"Les populations ont peur. Et tant qu'il y aura un risque de contamination, il faudra prendre en compte cette appréhension. (...) C'est une loi de la nature. L'homme est gouverné par ses craintes".

Il faut dire qu'il y a de quoi avoir peur, dans ce roman de science-fiction très étonnant, reposant sur une idée assez simple, mais qui va permettre de développer une véritable intrigue de thriller, simplement pour essayer de comprendre ce qui se passe. Mais ce n'est pas tout, la dimension catastrophe de ce roman ajoute du sel, et pose aussi des questions passionnantes sur la nature, l'homme, la différence, les barrières entre espèces... Avec "Erectus" (en grand format chez XO), Xavier Müller ne bouscule pas seulement la théorie de l'évolution, il la... rembobine ! Et si on peut sourire, de prime abord, cette lecture ouvre des réflexions passionnantes et met à l'honneur une scientifique anticonformiste, rebelle et provocatrice, qui, tel Jeff Goldblum dans "Jurassic Park", doit en avoir marre d'avoir toujours raison !

Responsable d'une unité de recherche travaillant sur les maladies transmissibles entre animaux, basée à Prétoria, en Afrique du Sud, Cathy Crabbe n'a jamais compté ses heures. Mais, ce soir-là, elle n'a qu'une hâte : raccrocher sa blouse et profiter d'un congé, un tout petit congé de quelques jours, comme elle n'en a plus pris depuis des lustres.
Et voilà qu'un colis arrive sur sa paillasse, accompagné d'une note signée de Dany Abiker, qui travail au fameux parc Kruger, l'une des plus grandes réserves animalières du continent africain. Il s'agit de sang à analyser, le plus vite possible. Car l'éléphanteau à qui il appartient est malade, et ses symptômes ont l'air d'inquiéter Abiker.
Avec les échantillons, des photos de l'animal... Cathy, avec son oeil exercé, est tout de même surprise : si les quatre défenses que possède l'animal peuvent résulter d'une malformation, ses plaies laissent effectivement penser à une infection, mais pas celle qu'on a l'habitude de voir chez les pachydermes... Tout cela est effectivement bizarre.
Le temps de lancer les recherches, et Cathy file. A son retour, cinq jours plus tard, les résultats sont carrément inquiétants. Et surtout, le singe à qui on a inoculé le sang de l'éléphanteau... a muté ! En quelques jours à peine, son apparence a radicalement changé, une inexplicable métamorphose. Suffisamment pour lancer une alerte.
Tout semble indiquer qu'un nouveau virus a fait son apparition au parc Kruger et qu'il a des conséquences spectaculaires. Difficile de juger de sa dangerosité pour le moment, mais il agit extrêmement rapidement et pourrait donc se propager tout aussi vite... Et surtout, sa forme le rattache à des virus aussi effrayants que Ebola ou Marburg...
Deux jours plus tard, l'information a commencé à circuler. A l'OMS, le Dr Stephen Gordon, qui a consacré sa vie à combattre les virus les plus agressifs et dangereux au monde, peine à croire ce qu'il lit... Pour Cathy Crabbe, le nouveau "Virus Kruger", comme elle l'a nommé, réveille chez ses victimes ses gènes les plus anciens.
En clair, les animaux touchés retrouvent l'apparence et les caractéristiques des espèces dont ils descendent et qui ont disparu depuis des millions d'années... Or, c'est scientifiquement impossible : l'évolution est un phénomène à sens unique, aucune espèce ne peut "revenir en arrière", régresser une fois l'évolution enclenchée. C'est ce qu'on appelle la Loi de Dollo.
Outre le danger qu'il peut représenter, le virus Kruger pourrait donc bousculer les connaissances actuelles jusqu'à renverser ce que l'on considérait comme des faits incontestables... Devant les événements extraordinaires auxquels il assiste sans y croire encore tout à fait, Gordon décide de faire appel à une scientifique un peu particulière.
A 36 ans, Anna Meunier est considérée comme une surdouée dans son domaine, la paléontologie. Mais ses thèses lui ont aussi valu nombre de critiques et d'inimitiés, jusqu'à en faire une espèce de paria dans le microcosme scientifique. Or, l'une d'entre elle prétend qu'il pourrait y avoir des exceptions à la Loi de Dollo, que certaines espèces sont effectivement capables de régresser à certains moments...
Le virus Kruger devrait donc l'intéresser particulièrement, à condition qu'elle accepte de laisser son chantier en cours pour se pencher là-dessus. La jeune femme travaille en Nouvelle-Guinée, pas vraiment le coin le plus accessible de la planète, et rien ne dit qu'elle écoutera l'appel d'un médecin de l'OMS. Il va falloir la jouer fine...
Mais comment résister à la curiosité ? Comment refuser d'aller voir de visu les conséquences de ce mystérieux virus ? Anna n'est pas biologiste, mais elle saura mettre ses compétences au service des recherches si, effectivement, en Afrique du Sud, on se retrouve soudain avec la réapparition d'espèces préhistoriques...
Et aider à comprendre d'où peut venir ce virus : dormait-il là depuis longtemps avant de se réveiller, est-il le fruit d'une incompréhensible mutation ? Ou bien, et ce n'est pas la moins effrayante des hypothèses, est-il le résultat d'une manipulation, et donc de l'action d'êtres humains, qui auraient fait là des découvertes aussi fascinantes que terrifiantes ?
Il va falloir faire vite, car le virus s'étend. De nouvelles espèces animales sont bientôt touchées, mais aussi des plantes... Et il est probable que son action ne restera pas longtemps circonscrite au parc Kruger... Ce que l'on commence à observer chez les animaux, et en particulier l'impossibilité pour les espèces contemporaines et préhistoriques de cohabiter, inquiète.
Avec une question plus glaçante encore : que se passera-t-il si le virus touche... l'espèce humaine ?
Comme souvent, j'ai choisi de laisser de côté la quatrième de couverture du livre pour vous proposer une introduction qui correspond à ce que l'on lit lorsqu'on attaque cette lecture. Oh, je comprends tout à fait le besoin de faire parler du livre, d'attirer l'attention et de susciter la curiosité chez les lecteurs, et donc de s'affranchir de l'histoire pour la "pitcher", comme on dit.
Alors, bien sûr, le titre du roman comme cette couverture très efficace signée Bruno Barbette donne des éléments de réponses qui arrivent finalement assez loin dans l'histoire. Oui, l'homme va lui aussi être touché par le virus Kruger et l'on va voir apparaître d'étranges hominidés dans le monde du XXIe siècle : des hommes préhistoriques !
Avec une question centrale à la clé : les malheureux frappés par ce virus et entraîner dans cette spectaculaire régression sont-ils encore des hommes ? Ou bien doit-on les considérer comme des animaux ? Des animaux sauvages, et même des animaux dangereux ? Tandis que l'on cherche des réponses, mais aussi comment endiguer cette effarante épidémie généralisée, d'autres problèmes apparaissent.
Cette régression crée une barrière infranchissable entre les "anciens" et les "modernes", si vous me permettez cette comparaison un peu spécieuse. Si les liens existent, si ces espèces sont liées entre elles, elles sont extrêmement différentes, et pas seulement leur apparence. En fait, on prend soudainement conscience de ce que représente le mot "évolution".
Concrètement, le langage, l'écriture, la technologie, tout ce qui fonde finalement notre société humaine contemporaine sépare l'homme et l'erectus, créant un gouffre qui risque d'être bien difficile à combler. Sans oublier le climat général qui est celui qu'évoque la citation en titre de ce billet : la peur, une peur panique, incontrôlable, qui dépasse la simple crainte d'être contaminée.
Ce qui est intéressant, car je me focalise ici sur une seule espèce, l'homme, bouh, le vilain anthropomorphiste que je suis, mea culpa, c'est que Xavier Müller a déjà posé ces questions avant que le virus n'atteigne l'homme, en particulier dans une scène assez violente, où l'on voit un animal qui a régressé attaqué par ses congénères contemporains.
Et ce qui vaut pour les espèces animales vaut aussi pour les espèces végétales... D'une certaine manière, le virus nous place à grande échelle face à un phénomène que l'on connaît dans notre monde présent, hors fiction : ce qu'on appelle les espèces invasives, ces espèces venues d'ailleurs, pour diverses raisons, mais aussi en raison de la globalisation, qui s'imposent et font disparaître les espèces autochtones.
En fait, en plus du suspense et du malaise que Xavier Müller instille avec son histoire, et donc avec la dimension (fantastique ou SF ? Existe-t-il une explication rationnelle ou est-ce un phénomène impossible à comprendre à l'aune de nos connaissances ?), l'auteur pose des questions très fortes sur notre relation à l'autre, sur la difficulté à se comprendre, s'entendre, s'accepter, cohabiter...
La construction du livre participe à ces impressions : on ne se retrouve pas avec une situation qui s'impose brutalement, c'est une épidémie, elle se répand, insidieusement, rapidement, sans qu'on puisse la freiner. Xavier Müller peut donc ouvrir plusieurs fronts, à partir de l'Afrique du Sud où se trouve le point de départ de tout cela, jusqu'à l'avancée inexorable à la planète.
Cela lui permet aussi de jouer avec une construction chorale, car si les personnages d'Anna Meunier et de Stephen Gordon s'imposent comme les moteurs du récit, ils ne sont pas forcément toujours ensemble, ni au même endroit. Raisonnement identique pour les personnages secondaires, qu'ils soient acteurs directs de l'intrigue ou simples témoins.
D'une certaine manière, l'épidémie elle-même est un personnage du livre et sa diffusion ouvre ces fronts, ces horizons, ces situations particulières, en fonction de la faune et de la flore qu'elle atteint. On a quelque chose qui ressemble à ce que James Patterson a mis en place dans "Zoo", avec une situation et des objectifs différents, mais des effets communs.
Il y a quelque chose d'indéniablement spectaculaire dans "Erectus", avec des scènes qu'on pourrait croire sorties du "Monde Perdu", de Conan Doyle, sauf qu'il ne s'agit pas d'un coin perdu, mais de l'irruption de ces créatures dans notre monde moderne. Visuellement, au fur et à mesure que l'épidémie gagne du terrain, cela devient tout à fait intéressant.
Et puis, il y a le personnage d'Anna, qui se retrouve face à la preuve que ses théories controversées ont du sens... Xavier Müller s'amuse des clichés journalistiques auxquels on recourt souvent un peu trop, et trop vite, en la comparant à Lara Croft. Idée démentie aussitôt par le regard que porte Stephen Gordon sur une photo de la paléontologue.
L'humble blogueur que je suis reconnaîtra volontiers qu'il a joué au même jeu en recourant à l'image de Jeff Goldblum dans "Jurassic Park" en introduction de ce billet (allusion qui ne me semble pas hors sujet). Mais il est vrai que Anna va rejoindre la liste des scientifiques de fiction, qu'on peut diviser en deux catégories : l'aventurier et le savant fou. Je schématise, c'est sûr.
Mais Anna fait partie de la première catégorie, celle des scientifiques de terrain, qui n'ont pas froid aux yeux, qui n'hésitent pas à donner de leur personne quand c'est nécessaire. Avec Anna, on sait qu'on sera dans l'action, même si la situation décrite dans "Erectus" ne joue pas sur la course-poursuite derrière un ennemi ordinaire, visible.
C'est surtout une femme de caractère, comme on le découvre tout de suite, avec cette réputation qui lui colle aux basques et lui a valu d'être écartée du Muséum d'histoire naturelle de Paris. Et il va falloir avoir les nerfs solides pour s'adapter à cette nouvelle situation, qui la fait sourire au départ, comme une sorte de revanche personnelle, mais qui va vite l'inquiéter elle aussi.
Stephen Gordon, lui aussi, est un personnage décalé dans ce monde scientifique très policé. Lui est comparé à une rockstar, façon Iggy Pop. Pourtant, il a nettement moins défrayé la chronique que Anna, il est resté dans la droite ligne, mais il a oeuvré contre les virus tout au long de sa carrière. C'est un guerrier, qui mène un combat difficile, où chaque bataille gagnée est insuffisante...
Lui aussi est un homme de terrain, qui est allé au contact de son ennemi, jusqu'à parfois en ressentir les effets... Mais rien jusqu'ici ne l'a abattu, au contraire, c'est lui qui a participé aux progrès pour atténuer, et même parfois guérir les maladies qu'engendrent ces virus qui nous entourent... Et ce nouveau défi semble taillé pour lui.
Un drôle de duo de guerriers pour lutter contre un drôle d'adversaire, donc. Du moins tant qu'on ne connaît pas l'origine de ce "virus Kruger"... Et une histoire qui tient en haleine, qui inquiète, fait frissonner, fascine par sa dimension visuelle et stimulante pour l'imaginaire (les ptérodactyles au-dessus de Paris !), mais qui n'oublie pas aussi d'émouvoir d'autres manières.
Ah ah, je vois ce que vous pensez tout de suite, petits coquinous ! Anna et Stephen, Stephen et Anna... Eh bien, vous verrez en lisant "Erectus" si c'est si prévisible que cela ! Plus sérieusement, Xavier Müller joue aussi avec le lecteur, ne le ménage pas et crée dans le final des situations qu'on pouvait s'attendre à trouver, mais qui garde leur force.
Reste un dénouement tout à fait intéressant, avec un petit cliffhanger des familles pour offrir à ce livre une fin ouverte, qui laissera aux optimistes et aux pessimistes l'occasion de belles disputes... Mais qui est surtout parfaitement cohérent avec l'ensemble, et particulièrement avec la dimension scientifique de ce roman.
La fiction, et plus encore la science-fiction, peut tout inventer, ou s'emparer de quelque chose existant pour l'extrapoler et dépasser les connaissances à l'instant où le livre est écrit. La beauté de a SF, surtout quand elle se situe, comme "Erectus", dans un univers contemporain et réaliste, est de se dire qu'un jour, peut-être, elle ne sera plus de la SF (non, je n'ai pas écrit "plus que de la SF", m'enfin !)

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