La dernière geste, tome 1 : Dans l'ombre de Paris - Morgan of Glencoe

La dernière geste, tome 1 : Dans l'ombre de Paris - Morgan of GlencoeLa dernière geste1, Morgan of Glencoe

Dans l’ombre de Paris

 Editeur : ActuSF (Naos)

Nombre de pages : 510
Résumé : Lorsque la princesse Yuri reçoit une lettre de son père lui enjoignant de quitter le Japon pour le rejoindre, elle s'empresse d'obéir. Mais à son arrivée, elle découvre avec stupeur qu'elle a été promise à l'héritier du trône de France ! Dès lors, sa vie semble toute tracée... jusqu'à ce qu'une femme lui propose un choix : rester et devenir ce que la société attend d'elle ou partir avec cette seule promesse : « on vous trouvera, et on vous aidera. » Et si ce « on » était la dernière personne que Yuri pouvait imaginer ? - Un petit extrait -

« Pourtant, pas la moindre émotion ne transparaissait sur son visage lisse et docile, elle le savait. Cette prouesse l’étonnait elle-même : une folle envie de hurler l’emplissait toute entière, tendant à craquer le corset de son éducation rigide. Une éducation dont elle avait intégré toutes les astreintes, sans pour autant en discerner les leçons fondamentales… La première règle qu’apprenait un aristocrate était : « Ne fais confiance à personne. » Naïvement, elle avait cru que son père n’était pas « personne », qu’il était son père, qu’il… »
- Mon avis sur le livre –

 J’ai très longtemps (trop, sans aucun doute) été une lectrice très solitaire : durant toute mon enfance, puis mon adolescence, la lecture était mon seul et unique refuge, mon petit jardin secret que je ne souhaitais partager avec personne d’autre, fuyant la solitude en m’y enfonçant plus encore. Tout au plus je concédais un petit « j’ai bien aimé » à la professeure documentaliste quand je venais rendre le roman emprunté la veille et dévoré d’une traite (officiellement durant la nuit, en réalité durant le cours d’histoire), ainsi qu’un plus petit encore « t’as qu’à lire ça, c’est bien et court » lorsqu’un autre élève me demandait quel livre il devrait choisir pour la « lecture libre » du cours de français. Ce n’est qu’en arrivant sur Livraddict, et plus encore en m’inscrivant sur de très (trop) nombreux challenges que j’ai commencé, par la force des choses, à rédiger un petit avis à destination des autres participants … ainsi qu’à lire les leurs, d’abord par simple curiosité, puis ensuite (lorsqu’il est avéré que nos gouts étaient identiques, ou tout du moins drôlement similaires) pour nourrir mon insatiable wish-list et ma monstrueuse pile à lire. Et, chemin faisant, les échanges sont devenus de plus en plus, fournis, et j’ai commencé à prendre un grand plaisir à confronter nos points de vue, à recommander certains livres, et aussi à me laisser recommander des livres par les autres. Et ce qui est merveilleux, quand on a des amis qui ont des gouts à la fois très similaires et un tantinet différents des nôtres … c’est qu’on est parfois amené à oser découvrir des livres qu’on n’aurait assurément même pas daigné regardé autrement !

Depuis son plus jeune âge, Yuri a toujours été celle que son père, le noble, puissant et respecté Ambassadeur de l’Empire japonais, voulait qu’elle soit : la plus irréprochable de toutes les petites princesses, stoïque, majestueuse et docile en toutes circonstances. Désormais âgée d’une vingtaine d’années, la jeune fille excelle dans l’art de peser ses mots, ses gestes, ses regards, ses silences, et évolue dans les plus hautes sphères de la Cour impériale avec une aisance savamment travaillée qu’elle s’efforce de rendre la plus naturelle possible. Appelée à Paris par son père, qu’elle n’a pas vu depuis de très nombreuses années, la troisième dame du Japon ne tarde pas à comprendre la raison de ce voyage imprévu : la voici promise au jeune et arrogant Louis-Philippe, héritier du Trône de France … Sans la consulter, son père a fait d’elle la future femme la plus puissante du Monde, du moins en apparence : dans son monde, les femmes n’ont pas d’autre puissance que de donner un héritier à leur respectable époux. Le cœur brisé par la trahison de la seule personne à qui elle avait accordé sa pleine et absolue confiance, Yuri ne laisse toutefois rien paraitre de la tristesse, de la colère, du dégout que lui inspire cette union à venir : comme la parfaite petite princesse qu’elle est, elle se doit de se marier avec celui que son père a choisi pour elle, elle se doit d’honorer le nom de son illustre famille, elle se doit d’être l’épouse irréprochable et soumise qu’on attend qu’elle soit. Mais voilà qu’on lui propose une autre voie, celle du choix et de la liberté … mais aussi de l’inconnu et peut-être même du danger ….

S’il me fallait résumer en un seul mot ce roman, le plus juste serait sans aucun doute « fascinant » … et tous ses synonymes : captivant, passionnant, charmant, envoutant, séduisant, ravissant. Cela commence dès le prologue, mené d’une main de maitre : d’un côté, la jeune princesse à qui l’on déroule le tapis rouge, de l’autre, la fée, l’animal sauvage qu’on n’hésite pas à maltraiter sans le moindre état d’âme. Séparées par des milliards de mondes … mais profondément liées par leur servitude. Car Yuri a beau être l’une des jeunes femmes les plus puissantes du monde, elle est loin, très loin d’être libre : comme toutes les jeunes femmes de sa condition, de son milieu, de son rang, elle n’a d’autre avenir que d’être mariée au meilleur parti possible pour nouer des alliances diplomatiques avantageuses et de donner à son puissant époux un héritier et une ribambelle de petites filles à marier à leur tour … Je dois bien l’avouer, s’il avait été dressé un peu plus longuement, le portrait de cette société patriarcale aurait fini par m’agacer : ceux qui me connaissent le savent, je ne supporte pas les romans dans lesquels les revendications militantes prennent le dessus sur l’intrigue, dans lesquels l’histoire n’est finalement plus qu’un prétexte pour assener des messages pas discrets du tout. L’espace d’un instant, je dois bien le reconnaitre, j’ai eu terriblement peur que ce roman sombre dans cet odieux travers … fort heureusement, malgré quelques passages un peu trop orientés, mes inquiétudes ont rapidement été balayées : l’autrice ne camouflait pas un manifeste féministe derrière un simulacre de récit, elle nous offrait bel et bien une histoire, une véritable histoire.

Et quelle histoire ! Quelle épopée ! Rares sont les romans à toucher aussi profondément le lecteur dans tout son cœur, toute son âme, tout son être : ouvrir ce roman, c’est un peu comme se laisser envahir par la puissance d’une symphonie déchainée, par la fureur d’un ouragan mélodieux. Cela commence comme une valse, lente et régulière : on sait à quoi s’attendre, ou du moins le pense-t-on jusqu’à ce que notre partenaire s’autorise une petite folie aussi audacieuse qu’inacceptable, qu’on ne s’autorise pas à apprécier pleinement car on ne songe qu’aux « qu’en dira-t-on ? ». Une jeune noble, très noble, marche vers son destin comme un condamné vers l’échafaud : persuadée qu’elle n’a aucun moyen d’échapper à ce mariage, à son devoir. S’interdisant obstinément de rêver à une autre existence, mais ne pouvant s’empêcher d’admirer très secrètement la Capitaine Trente-Chênes. Et puis, la mélodie s’emballe soudainement : revirement. Sans réfléchir, la princesse accepte une scandaleuse mais si séduisante proposition, et fuit ses responsabilités, fuit sa prison dorée. Elle attrape au vol la main de la liberté, sans savoir ce qui l’attend au terme de cette folle échappée. Commence alors la plus virevoltante des balades des temps anciens : aux côtés de la princesse volontairement déchue, le lecteur découvre littéralement un autre monde. Celui des rebuts, des reclus, des exclus : bien planqués dans les sous-sols de la ville, survivent tous ceux à qui on ne veut reconnaitre le droit de vivre. Tous ceux qui sont trop différents, qui « bouleversent l’ordre établi ».

Sans grande surprise, car c’est une situation relativement classique dans la fantasy, notre jeune princesse va éprouver quelques … difficultés à se fondre dans cette nouvelle masse. Même avec toute la bonne volonté du monde, il est bien difficile de se détourner, de s’arracher, aux conditionnements de notre éducation. Même avec toute la force de caractère du monde, il est bien difficile de tirer un trait, de faire table rase de tout ce qu’on nous a profondément inculqué, de laisser s’effondrer toutes les certitudes sur lesquelles notre existence toute entière a été bâtie. Tout l’enjeu de ce premier tome est là, finalement : laisser le temps à Yuri de remettre en question tout ce qu’on lui a appris, tout ce qu’elle tenait pour acquis. Et cela ne se fait pas en un claquement de doigts, ne se fait pas sans douleur, sans heurt. Un pas en avant, deux pas en arrière. Un pas d’un côté, un pas de l’autre côté. Comme une danse tout en hésitation, toute en retenue. Au premier abord, on a le sentiment qu’il ne se passe pas grand-chose dans ces quelques cinq-cents pages : la fantasy traditionnelle nous a habitués à bien plus de rebondissements, de mouvements. Mais ici, point d’épiques péripéties. La quête est d’autant plus ardue qu’elle est intérieure : ce n’est pas le monde que Yuri doit changer (pas encore), mais bien elle-même. Elle doit changer son regard, changer son cœur. Elle doit lutter contre elle-même, et c’est peut-être la bataille la plus difficile à gagner : car il n’y a pas de retour en arrière possible … le changement est irréversible. Elle ne sera plus jamais la même.

Comme la différence, le changement fait peur. Surtout dans le milieu de Yuri, englué depuis toujours dans une vision du monde datée et étriquée : fermement attachée à ses privilèges, comme une moule à son rocher, la noblesse voit d’un très mauvais œil tout ce qui risquerait d’ébranler leur supériorité, de toucher à leur petit confort. Alors on méprise tout ce et tous ceux qui compromette la pérennité de leur petit univers. Alors on se met des œillères pour se convaincre qu’on a raison d’agir comme on agit. Alors on met des œillères à nos enfants pour qu’ils perpétuent le système. Mais voici qu’une fausse note brise l’harmonie si durement acquise, voici que la cage a été ouverte de l’intérieur, voici qu’un petit oiseau encore assez jeune pour apprendre une autre mélodie prend son envol. Doucement, mais sûrement. Aussi surprenant que cela puisse paraitre, il va falloir du temps à Yuri pour apprivoiser, et plus encore apprécier, cette liberté qu’elle n’avait jamais goutée jusqu’alors. Elle ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait soif de liberté avant de savoir ce que c’était … Mais les belles choses ne durent jamais bien longtemps : les chasseurs n’aiment pas les petits oiseaux chanteurs en liberté, sans doute car eux-mêmes n’ont pas le courage de les suivre. Jaloux des petits oiseaux qui jouissent d’une liberté qu’ils n’ont pas, ils préfèrent briser les ailes des petits oiseaux que d’ouvrir les leurs. Que le cœur de l’homme est prompt à se laisser contrôler par la jalousie, la rancune, la haine ! Voici que s’élève un chant martial et vengeur, promesse de destruction, de mort et de pleurs … Et quand sonne la trompette de la victoire, les oiseaux sont réduits au silence. Dans leur cage, à nouveau.

En bref,vous l’aurez bien compris, le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai été non seulement agréablement surprise, mais bien plus émerveillée et époustouflée par ce roman auquel je n’aurai sans aucun doute jamais prêté la moindre attention si une amie chère ne me l’avait pas offert, et si je n’avais pas fait aveuglément confiance en son jugement. Dire que j’aurai pu passer à côté de ce coup de cœur sans elle : je ne la remercierai jamais assez de m’avoir évité cette triste perspective ! Car j’ai vraiment été bluffée par ce roman qui ne ressemble à aucun autre : c’est de l’art, du grand art même. Avec une maitrise parfaite, l’autrice nous entraine dans une épopée des plus poignantes, des plus saisissantes : on se laisse porter par le récit, comme on se laisse bercer par une mélodie. On tremble, on rit, et on pleure avec les personnages : ce qu’ils vivent, on le vit. Parce que ce qu’ils vivent, c’est ce qu’on vit. C’est la joie, la peine, l’espoir, le doute, le courage, la peur. C’est tout ce qui façonne une vie, car toute vie est ordinaire, toute vie est extraordinaire : chacun à notre manière, nous vivons en réalité tous la même chose. Si différents mais si semblables en même temps. Et c’est vraiment parce qu’on se sent en harmonie parfaite avec ces personnages qu’on est si profondément chamboulé par ce récit, si viscéralement bouleversé par les joies et les peines qui émaillent ce roman palpitant par sa sobriété même. Nul besoin d’un rythme endiablé, quand le chant est si joli …


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