rues. Ma préférence va aux cafés où je laisse les lieux venir à moi par le petit bout de la lorgnette, sans trop savoir où je suis. Après tout, je ne suis pas pressée.
Retourner tous les jours au même endroit est encore plus agréable puisque cela me donne rapidement l’illusion d’être une habituée indifférente à mon environnement. En outre, mon Indien perdu très loin dans la forêt m’autorise à ne pas partir comme une dératée à l’assaut de São Paulo. Connaître une monstruosité de la taille de cette ville est une gageure, sauf quand la moindre partie du monstre est le monstre lui-même ! Je devrais écrire ça à ma belle-sœur. C’est le genre de phrase qui peut la faire réfléchir des heures jusqu’à ce qu’elle vérifie qu’il n’existe aucun équivalent chinois. Tout a déjà été dit par d’autres.
Le matin, je descends au coin de la rue pour prendre un café et j’écris des niaiseries dans mon carnet de voyage où je n’ai donc à peu près rien à raconter. Tout se passerait pour le mieux si le cafetier n’était pas lui-même natif de Rio et n’avait affiché sur son mur une impressionnante collection de cartes postales du Pain de Sucre et du Christ du Corcovado. Je regrette déjà de ne pas voir de mes yeux les plages de la baie de Rio où j’imagine Bob Saint-Clar parader tout en décontraction pour séduire la belle Tatiana. Dans Le Magnifique, ils sont à Acapulco, au Mexique – j’ai vérifié depuis –, mais ça n’a pas d’importance : une plage, des palmiers, et nous y sommes.
Bob Saint-Clar sur le sable attend Tatiana,
Lui, une médaille illuminant ses pectoraux,
Elle, une robe légère fendue jusqu’en haut
qui vole au vent et danse entre ses doigts.
Bob Saint-Clar est bronzé comme un cascadeur,
Tatiana, blanche et fragile comme une fleur.

– Vous êtes Tatiana ?
– Oui. Êtes-vous l’agent Saint-Clar ?
– Appelez-moi Bob, prenez mon bras,
nous sommes suivis mon… canard…
Je me promets de brûler ce carnet à mon retour pour ne pas mourir de honte si quelqu’un le trouve. Quand j’étais petite, ma mère avait découvert l’endroit où je cachais mon cahier secret dans lequel j’écrivais des poèmes et des réflexions personnelles. Elle m’avait demandé des explications comme si je dissimulais des informations de la plus haute importance. Je devais être en cm2 ou en 6e. Qu’elle se moque ouvertement du classement de mes amoureux et des catégories que j’avais retenues pour les départager ne m’avait pas traumatisée (beauté, gentillesse, humour, fort en sport, noté de 1 à 10) mais j’en avais tiré des leçons. Ne jamais rien raconter de ma vie privée à ma mère. Dans le fond, je pense qu’elle souhaitait qu’il en soit ainsi. Je ne sais pas s’il y a jamais eu de place dans sa vie pour une autre femme qu’elle, encore moins pour une préadolescente avec qui elle devait partager les miasmes de l’intimité.
Le cafetier ignore tout de mon enfance et ça me plaît. Il me prend pour une pigiste influente du Lonely Planet, assise seule à sa table, qui va s’empresser de recommander cet établissement à tous les étrangers. Les grands voyageurs cherchent toujours à découvrir des lieux insolites dont ils pourront raconter qu’ils sont les plus authentiquement brésiliens qu’ils connaissent. L’expérience est aussi vaine que schizophrénique. Tous les touristes épluchent les mêmes guides qui leur disent d’éviter les mêmes endroits bourrés de touristes. Ils finissent donc, en dépit de ces bons conseils, par se retrouver côte à côte au restaurant. On range alors son guide dans son sac pour ne pas se faire repérer et on parle à voix basse au serveur qui vous fait répéter à cause de votre accent. Trop tard, votre collègue vous aura reconnue. Il n’est pas aussi discret que vous. « Salut Jeanne, mais qu’est-ce que tu fais là ? C’est incroyable. Quelle coïncidence ! C’est vraiment incroyable ! » D’habitude, vous ne lui dites jamais bonjour dans le couloir, mais là vous ne pouvez quand même pas l’ignorer. Je crois que j’en serais capable.
Je ne sais pas encore si j’ai fait le bon choix, d’atterrir à São Paulo plutôt qu’à Rio. Au lieu de noyer le poisson en écrivant des bêtises, je ferais mieux de m’en tenir à mon plan : rencontrer les producteurs du documentaire. J’ai envoyé des messages quelques jours avant de partir. Ils sont restés sans réponse. Mais j’ai aussi noté d’authentiques adresses postales, l’une à Rio, l’autre à São Paulo, entre lesquelles il était difficile de trancher, sauf à n’écouter que mon courage… Puisque mon corps n’est pas en train de sombrer dans une fosse océanique privée de lumière après un terrible crash – au bout de plusieurs jours, je m’en serais aperçue –, et ne faisant pas l’objet d’un enlèvement imminent que Bob Saint-Clar serait chargé de déjouer, je peux raisonnablement me risquer hors de mon nouveau quartier. Mais je pourrais aussi bien regarder les vols retour. Ça aussi, j’en suis capable. La personne qui dirige la maison de production à São Paulo s’appelle Felipe João Alberto, un équivalent local, donc, de Philippe Jean Albert.
Je suis la seule personne à marcher le long de cette quatre voies, avec la satisfaction de constater que les voitures n’avancent pas aussi vite que moi. Le ciel n’est pas plus joyeux que les jours précédents, à moins qu’il ne soit plombé par une pollution éternelle. Sur le trottoir, des arbres dont les racines éventrent le béton vivent en symbiose avec lui au prix d’effrayantes déformations. La surface éclate sous la pression des profondeurs. Ça me rappelle un dessin animé que je regardais quand j’étais petite et dans lequel des Monstroplantes aux allures de machines infernales, mi-végétales, mi-mécaniques, voulaient engloutir notre civilisation. À la fin, les monstres étaient vaincus alors que triomphaient les « conquérants de la lumière ».
À l’adresse indiquée, le hall d’entrée est immense. Mes talons hésitants résonnent sur le marbre. Ce n’est sûrement pas du vrai marbre, mais c’est bien imité. Le réceptionniste s’approche de moi.
– Madame, je peux vous aider ?
– Je cherche le bureau de monsieur…
Je préfère montrer mon carnet où j’ai noté son nom. L’homme prend le temps de chausser ses lunettes pour ne pas faire d’erreur et me convaincre qu’il fait du bon travail.
– C’est au 12e étage, les ascenseurs sont sur la droite.
Je suis nerveuse à l’idée que tout s’enchaîne comme s’il était naturel que je me regarde dans le miroir de cet ascenseur, comme si je vivais à deux rues d’ici depuis des années et que ce rendez-vous n’était que le premier d’une longue journée de travail. Je me recoiffe. Je cherche le bon angle pour voir se profiler les pommettes hautes de la tranquille beauté de Jeanne Beaulieu, les jours où tout lui réussit. Cette garce m’a faussé compagnie. Elle me fausse toujours compagnie au pire moment.
Il y a sur la porte un post-it : « Absent jusqu’à preuve du contraire. » J’en aurais bien fait ma devise. Loin de ma routine, les preuves tangibles de mon existence commencent déjà à se raréfier. Au bout du couloir, la baie vitrée offre une vue plongeante sur la ville et ses tours d’immeubles des années 1960 plutôt défraîchies. Le bruit sourd du trafic monte vers le ciel. Mon père qui était architecte aurait noté les perspectives tranchantes ouvertes par les avenues et trouvé les mots pour magnifier cette lumière blafarde. Il serait resté longtemps, le nez collé contre la vitre, à chercher ce que São Paulo pouvait avoir de différent des autres métropoles qu’il connaissait. Il commençait toujours par les couleurs. Il en voyait davantage que le commun des mortels. Avec sa pointe d’accent anglais dont il n’a jamais pu se séparer, il aurait essayé de convaincre ses enfants qu’il y avait du bleu, du vert, du jaune, là où les murs et le ciel étaient tristes à crever. Avec lui, rien n’était jamais simplement gris. Je pense que c’était sa façon de ne pas se plaindre et de chercher des joies que la vie ne lui offrait pas. Mon père se plaignait rarement, mais un jour de septembre, il s’est défenestré, un jour de grisaille sans nuances.
Ma mère avait parlé d’un accident plutôt que d’un suicide, peut-être pour alléger sa culpabilité ou parce qu’elle n’était pas de taille à faire face aux questions. Pour ma part, j’estime que mon père était malheureux et que cela pouvait se manifester sans prévenir, de façon violente, en dépit des apparences que l’on essaie de sauver devant les autres ou devant ses propres enfants. Depuis, je me sens comme une écume inutile barattée par le vent. J’ai lu récemment, dans mon bain moussant, quelque chose de Peter Sloterdijk sur ce presque rien qui se transforme… en presque rien et disparaît, ce vide fait d’air et d’un liquide quelconque, cette architecture éphémère et vaniteuse qui s’accumule sur elle-même avant de s’évanouir dans la nature. Tout ça me laisse penser que l’on s’agite en vain, dans l’eau, dans l’air, sur terre. J’ai plongé les mains dans la tristesse et dans l’espoir. J’ai soufflé, tout s’est envolé. Charles, mon frère aîné, qui à la mort de mon père avait 15 ans, a sans doute mieux traversé que moi cette épreuve. Marié, trois filles, il a une famille normale, si tant est que sa femme exceptionnelle accepte ce genre de qualificatif. De mon côté, les choses sont plus incertaines. Mes nièces m’appellent « tatie Jeanne » et je me précipite vers mes 40 ans.
Là-haut, dans cet immeuble identique à tous ceux qui m’entourent, je me sens fatiguée, tout à coup très fatiguée. Je repasserai plus tard.
Je suis déjà rassurée d’avoir trouvé le bon endroit. J’ai d’habitude peine à croire qu’une adresse située aussi loin de chez moi puisse exister toute l’année en parallèle de ma vie. Souvent, j’ai l’impression que la densité des choses autour de ma petite personne se dilue avec l’éloignement. Il m’importerait peu qu’à l’autre bout du monde quelques planches en trompe-l’œil et quelques figurants suffisent à créer ¬l’illusion du réel. Pourtant, je suis bel et bien dans les rues de São Paulo, de vraies rues, avec de vrais immeubles, un vrai ciel gris.
Parce qu’il se trouve sur mon chemin, je m’arrête chez un bouquiniste. Une cloche à la porte signale mon entrée dans la boutique. À son bureau, un homme se cache derrière une pile de feuilles qu’il agrafe avec application. Avec son gilet, il a l’air d’un vieux garçon tricoté à la main qui n’a pas envie qu’on le dérange. Il classe. Il archive. Il fait comme si je n’étais pas là. Je lui saute dessus. J’ai besoin de dire à haute voix que j’aurais la force de partir, là-bas, dans les profondeurs de la forêt.
– Excusez-moi, monsieur, je compte aller en Amazonie dans quelques jours. Je cherche des livres qui pourraient m’aider.
– Les voyages, c’est là, me dit-il, sans me regarder, en indiquant un rayonnage de guides touristiques et de livres de photos.
Il y a un guide pas si récent que ça sur le Vietnam et un très bel ouvrage sur les éléphants en Tanzanie. Après avoir contemplé un moment les pachydermes dans un marigot du Serengeti, je sens dans mon dos que le bouquiniste s’est rapproché de moi.
– Madame, vous devriez regarder ça, dit-il.
Il me tend un livre comme si je n’avais pas osé le demander avant, un ouvrage en français sur le général de Gaulle.
– Ah oui, de Gaulle. Je suis française, c’est exact. Mais je cherche un livre sur l’Amazonie.
– Ah, la France, la Frrrrrrance !
– Oui, c’est un beau pays.
J’essaie de me faire comprendre mais le bouquiniste insiste en me soupçonnant de ne pas connaître ce grand homme auquel il adjoint avec emphase quelques noms de présidents, François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, ce dernier affreusement prononcé, ainsi que d’autres célébrités nationales que son accent m’empêche d’identifier, Depardon ou Depardieu. Je connais le général de Gaulle – pas plus que ça d’ailleurs –, là n’est pas la question. Sans doute parce que je perds mes moyens quand on me postillonne dessus, je me mets à mon tour à parler avec un drôle d’accent, entre celui d’un chanteur de bossa-nova et une mauvaise imitation de l’appel du 18 juin.
– Oui la France, mais non, moi Jeanne Beaulieu, je vais en Amazonie.
L’homme pousse un grognement. Il paraît fâché pour une raison patriotique insondable ou pensant peut-être que je dénigre plus largement l’œuvre du général. Je sens que je ne pourrai jamais ressortir de cet endroit sans acheter un livre. Pourquoi pas celui sur les éléphants ? Mais je crains d’être maladroite en passant de l’un à l’autre, à cause des oreilles. Tout ça va trop loin, je commence à suffoquer. On ne se comprend pas. J’ai la tête qui tourne, les éléphants, le général, le Vietnam, ce bouquiniste qui me fixe avec ses yeux ronds. Et je m’évanouis.
Pas longtemps, je pense. Je me suis réveillée les pieds en l’air sur une pile d’encyclopédies. On m’a retiré mes chaussures. La contre-plongée est fatale au brave homme qui me tapote les joues. Il s’agit peut-être du père ou bien du frère du bouquiniste. Disons le frère. Il ne ressemble ni à Jean-Paul Belmondo ni à Alain Delon dans leurs meilleures années, ni à une fusion des deux qui aurait souhaité garder l’anonymat. C’est l’une des grandes angoisses de l’intré¬pide Jeanne Beaulieu que de s’évanouir en public, même un petit public. Je ne sais pas si ce qui me panique le plus est de me retrouver sur le flanc en perdant toute dignité ou de m’imaginer dans une position lascive à la merci de n’importe quelle intention. Mes cheveux sont détachés et la baguette en bois laqué qui les tenait ne s’y trouve plus. L’homme l’a déposée sur mon chemisier comme pour en barrer l’entrée. Je me relève mal fagotée en tirant sur ma jupe et j’essaie tant bien que mal de me recoiffer. Plutôt mal. Les deux hommes me regardent en souriant. Ils sont frères assurément et portent le même gilet, enfin chacun le sien.
– Le plus important, c’est la santé, me lance l’un d’eux.
Je suis décontenancée par leur stratégie.
– Bon, je vais vous prendre la biographie du général de Gaulle.
J’attrape le livre remisé sur l’étagère ainsi que Tristes tropiques que j’aperçois sur une pile voisine afin d’avoir l’air de rester sur ma première idée et de retrouver un peu de crédit. Ce dernier est en bon état, couverture rigide, jaquette à peine déchirée, collection Terre Humaine. Je conserve un souvenir plutôt positif des lectures que j’ai pu faire de Claude Lévi-Strauss. Tant pis pour les éléphants ! Je feuillette. À l’intérieur, de nombreuses phrases sont soulignées et accompagnées d’une quantité incroyable d’annotations. Je déteste les gribouillis des autres dans les livres d’occasion, ça me donne l’impression de me glisser dans des draps sales. Mais je n’ose pas le reposer et me résous à l’acheter.
Pour me faire oublier cette fâcheuse arnaque, l’un des « frères Tricot » me tient la porte, pendant que l’autre me raccompagne jusque dans la rue et me dit :
– Prenez soin de vous, prenez bien soin de vous, madame.
Cela ne fait aucun doute. Le ton qu’il a employé fait de moi une femme sujette aux vapeurs. C’est à ce genre d’aventures, ces derniers temps, auxquelles j’ai l’impression que la vie me condamne.
De retour à l’hôtel, je me sens humiliée. J’aligne mes paires de chaussures. Il faut que j’en abandonne en cours de route. Je ferais mieux de voyager léger, être à cheval avec un simple chapeau et une carabine, être Calamity Jane, qu’on me respecte et qu’on me craigne ! Personne ne me reprochera de ne pas trouver cet Indien – tout le monde s’en fiche – mais je ne veux pas revenir en France et subir les regards des gens qui me prennent pour une femme à la dérive. Bon, peut-être qu’on se désintéresse tout autant des femmes intrépides.
Une douche me fera du bien. On m’a gratifiée d’une colonne d’eau à double pommeau avec diverses fonctionnalités relaxantes sauf celle de rendre évident le réglage de la température. Depuis combien de temps je vis dans cette situation où je n’ai personne pour m’aider ? J’ai l’impression que tout m’accable. Je n’ai pas beaucoup d’amis à un âge où je me demande s’il est encore possible de s’en faire sans devoir miauler et j’ai rendu triste la plupart des hommes de bonne volonté ayant essayé de me rendre heureuse. J’ai souvent ce genre d’idées sous la douche. L’eau ruisselle sur mon visage avec des millions de possibilités et je fais le décompte de ce que j’ai raté dans ma vie personnelle et dans ma vie professionnelle, si tant est qu’il existe des cases différentes à cocher. Faut-il tout remballer et tout jeter à la poubelle ?
Je travaille dans l’immobilier depuis plus de quinze ans, sans grand talent. Je n’ai jamais vraiment réussi à me plier à la rhétorique de la force de vente. « Là, on est sur un appartement de charme, il suffit d’abattre cette cloison et vous aurez une vue imprenable sur la voie ferrée. » « Ici, on est sur du haut de gamme, belle prestation, pierre apparente, rénové dans un style cosy chic. » J’aurais tendance à dire vulgaire, dans un style vulgaire. Cela ne me dérange pas de respecter cet esprit imagé, mais je vois dans les yeux des clients qu’ils y croient de moins en moins quand ces mots sortent de ma bouche. « Et dans ce métier, c’est fatal ! » me répète mon patron qui me parle trop près du visage avec sa mauvaise haleine qui se mélange à son mauvais parfum. Ah oui, j’oubliais les toilettes et ce moment gênant où l’on s’extasie de concert sur la vmc double flux. Pourtant, « venti¬lation mécanique contrôlée », le langage technique n’est pas sans poésie.
Avant cela, j’avais commencé des études de lettres avec quantité d’options originales qui m’enthousiasmaient : romantisme allemand, philosophie présocratique, linguistique structurale. À l’époque, je cultivais un dégoût de l’utilitarisme à quoi je ramenais volontiers tout ce que je ne comprenais pas. J’enchaînais des petits boulots dans la restauration pour me payer mes études et j’essayais de rester concentrée pendant les cours, malgré l’impression d’affronter une tâche infinie. Lorsque j’ai compris que je passerais des années à suivre un cursus passionnant dans un monde qui me mépriserait, j’ai viré ma cuti pour embrasser une profession plus lucrative. « Dans la vie, faut pas se prendre la tête », avait ajouté ma mère qui à l’occasion, depuis sa piscine de Port Leucate, me donnait des conseils avisés. Cette décision venait après un chagrin d’amour qui aurait pu s’avérer parfaitement banal, mais qui avait creusé en moi des galeries qui menaçaient d’effondrer mon corps et mon esprit. Je ne connaissais alors presque personne à Paris et voir un moineau rater sa miette, bousculé par un pigeon boiteux, suffisait à me plonger dans la détresse. Dès ma première fiche de paye en qualité d’agent immobilier et malgré mes performances médiocres par rapport à mes collègues, j’avais cependant pu constater les avantages d’un tel renoncement. Je gagnais en liberté ce que je perdais en illusions. Cela m’a longtemps suffi. Mais la liberté elle-même, celle que procurent l’argent et un confort enviable, n’a pas tenu toutes ses promesses. Je crois bien que l’immobilier n’y est pour rien.
Comme chaque année à l’approche de mon anniversaire, je me demande ce que je serais devenue si je n’avais pas abandonné mes études ou si j’avais continué à faire du théâtre. Jouer Roméo et Juliette au « centre aéré » devant un parterre de chaises vides avait été pour moi l’une des expériences de mon adolescence les plus excitantes et cruelles. Lors des dernières représentations, je m’étais permis de changer la fin de la pièce parce que Roméo en avait gros sur le cœur de porter jour après jour la responsabilité de ma mort. C’était peut-être à cause de cela que le public ne venait plus. Sans véritable consensus autour de mon talent, j’avais fini par arrêter de jouer la comédie. J’aurais peut-être dû croire ce metteur en scène italien qui me promettait de bâtir un palais en marbre aux formes de mon corps allongé sur le sable. Fallait-il être con pour avoir une idée pareille ! Il voyait les choses en grand, quelque part près de Capri. C’était les grandes vacances. Il n’arrêtait pas de me photographier ou de me reluquer sur la plage en formant avec ses mains le cadre d’un plan cinématographique. Me reluquer artistiquement. Il m’avait également demandé s’il n’était pas plus raisonnable de m’orienter, en complément de l’imprévisible carrière d’actrice, vers le mannequinat. Il avait prononcé cette phrase d’un ton laissant planer un doute sur le degré d’ironie de son propos. Il devait faire le coup à toutes les jeunes filles qui lui plaisaient en espérant qu’elles rougiraient, ou bien pensait-il sincèrement les convaincre de leur irrésistible beauté que son œil d’expert savait apprécier. Fallait-il être conne et insouciante pour se laisser faire. Qu’est-il devenu ? Tout ça paraît si loin. Quelqu’un lui a sans doute crevé les yeux.
La douche trop chaude m’étourdit. Elle me perd dans son brouillard. La buée cache mon reflet. Et si je devais retrouver mes 20 ans en essuyant le miroir, j’en ferais quoi ? Ferais-je les mêmes erreurs ? Partirais-je, vingt ans plus tard, à la recherche d’un Indien ? Quelle drôle d’idée. Il semble évident que je suis la seule responsable de ce fiasco annoncé et que ce pauvre homme dans sa forêt, que je n’ai sans doute aucune chance de rencontrer, n’y est pour rien. Ma chambre d’hôtel pourrait se trouver n’importe où, à n’importe quel étage, dans n’importe quelle ville. Je ferme les rideaux, je m’allonge sur le lit et je me touche pour savoir si je suis encore capable de jouir.
Après quoi, j’ouvre Tristes tropiques à la première page : « Je hais les voyages et les explorateurs. » Cette provocation contient toute l’ambition du livre et ses paradoxes, je me souviens de cette idée. À l’université, il était conseillé de le lire, parmi d’autres références vénérables. À cause du décalage horaire auquel je ne m’habitue pas, je passe une partie de la nuit à éteindre et à rallumer la lumière tout en le feuilletant au hasard. J’ai l’impression que les gens empruntent souvent à cet ouvrage des citations pessimistes, mais que personne ne l’a vraiment lu, du début à la fin, comme d’autres livres y ont droit. Je dois faire partie de ces lecteurs et je ne reconnais presque rien.
En tournant les pages, j’ai l’impression d’entrer dans un dédale bâti sur des sables mouvants, le long d’affluents encombrés de poésie et d’étrangeté. Je m’étonne de voir ici, sous la plume de Lévi-Strauss, des maisons bourgeoises de la secrète Dacca au Bangladesh ressembler aux luxueuses boutiques d’antiquaires new-yorkais de la Troisième Avenue. D’autres bâtiments évoquent pour l’auteur des immeubles construits à Châtillon-sur-Seine ou à Givors, chaque voyage faisant revivre tous les autres.»

Extraits
« Je n’ai Jamais osé écrire à quelqu’un «je t’aime pour toujours, mon amour». Pourquoi me suis-je retenue de le faire? Parce que c’est illusoire, parce que je ne sucre pas le café, parce que je n’ai aucun courage? Que sont devenus Paul Martin et Claudia Ambrosio pour que ce livre échoue chez un bouquiniste de São Paulo? L’ont-ils perdu par accident? L’ont-ils jeté par désamour? Si en 1992 ils étaient étudiants à Séville, j’ai à peu près le même âge qu’eux. Cette année-là, moi aussi comme des millions de touristes j’étais venue visiter l’Exposition universelle. Avec mon petit ami de l’époque, on avait traversé l’Espagne en voiture dans la fournaise. C’était son idée. Il voulait voir à tout prix le pavillon de la France avant que l’Expo ne ferme ses portes. Une si longue route pour ça. Quelle drôle d’idée. Ou bien souhaitait-il m’impressionner en me faisant croire que je n’étais pas la seule attraction du voyage et qu’il s’intéressait à plein d’autres choses intelligentes. Moi, j’avais simplement envie de faire l’amour, loin de chez moi si possible. Peut-être qu’à Séville nous nous sommes croisés sans le savoir, Paul et Claudia inséparables sous l’ombre d’un figuier, Jeanne Beaulieu déjà triste avec l’homme si gentil qui lui tenait la main. » p. 79-80

« Le 12 octobre 1992, un lundi, Paul offre Tristes tropiques à Claudia, la date anniversaire des cinq cents ans de la découverte de l’Amérique et celle de la fermeture de l’Exposition universelle de Séville. Des larmes lui montent aux yeux de recevoir de Paul un livre en cadeau. Elle le serre fort contre sa poitrine.
Paul Martin et Claudia Ambrosio ont laissé dans cet exemplaire le témoignage de leur histoire. Ils m’offrent ce qui chez moi s’est évanoui trop vite ou n’a jamais existé, un amour évident, ridicule, éblouissant. Après m’être longtemps interrogée sur ma capacité à m’émouvoir lorsqu’on me parle de sentiments dans la vraie vie, l’histoire de Paul et de Claudia fait renaître en moi l’espoir d’une tendresse et d’une responsabilité. La tendresse, je crois l’avoir toujours fuie et je me suis tenue à bonne distance de la responsabilité, endossant souvent celle de mes fantômes pour faire diversion. » p. 123-124

À propos de l’auteur
Tropicale tristesseJean-Baptiste Maudet © Photo Quitterie de Fommervault

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau. En 2018, son premier roman Matador Yankee est récompensé par le prix Orange du Livre. Son deuxième livre Des humains sur fond blanc décroche le prix Brise-Lame 2021. Ses livres explorent l’imaginaire géographique, en écho à ses travaux de géographe.

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