Sélectionné pour le Prix Stanislas 2021 Sélectionné pour le Prix littéraire Le Monde 2021 Sélectionné pour le Prix Première Plume 2021 Ma chronique En deux mots
Dominique a coupé les ponts avec sa famille et s'est installé dans les Vosges avec son épouse et leur premier enfant. Éducateur dans un foyer d'adolescents "difficiles", il tente de remettre un peu d'ordre dans une vie bousculée de tous côtés, C'est à ce moment qu'il va recroiser son père...
Voilà l'une des pépites de cette rentrée! Un premier roman mené sur les chapeaux de roue... de Mobylette, entre Lorraine et Vosges. En suivant un jeune éducateur de galère en galère, Frédéric Ploussard dresse un joli panorama du bordel ambiant.
Le seul élément positif qui aura présidé à la naissance de Dominique est la météo de ce mois d'août. Pour le reste ses 62 cm auront failli lui coûter la vie, auront fait suer sa mère près de neuf heures et auront mis les nerfs de son père à rude épreuve. Dès lors, l'enfant devra se frayer un chemin entre violence et ressentiment ou, au mieux, une indifférence coupable. Une enfance sans amour qui va culminer par un épisode très traumatisant du côté de Clinquey, cette cité imaginaire du Grand-est qui ressemble à Briey où est né l'auteur. Après une virée en vélo dans la cité voisine, il se fera attraper par une bande de jeunes, sera battu et humilié et échappera de justesse à un viol. À son retour, sa mère lui reprochera son pantalon déchiré et son père de ne pas savoir rouler en vélo. D'autres violences vont suivre, mais elles auront le mérite d'aguerrir l'enfant, puis l'adolescent. Il aura ainsi appris que la meilleure défense c'est l'attaque. Et même s'il est grand et maigre, il va développer ses capacités à ne plus encaisser mais à donner d'abord les coups. Les fêtes de Noël venant, année après année, marquer un point d'orgue à cette vie de famille. Au premier rang de cet immuable rituel viendront les cadeaux préparés par ses parents pour lui et ses deux sœurs, jolis symboles du manque d'amour. Ce qui n'empêche pas Dominique de croire qu'un jour, il pourrait trouver une Mobylette sous le sapin. Une Mobylette symbole d'indépendance...
Dominique a maintenant trente ans, il est marié et père de famille. Il a quitté la Lorraine pour s'installer dans les Vosges. Mais le couple qu'il forme avec Patricia part à vau-l'eau. Noyé sous les reproches, il ne sait plus vraiment pourquoi il rentre chez lui après des journées harassantes. Il pourrait tout aussi bien rester dans le foyer d'adolescents difficiles où il travaille à canaliser les débordements de pensionnaires toujours prêts à la rébellion. Avec Franck, Adama, Sullivan, Cindy et Mélanie, les conflits sont permanents, la violence intrinsèque, les bagarres quotidiennes. Le noir semble la seule couleur susceptible de peindre le décor d'un Grand-Est désindustrialisé où la sidérurgie aura offert une perspective à la population avant de causer sa perte. Misère et paupérisation. Les ingrédients qui ont aussi servi Nicolas Mathieu, lauréat du Prix Goncourt avecLeurs enfants après eux, Laurent Petitmangin et Ce qu'il faut de nuit ou encore plus récemment Jérémy Bracone avec Danse avec la foudre. Sauf que cette fois l'humour et le côté joyeusement foutraque - je vous particulièrement la séance de cinéma - viennent donner un côté pieds nickelés à ce récit qui pourrait sinon sombrer dans un drame social très glauque.
Paradoxalement, c'est l'annonce simultanée de deux nouvelles catastrophes, la fuite de deux jeunes pensionnaires et le cancer de Patricia, qui vont pousser Dominique à réagir et faire basculer ce roman très habilement mené.
Vous l'avez compris, Frédéric Ploussard a réussi son entrée en littérature. Son premier roman est époustouflant, à la fois grave et drôle. Si rien de la misère sociale ne nous est épargné, la grâce d'une plume virevoltante emporte tous les suffrages. Car il réussit la performance pourtant très improbable dans ce sac de nœuds de faire entrer poésie et même tendresse dans ce décor sinistré. Vous allez vous régaler!
Mobylette
Frédéric Ploussard
Éditions Héloïse d'Ormesson
Premier roman
416 p., 20 €
EAN 9782350877549
Paru le 26/08/2021
Où?
Le roman est situé en France, principalement dans la cité imaginaire de Clinquey, petite ville lorraine à quelques encablures du Luxembourg (Briey, la ville natale de l'auteur, lui ressemble furieusement) . On y évoque aussi les Vosges, Nancy ou encore Strasbourg.
Quand?
L'action se déroule de nos jours.
Ce qu'en dit l'éditeur
Du haut de ses quatorze ans et presque deux mètres, Dominique se voyait déjà parcourir la campagne vosgienne sur sa 103 orange. C'était oublier que dans sa famille, faire plaisir n'est pas le cœur des préoccupations. De là à en déduire que la suite des événements en découle, il n'y a qu'un pas. Quelques pas. Un lotissement paumé dans les champs de colza. Le sésame d'un permis de conduire. Un foyer pour ados sorti d'un méchant conte de fée. Un diagnostic trompeur. Des retrouvailles du troisième type dans les bois. Et deux sœurs aussi féroces qu'attachantes.
Mobylette est un roman cruellement drôle qui dresse le portrait décapant d'un trentenaire en roue libre dans un univers qui ne l'est pas moins, celui de l'aide sociale à l'enfance. Impossible de résister à cette aventure entre les Vosges et la Meurthe-et-Moselle, tour à tour désopilante et survoltée. Il y a la démesure d'un Kennedy Toole et le piquant d'un Desproges chez Frédéric Ploussard.
Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
20 minutes (Audrey Escoin)
La lettre du libraire
Page des libraires (Marina Sauvage, Librairie Quai des mots à Épinal)
Les premières pages du livre
" 1
LES ARBRES aux angles improbables. Leurs racines souffreteuses. Les troncs ravinés par l'acide ne m'avaient pas manqué. Les fougères, les ronces, les noisetiers aux couleurs de l'automne éternel. Pas davantage. Des corneilles se battent au-dessus de moi. Mes pieds subissent la succion à chaque pas. C'est vert et brun et noir. Gris également, si on y intègre le nuage triste qui nous surplombe par-delà les frondaisons.
La nature est rancunière dans les parages. Cette forêt s'étend sur plusieurs milliers d'hectares, et ce que j'en vois correspond bien à l'image déprimante que j'en ai gardée.
En contrebas du plateau que nous traversons, à une vingtaine de kilomètres vers l'ouest, se trouve une bourgade du nom de Clinquey. Ancienne place forte construite à la sortie d'une vallée encaissée et autoproclamée capitale du Texas lorrain à l'époque du Texas lorrain. Pendant des décennies, le village avait connu la prospérité grâce à la sidérurgie qui s'était développée alentour, avant que cette dernière ne décline et ne renvoie toute son humanité à la maison ou au bistrot. La suie retombe sur les hauts-fourneaux abandonnés. La pluie s'infiltre dans les anciennes galeries de mines. J'y suis né.
Je suis clinquin. Ma mère est clinquine. Mon père, c'est autre chose.
Pour l'instant, je fais corps avec cette terre grasse. La bruine me détrempe le visage. Mes vêtements me collent à la peau. Dix mètres derrière moi, Matthias patauge. Dans le silence de cette mélasse où même les corneilles se taisent, je l'entends parfaitement. Il râle. Ayant grandi dans les parages, je sais qu'il n'est pas conseillé de se garer trop près. Contre son avis, j'ai laissé la voiture en bordure de la route nationale. Loin derrière nous à présent.
Hier soir, il s'est cru mourir dans la combinaison de plongée de son père. Troublé, il a passé la nuit à regarder en boucle la vidéo des cent vingt-sept secondes en buvant du vin. Un contrecoup de notre grande frousse lacustre. Ce matin, il s'est réveillé en vrac une heure avant notre départ. Quel courage. Ses douleurs ont varié pendant le trajet. Devenues abdominales alors que nous marchions. Quelle abnégation. J'ai moi-même la bouche sèche depuis notre descente de voiture.
Nous progressons dans une végétation dense hors de tout chemin forestier. Des bosses et des creux recouverts d'un sous-bois épais et mou. Le dernier affaissement minier dans la zone date d'une quinzaine d'années, mais notre rythme s'en ressent.
Le relais de chasse se situe devant nous à quelques centaines de mètres. C'est le lieu du rendez-vous. En pleine forêt. Un fouillis de choses gluantes et de bois mort plus loin, je me colle au tronc d'un robinier étonnamment vertical. Matthias me chuchote à l'oreille qu'il n'a jamais eu aussi mal au ventre de sa vie. Je soupire. Pire que sa péritonite en CM1. Je cherche une vue sur le relais. Une envie de chier impossible à réaliser. N'en ayant rien à foutre de ses problèmes intestinaux, je lui demande de fermer sa gueule.
Les découvrir avant qu'ils nous aperçoivent. C'est l'idée.
Un gros bonhomme est assis sur la table fixée au sol de la clairière. Les autres discutent devant le relais en piteux état. J'en reconnais immédiatement deux malgré ma vue approximative. Ce qui aurait pu être rassurant, et pourtant c'est déjà deux de trop : Molosse et mon père.
J'appuie mon front contre le tronc rugueux du robinier. Ma première pensée est que j'avais été à deux doigts de l'appeler la nuit précédente tandis que Matthias regardait encore et encore les dernières minutes du sien. Dix ans que je ne l'avais pas fait. Pour lui annoncer que j'avais failli mourir avant lui.
La vie est étrange. Un poisson me fait flipper, je pense à mon père et, quelques heures plus tard, je le découvre dans un bois. J'ai l'impression que l'arbre vibre. La dernière fois que je l'ai vu, j'étais sur le parking de l'immeuble avec mes affaires éparpillées autour de moi, et lui à la fenêtre de ma chambre, dans l'appartement au premier étage, à hurler que j'allais mourir avant lui.
L'homme à table est surnommé Molosse pour sa ressemblance avec un gros jambon à l'os. C'est le fils spirituel de mon père, même si spirituel ne convient pas vraiment à leur relation. La table forestière semble sous-calibrée pour le quintal et demi de matières carnées qui repose dessus. Molosse se cure le nez avec une flûte à bec en regardant dans le vide. Le troisième homme porte une veste de cuir noir, des bottes à renforts et des gants de motard. Entre trente-cinq et quarante-cinq ans. Une tête de gagnant. Rougeaud, les cheveux clairsemés, les yeux exorbités. Il agite des mains volatiles. Il a un fusil en bandoulière. Papa a Molosse. Lequel commence à souffler dans sa flûte. J'aurais pu entendre sa petite musique s'il n'y avait pas eu les récriminations incessantes de mon pote. Il me demande ce qu'on attend pour y aller. Je le rassure, mon père est là.
Nous émergeons des fourrés une dizaine de secondes plus tard. L'inconnu nous aperçoit en premier et nous met en joue. La montagne mélomane semble surprise. Papa se retourne vers nous. L'inconnu éructe : " Ah merde, c'est pas des clefs d'antivol, ça ! "
Retour au pays des phrases baroques. Si mon père a déniché une sorte d'alter ego de la déconne pour se promener en forêt, il n'en montre rien. Nous sommes possiblement dans une situation où ça peut faire mal.
Ah non, mon père est présent.
Ah si, en fait, cette donnée n'est pas fiable.
" Matthias ! C'est toi, Matthias ? " poursuit l'homme en désignant mon ami du bout de son fusil.
Trois lettres tatouées sont visibles sur le dos de sa main : HIL. Matthias ne répond pas.
" Pourquoi t'es pas venu tout seul, trou du cul ? Bordel ! Je t'ai pas demandé d'emmener ta sœur ! " Tournant son fusil vers moi : " Salopard, mais t'es grand, toi ! La vache ! T'es qui ?
- Le conducteur. "
Il rote.
Mon père tient un cactus en main. Il a toujours eu des trucs bizarres en main, mais c'est la première fois que je le vois avec une plante verte. Un cactus dans la main paternelle, un fusil dans celle de son collègue, Molosse qui joue de la flûte : ça peut faire très mal.
" Elle est où, ta bagnole, conducteur ? " L'homme jette un œil aux alentours, puis à mon père. " Il va me le dire, Ser... Dès que je sais où elles sont, je saurai où elle est ! T'inquiète pas, tu peux me croire, je te paierai quand j'aurai remis la main dessus ! "
Mon père ne semble pas inquiet, plutôt mortifié. L'autre continue : " T'es pas trop grand pour conduire, toi ? "
C'est l'histoire de ma vie. La bourde initiale. Trop grand pour le conduit. Trop grand pour la conduite. Trop grand tout court. J'opte pour une entrée en matière sans rapport avec sa question : " Salut, papa. "
Molosse bouge. Il se rengorge de m'avoir remis. La table et le sol sous la table craquent lorsqu'il décolle ses fesses du plateau. Mon père a un sursaut, lui aussi paraît m'avoir reconnu. Une contraction sur son visage. C'est déjà une réponse. Il ajoute : " Eh merde. "
Il s'était sûrement fait à l'idée d'en avoir fini avec moi d'une manière ou d'une autre.
2
C'ÉTAIT la veille, en sortant du lac, que j'avais accepté d'accompagner Matthias dans la forêt de Clinquey, mais cet épisode touchant de retrouvailles père/fils trouvait son origine un mois plus tôt dans mon quotidien de jeune père à la ramasse. À quelques centaines de kilomètres de Clinquey. Aux alentours d'un foyer de l'enfance à la dénomination étrange érigé à proximité d'un lac magnifique. Pas très loin des prés vosgiens dans lesquels mon pote avait cueilli sa fameuse récolte de champignons hallucinogènes qu'il allait perdre emportée par la forêt qui avalerait mon père.
Nous habitions depuis deux ans, Patricia et moi, dans une maison située entre les étangs et la route départementale 420 qui menait à Saint-Dié-des-Vosges. Matthias avait un appartement à Raon-l'Étape. Je bossais comme éducateur spécialisé dans un foyer situé sur les hauteurs, Patricia était technicienne dans un laboratoire d'analyses médicales de Saint-Dié. Elle était tombée enceinte le printemps suivant notre emménagement.
Analyser le sang et l'urine des Vosgiens étant une activité qui faisait voyager - il y avait peu de substances que l'on ne trouvait pas dans le sang d'un Vosgien -, elle s'était mise en congé au troisième mois de sa grossesse pour protéger notre fœtus des émanations diverses. Noble attention. Elle s'était alors allongée dans notre chambre pour le sentir pousser, se développer, pour lui parler, se caresser le ventre en écoutant de la musique molle. La maison impeccable, le bruit interdit, chaque chose à sa place. Allongée, elle était devenue moins drôle. Allongée avec son ventre qui s'amplifiait, ses lèvres de gourmande, son air pincé. Allongée, elle m'avait fait douter d'elle.
Et six mois plus tard, nous étions parents.
Parents d'un garçon. Pas trop grand selon le personnel médical. Je ne sais pas si cela m'avait rassuré. Concernant Patricia, j'avais gardé pour moi que je la trouvais changée. Certes, nous avions un fils, elle était mère, alors elle avait changé. D'ailleurs, elle me reprochait clairement de ne pas avoir changé. En avait découlé moins de rires entre nous. Avec les pleurs du bébé, nous ne nous serions pas entendu rire de toute façon.
À ce moment-là, quelque temps avant de retrouver mon père en forêt, avant bien entendu de perdre mon boulot parce que mon directeur avait fini dans une haie, avant que ma femme ne croise la maladie et que mon pote ne décime tous les pigeons de Raon, mon fils avait achevé sa première année d'existence. À pleurer et à régurgiter, et toujours la couche pleine. Patricia me paraissait en être au même stade : pleurer et régurgiter en donnant l'impression d'avoir toujours la couche pleine. Je ne me sentais guère père. À son crédit, elle se sentait mère. Je la trouvais déprimée, tendue, revêche, à cran. Elle me jugeait défaillant, idiot, geignard, égoïste. Amant flottant, maîtresse allaitante. Je dormais de plus en plus souvent dans le canapé du salon.
Le mois dernier, elle était rentrée mutique d'un rendez-vous avec son généraliste. Elle aurait pu avoir une aventure avec son généraliste tellement elle le voyait souvent. J'avais supposé qu'il s'agissait d'inquiétudes liées à la fin de l'allaitement. Elle se plaignait tout le temps. Merde, elle donnait du lait, elle n'allait pas donner de la joie en plus. Non seulement je n'avais pas changé, mais je ne comprenais rien à sa vie de mère. Je la gonflais et Dieu savait qu'elle n'en avait pas besoin - comme si Dieu avait une alerte " allaitement difficile compliqué par le conjoint ". Notre dernier échange avant que je prenne mon poste au foyer de La Dent du diable ce jour-là. Je n'avais pourtant pas posé de questions. Juste fait une remarque. J'avais dansé avant de partir.
Assis dans le bureau de l'internat, je savais que des roses m'attendraient le soir en rentrant. Assis sur Anthony dans le bureau. Des Post-it roses. Depuis son accouchement, c'était sa façon de communiquer quand elle était colère. Avant, il n'y avait jamais eu de Post-it entre nous. Jaune la veille sur le micro-ondes : " Tu fais chier, égoïste ". Vert l'avant-veille sur la lunette des chiottes : " Tu fais chier, égoïste ". Là, forte chance qu'ils soient roses et sur le frigo. Elle avait ses codes couleur, ma femme, elle était très organisée. Encore une paire d'heures donc, avant d'étoffer ma palette et de retrouver les hurlements de la chair de ma chair avec pas mal de la sienne.
L'activité de l'après-midi m'avait rincé. Derrière la fenêtre du bureau, la pluie tombait fort. Elle s'était intensifiée alors que je quittais le skate-park avec le groupe. Pas de mort, un disparu, peu de sang. J'avais récupéré les vélos et le ballon. Simplement un rétroviseur cassé.
Assis sur Anthony, je pouvais me féliciter d'être au moins à l'abri de la pluie. Anthony était un des ados du groupe des 12-18 ans dont j'avais la charge. En tant qu'éducateur spécialisé en gestion des crises, du mal-être et autres boulettes. Il avait perdu deux dents dans l'après-midi. Il s'était battu, s'était fait piétiner par la horde, puis un coup de boule de Mélanie l'avait mis à terre et, à cet instant, je l'écrasais. Ou plutôt je lui maintenais la tête contre le sol pour nous calmer. Installé sur son dos, je lui parlais. Je lui disais que cela m'apaisait. Il ne se débattait plus. Lui aussi s'apaisait. À défaut d'être convaincant, j'étais relativement lourd.
À l'extérieur, le gymnase masquait le terrain de basket et la section des ateliers. De mon siège vivant, je voyais le parc s'étendre flou jusqu'à la route montant vers le col où aucune voiture ne circulait jamais. Au-delà, les bois de mélèzes engloutis par la nuit. L'éclairage public était allumé dans la vallée. Pas encore à notre altitude. Cela semblait paisible dehors. Humide, sombre et paisible.
Le foyer de La Dent du diable tirait sa dénomination pittoresque d'une pierre en forme de couille plus haut dans la montagne. Avec leur donjon pointu et leurs tourelles arrondies, les bâtiments ressemblaient davantage à un château de conte de fées qu'à une dépendance diabolique de l'aide sociale à l'enfance. Magie des vieilles pierres, sûrement.
Nulle innocence n'habitait hélas ce château. Ni prince, ni princesse, pas d'éduc' magicien, de psychologue devin ou de prof d'atelier empathique. Sans parler du nouveau directeur... Il n'y avait jamais eu de fée dans les environs. Ou alors elle s'était fait tatouer des étoiles sur les fesses pour partir sucer des bites à la frontière avant que j'y bosse.
L'internat accueillait quarante-deux adolescents et adolescentes fracassés. Sa capacité maximum. De douze à dix-huit ans. Victimes d'horreurs. Coupables d'horreurs. Sur des temps différents. Ces gosses avaient tout connu dans la trahison et la peur. J'en avais un bon exemple sous mon derrière. Anthony Sagrel. Je lui tenais la gorge pour l'obliger à se taire. Qu'il s'apaise en se taisant. Il haletait quand je relâchais la pression et je voyais alors dans sa bouche l'espace laissé par ses dents manquantes.
Il venait de me frapper. De m'insulter et de tenter de m'en mettre une deuxième. J'avais mal à la pommette. La pluie crépitait. Nous discutions alors de ses amours adolescentes depuis quelques minutes. Il se pensait amoureux d'une jeune fille du groupe, la tendre Mélanie. Rien n'était simple. C'était donc compliqué. Pas sûr qu'elle en pince pour lui. Mélanie était relativement dangereuse pour une jeune fille de quinze ans. Pas sûr qu'il voit clair en lui, les hormones, son statut dans le groupe, son surnom de " honte au nid ". Pas sûr qu'il voit clair en elle, surtout. Mélanie, merde ! Il m'assurait que si. Embrasse une flamme, plutôt. Il n'en démordait pas, mais comme elle venait de lui coller le coup de boule qui lui avait fait tomber deux dents, il doutait. Sa frustration était importante. Je m'étais employé à relativiser ses espoirs fous. Il n'avait pas supporté. Il m'avait surpris par une patate en pleine gueule. Bien que fatigué par ma vie de couple, je ne lui avais pas laissé l'occasion de m'en mettre une deuxième.
Quelques jours plus tôt, Adama avait lancé deux javelots. Cet ado de seize ans, bien balèze, avait la sale manie de lancer tout ce qui lui passait par les mains. Du genre à s'emporter facilement, il était rapide et d'une précision remarquable.
Deux javelots. Il les avait récupérés dans le gymnase après s'être engrainé la tête avec Sullivan. Les javelots auraient dû être sous clef, mais la serrure n'avait pas été remplacée. Sullivan, sentant le vent tourner, était sorti du gymnase telle une fusée. Le premier javelot avait survolé le terrain de basket pour se ficher en terre à quelques mètres de lui. Le second avait atteint le fourgon du boulanger qui passait sur la route. Soixante-dix mètres plus loin.
Le recadrage de l'adolescent relevait du directeur puisqu'il y avait des dégâts à l'extérieur. Le fourgon du boulanger avait été traversé, le javelot achevant sa course dans son frigo. Et Sullivan avait failli finir en brochette andalouse sur le terrain de basket. J'ai accompagné le jeune lanceur pour qu'il entende notre saine réprobation.
À l'arrivée dans le bureau en haut du donjon, je m'étais installé confortablement dans un fauteuil tendance face à l'écran trente-deux pouces que le dirigeant s'était fait livrer. J'avais allongé mes longues jambes, Adama était resté debout.
J'avais dû faire un malaise ou m'assoupir car je repris conscience au moment où le directeur proposait à Adama une balade en Mégane - la seule voiture du parc automobile du foyer, le reste n'étant composé que de fourgons et de camionnettes. Quel rapport entre la Mégane et le fait que ce jeune ait failli empaler Sullivan et trépaner un artisan qui roulait paisiblement ?
J'étais abasourdi. Je soupçonnais le directeur de ne pas vouloir remonter les bretelles du jeune capable de lui réorganiser son bureau bien propret en bidonville. Je m'étais permis d'émettre un doute. Loin de moi l'idée de vouloir priver Adama d'une balade dans une voiture non volée, une sensation nouvelle pour lui à n'en pas douter, mais je ne voyais pas ce qu'il y avait de recadrant dans cette proposition. Adama non plus, d'ailleurs. Le directeur m'avait rétorqué qu'il se passait bien de mon avis et que, puisque je me permettais de critiquer sa sanction, je n'avais qu'à me démerder tout seul pour signifier à Adama ma désapprobation.
C'était un con.
J'avais contraint Adama à nettoyer les abords du foyer. Sullivan, lui, se satisferait de ne pas avoir été traversé par un javelot.
Je déposai le double du rapport du skate-park dans l'armoire blindée. Anthony était assis de l'autre côté de la vitre dans la salle de vie. Il me dévisageait fixement, les mains à plat sur la table. Fatigant même au repos. La plupart des ados avaient rejoint la salle télé. Quelques traînards étaient encore sous la douche. L'intensité lumineuse du bureau baissa d'un coup. Jason franchit la porte : " Hé, Dom, t'as pensé à mon dessin ? "
Je dessinais avec certains jeunes. J'avais beaucoup dessiné au lycée. J'animais régulièrement des sessions arts plastiques avec les ados capables de tenir un crayon sans blesser quelqu'un toutes les deux minutes. Ainsi, Jason avait travaillé à un portrait de Bob Marley pendant une semaine pour arriver à un croquis qui ressemblait à une aubergine avec des dreads. J'avais proposé de le lui améliorer. J'aurais préféré Sabrina, mais Sabrina n'intéressait pas Jason.
" Oui, Jason. Et je t'ai dessiné une véritable aubergine de l'autre côté, comme ça tu sauras à quoi ça ressemble. "
J'ouvris la pochette et en sortis le dessin : " Waouh ! Il est beau ! " s'extasia Jason.
L'aubergine n'était pas mal non plus. Il était content.
" Ah ! pousse-toi, gros con ! "
Une voix hargneuse dans son dos. Jason emplissait l'encadrement de la porte.
" Mais casse-toi ou je te découpe, gros sac ! "
Jason pesait plus de cent vingt kilos. Il était goal lors des matchs de foot aléatoires de l'équipe du foyer. Le goal titulaire, le seul et l'unique capable de survivre d'un match à l'autre. Mélanie pesait moins de la moitié de son poids mais rien ne lui faisait peur, à cette gamine : " Il faut que te parle, Dom !
- Mélanie... J'aimerais que tu puisses arriver quelque part sans insulter tout le monde à la ronde !
- Oh, ça va, c'est Jason ! Il faut que je te parle, Dom ! "
Je pris les clefs : " OK. Je suis là pour ça. "
C'était une blague. J'étais là pour d'autres raisons que je n'arrivais pas clairement à établir à cette seconde.
5
JE DÉVISAGEAI Anthony avec une lassitude que seuls lui et ma femme savaient provoquer à cette époque. Mélanie le bouscula en quittant la pièce, me disant simplement : " Je t'en parlerai plus tard, Dom.
- Je passe après ", lui répondis-je.
L'édenté se massait l'épaule en souriant, le regard rivé sur elle.
" Après le sang ! " me rétorqua-t-elle en disparaissant dans sa piaule. C'était une de mes répliques, dite sur le même ton. Sous-entendu : " Après avoir nettoyé le sang ".
Dans le couloir, Anthony semblait proche de l'orgasme à se frotter l'épaule d'un air salace en lorgnant la porte de la chambre de Mélanie. L'attrapant par le bras, je traversai la salle de vie. La fenêtre à droite du trombinoscope donnait sur le parc et ses dépendances, la route, les mélèzes, tout le bordel. Une bagnole était effectivement devant le portail renforcé du foyer. Une grosse bagnole avec une rampe de projecteurs et deux ombres contre les grilles. Il commençait à se faire tard pour une visite de courtoisie. Non pas que le foyer soit réputé pour ce genre de visites. Depuis sa spécialisation dans le domaine de l'adolescence exaltée au milieu des années 1970, les visites de courtoisie s'étaient faites plutôt rares à La Dent du diable.
Anthony respirait comme une gerboise à côté de moi. Au moins, il était douché. Les sons de la salle télé nous parvenaient étouffés. Je remarquai qu'il était d'une pâleur extrême, mais tout le monde l'était depuis que Sodexo nourrissait l'établissement. Il ne suivait pas le foot. Match de Ligue 1 ce soir. Il m'avait dit un jour que, dans le foot, l'unique truc auquel il pouvait s'identifier, c'était le ballon. Coup de pied, coup de tête, écrasement, rebonds sauvages.
Les silhouettes à la grille gesticulaient. Elles semblaient crier, et l'amabilité était absente de leur attitude. Pour ne pas l'avoir dans les pattes, je demandai à Anthony de descendre à l'arrière du bâtiment pour attendre Matthias et d'informer ce dernier de la présence d'une voiture à la grille. Il en fut soulagé et se passa une main dans le cou avant de partir. Je me grignotai l'ongle de l'auriculaire.
J'entrai dans le bureau. Patti n'appréciait pas que je me ronge les ongles. Elle n'aimait pas nombre de mes loisirs. Je déverrouillai l'armoire blindée qui se trouvait contre le mur du fond. Toute visite impromptue, surtout avec une voiture surmontée d'une rampe de phares de péquenots, était à considérer comme une source d'emmerdements probables. Je regrettai de ne pas avoir demandé à Mélanie si elle avait ramené un ou deux monstres dans son sillage.
L'armoire blindée datait du sanatorium. Un modèle du siècle précédent. Les bonnes sœurs avaient toujours apprécié les grosses serrures et les petits coins secrets. Il y avait d'autres caches de l'époque dans l'établissement. Je tirai la lourde porte. Les bouquins de cul s'empilaient sur l'étagère du haut avec quelques sachets de poudre marronnasse et d'herbe compressée. En-dessous, les armes diverses confisquées à notre belle jeunesse : du sabre au cutter en passant par les tournevis et les gourdins. Plus bas, les plus grosses : des battes, deux haches, des barres à mine et trois boîtes d'objets contondants, pointus, coupants ou chauffants. Tout sauf des gommes. Presque au niveau du sol reposaient deux Taser et le fusil hypodermique dont on se servait parfois pour des adolescents qui pratiquaient le rugby en plus de leurs autres pathologies. Parmi les battes, il y en avait une que j'aimais bien, je l'avais confisquée dans une fête foraine. " American Church " était gravé dans son bois abîmé. Elle avait servi à lancer des cailloux. La mémoire de forme d'un capot n'y résisterait pas, pas plus que celle d'un crâne : c'était l'équipement idéal pour descendre à la grille. Pour davantage de sécurité, je glissai aussi un marteau dans ma poche arrière.
Un éducateur était mort l'hiver dernier dans un foyer de Bourgogne. Il avait ouvert la porte sans prévoir le pire. Tué d'un coup de couteau dans le ventre par une mère de famille qui s'était introduite par une fenêtre pour récupérer ses enfants. Notre métier n'était pas facile, mais il y avait des erreurs à ne pas commettre.
À propos de l'auteur
Frédéric Ploussard © Photo DR
Né à Briey en 1968, Frédéric Ploussard a longtemps exercé le métier d'éducateur spécialisé. Sculpteur amateur de talent, il remporte le Grand prix des Artistes lorrains en 2003. Il vit aujourd'hui en Ardèche où il se consacre à l'écriture. Mobylette est son premier roman (Source: Éditions Héloïse d'Ormesson).

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