Ne t’arrête pas de courir

Ne t’arrête pas de courir

Lauréat du Prix Blu Jean-Marc Roberts 2021 et du Prix du roman News 2021
En lice pour le Prix Renaudot, Prix de Flore Prix des Inrockuptibles et Prix du Roman des étudiants France Culture / Télérama

En deux mots
Par une coupure de presse Mathieu Palain découvre l’histoire de Toumany Coulibaly, champion d’athlétisme incarcéré après un cambriolage effectué le soir même de son sacre. Le journaliste décide alors de lui écrire. Le champion va accepter de lui raconter son histoire.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le champion est en prison

S’il n’avait donné le titre de Sale gosse à son premier roman, Mathieu Palain aurait pu le donner à ce second qui retrace le parcours de Toumany Coulibaly, champion de France du 400 m et cambrioleur. Une rencontre bouleversante, une histoire édifiante.

«Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact.» Si Mathieu Palain revient sur Sale gosse, son premier – et excellent ¬– roman, dès les premières pages de son second opus, c’est à la fois pour nous en confier la genèse et pour nous signifier la continuité de son travail. Il s’intéresse, aux marges de la société, à ces jeunes qui ont sombré, à ces histoires qui remplissent les rubriques des faits divers.
Cette fois, il s’agit de Toumany Coulibaly, un nom dont les férus d’athlétisme ont entendu parler, car ce jeune homme a réussi des performances de valeur internationale sur 400 m. En apprenant qu’il a été incarcéré à Fleury-Mérogis, Mathieu Palain décide de lui écrire et propose de le rencontrer. Le rendez-vous mettra de longs mois à se concrétiser, mais dès lors les deux hommes vont échanger régulièrement. Toumany va autoriser son interlocuteur à prendre des notes et à raconter son histoire.
Elle commence dans les années 80, quand son père Mamadou «entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris.»
Quand Toumany naît, le 6 janvier 1988, il prend place au sein d’une fratrie qui se compose de 17 frères et sœurs qui bien vite quitte la Seine-Saint-Denis pour emménager à Vigneux-sur-Seine. C’est là qu’il grandit, c’est là qu’il commet ses premiers larcins. Une manière de s’affirmer, de faire plaisir, mais aussi de combattre ce qu’il considère comme une injustice. Bien entendu son père ne voit pas les choses de la même façon et n’hésite pas à l’envoyer au Mali où il doit ronger son frein. À son retour pourtant, les choses ne s’arrangent pas, loin de là. Pris dans la spirale de la délinquance, il prend part à des cambriolages et est régulièrement condamné par la justice lorsqu’il se fait attraper. Car Toumany court vite, très vite même. Repéré pour ses qualités athlétiques, il ne va pas tarder à s’imposer sur le tour de piste où il améliore régulièrement son record jusqu’à descendre sous les 46 secondes.
Il intègre alors l’équipe de Patricia Girard, médaillée olympique sur 100 m haies et désormais coach intraitable. Aux portes de l’équipe de France, il est toutefois rattrapé par son casier judiciaire. Imbroglios, galères et problèmes ne vont pourtant pas l’empêcher de devenir champion de France. Sauf que quelques heures après le podium, il est pris par la police en flagrant délit de cambriolage. Et cette fois, c’est la case prison qui va l’empêcher de réaliser son rêve, de participer aux J.O. de Rio.
Quand Mathieu Palain le retrouve, il garde son rêve et aimerait tant que ses quatre enfants, Ethan, Kylian et Tina, enfants de sa femme Rita, et de son fils, Tiago, fils né d’une autre femme le voient courir en 2024 à Paris. Une ambition qui va tarauder l’enquêteur qui n’aura de cesse de vouloir apporter une réponse à cette question en allant voir les psys, les entraineurs, les journalistes. En se mettant lui aussi à courir jusqu’à vouloir défier son champion.
S’il faut lire ce livre, c’est certes pour ce récit, mais c’est aussi pour la force dégagée par cette rencontre, par ce qu’elle apporte aux deux hommes. Mais ce témoignage est aussi un réquisitoire contre la justice qui oublie d’être juste et contre cet univers carcéral malheureusement fort justement décrié. Quand un détenu fait tous les efforts que l’on attend de lui et n’obtient rien en échange, quand toute l’administration est complice d’un système mafieux, alors on ne peut que se révolter. Et souhaiter que ce petit ruisseau finira par une grande rivière.

Ne t’arrête pas de courir
Mathieu Palain
Éditions de l’iconoclaste
Roman
422 p., 31 €
EAN 9782378802394
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris, Montreuil, Évry, Ris-Orangis, Corbeil, Grigny, Vigneux-sur-Seine, Fleury-Mérogis, Réau, Montgeron, Fresnes. Une partie se déroule au Mali, à Bamako et Bandiougoula.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’énigme d’un homme, champion le jour, voyou la nuit. Un face-à-face exceptionnel entre l’auteur et son sujet.
De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.
La révélation d’un auteur qui dépeint avec talent une France urbaine, ultra-réaliste et contemporaine.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Franceinfo Culture (Anne-Marie Revol)
RTBF (podcast Week end Première – L’invité)
Quotidien (conseil de lecture de la brigade)
Blog Mémo Émoi
Blog Squirelito
Blog La page qui marque


Mathieu Palain et Toumany Coulibaly © 28 Minutes – ARTE TV

Les premières pages du livre
« Maintenant je connais ça par cœur, mais la première fois j’ai failli rater le parloir. J’avais pris mes dispositions, pourtant. Je m’étais couché tôt, j’avais mis un réveil. Seulement j’avais oublié la voiture. J’ai une bagnole en fin de vie, un Nissan qui pollue trop et à la jauge d’essence capricieuse. Même en panne sèche sur la bande d’arrêt d’urgence, elle persiste à indiquer les trois quarts du plein, alors comme cela m’est arrivé un paquet de fois et que je n’éprouve aucun plaisir à poireauter le long d’une nationale en attendant la dépanneuse, j’essaye de lui donner à boire régulièrement. Il était sept heures quand j’ai quitté la station-service de la porte de Montreuil, je m’en souviens parce que le mec à la radio annonçait les titres du journal. Je me suis dit, t’as de la marge. Puis j’ai vu toutes ces voitures à l’arrêt sur le périphérique, leurs feux traçant un fleuve rouge vif dans la nuit. Un accident. J’avais pas le droit d’être en retard. Même d’une minute. Vous ne répondez pas à l’appel, pas de parloir, tant pis pour vous. Il m’a fallu une heure et quart pour faire quarante kilomètres. Je me suis garé n’importe comment devant la prison et j’ai couru à l’accueil en espérant y trouver du monde. C’était le cas. Ça sentait le café là-dedans. La télé était branchée sur M6 Boutique, des filles en brassière faisaient de leur mieux pour nous vendre une ceinture qui donne le ventre plat. Je transpirais. J’ai à peine eu le temps de laisser mon portable au casier que le surveillant a lancé à travers la salle : « Parloir de 8 h 45 ! »
On était seize. Des mères, des sœurs, des compagnes et des sacs de linge au bout des doigts. J’étais le seul mec. En rang d’oignons, on a suivi le surveillant jusqu’à une porte blindée, il nous a fait attendre une minute dans le vent et la porte s’est ouverte. Il faisait chaud à l’intérieur, on s’y est engouffrés comme dans un bus en hiver. Il n’y avait rien dans cette salle, à part un portique de sécurité et un tapis roulant à rayons X. Le surveillant nous appelait un par un. Vous sonnez, vous enlevez un truc – ceinture, collier, paire de bottes. Trois échecs sous le portique et vous rentrez chez vous, parloir annulé. Ça a été mon tour, le surveillant a dit : « Famille Coulibaly », et je me suis avancé, sentant sur moi le regard de ces femmes qui pensaient, ce petit Blanc, là, il s’appelle Coulibaly ? J’ai ôté ma veste. À gauche, il y avait une vitre sans tain, que le surveillant a fixé un instant avant de me laisser franchir le tourniquet. Ensuite, il a fallu traverser la cour d’honneur. Les cellules étaient là. J’ai cherché une silhouette à la fenêtre mais il était trop tôt, ou bien il faisait trop froid, je n’ai rien vu derrière les barreaux. Tout me semblait très blanc. Sans les murs d’enceinte, les miradors et les rangées de barbelés, on aurait pu croire à un hôpital. Au-dessus de nos têtes, il y avait une immense toile d’araignée. Des câbles antiaériens, installés après l’évasion de Rédoine Faïd, le braqueur. Ses complices avaient découpé la porte à la disqueuse avant de l’extraire du parloir en menaçant tout le monde à la kalachnikov. Un hélicoptère les attendait. C’était il y a huit mois. Depuis, Faïd a été repris.

Les femmes déposent leurs colis à une surveillante derrière un comptoir et on refait l’appel pour recevoir un numéro de cabine. « Coulibaly, la 24. » Un surveillant m’ouvre une porte repeinte en mauve, au bout d’un couloir, et je me retrouve seul devant trois chaises en plastique et une table bancale. Voilà à quoi ressemble un parloir. Je me place au milieu, en écartant les bras je touche les murs des deux côtés. Je suis de taille moyenne, 1 mètre 74, et comme je n’ai pas des bras d’orang-outan, je dirais que la pièce fait à peu près ça de large, 1 mètre 74. Au mur, il y a un bouton rouge et un hygiaphone. Le bouton rouge, je suppose qu’on appuie dessus quand les choses dégénèrent, quand des petites amies qui n’en peuvent plus d’attendre viennent un jour dire qu’elles n’en peuvent plus, justement, et qu’elles refusent de perdre leur temps. Voilà, c’est la dernière fois. Une claque part, ça gueule, la femme en danger presse le bouton rouge et les surveillants déboulent. Le type est ceinturé, il hurle à la mort dans le couloir, sa voix chargée d’insultes s’éloigne dans les étages tandis que sa femme hoquette, le souffle court, se disant au fond d’elle, c’est bon, c’est fini.
Je l’ignorais mais l’établissement venait de vivre une histoire similaire. Alertés par des bruits suspects, les surveillants avaient déclenché l’alarme et trouvé le détenu qui sautait à pieds joints sur la tête de sa compagne. Quand en garde à vue on lui demanda pourquoi il avait fait ça, il répondit : « Elle m’a trompé. » La jeune femme, vingt-sept ans, avait été transportée à l’hôpital dans un état grave.
Il y a plus de sept cents détenus à Réau, sans compter le personnel et les surveillants, pourtant c’était comme si j’étais seul dans le bâtiment. Le silence était parfait. J’avais installé une chaise en face de la mienne, à une distance que j’estimais raisonnable pour une discussion, et continué d’attendre, seul dans cet espace si vide que le regard n’accroche nulle part. J’étais là pour visiter quelqu’un que je ne connaissais pas, et je me demandais ce qu’on allait bien pouvoir se dire. Je suppose que ça arrive avant un rendez-vous galant, ce genre de stress, on espère que l’alchimie va prendre, mais on prépare quand même deux ou trois sujets de conversation, au cas où. Ça me paraît loin, maintenant, mais à un moment, dans le silence de cette pièce froide, la question m’a violemment percuté : « Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’étais tombé sur un article qui commençait ainsi : « C’est l’histoire d’un athlète sacré champion de France du 400 mètres qui a choisi de gâcher son talent et sa vie. Toumany Coulibaly, 30 ans, comparaissait à nouveau devant le tribunal correctionnel d’Évry pour une tentative de cambriolage. Le coureur est actuellement en détention pour des faits similaires. »
J’ignore si c’est parce que ça parlait de sport ou de ce coin de l’Essonne où j’avais grandi, mais ça m’a intéressé. Plus loin dans l’article, le jeune homme était cité à l’audience, demandant à la presse de ne plus écrire sur ses affaires, car le plus âgé de ses quatre enfants avait appris à lire et ça lui ferait mal d’apprendre que son père n’est pas seulement un champion, mais aussi un voleur multirécidiviste. Bien sûr, les journalistes s’étaient moqués de lui, et dans Le Parisien on avait eu droit au détail de son « palmarès judiciaire » : treize condamnations, que des vols et des cambriolages. J’ai cherché d’autres articles et je suis tombé sur cette info que j’ai eu beaucoup de mal à croire : le 22 février 2015, quelques heures après avoir remporté le titre de champion de France du 400 mètres, Toumany Coulibaly ne sabre pas le champagne. Il ne fête pas l’événement avec sa femme et ses enfants au restaurant. Non, il pose sa médaille sur la table de la cuisine, attrape une cagoule et rejoint quatre complices pour cambrioler une boutique de téléphones portables.

Sa première incarcération remonte à 2007. On avait dix-neuf ans en 2007. Je veux dire lui et moi, puisqu’on a six mois d’écart. Je marchais chaque matin de mon immeuble jusqu’à la gare de Ris-Orangis et me tapais une heure de RER pour rejoindre la fac, à Paris. Je voulais devenir journaliste, j’avais échoué dans le sport et j’avais pas de plan B. Lui dormait à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, bâtiment D3, à cinq minutes de chez moi. J’ai regardé à nouveau sa photo dans le journal. Il est en tenue de compétition, cuissard et débardeur. Il se mord la lèvre supérieure, fronce les sourcils et regarde loin devant. Il a l’air d’un type inquiet, sur le point d’envisager la fuite.
Quand j’ai commencé à m’intéresser à Toumany Coulibaly, j’étais en immersion à Auxerre, dans un service de la protection judiciaire de la jeunesse, pour un boulot d’enquête qui, je ne le savais pas encore, allait devenir un roman. Mon quotidien consistait à suivre des éducateurs en prise avec des gamins qui ne vont pas bien. Des écorchés vifs, qui saignent et lèchent leurs plaies. Des gosses en dépression qui se débattent dans leur adolescence en essayant de rester vivants. J’ai passé six mois à leur contact. Je n’en suis pas sorti en expert de la délinquance, loin de là. Disons qu’on m’a fait prendre conscience de principes importants, comme de ne pas laisser tomber un jeune qui a passé sa vie à être abandonné. Peut-être ai-je été influencé par cette expérience. Peut-être pas. Toujours est-il qu’après avoir lu tout ce que je pouvais lire sur Toumany Coulibaly, et alors qu’il exprimait très clairement son désir de ne plus avoir affaire à des journalistes, j’ai décidé de lui écrire.
Toumany Coulibaly
Allée des Thuyas
94260 Fresnes

Cher monsieur Coulibaly,
On a le même âge, on a quasiment grandi au même endroit (Ris-Orangis pour moi) et, si on se croisait, dehors on se tutoierait sûrement, mais on ne se connaît pas, alors je vais dire « vous ».
Mon père était sprinteur à Montgeron, petit, trapu, explosif, il jaillissait des blocks, mais ses jambes courtes l’handicapaient ensuite, il perdait en vitesse. Il était spécialiste du 60 mètres. Le 100, pour lui, c’était déjà trop long. Il n’est jamais devenu champion de France mais il a un record en 7,2 secondes qui n’est pas dégueulasse.
Moi, je ne suis même pas vraiment rapide – je joue 6 au foot, le type qui court longtemps –, mais je sais que le tour de piste est la pire des distances. Il faut être à fond tout en gérant l’effort. Rester en fréquence mais ne pas s’asphyxier. Accepter le lactique sans tétaniser. C’est un sport de chien qui vous fait vomir à l’entraînement et n’offre rien à part des souvenirs et des coupes qui prennent la poussière. On n’y gagne pas sa vie.
Je m’appelle Mathieu Palain. Je suis journaliste. Je ne veux pas vous faire chier. Je sais simplement, parce que j’ai passé ma vie à Ris, Évry, Grigny, Corbeil, qu’il y a des choses que les journalistes ne peuvent pas comprendre. Disiz La Peste a fait une chanson là-dessus, le « Banlieusard Syndrome ». Une histoire de spirale du mec de tess, le truc qui fait qu’on a beau chercher à s’enfuir, le quartier nous rattrape.
Je sais que ce n’est pas facile, et que s’entraîner dans une promenade à Fresnes est un non-sens. Mais j’aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends.

Je signais de mon nom, ajoutant mon adresse et mon numéro de portable.
Et puis rien. Le silence.
Je me suis d’abord dit que j’avais fait erreur, il n’était peut-être pas à Fresnes. Puis j’ai compris qu’il faisait ce qu’il avait promis de faire : ne plus parler aux journalistes.
Un an a passé.
Et puis, alors que je sortais de quinze jours de vacances sans connexion, j’ai rallumé mon portable et découvert un texto, reçu d’un numéro inconnu :
« Salut Mathieu c’est Toumany. »
Il m’a fallu un moment.
« Toumany Coulibaly ? »
Il répondit immédiatement.
« Oui c’est bien moi. Le sprinteur. »
« Vous avez reçu ma lettre ? Je suis à l’étranger avec très peu de réseau, seriez-vous d’accord pour se voir ? »
Je ne sais pas pourquoi, je l’imaginais dehors.
« Oui très bien reçue. Je l’ai conservée. Je ne suis plus à Fresnes mais toujours incarcéré à Réau. On peut reprendre contact à votre retour, pas de soucis. »
«Ah, Réau?»
«Oui… comme j’ai pris un certain nombre d’années de prison, j’ai été transféré en centre de détention.»
«Vous arrivez à vous entraîner?»
«Oh oui je m’entraîne très très dur. Je n’ai jamais lâché le sport. Depuis le premier jour de mon incarcération, je m’entraîne sans relâche. Je cours autour d’un grand terrain de foot en synthétique qui fait deux cent cinquante mètres. J’y ai accès tous les jours, pareil pour la musculation, je cours en promenade aussi. Le week-end, je fais du renforcement. Et d’autres sports aussi : de la boxe pour le cardio, volley pour la détente, yoga pour la gestion de mon souffle, j’ai repris mes études et obtenu mon BTS de comptabilité en juin dernier. Et je me soigne à travers les psys.»
«Tout ça ! C’est dingue. Vous pensez que je pourrais obtenir un parloir?»
«Oui, je ne dépends plus du juge, vous y aurez droit, je vous envoie les démarches à faire.»
Voilà comment je me suis retrouvé ce mercredi aux alentours de 8 h 45, à patienter dans une cabine de parloir du centre pénitentiaire du Sud Francilien.

Le silence vous apprend à entendre l’imperceptible. Une voix d’homme, le cliquetis d’un trousseau de clés, le « poc, poc » des chaussures de sécurité. Je tire sur mon jean, je me lève et reste là, les bras ballants, à attendre que la porte s’ouvre. Toumany Coulibaly entre en baissant la tête. Il est plus costaud que je le pensais. Un surveillant referme derrière lui. On se serre la main. Il sourit.
— Merci pour votre lettre. Je la relis souvent.
— Pourquoi m’avoir répondu un an après ? je demande.
— Je vous avais écrit bien avant mais vous m’aviez pas répondu. C’était un texto qui disait « Merci pour la lettre », un truc comme ça. J’avais pas mis mon nom, vous avez pas dû comprendre que ça venait de moi.
Je n’ai aucun souvenir d’un tel message.
— Comment ça va ?
— Très bien. Les jours passent vite, je subis pas du tout ma peine.
— Vous pouvez sortir de cellule ? Vous faites quoi de vos journées ?
— Je suis tout le temps dehors. C’est un autre monde, par rapport à Fresnes. Là-bas, on est les uns sur les autres, cellules fermées, tu sors que pour la douche ou la promenade, ça n’a rien à voir. Ici, on m’a confié le poste de monteur vidéo, je fais des petits films, des reportages…
— C’est-à-dire ?
— J’ai un pied, une caméra, et je filme ce qui se passe dans la prison. Par exemple, cet après-midi, je dois monter un reportage sur Paris-Roubaix, la course de vélo. Des détenus l’ont faite un jour avant les pros.
— Vous les avez filmés ? Comme à la télé ?
Je l’imaginais sur une moto à l’arrière du peloton, une caméra à l’épaule, à avaler de la boue et de la poussière, à avoir mal au cul à la fin de la journée, à cause des pavés.
Il rit.
— J’aurais bien aimé. Non, j’ai récupéré les images et je vais faire le montage. Tous mes reportages, je les diffuse sur la chaîne interne.
— Qui les regarde ?
— Les détenus. Ils ont la télé, il suffit qu’ils se branchent sur la 80 et ils voient ce que je fais.
— Du coup, vous vous baladez avec votre caméra et vous filmez ce que vous voulez ?
— C’est ça. Enfin, ça doit quand même être validé par la direction, donc y a des endroits que je peux pas filmer. Les murs, les grillages, tout ce qui pourrait servir à une évasion. À part ça, ils me laissent tranquille. En ce moment, on tourne un long-métrage.
— Un film de cinéma ?
— Un quatre-vingt-dix minutes. L’histoire d’un boxeur incarcéré. Je joue le rôle principal, c’est pour ça, j’ai poussé de la fonte comme un débile ces derniers temps, mais il fallait que je me fasse un corps de boxeur : les bras, les abdos, tout ça.
Par réflexe, il gonfle le buste, dévoilant les muscles épais qui s’échappent des manches de son t-shirt.
— Je suis lourd, là. 88 kilos, c’est n’importe quoi.
Il a l’air en pleine santé.
— Vous mesurez combien ? je demande.
— 1 mètre 92. Mon poids de forme, c’est 82 kilos. Après le tournage, je reprendrai la course sérieusement parce que sur 400 mètres, quand t’en peux plus et que la respiration se met à siffler, tu les sens les kilos en trop.
L’espace d’un instant, je n’ai pas su quoi répondre. J’ai repensé aux sujets de conversation qu’on prépare en cas de blanc.
— Vous gagnez un peu d’argent ? Comment faites-vous pour cantiner ?
Ah, au fait, oubliez les séries américaines. La cantine n’a rien à voir avec un réfectoire où les détenus en pyjama orange se battent à la fourchette. Chez nous, la gamelle est servie en cellule. On mange sur son lit en regardant la télé. Non, la cantine c’est le magasin général, l’épicerie au coin de la rue, l’endroit où vous achetez tout et n’importe quoi : un ventilateur, des baskets, une paire de chaussettes, de la confiture, du Nutella, une console de jeux, des plaques pour cuisiner… Ça n’a l’air de rien dehors, mais en taule, c’est vital.
— Je bosse à l’atelier. En ce moment, on trie des prospectus. Le tarif, c’est 3 euros les mille fascicules. Si tu carbures bien, tu peux te faire 39 euros. Avant, quand j’étais à Fresnes, je travaillais pas. Y a trop de candidats là-bas, ils donnent la priorité à ceux qu’ont pas de soutien, les indigents qui touchent jamais de mandat, qu’ont personne dehors, pas de femme, pas d’amis.
— Votre femme, elle vient vous voir ?
— Chaque semaine, ouais. Y a qu’elle qu’a un permis. Et toi.
Ça m’a détendu de l’entendre passer au tutoiement.
— T’as des frères et sœurs ?
Il sourit à nouveau.
— On est dix-huit chez nous. Famille malienne. J’ai deux mères. Dix-sept frères et sœurs.

J’ai pensé à Will Hunting, ce film où Matt Damon joue un surdoué avec un casier long comme le bras. Il passe son temps à se battre, fait la navette entre le tribunal et la prison, et un jour il rencontre cette fille – Minnie Driver –, une grosse tête de Harvard qui doit bûcher pour réussir parce que, contrairement à lui, elle n’a pas de génie. Ils sortent ensemble, ça se passe comme dans un rêve, sauf qu’au bout d’un moment la fille se rend compte qu’il ne lui a rien confié de vraiment personnel, alors elle lance, parce qu’il est de Boston-Sud et que c’est bourré de catholiques irlandais par là-bas :
« Alors, t’as plein de frères et sœurs ? »
Il est un peu surpris par la question, mais il acquiesce.
« Combien ? elle demande.
— Tu me croirais pas si je te le disais. »
Elle hausse les sourcils.
« Quoi, attends, cinq ? sept ? huit ?
— J’ai douze grands frères. »
Elle crie presque :
« Tu te fous de ma gueule !
— Je le jure devant Dieu. Je suis le treizième, le chanceux.
— Tu te souviens de leurs prénoms ?
— Hein ? C’est mes frères, bien sûr que je me souviens de leurs prénoms.
— Prouve-le. »
Sans la quitter des yeux, il débite à toute vitesse :
« Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian.
— Encore.
— Marky, Ricky, Jimmy, Terry, Mikey, Davy, Timmy, Tony, Joey, Robby, Johnny et Brian. »
Elle s’en veut d’avoir douté. Elle dit :
« J’aimerais les rencontrer », et il souffle en retour :
« Bien sûr, ouais, faudra faire ça… »
Plus tard dans le film, on apprend que Matt Damon n’a pas de frères, qu’il a été abandonné, ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil et que les cicatrices qui marquent ses jambes ne sont pas les stigmates d’une chute à vélo mais les traces laissées par les coups de couteau et les mégots qu’on éteignait sur sa peau. On se dit alors qu’il part en vrille pour de bonnes raisons.
Je revivais cette scène quand Toumany a dégainé ses dix-sept frères et sœurs.
— Ils n’ont pas de permis pour venir ici ? je demande.
— Non. J’ai coupé les ponts avec tout le monde, les potes aussi. Je veux pas qu’ils viennent. Faut que je me recentre sur moi-même. On fait pas du neuf avec du vieux.
Pour la première fois, il y avait quelque chose de grave dans sa voix.
— Et tes enfants ? T’as des enfants, non ?
Je savais qu’il en avait quatre.
— J’ai trois enfants, Ethan, Kylian et Tina, avec ma femme, Rita, et un fils, Tiago, avec une autre femme. Les trois premiers viennent une fois par mois. Tiago, ça fait trois ans que je l’ai pas vu.
— Comment ils le vivent ? Je veux dire, ça là, ton incarcération ?
Il se passe une main sur le visage.
— Pendant longtemps, je leur ai pas dit que j’étais en prison. Avec leur mère, on disait que j’étais en stage, que je pouvais pas rentrer à la maison, et ils y croyaient. Ils venaient ici, ils pensaient que c’était un genre de centre d’entraînement et que leur père cravachait pour devenir un champion. Mon plus grand, Ethan, il a dix ans maintenant, j’ai dit à Rita, l’année prochaine, c’est le collège, faut lui dire. Moi, à son âge, je prenais le RER seul, tu m’aurais pas fait avaler ces conneries, mais elle m’a dit c’est pas la même éducation, pas la même génération, alors on a attendu. Puis elle est tombée sur l’historique de l’ordinateur et elle a vu qu’il avait tapé « Toumany Coulibaly » dans Google. Là, y a pas de secret, tu fais ça, toutes mes affaires ressortent.
— Alors ?
— Alors je lui ai dit la vérité. Il a pas pleuré. Il a réagi comme moi dans ce genre de situation, il a souri. Je sais que je l’ai énormément déçu.
— Elle date de quand, cette annonce ?
— La semaine dernière. C’est dur, mais il faut le faire. Tina, elle a trois ans, elle dit : « Samedi on va chez papa ! », ça me fend le cœur. C’est pas chez papa, c’est la prison.
Il prend une profonde inspiration.
— J’ai peur que mes actes se répercutent sur mes enfants. Je veux pas comprendre qu’il est trop tard le jour où j’irai voir mon fils au parloir. Ou quand ma fille me dira « Papa, il m’a trompé, je suis enceinte, je lâche l’école… » parce que je pourrai m’en prendre qu’à moi-même.
J’avais pas de montre. Je me disais que ça devait bientôt faire une heure, quand le surveillant s’est pointé à la porte. Il l’a entrouverte et a lancé « Fin de parloir », avant de poursuivre vers la cabine d’à côté. Toumany s’est levé, il a souri à nouveau, un vrai sourire, et m’a tendu la main.
— À bientôt.

Une fois dehors, j’avais peur d’oublier ce qu’on venait de se dire, alors j’ai roulé juste assez pour quitter le parking sous vidéosurveillance, je me suis garé le long de la voie rapide et j’ai pris des notes. C’était pas hyper confortable, alors j’ai appelé un contact à la direction de l’administration pénitentiaire pour savoir si, en tant que journaliste, je pouvais demander un permis spécial pour mener mes interviews proprement, avec un dictaphone ou un bloc-notes, au moins.
— Je serais toi, il m’a dit, je ferais pas ça. Non seulement ils te fileront pas l’autorisation, mais en plus ils vont te sucrer le parloir. Si tu demandes à faire un vague reportage sur « le sport en détention », ils seront partants, ils te trouveront une prison, un moniteur de sport motivé pour te parler, ça, y a aucun souci. Mais aller voir un mec bien précis pour l’interroger sur sa vie, ça leur plaira pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ça starifie un détenu. Ça crée des jalousies. Donc pour éviter de foutre la merde en détention, ils te diront non.

En raccrochant, j’ai remarqué que la prison était encore à un jet de pierre. Par la vitre passager, je voyais le toit du mirador dépasser de la cime des peupliers. Il devait y avoir des gardes armés à l’intérieur, mais j’ai eu beau plisser les yeux, de là où j’étais, il m’était impossible de distinguer qui que ce soit. J’ai remis le contact.
Sur le retour, j’ai reçu un message.
« Yo, merci à toi de t’être déplacé. Ça me fait énormément plaisir. Franchement, j’aurais pas cru, mais le courant passe bien. T’as dû remarquer que je parle énormément. »
J’ai eu envie de revenir. J’avais d’un coup plein de questions.

La semaine suivante, j’avais un petit crayon dans la poche arrière de mon jean, avec des feuilles vierges pliées en quatre. Je savais que ça sonnerait pas au portique. Au parloir, j’ai demandé à Toumany si ça le dérangeait que je prenne des notes, il m’a dit non, vas-y, sans problème, et je me suis mis à gratter. Je risquais probablement pas grand-chose, mais le simple fait de cacher ces trucs me rendait nerveux. Il y a un hublot dans la porte qui permet aux surveillants de voir ce qu’il se passe depuis le couloir. Ils restent pas là à scruter vos faits et gestes – tous les couples font l’amour –, mais ils jettent quand même un œil de temps en temps. Ça me stressait de voir leurs silhouettes passer à travers le couloir. J’ai rangé mon crayon et je m’en suis tenu à la mémoire et au carnet dans la voiture.

Depuis le début, il y avait un truc que je pigeais pas : où avait-il trouvé un iPhone ?
— Je l’ai acheté ici. 500 euros. Tout le monde a un téléphone. Sans ça, tu subis vraiment.
— Qui les fait entrer ?
— Des détenus. Des surveillants. Un vieil iPhone comme le mien, ils le touchent autour de 80 euros dehors, mais à l’intérieur, ça se vend facile 500. À Fresnes, c’était 1 000 euros.
— Et tu t’es jamais fait repérer ?
— Non. Mais c’est réglo, si tu les fais pas chier, les surveillants te laissent tranquille. Ça fait bientôt trois ans que je suis incarcéré, j’ai eu deux fouilles. La dernière, j’étais au téléphone quand le gardien s’est annoncé à la porte, j’ai juste eu le temps de cacher le portable, il a fait un tour rapide, RAS, il est ressorti.
— Mais ils savent que vous avez des portables ?
— Bien sûr qu’ils savent. Je te dis, si tu te tiens à carreau, il t’arrivera rien. Tu te souviens de la chaleur, la semaine dernière ? On faisait des pompes avec des potes dans le couloir. J’étais en train de filmer quand le surveillant est arrivé. Il a rigolé. On le voit se marrer sur la vidéo.
— Ça fait trois ans que t’es là… Ta fin de peine, elle est pour quand ?
— Octobre 2023.
On était en 2019. Ça me semblait si loin. Je me suis retenu de lâcher « désolé ».

Pour des vols sans violence, normalement vous prenez trois ans, vous faites dix-huit mois et vous sortez. Le truc, c’est que Toumany avait tellement d’affaires… J’étais incapable d’expliquer l’enchevêtrement de ses condamnations, mais il en avait assez pour se retrouver avec une peine de braqueur à main armée.
— T’as encore été jugé le mois dernier, non ?
— Ils m’ont rajouté deux ans ferme. Pour le Carrefour de Vigneux.
— C’est quoi l’histoire ?
Il sourit. Il a l’air gêné mais je crois pas qu’il le soit.
— J’avais arrangé le coup avec le vigile pour un cambriolage. Il devait me sortir les plans du magasin, me donner les emplacements des caméras, débrancher l’alarme. On avait rendez-vous. Je le sentais pas, mais j’y suis allé quand même. Quand je suis arrivé, la police m’attendait. Je venais de me faire opérer des genoux, les points étaient frais, je pouvais pas courir, je me suis fait serrer.
— Pourquoi t’y es allé si tu le sentais pas ?
Il hausse les épaules.
— Je sais pas. J’avais besoin de fric. J’étais en rééducation à Clairefontaine, je voyais les footballeurs débarquer en Ferrari, en Lamborghini, et moi j’étais là, avec mon survêt de l’équipe de France, pas un euro en poche, j’avais même pas de quoi payer le kiné.
— C’était combien ?
— 60 euros la séance… Ma femme a essayé de me retenir, je la revois dans l’appartement, me barrer la porte d’entrée, je lui disais « Laisse-moi y aller », elle gueulait et tout, mais j’ai rien voulu savoir. J’en pouvais plus, je devais de l’argent à trop de monde, je volais à l’étalage pour que mes gosses aient des couches sur les fesses, je piquais des boîtes de thon, je payais plus mes amendes, c’était trop.
— Elle a réagi comment, ta femme, quand elle a su que t’étais en garde à vue ?
Il ajuste sa posture. La chaise fait un bruit de plastique.
— Ma femme ? il répète. Ma femme, je lui fais perdre son temps. Elle comprend pas pourquoi je suis comme ça. Elle m’avait envoyé chez Kiabi acheter des fringues pour la petite, je suis revenu avec une robe à 35 euros pour un bébé de trois semaines. Elle m’a hurlé dessus : « J’habille pas mes enfants avec des vêtements volés ! Va les rapporter ! »
Il rit.
— J’avais même pas volé la bonne couleur.
Je ris aussi.
— Et tes parents, ils en pensent quoi ?
— Ma mère, elle prie. Elle dit : « Toumany, tu dois voir l’imam. Tu as la main qui vole. » Voilà, c’est pas moi, c’est ma main. Encore hier, je l’ai eue au téléphone, elle me l’a ressorti.
Il souffle.
— Tu sais, on me voit comme un mec solide, mental d’acier et tout, mais je suis pas si fort. Parfois, je dirais même que je suis faible.
Je ne dis rien. Je l’observe. Il respire.
— J’ai fait des trucs dont j’ai vachement honte. Des vols à l’arraché.
— Des sacs à main ?
Je l’imaginais avec ses 88 kilos de muscle, traîner une vieille dame sur le trottoir pour un sac Chanel. Ça collait pas. J’arrivais pas à mettre son visage sur le corps du type qui ferait un truc pareil.
— J’ai posé une question à une fille, une blonde, sur le quai du RER, elle m’a envoyé chier. Son téléphone a sonné devant moi, elle a décroché, je lui ai arraché. Je l’ai entendue crier « Au voleur ! », j’ai couru tout ce que j’ai pu mais en sautant les tourniquets, j’ai pris une trop grande impulsion, ma tête a heurté un truc dans le plafond et je suis tombé K.-O. Quand je suis revenu à moi, un grand rebeu me maintenait au sol. Il devait bosser dans le bâtiment, il avait des mains épaisses, le genre qui attrape des tuiles gelées sur les chantiers. Il me tenait d’un bras, de l’autre il m’a mis une gifle de cow-boy. Je me suis mis à pleurer. J’ai dit que j’étais malien, que j’avais pas de papiers, il m’a fait la leçon, comme quoi c’était à cause de mecs comme moi que nous, les immigrés, on avait une sale image. Là-dessus, il m’a remis une gifle aussi forte que la première, il a pris le portable et l’a rendu à la fille. Avant de partir, il m’a lancé : « T’as de la chance d’être tombé sur moi. Les keufs, ils te renvoient au bled à la nage ! »
— T’as peur de rechuter ? Je veux dire, ce genre d’histoire, ça pourrait encore arriver ?
— J’ai trente et un ans. Je peux pas répéter les mêmes conneries à l’infini, faut que j’avance. Des pulsions, des tentations, j’en aurai jusqu’à la fin de ma vie. Mais je veux plus céder à la facilité. Je veux plus de ça, là, la prison, mes enfants au parloir… Ça va être dur. Il me faudra un suivi à vie. Je suis pas encore guéri.
Il a l’air sincère.
— Et le sport, t’y crois encore ?
À ce moment de l’histoire, j’avais besoin d’entendre qu’il n’avait pas lâché.
— Je m’entraîne pour ça, pour revenir. Mon objectif, c’est les Jeux olympiques à Paris en 2024.
J’essaye de prendre un ton raisonnable :
— T’es de 1988, comme moi. On aura trente-six ans en 2024. Tu penses pas que tu seras cramé ?
— J’en sais rien, faudra juger sur place. Mais je m’entraîne dur, je cours, je mange bien, je dors à 22 heures, j’ai jamais bu, jamais fumé, je suis pas abîmé.
J’avais envie de croire à cette histoire : le type aux oubliettes qui revient quand on le croit mort. Ça arrive dans les livres, au cinéma. Mais l’athlétisme est un sport cruel, qui exige le meilleur de vous-même. À 90 % de vos capacités, oubliez, vous allez vous ridiculiser.

Quand il a reçu ma lettre, Toumany était à la maison d’arrêt de Fresnes, un édifice en meulière qui sentait probablement la peinture à son inauguration en 1898, mais qui a du mal avec le progrès : 200 % d’occupation, des punaises de lit, des champignons, des rats qui couinent en dévalant les coursives. Les cours de promenade consistent en un couloir vétuste aux murs si hauts qu’on ne peut espérer le soleil qu’au zénith. Plusieurs tribunaux les ont jugées « attentatoires à la dignité humaine » mais Toumany n’a rien d’autre pour courir alors il slalome entre les détenus, trouve une foulée correcte et avale les 21 kilomètres d’un semi-marathon dans une cour de quinze mètres de long. Pour ne pas avoir à compter les tours, il est autorisé à porter une montre GPS qui lui indique l’allure et les kilomètres. Au bout d’une heure trente, la montre sonne l’arrivée. Toumany ralentit, marche, lève les bras une minute et remonte s’étirer en cellule. C’était il y a longtemps. Il entamait sa peine. Il aurait pu se dire, j’en ai pour cinq ans, minimum, je peux lever le pied, j’affronterai la souffrance quand l’horizon sera dégagé. Mais non.

— À quoi tu penses quand tu cours comme ça, au milieu des détenus ? je demande.
— À la foule. Au speaker dans le stade, aux concurrents que j’aperçois dans les coins. Je pense à ça quand je cours, plus du tout à la prison.
Le surveillant met un tour de clé, dit « C’est l’heure » d’une voix monocorde et reste dans l’embrasure, à attendre qu’on se dise au revoir. Toumany me serre la main. Je sens un papier dans ma paume. Je ferme le poing. Ils sortent, me laissant seul dans le silence. J’ouvre la main. C’est une feuille d’écolier, avec une marge et des grands carreaux, pleine de phrases au stylo bille. Je fais un tour sur moi-même pour vérifier qu’il n’y a pas de caméra, fourre la feuille dans ma poche et attends d’être à l’abri dans mon vieux Nissan, au bord de la voie rapide.
C’est une longue lettre. Je l’ai lue deux fois. Je n’ai pas pu prendre de notes à chaud, je l’ai rangée et j’ai roulé d’une traite jusqu’à la maison. Le lendemain, au petit déjeuner, Adèle a demandé ce qu’il y avait dedans. Elle a éteint la radio et je lui ai lue à voix haute. Quand j’ai relevé la tête, elle pleurait en silence au-dessus de son thé.

Qui suis-je ?

Je suis insaisissable.
Derrière mon sourire et mes attitudes gentilles, il ne faut surtout pas qu’on gratte trop le vernis parce que je crois que je suis un monstre sans CŒUR.
Je veux toujours faire bonne impression. Le regard des autres est important, je veux tellement plaire que je ne dis jamais NON. Même si je sais que ça va me mettre dans des histoires. Mais jamais je ne me battrais. Je n’aime pas la violence et je suis LÂCHE.
Les autres le savent vite et profitent de mes faiblesses.
Je suis drôle, souriant, gentil et très IMMATURE mais dans le fond, je pense surtout à moi.
Je suis MANIPULATEUR, hyper MENTEUR et pas si gentil que ça. Il est difficile de me faire CONFIANCE, je ne suis pas si FIABLE.
En fait, j’ai un aspect positif en apparence mais assez négatif derrière. J’aime avoir un ascendant sur les autres même si je suis quelqu’un de solitaire qui n’a besoin de personne et déteste demander de l’aide.
Je ne m’intéresse aux autres que si c’est bon pour moi. J’abuse souvent de la culpabilisation avec mon entourage. Ce qui fait de moi quelqu’un de NARCISSIQUE.
QUI SUIS-JE ?
Je ne sais pas trop à part que je suis un VOLEUR avec des pulsions incontrôlables.
Je suis MENTEUR et MANIPULATEUR mais derrière tout ça je suis très TIMIDE.
Je DÉTRUIS tout ce que je CONSTRUIS. Au fond de moi je rêve et j’ai ENVIE DE RÉUSSIR mais je me rends compte trop TARD que je n’y arriverai pas.
J’aime mes ENFANTS et je VEUX devenir MEILLEUR pour MOI, pour EUX et le MONDE ENTIER.

À la fin, il signe d’un dessin étrange, très enfantin. Un bonhomme souriant, les cheveux dressés en pics.

Je ne savais pas quoi penser. Par texto, je lui écris :
« J’ai lu en sortant, j’ai été surpris. Je pense que tu es trop sévère avec toi-même. »
« C’est exactement, mais exactement au mot près ce que me dit la psy : trop dur avec moi-même. Elle pense que je me trompe. Mais je me juge au regard de mes actes. »
Ce titre en rouge. Ces majuscules. Il y avait quelque chose qui me dérangeait et pendant quelques jours je n’ai pas su l’identifier. Puis j’ai aligné les mots sur une feuille : CULPABILISATION, MENTEUR, MANIPULATEUR, NARCISSIQUE, IMMATURE, LÂCHE. C’était du jargon d’expert psychiatre. Il a connu tellement d’instructions, tellement de procès, de juges, de psys, il a lu tellement de rapports qu’il a fini par s’emparer des termes que les experts ont collé sur son cas. Il y croit sans doute quand il affirme « je suis un manipulateur narcissique », mais qu’est-ce que ça veut dire ?
Dans ma lettre, j’affirmais pompeusement : « Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends. » C’était un mensonge. J’avais beau avoir le même âge, avoir grandi au même endroit, savoir qu’il existe des forces invisibles qui vous ramènent sans cesse aux problèmes du quartier, il y avait plein de choses que je ne saisissais pas chez lui. Je n’étais plus sûr de rien.
Je voulais qu’il change. Qu’il s’en sorte. Qu’il arrête de voler et qu’il devienne champion olympique du 400 mètres. Je rêvais. Je refusais de voir une réalité que pourtant il ne me cachait pas. Je savais qu’à son arrivée à Réau, le gradé l’avait convoqué dans son bureau. Pour blaguer, il avait lancé : « Oh là là, planquez tout, voilà Coulibaly ! » Les surveillants avaient ri, Toumany s’était assis et le gradé avait déroulé son speech : « Vous avez du talent, vous êtes intelligent, vous n’avez rien à faire en prison, vous devriez être dehors à défendre la France dans les grandes compétitions… » et pendant qu’il parlait, Toumany passait son bureau en revue en se disant, il faut que je lui pique un truc. Vingt minutes plus tard, il avait une télécommande universelle dans la poche. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait en faire, elle ne lui servait à rien. Il a fini par la donner à un détenu qui en avait assez de se lever pour changer de chaîne sur sa télé.
J’aurais pu en conclure qu’il était irrécupérable. Mais un camé doit toucher le fond pour rebondir. Connaître l’overdose, la cure, la rechute, la cure, la rechute… C’est en moyenne après le septième séjour en désintox qu’on décroche vraiment de la dope. Le tout, c’est d’y croire.
J’avais envie d’y croire. »

Extrait
« Mamadou entend parler de Montreuil, une ville bénie aux portes de Paris qui aurait déjà accueilli plus de dix mille Maliens. Une fois qu’il s’est niché dans vos tripes, l’appel d’une vie meilleure est irrésistible. Il part. Ses deux femmes le rejoignent après qu’il a trouvé un poste d’éboueur à la mairie de Paris. Toumany naît le 6 janvier 1988, à Montreuil, donc, mais il a peu de souvenirs de ses années en Seine-Saint-Denis. Il est encore petit quand les Coulibaly emménagent trente kilomètres plus au sud, à Vigneux-sur-Seine. Au rez-de-chaussée d’un immeuble bas. Cité de la Croix-Blanche. Taux de chômage: 52%.
Disons que l’histoire commence là.
Toumany est le cinquième de la fratrie. Il a une mère, Mina, qu’il appelle Maman, et une autre, Bintou, qu’il appelle Matoutou. Elles pourraient se jalouser, mais il n’y en a pas une pour lancer: «Comment tu parles à mon fils?» puisque les dix-huit gosses sont les leurs à toutes les deux. Dix-huit naissances, cela implique d’être toujours enceinte, d’avoir sans cesse un bébé dans les bras, une couche à changer, un sein à donner. Les rôles sont bien définis, Mamadou étant le seul à gagner sa vie, il occupe le sommet de la pyramide. Les enfants lui parlent peu car on ne s’adresse pas au chef pour ne rien dire. Mamadou ne participe pas aux corvées, à part la tasse qu’il lave après avoir bu son thé, seul dans la cuisine, à quatre heures du matin, avant de marcher jusqu’à la gare… » p. 42-43-44

À propos de l’auteur
Ne t’arrête pas de courir

Mathieu Palain © Photo Céline Nieszawer

Remarqué pour ses talents de portraitiste dans la revue XXI, Mathieu Palain a publié son premier roman, Sale Gosse en 2019, qui a été un succès critique et public. Avec Ne t’arrête pas de courir, il affirme son goût pour une littérature du réel, dans la lignée des journalistes écrivains. Il a 32 ans. (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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