Caravage, de la prostituée à la Vierge

Caravage, de la prostituée à la Vierge

"La Mort de la Vierge" (c) Musée du Louvre.


On peut admirer des tableaux et ne pas nécessairement avoir envie de plonger dans de longues biographies savantes sur leurs auteurs. On peut admirer un tableau et vouloir en savoir plus sur les circonstances de sa création. Née au printemps 2021, la collection "Le roman d'un chef d'œuvre" des Ateliers Henry Dougier a justement pour ambition de raconter la naissance d'un tableau, d'expliquer les liens entre la vie de l'artiste et l'acte de création. L'histoire de tableaux célèbres de différentes époques, dus à Michel-Ange, Goya, Bruegel, Manet, Klimt, Gauguin,.. se découvre dans des textes entre récit romanesque et enquête historique.
Caravage, de la prostituée à la Vierge Ainsi Alain Le Ninèze signe-t-il un livre très plaisant et documenté, "Le dernier sommeil selon Caravage" (Ateliers Henry Dougier, 126 pages), où il fait découvrir le tour et l'alentour du célébrissime tableau "La Mort de la Vierge". Peint en 1606, le tableau fut commandé pour une église romaine qui, choquée, le refusa en finale. Il fut alors acheté par le duc de Mantoue via "notre" Pierre-Paul Rubens, alors en séjour en Italie et grand admirateur de l'Italien. Revendu ici et là, il arrivera finalement en France grâce au roi Louis XIV en 1671. Il est actuellement exposé au musée du Louvre (salle 712), tout près de la Joconde.
Fin connaisseur de l'époque, l'auteur nous entraîne dans l'atelier du Caravage (1571-1610) et dans la Rome du tout début du dix-septième siècle, entre plaisirs, rivalités, Inquisition et corruption. Le peintre ignore encore que "La Mort de la Vierge" (1606) sera le dernier tableau qu'il peindra dans cette ville qu'il aime tant et qu'il devra fuir. En effet, il choisit de représenter la Vierge sous les traits d'une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre. Le côté agréablement littéraire du "Dernier sommeil selon Caravage", c'est qu'on découvre l'artiste et l'homme par le journal que tient son assistant du moment, Cecco del Caravaggio. La forme permet de se glisser discrètement dans le sillage des deux hommes, que ce soit à l'atelier, en promenade, en visite, à la taverne ou encore ailleurs. De nombreux dialogues émaillent le texte. On est réellement avec eux, dans le choix des couleurs, dans les bagarres, lors des enquêtes de la police... 
Peintre de génie, précurseur qui se guigne du qu'en-dira-t-on, Caravage travaille vite dès qu'il a en tête la vision de son tableau. L'homme a du cœur et une sensibilité extrême qu'il transforme en énergie créatrice. Il fréquente tous les milieux, la noblesse, le clergé comme les prostituées. Il est aussi un homme de valeurs et un bagarreur qui n'hésite pas à dégainer son épée pour défendre ses opinions. Cela lui vaut pas mal de blessures, d'ennuis et même de la prison dont il sort chaque fois grâce à de petits arrangements opérés par ses protecteurs, dont le pape Paul V et la marquise Costanza Colonna. Ce tableau marque toutefois le début de la descente aux enfers de Caravage, obligé de fuir Rome sans son assistant. Les trois dernières années de sa vie nous sont présentées en une dizaine de pages par des lettres adressées à Cecco del Caravaggio par Mario Minniti, un ancien proche du Caravage qui a repris du service auprès de lui lors de son exil à Naples.
Passionnant de bout en bout, prenant comme un polar lorsqu'on tente de découvrir les liens entre Caravage et la prostituée qu'il a représentée, interpelant par la description de la Rome d'alors, "Le dernier sommeil selon Caravage" est un superbe livre composant le portrait d'un homme dans son époque comme le feraient des pièces de puzzle. Un maître qui a vécu un purgatoire de trois siècles avant d'être réhabilité dans les années 1950.
Sur le site de la maison d'édition, Alain Le Ninèze explique la genèse de ce livre.
"J'ai été amené à écrire ce livre pour deux raisons. D'abord parce que j'aime passionnément Caravage, ce génial inventeur de la technique du clair-obscur que reprendront après lui des peintres aussi importants que Velasquez, Rembrandt, Vermeer et Georges de la Tour.
Ensuite parce que, déambulant un jour dans la Grande Galerie du Louvre, je me suis arrêté, intrigué, devant une toile intitulée "La Mort de la Vierge". Pourquoi Caravage avait-il donné ce nom à ce tableau montrant le corps sans vie d'une femme veillée par ses proches dans la chambre d'un modeste logis? C'est donc ainsi qu'il voyait Marie morte, la mère de Dieu que toute la peinture de la Renaissance avait montrée paisiblement endormie dans l'attente de monter au ciel dans la gloire de l’Assomption? Pourquoi ce choix étrange de l'artiste?
Je ne suis pas le premier à avoir été surpris. Les moines du couvent romain qui, en 1606, avaient commandé l'œuvre à Caravage, eux, ont été scandalisés. Ils l'ont été encore plus quand ils ont appris que le modèle du peintre avait été le cadavre d'une prostituée retrouvée noyée dans le Tibre… A tel point qu'ils ont refusé le tableau.Ce scandale ne fut qu'un parmi d'autres dans l'œuvre de l'artiste, et aussi dans sa vie. Ami des prostituées et des mauvais garçons, irascible, toujours prompt à dégainer l'épée, Caravage est condamné la même année pour avoir tué un homme au cours d'une rixe. Il quitte Rome pour échapper à l'échafaud. Et à partir de là son destin bascule vers le tragique…
C'est cette période de sa vie que raconte le roman."

Pour lire en ligne un extrait du livre "Le dernier sommeil selon Caravage", c'est ici.

La collection "Le roman d'un chef d'œuvre" depuis sa création en avril 2021:
  • "Les heures suspendues selon Hopper", par Catherine Guennec
  • "De l'or dans la nuit de Vienne selon Klimt", par Alain Vircondelet
  • "La femme moderne selon Manet", par Alain Le Ninèze
  • "Les heures suspendues selon Hopper", par Catherine Guennec
  • "Sous le ciel immense selon O'Keeffe", par Catherine Guennec
  • "Les scandales d'un naufrage selon Géricault", par Philippe Langenieux
  • "Chemins sans issue selon Van Gogh", par David Haziot
  • "Un message de consolation selon Gauguin", par Marina Doux
  • "La vengeance divine selon Garouste", par Philippe Langenieux
  • "Le dernier sommeil selon Caravage", par Alain Le Ninèze
  • "Le géant des Florentins selon Michel-Ange", par Jean Lovera
  • "La mort en face selon Goya", par Sophie Doudet
  • "Les noces rouges selon Bruegel" par Jean-Yves Laurichesse

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