Jean Lorrain ou l'impossible fuite hors du monde de Quentin Mouron

Par Isa S.



Éditeur : Olivier Morattel Editeur
Parution : 16/12/2020
Nombre de pages : 224
Genre : littérature suisse

L'auteur : 











Quentin Mouron est un écrivain canado-suisse né à Lausanne en 1989. Il est l'auteur de plusieurs romans : "Au point d'effusion des égouts"(2011) qui rencontre un accueil très favorable en Suisse francophone, "Notre-Dame-de-la-Merci" (2012), "Trois gouttes de sang et un nuage de coke" (2015) paru aux éditions de la Grande Ourse ainsi qu'en version poche chez 10/18 et Vesoul, le 7 janvier 2015 (2019).
Quatrième de couverture : 
Figure scandaleuse du Tout Paris de la fin du dix neuvième siècle, Jean Lorrain est aujourd'hui peu lu. On se rappelle son duel avec Proust. On se rappelle le surnom " d'enfilanthrope " dont il se gratifiait lui même. On le cite sans s'y arrêter dans les histoires littéraires. Quentin Mouron s'approprie cette oeuvre méconnue, hantée de masques, peuplée de visions, parfumée d'éther. Il s'attache à montrer comment, dans la postérité de Baudelaire et de Huysmans, certaines des grandes figures de Lorrain dessinent à la fois l'angoisse du monde réel – envisagé comme un piège – et la possibilité, encore ténue, de surmonter cette angoisse. Publié pour la première fois en 2016 par les éditions de La Grande Ourse et modifié en profondeur en 2020, "L'Age de l'héroïne" raconte l'histoire de Franck, détective new yorkais perdu tantôt dans les vapeurs de la hype berlinoise, tantôt sur les routes brûlantes du Nevada anti héros cultivé, toxicomane désespéré, à bout de souffle, à bout d'extase, à bout de vertige, alter ego contemporain des personnages de Jean Lorrain.
Mon avis :
« Il ne me reste que l'accumulation de bons mots, de mots creux. Il ne me reste que les discours vaporisés en simulacres. Du temps de Bossuet les oiseaux chantaient. Aujourd'hui, ils pépient, ils tweetent. Cent quarante signes, guère plus de mots. Des mots qui sont en suspension, ne correspondent à rien. Et une héroïne morte d'une mort qu'on ne peut chanter, qu'on ne peut dire, car il faudrait la prendre au sérieux, la prendre au tragique et je ne vois ici personne qui en soit capable. »
En opposition aux naturalistes qui s'attachaient à décrire la réalité de leur époque avec le plus de minutie possible, les décadents de la fin du 19ème siècle sont de farouches adversaires d'une écriture qui s'ancrerait dans une réalité prosaïque. C'est dans cette mouvance littéraire que va se reconnaître et se distinguer l'auteur Jean Lorrain, connu pour son duel au pistolet avec Marcel Proust, suite à une virulente critique de son recueil de nouvelles et poèmes "Les plaisirs et les jours". Fasciné par le mortifère et le funèbre, adepte du travestissement (des fards, des bijoux et des masques…), critique littéraire à la plume incendiaire, amateur de paradis artificiels ne cachant pas son goût particulier pour les mauvais garçons, ce provocant écrivain précurseur du genre non-binaire fera trembler le tout Paris de son époque, jusqu'à son trépas en 1906, après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts. Dans son essai "Jean Lorrain ou l'impossible fuite hors du monde" Quentin Mouron s'attache à décrire l'angoisse existentielle de Jean Lorrain à travers l'étude minutieuse de deux oeuvres maîtresses de l'auteur : "Monsieur de Bougrelon (1897) et "Monsieur de Phocas" (1901). Entre rejet de la modernité, souci d'esthétisme poussé à l'extrême et recherche d'unicité par l'outrance de leur mise, les personnages à l'allure fantomatique de Jean Lorrain se perdent dans les bouges enfumés et se consument dans les vapeurs d'éther, fuyant une réalité qui les rattrape sans cesse. Peut-on fuir le réel ou doit-on l'accepter et se réconcilier avec lui face à l'impossibilité d'une échappatoire ? Arrière-monde et contre-monde sont-ils des leurres ? Questions épineuses. auxquelles Quentin Mouron tente de répondre dans cet essai érudit, aussi déstabilisant que distrayant.En deuxième partie de l'ouvrage, on retrouve "L'Age de l'héroïne", un roman de l'auteur paru en 2016 et remanié en profondeur en 2020. Un récit aussi drôle que tragique dont les protagonistes, des anti-héros du 21ème siècle au bout du rouleau, aussi cyniques que désabusés, ressemblent étrangement aux personnages blasés et décadents du sulfureux romancier éthéromane qui heurta la morale de la société bien-pensante de son siècle…
Aussi inclassable qu'inattendu, cet ouvrage protéiforme mêlant essai et roman, passé et présent, illusion et réalité, trouve toute sa place dans notre époque troublée par une pandémie non maîtrisée et une incertitude économique. Entre désespérance, angoisse et recherche d'identité, on retrouve le décadent d'hier dans le désabusé pétri d'angoisse d'aujourd'hui. La peur de perdre sa singularité sous le masque, une hausse de la méfiance envers les vaccins, la défiance à l'égard de l'exécutif…De même, on retrouve l'androgyne décadent du 19ème siècle dans notre 21ème siècle où de plus en de jeunes sortent de l'ombre pour revendiquer leur nature gender fluid.Que nous vivions à la Belle époque ou en 2021, il semble que la fuite hors du monde réel soit aussi vaine qu'impossible et qu'il est certainement plus sage de se résoudre à l'habiter !


Merci à Olivier Morattel Editeur.