INTERVIEW – Bastien Vivès et Martin Quenehen: « C’est notre Corto, pas celui de Hugo Pratt »

INTERVIEW – Bastien Vivès et Martin Quenehen: « C’est notre Corto, pas celui de Hugo Pratt »

Leur « Océan noir » est l’un des événements de la rentrée littéraire. Après avoir collaboré une première fois sur l’album « Quatorze juillet » en 2020, le dessinateur Bastien Vivès et le scénariste Martin Quenehen ont osé s’attaquer au mythe Corto Maltese. Plus de quinze ans après la disparition de Hugo Pratt, l’inoubliable créateur du célèbre marin aventurier, Vivès et Quenehen réservent un fameux coup de jeune au personnage, à qui ils donnent un look et des préoccupations beaucoup plus contemporaines. L’occasion de leur poser quelques questions sur la manière dont ils ont abordé cette reprise inattendue.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans le personnage de Corto Maltese?

Martin Quenehen: Beaucoup de choses. Quand j’étais adolescent, ça m’a fasciné de découvrir une BD qui était destinée aux adultes, mais où j’étais quand même le bienvenu en tant que jeune ado. Même si je ne comprenais rien à ces histoires, j’aimais le côté exigeant du dessin et de la narration, la curiosité historique, la complexité des personnages. Pour moi, c’est vraiment la modestie, au sens noble du terme, du médium bande dessinée qui permet cette alliance du pur plaisir de lecture et d’une grande profondeur intellectuelle. Le côté pop culture, comme on dit aujourd’hui.

Mais vous dites quand même qu’il y a un côté incompréhensible dans les albums de Corto?

Martin Quenehen: Oui bien sûr, mais la littérature est souvent incompréhensible, tout comme l’est l’expérience de la vie humaine. C’est même ce côté-là que j’ai trouvé le plus fascinant chez Hugo Pratt. Et plus tard, j’ai retrouvé ça uniquement chez Bastien Vivès. Dès que je l’ai rencontré, je lui ai d’ailleurs dit qu’il était pour moi le nouveau Hugo Pratt.

Pour vous, Bastien est donc un héritier de Pratt?

Martin Quenehen: C’est un héritier involontaire, mais pour moi il est effectivement de la même trempe. Je ne suis pas un grand lecteur ni un grand connaisseur de tout ce qui se fait en bande dessinée, mais en revanche, je sais qu’il y a quelques BD qui m’ont vraiment marquées. Et celles de Bastien en font clairement partie.

INTERVIEW – Bastien Vivès et Martin Quenehen: « C’est notre Corto, pas celui de Hugo Pratt »

Bastien, de votre côté, Hugo Pratt et l’univers de Corto Maltese ne vous parlaient pas trop avant de rencontrer Martin Quenehen, non?

Bastien Vivès: C’est vrai. Contrairement à Martin, je n’ai jamais réussi à trouver la porte d’entrée à cet univers quand j’étais gamin. A cette époque-là, je regardais surtout les dessins et je dois bien avouer que j’étais davantage intéressé par Dany que par Hugo Pratt. Ensuite, je me suis très vite tourné vers les comics. J’étais clairement plus attiré par les dessins plus populaires que par les choses un peu trop intello. C’est bien plus tard que j’ai redécouvert Pratt par le biais de Manara. C’est en lisant « L’été indien » que je me suis rendu compte que c’était Hugo Pratt qui avait écrit cette histoire. J’ai découvert qu’il n’était pas seulement un grand dessinateur, mais aussi un scénariste et un dialoguiste génial. Du coup, je me suis dit qu’il était temps pour moi de me replonger dans Corto Maltese.

Vous avez relu tous les albums de la série avant de vous lancer dans « Océan noir »?

Bastien Vivès: J’en ai relu quelques-uns pour avoir le personnage en tête, mais pas plus que ça. J’ai préféré faire confiance à Martin pour l’écriture du scénario. De mon côté, je me suis concentré sur la mise en scène et sur le dessin. Dès le début, mon idée était de faire ce que je sais bien faire plutôt que de m’inspirer du travail de Pratt.

Votre objectif était donc de faire du Bastien Vivès plutôt que de copier Pratt?

Bastien Vivès: Absolument, je voulais m’appuyer sur mon propre style et pas sur celui de quelqu’un d’autre. Le fait de placer notre histoire à une époque plus contemporaine participait aussi à ce choix.  

Martin Quenehen: A aucun moment, on ne s’est pris pour Pratt. En revanche, on s’est pris pour Corto. C’est vraiment ça qui nous a amusés, c’était ça le projet de base. En tant que lecteur, je n’ai d’ailleurs jamais lu ou vu d’interview de Pratt. Par contre, je me suis souvent mis à la place de Corto, ce qui est sans doute le cas de la plupart des amateurs de la série.

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Ca veut dire quoi, se prendre pour Corto? Quelle est la particularité du personnage?

Bastien Vivès: En ce qui me concerne, j’ai fantasmé le personnage de Corto comme étant une partie de moi-même que je ne serai jamais. Dans la vie, si je croise quelqu’un que je connais dans la rue, je ne vais pas forcément aller lui parler, de peur de le déranger. Corto, lui, ne fuirait jamais le contact parce qu’il est à l’aise avec tout le monde. Il représente ce que j’aimerais être. Je crois que ça s’est traduit dans ma manière de le dessiner, parce qu’on y retrouve énormément de désir. Je lui ai donné des manières de prendre des poses, de parler et de regarder les gens comme je rêverais de pouvoir le faire.

Martin Quenehen: Pour moi, c’est un peu différent, sans doute parce que j’ai découvert Corto à l’adolescence. C’est ce qui explique certainement que je considère Corto comme un personnage fondamentalement adolescent. C’est un homme libre, qui est toujours le nez au vent, qui fonce tête baissée même quand on lui dit de ne pas y aller et qui regarde les femmes d’un air complètement émerveillé. En même temps, il a cette violence, cet appétit et cette curiosité que l’on a en soi à l’adolescence. Jacques Higelin disait: « je ne vis pas ma vie, je la rêve ». Corto, c’est tout le contraire. Il ne se contente pas de rêver les choses, il les fait pour de vrai. Et ça aussi, c’est complètement adolescent. C’est comme un fantasme qui prend corps.

Pourquoi avoir intégré Raspoutine dans votre histoire?

Bastien Vivès: C’est Martin qui a voulu lui donner un rôle parce qu’il voulait vraiment épouser l’univers de Corto. Si ça n’avait tenu qu’à moi, je me serais arrêté à ce qui me plaît le plus dans Corto Maltese, à savoir son rapport avec les femmes. Mais forcément, quand on te donne les clés pour reprendre le personnage, tu as envie de les utiliser au maximum. Martin avait donc la tentation de tout mettre. Cela dit, Raspoutine est un élément intéressant parce qu’il représente toutes les émotions folles qui ne ressortent pas chez Corto. Alors que lui est toujours dans une sorte de retenue, Raspoutine vit tout à 100%. C’est un personnage assez attachant.

Martin Quenehen: Il faut préciser également que notre Corto est quelqu’un d’assez jeune. On l’a pris à un moment où il n’est pas encore gentilhomme de fortune, mais juste un gamin qui a mal tourné et qui traîne avec des pirates. On a voulu montrer le moment où sa vie bascule dans une caverne au Pérou et où il passe de considérations bassement matérielles à la découverte d’un monde qui est beaucoup plus vaste que ce qu’il pensait jusque-là. En quelque sorte, il va mourir pour renaître dans cette caverne. Bastien le dessine d’ailleurs plus sombre dans ces pages-là de l’album. Et c’est précisément à ce moment qu’il tombe sur Raspoutine. C’est cette rencontre qui va lui permettre de devenir pleinement Corto Maltese. Le fait que Raspoutine soit là ajoute de l’épaisseur à notre récit. Les deux personnages s’enrichissent et se complexifient l’un l’autre. Corto et Raspoutine, c’est deux fois le même, mais diamétralement opposés. C’est ça qui est génial.

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Le personnage de Freya, par contre, c’est clairement du Bastien Vivès dans l’univers de Hugo Pratt, non?

Bastien Vivès : Oui, c’est un personnage très Vivèssien! (rires) Elle a les traits qu’on retrouve dans tous mes livres. En réalité, c’est cette même fille que j’ai dessiné toute ma vie et que j’ai fini par épouser. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est ma femme qui ressemble à Freya ou si c’est Freya qui ressemble à ma femme…

Martin Quenehen: C’est tout à fait comme Corto. Plutôt que de s’adapter à la réalité, il va transformer la réalité jusqu’à ce qu’elle lui convienne. Bastien, c’est ça: il a dessiné une femme toute sa vie jusqu’à ce qu’elle sorte de l’eau comme par enchantement.

Bastien Vivès: Mais en réalité, je sais d’où vient cette fille! Elle vient des albums de Dany. Je l’ai recopiée tellement de fois quand j’étais gamin, avec ce visage poupon et quelques traits pour ses lèvres, son nez et ses yeux. La première fois que j’ai rencontré ma future femme, j’ai immédiatement reconnu cette fille. J’avais vraiment l’impression de croiser un personnage de Dany en chair et en os.

Martin Quenehen: C’est marrant que tu dises ça, parce que pour moi, ça n’a rien à voir. En ce qui me concerne, il n’y a pas vraiment de mystère dans les femmes dessinées par Dany, alors que chez toi, tous les personnages féminins ont certes une forme de beauté, mais avec une dimension beaucoup plus mystérieuse.

Bastien Vivès: Moi-même, j’ai longtemps cru que ce personnage féminin que je dessine toujours venait de Miyazaki ou des comics américains, mais un jour j’ai eu une révélation en ouvrant un album de Dany. Je me suis rendu compte que c’était vraiment la source d’inspiration qui m’avait le plus marqué. Du coup, forcément, j’ai voulu intégrer aussi ce personnage féminin dans notre Corto. C’est d’ailleurs en dessinant les passages avec Freya que j’ai pris le plus de plaisir.

Martin Quenehen: C’est amusant d’entendre Bastien dire ça, parce qu’au moment où j’ai imaginé le personnage de Freya, je n’ai pas du tout cherché à lui faire plaisir. Mon objectif était avant tout d’en faire un personnage d’aventurière très Prattien. Mais Bastien se l’est totalement appropriée.

Bastien Vivès: Oui, c’est vrai. A un point tel que j’ai quasiment dissocié Freya du reste de l’aventure. Il y a notamment une scène que j’adore, dans laquelle elle lit un livre à Corto dans la cabine d’un bateau et lui l’écoute attentivement. J’ai trouvé ce moment magnifique.

Martin Quenehen: Pour tout dire, j’avais imaginé cette scène comme étant quelque chose de très érotique, mais Bastien en a fait une séquence beaucoup plus tendre. Ils ne sont plus vraiment ensemble, mais en même temps on sent qu’ils sont encore très liés.

Est-ce qu’il y a eu beaucoup de versions différentes du scénario?

Bastien Vivès: Non, pas tellement. Dès le début, nous avions la trame et l’architecture de notre histoire. Par contre, c’est vrai qu’il y a eu beaucoup d’adaptations pour rendre le tout digeste. Il fallait trouver le bon équilibre. Le principal piège dans lequel on peut tomber quand on raconte l’histoire d’une quête, c’est de perdre l’intérêt du lecteur en mettant trop d’obstacles sur le chemin du personnage. Le risque est alors de voir le lecteur se désintéresser de l’objet de la quête.

Martin Quenehen: Bien sûr, au fil du temps, on a laissé tomber des éléments qu’on voulait mettre dans notre histoire à la base, mais il y a certains ingrédients auxquels je tenais vraiment. Je voulais qu’il y ait une dimension littéraire et poétique, je voulais que chaque personnage existe pleinement et je voulais que ce soit une vraie BD d’aventure.

« Océan noir » est clairement une version plus contemporaine de Corto Maltese. Est-ce que vous ne craignez pas que les amateurs de Pratt soient désarçonnés?

Bastien Vivès: Les gens ont surtout été désarçonnés par le rythme de lecture, qui est beaucoup plus soutenu. On a notamment imposé une scène très forte dès le début de l’album. C’est sûr que si on ne rentre pas tout de suite dans l’histoire avec cette scène-là, le reste de la lecture va sans doute s’avérer difficile… Dans une première version, on avait d’ailleurs opté pour une entrée en matière plus douce, mais on trouvait qu’il était important de mettre en avant le côté pirate de Corto.

Martin Quenehen: Ce que j’aime bien dans notre album, c’est que c’est notre Corto, pas celui de Hugo Pratt. Et graphiquement, c’est vraiment du Bastien Vivès. On le voit immédiatement, dès la couverture. Bien sûr, il y a des gens qui s’insurgent contre ça mais en réalité, il y a très souvent des scènes d’action chez Hugo Pratt. Les gens l’ont peut-être oublié, mais Corto est un pirate. Je n’ai donc pas voulu faire les choses à moitié: j’ai voulu montrer ce qu’est vraiment un pirate en l’an 2000. Pour nous, opter pour un récit où il y a des véritables scènes d’action était un pur plaisir. C’était également faire preuve de la même inventivité que celle dont Pratt était capable.

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Il y a aussi cette scène du théâtre japonais, dans laquelle un personnage se fait décapiter. Là, on est subitement propulsé dans du « Lastman », non?

Bastien Vivès: Pour moi, cette scène a avant tout un côté comics. On est presque dans du Frank Miller. J’ai trouvé ça intéressant de retourner dans ce type de dessin en noir et blanc, parce qu’il faut se rappeler que Hugo Pratt vient à la base du dessin américain.

« Océan noir », c’est juste un one-shot ou est-ce qu’il y aura une suite?

Bastien Vivès: Je dois bien avouer que j’avais très peur au moment de la sortie de l’album. J’étais persuadé que les gens allaient penser que c’était juste un coup marketing et qu’ils n’allaient pas comprendre notre démarche, mais au final, je me rends compte que les lecteurs adhèrent bien à notre vision de Corto et qu’ils y croient. Du coup, même si on a conçu « Océan noir » comme un one-shot, on se dit avec Martin qu’on ne va pas tout de suite rendre les clés du camion. On a envie de continuer à explorer la partie plus dure et plus amorale de Corto, car c’est elle qui rend ce personnage génial.

Concrètement, est-ce que vous travaillez déjà sur un autre album?

Martin Quenehen: Pour l’instant, il n’y a rien de signé et il n’y a même pas de discussions qui ont été entamées avec notre éditeur, mais il est évident qu’on y pense dans nos rêves et dans nos cauchemars les plus fous.

Bastien Vivès: C’est clair que d’ici quelques temps, on va reparler sérieusement avec Casterman pour voir comment on pourrait poursuivre l’aventure. Honnêtement, vu la relation très forte qu’on a avec notre éditeur et avec Patrizia Zanotti, qui gère l’œuvre de Hugo Pratt, je crois qu’il y a de fortes chances de nous voir faire un deuxième album.

Martin Quenehen: En réalité, notre Corto est un peu un acte de piraterie. On a mis main basse sur le personnage. C’est dans cet esprit-là qu’on a envie de poursuivre l’aventure. Et même si Diaz et Canales continuent eux aussi à travailler sur leurs albums de la série, cela n’empêche rien. Il y a des gens qui nous ont dit que notre héros était une sorte de fils de Corto, mais ce n’est pas vrai: le nôtre aussi, c’est le vrai Corto Maltese. Ce n’est pas Kid Corto ou Corto Junior, c’est juste un Corto plus contemporain.

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