Dans la main du diable

Dans la main du diable

Dans la main du diable – Anne-Marie Garat

Actes Sud (2006)
Paris, septembre 1913. Gabrielle Demachy accompagne sa tante Agota au ministère de la guerre où celle-ci est convoquée. Immigrée hongroise, Agota vit en France depuis plus de trente ans et elle craint quelque complication administrative qui pourrait aboutir à une expulsion. Mais l’annonce qui leur est faite est tout autre : comme elles le redoutaient depuis longtemps, Endre, le fils d’Agota dont elles étaient sans nouvelles depuis des années, est décédé cinq ans auparavant à Rangoon en Birmanie. Une malle avec des effets personnels est arrivée par bateau au Havre et leur sera livrée pour confirmation de l’identité du défunt. Gabrielle, qui était amoureuse de son cousin, et sa tante sont effondrées et révoltées du peu d’information qui leur est donnée. Le secrétaire du militaire qui les a reçues, Michel Terrier, apparemment ému de leur détresse, promet à Gabrielle de faire son possible pour leur fournir des éclaircissements. Quelques semaines plus tard, il reprend contact avec Gabrielle et lui apprend que la malle a été ramenée par un certain Dr Galay, médecin ayant séjourné aux Colonies à l’époque où Endre y était lui-même. Gabrielle veut immédiatement se rendre chez ce Dr Galay pour l’interroger mais Terrier le lui déconseille fortement. Le médecin a été impliqué dans des affaires pas très nettes et le rencontrer pour lui poser des questions se rapportant à son séjour aux Colonies pourrait être dangereux. Par un heureux concours de circonstances, Terrier repère une annonce proposant un emploi d’institutrice pour s’occuper de la fille du Dr Galay, une fillette de quatre ans, orpheline de mère, laissée jusqu’à présent uniquement aux soins des bonnes de sa grand-mère. Voilà donc un moyen pour Gabrielle de se rapprocher du Dr Galay, sans pour autant dévoiler la raison de son intérêt. Gabrielle obtient le poste et se retrouve à la campagne, dans la maison de la famille Bertin-Galay, où Mathilde Bertin-Galay, la mère du Docteur, a décidé d’envoyer Millie, la fillette dont la santé est assez fragile.
Ainsi commence ce roman-fleuve de 900 pages, et l’on devine très vite que ce Michel Terrier n’est pas que ce modeste secrétaire au ministère de la Guerre et que la mission qu’il confie sur le mode de la plaisanterie à Gabrielle a peut-être d’autres enjeux. Gabrielle a vécu jusque-là une existence très protégée, couvée par deux femmes aimantes et attentionnées. Maintenant qu’elle sait qu’Endre ne reviendra pas, elle a envie de sortir du cocon protecteur et de vivre sa vie en devenant plus indépendante. Et, plus que tout, elle veut découvrir ce qui est arrivé à son cousin. Cet emploi d’institutrice qui lui permet d’entrer subrepticement dans le cercle familial du Dr Galay tombe donc à pic pour répondre à ses aspirations.
J’avais eu l’occasion de découvrir l’écriture d’Anne-Marie Garat avec son roman Le grand Nord-ouest et j’avais été emportée par son souffle épique. Je me souvenais avoir lu des critiques élogieuses sur Dans la main du diable mais jusqu’à présent, j’avais hésité à me lancer dans la lecture de ce gros pavé de 900 pages. C’est l’approche des vacances et l’envie de plonger dans un récit que je devinais mémorable qui m’ont décidée à l’emprunter à la médiathèque .
Autant le dire tout de suite, j’ai été emballée par cette lecture, par le style d’Anne-Marie Garat, par l’abondance des descriptions, par le soin qu’elle met à souligner le moindre détail du décor où évoluent ses personnages, par l’analyse minutieuse de leurs pensées et de leurs états d’âme. Elle ne s’attache pas uniquement aux personnages principaux de l’intrigue, elle accorde la même attention aux seconds rôles, aux différents membres de la famille, aux domestiques, aux voisins, n’hésitant pas à faire de longues digressions pour situer leur environnement, leurs habitudes, leurs occupations professionnelles.
Un exemple avec le frère du Dr Galay, cinéaste, que l’on suit lors du tournage d'un film lorsqu’il réalise quelques scènes dans la propriété familiale, utilisant tous les membres de la maisonnée comme figurants. D’ailleurs, au cours d’une conversation avec Gabrielle, il explique son intérêt pour les personnages secondaires de son film, réfutant justement ce terme de secondaire et j’ai eu l’impression qu’Anne-Marie Garat exprimait par son intermédiaire son point de vue rapporté à l’univers du roman.
Extrait page 289 :
Alors Gabrielle, séduite par sa fougue et par sa vitalité, se laissa aller, accoudée à la grande table : le menton dans la main, l’écouta décrire son film avec enthousiasme, comment il adaptait le roman-fleuve d’Eugène Sue en coupant quelques épisodes, en sacrifiant à son corps défendant les péripéties secondaires. Pour garder du nerf à sa fresque, du rythme, il rusait avec les lois avares de l’économie. Mais il ne s’en consolait pas, parce que rien n’est facultatif dans un tel roman !
-- Il n’y a pas d’épisode, ni de personnage secondaire, entendez-vous ? Chacun a sa fonction, chacun réclame d’exister. Chacun est le héros de son histoire personnelle. Chacun donne la chair, le sang, la vie de notre imaginaire, comme dans la vie, nom de Dieu ! Qui est secondaire, dans la vie, hein ? Vous êtes secondaire, vous ? Les gens sont pressés, ils veulent du sommaire, vite raconté ! Et les banquiers sont là pour vous le rappeler : le cinéma, c’est de l’argent : alors on coupe. On fait des petites coupures, vous comprenez ? Moi je veux du souffle, une symphonie luxueuse !
 
Autre exemple de digression, concernant Mathilde Bertin-Galay, qui a pris la suite de son père dans la direction de l’entreprise de biscuit familiale. On la suit dans ses préoccupations de chef d’entreprise, confrontée à une grève, puis face à la nécessité de moderniser et de diversifier la production face aux menaces de guerre qu’elle perçoit très bien. Tout cela contribue à étendre la portée du roman bien au-delà d’une intrigue pourtant déjà bien riche, à l’ancrer dans son époque et à bâtir une fresque d’une ampleur formidable.
Je ne veux pas détailler les rebondissements de ce roman que l’on pourrait présenter comme un roman d’espionnage, puisque c’est la base de l’intrigue, mais c’est aussi tellement plus que cela, que j’aurais l’impression par cette classification de trahir le magnifique travail de l’auteur, autant sur la construction de ce roman-fleuve que sur l’énorme recherche documentaire qui a certainement participé à sa conception.
Une vraie réussite pour moi et j’ai déjà hâte de lire la suite de ce roman qui démarrait une trilogie qui s’étend jusqu’aux années 2010.

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