"Qui du lion ou bien du serpent ?"

S'il est un genre qu'on aborde assez peu en France, c'est l'espionnage. Bien loin des techno-thrillers anglo-saxons à la Clancy, Ludlum ou Forsyth (preuve que ça marche fort), peu de romanciers français s'y frottent. On a pourtant désormais une série, "Le Bureau des légendes", qui montre qu'on peut réussir dans ce domaine, mais pour les livres, c'est encore assez peu courant. Vincent Crouzet fait partie de ces auteurs qui se lancent dans l'aventure et nous propose, avec "RETEX" (en grand format aux chez Le Passeur éditeur), une histoire inquiétante et spectaculaire. Le romancier connaît bien les questions liées au renseignement et au travail des agents secrets, une expérience qui lui permet de nous emmener dans une aventure ébouriffante, dans une magnifique région, le Vaucluse, qui lui offre un décor parfait pour placer une intrigue à multiples rebondissements. Un roman où la condition d'espion est mis en parallèle à l'engagement religieux, y compris dans les risques que cela représente. Et les traumatismes qu'on peut subir...

Michel Montserrat dirige depuis quelques mois le Service Action de la DGSE, la branche des services secrets français chargée de l'action clandestine contre les ennemis désignés de la France. C'est donc lui qui planifie les actions qui seront menées à l'étranger par les agents français, mais qui doit aussi faire face aux conséquences lorsque quelque chose foire.
Et là, quelque chose a salement foiré...
Deux agents sont portés manquants : Laure de Beaugency et Serge Julian. En avril 2011, ils ont été envoyés en Afghanistan, afin d'y mener une mission de reconnaissance dans les montagnes de ce pays qui connaît toujours une situation terriblement chaotique. La lutte antiterroriste passe par-là, pense-t-on à Paris, alors on envoie des agents sur le terrain.
Mais Laure et Serge ont brusquement cessé de donner signe de vie. Une disparition rapidement jugée inquiétante qui a entraîné la mise en place d'importantes recherches dans ce territoire au combien difficile, et pas seulement géographiquement. Seize jours. Il a fallu seize jours pour retrouver leur trace. Pardon, pour retrouver la trace de Laure...
Elle seule est rentrée, Serge est porté disparu. Et depuis, sept mois ont passé. Sept mois sans nouvelle information. Sept mois de silence pour Laure, qui refuse obstinément de raconter ce qui leur est arrivé là-bas. Ce qu'est devenu son binôme, si elle le sait... Et pourtant, une fois rentrée au pays, elle aurait dû au plus vite faire ce qu'on appelle son RETEX, son retour d'expérience...
Un silence qui ne plaidait pas en sa faveur, puisqu'il instillait le doute : que savait-elle ? Qu'avait-elle fait ? Mais Montserrat n'est pas un tyran, au contraire, c'est un chef qui se veut à l'écoute de ses troupes. Il comprend que le silence de Laure est l'expression d'un traumatisme profond et il entend l'aider. C'est aussi son job, d'aider les agents revenus en piteux état d'une mission à se reconstruire.
Alors, au lieu de la dégager du service, il a choisi de la placer à un autre poste de responsabilité, loin du terrain et des dangers inhérents, peut-être une espèce de placard, mais une façon de renouveler la confiance, de lui laisser le temps de se remettre. Le temps de revenir à la raison et de vider enfin ce sac trop lourd qu'elle a rapporté d'Afghanistan.
Direction le Plateau d'Albion, en Provence. Un nom qui ne nous parle plus vraiment aujourd'hui, mais qui était dans les années 1970, un sujet de colère et d'inquiétude. C'est en effet là que fut installée une base de lancements de missiles nucléaires, étendards de la politique de dissuasion à la française. Puis, la Guerre froide a cessé, et la base a été démantelée.
Ou plus exactement affectée à d'autres activités, symboliques des problèmes géopolitiques de l'époque. Désormais, le Plateau d'Albion accueille les grandes oreilles de la France, avec une station d'écoute et d'interception placée sous la tutelle de la DGSE. Dans ce décor somptueux, tout près du mont Ventoux, on travaille dans la plus grande discrétion...
Mais le calme du Vaucluse (le plateau d'Albion s'étend en fait sur trois départements) n'a pas permis à Laure de retrouver ses esprits. Au contraire, il semble qu'elle se soit lancée dans une nouvelle opération qui ne lui a été ordonnée par personnes. Sa guerre personnelle, en quelque sorte, sous la forme d'une enquête : autour du Plateau, des femmes ont disparu mystérieusement...
Laure veut-elle soigner le mal par le mal ? Comprendre ce que sont devenues ces femmes pour exorciser son propre traumatisme. Mais ce n'est pas son ordre de mission et, en plein novembre, alors qu'une neige épaisse recouvre la région, Michel Montserrat a décidé de se rendre en personne auprès de Laure pour lui faire comprendre qu'il est temps de parler. Et de cesser de se faire remarquer.
Ainsi débute le plus complexe et certainement le plus dangereux des RETEX auquel a assisté Montserrat au cours de sa carrière. De l'Arghanistan tombée dans l'anarchie à la paisible Provence, débute une enquête pleine de bruit, de fureur, mais aussi de peur, où se mêlent des enjeux internationaux, mais aussi des affaires de droit commun...
"RETEX" est une belle bête de près de 600 pages sur laquelle on peut dire bien des choses en somme... D'abord, que c'est un pur thriller qui mêle donc un contexte de roman d'espionnage à une autre affaire, dont on se demande avec Montserrat, si elle existe ailleurs que dans l'esprit bouleversé de Laure de Beaugency.
On retrouve tout cela dans la construction du roman, qui s'étend donc sur plusieurs périodes : la mission afghane de Laure et Serge, le retour de Laure, puis la période au Plateau d'Albion. Vincent Crouzet utilise le flashback pour reconstituer toute l'histoire, ou plus exactement toutes les histoires qui s'entrecroisent dans son récit et se complètent...
De ce mélange résulte des problèmes d'échelles : une macro-affaire, qui dépasse largement les frontières de la France, et laisse apparaître de réelles inquiétudes, et une micro-affaire, celle que mène Laure envers et contre tous, concentrée jusqu'à l'obsession sur cette histoire qui n'en est peut-être même pas une...
C'est de la belle ouvrage, car on se laisse prendre à ces histoires, à ces enquêtes, dans des paysages magnifiques, impressionnants, mais qui peuvent vite devenir hostiles, qu'il s'agisse des montagnes afghanes, quasi inaccessibles et truffées de pièges, ou de la Provence dans une zone pleine de mystères, d'histoire flirtant avec le complotisme et de légendes...
Des mystères auxquels vient s'ajouter Laure, "Celle qui ne parle plus", comme on commence à la surnommer à la DGSE : qu'a-t-il pu se produire pour qu'elle soit si mal, qu'elle soit proche de perdre la raison ? Son comportement, d'abord le silence, puis cette lubie concernant ces hypothétiques disparitions, inquiète et n'incite pas à la croire.
Et puis, il y a un contexte très spécial. En particulier ce mois de novembre, avec le froid, la neige... On est loin des sommets himalayens, mais la Provence aussi, dans sa partie septentrionale, peut vite devenir difficilement accessible quand la météo s'y met... Cela offre des scènes très visuelles et des images qui mériteraient le coup d'oeil...
Bien sûr, il n'est pas question d'aller plus loin dans ce billet sur les faits qui vont nous être révélés au fil du roman. Mais les rebondissements y sont nombreux, surprenants, la violence tient évidemment une place importante, même si elle est plus souvent suggérée que montrée, et alimente une tension permanente, qui est d'autant plus pesante qu'on ne sait pas du tout d'où elle peut venir...
Oui, c'est un livre assez troublant, où les intrigues elles-mêmes posent questions : tout repose-t-il sur des affabulations ? Ou Laure, qui a perdu une grosse part de son crédit parmi les siens, a-t-elle retrouvé toute son acuité pour déceler quelque chose que personne n'avait su (ou voulu) voir ? Quant à Montserrat, est-il vraiment ce chef bienveillant et généreux qu'il dit être ?
Le rythme n'est pas effréné, mais la construction permet d'entretenir cette tension d'un point à l'autre. Vincent Crouzet prend un malin plaisir à alimenter son intrigue comme on entretient un feu. Et lorsque tout s'emballe, on déboule vers un dénouement extrêmement spectaculaire, dans lequel, oh surprise, on pourrait penser retrouver un final à la James Bond, mais c'est un autre héros qui s'invite.
Car, dans le final, on assiste à une scène assez dingue, à déconseiller aux claustrophobes, dans laquelle on s'attend à tout moment à voir surgir Indiana Jones ! Je sais, ça peut sembler bizarre, mais croyez-moi, il y a vraiment de ça, dans un contexte plus moderne que les lieux visités par le célèbre archéologue. Et le plus fou, c'est que Vincent Crouzet n'invente rien, tout s'appuie sur des éléments réels...
J'ai déjà parlé de pas mal de choses, la nature, très importante, mais aussi ce qu'elle cache, entre ses propres pièges et l'activité humaine qui peut aussi la façonner. Il manque pourtant un lieu qui joue un rôle important dans "RETEX". Il ne s'agit pas de bureaux, d'une caserne, d'un lieu de rassemblement militaire ou d'un nid d'espions planqué au milieu de la lavande.
Non, il s'agit d'une... église ! Direction Saint-Christol,  commune du Vaucluse comptant environ 1350 habitants. Un village de carte postale situé sur le Plateau d'Albion. Un coin de Provence qui a retrouvé son calme après l'effervescence des années 1970, lorsque les missiles ont été installés pas loin et qui offre une perle patrimoniale.
L'église Notre-Dame-et-Saint-Christophe est un édifice roman à l'origine, même si sa longue construction lui vaut d'avoir une architecture panachée, dont Vincent Crouzet a fait un des centres nerveux de son roman. Je vais mettre ici le lien de la page Wikipédia de cette église, parce qu'on y trouve plein de photos, qui vous seront utiles dans votre lecture.
On y trouve en particulier des colonnes dont les bases sont sculptées et présentent un bestiaire fabuleux remarquable et fascinant. Et, parmi ces oeuvres, l'une d'entre elle qui va devenir un élément central de "RETEX", car elle fait écho aux interrogations des différents personnages. On y voit un lion à double corps, les pattes avant posées sur un globe et enserrant dans sa gueule un serpent...

Ah, nous voilà revenus au titre de ce billet, resté jusqu'ici très obscur (des lions, des serpents, il a fumé de la lavande, ou quoi ?). Eh non, j'étais parfaitement clair en faisant ce choix, car cette image et la question qu'elle pose reviennent très souvent tout au long du livre de Vincent Crouzet. Et avec elles, l'allégorie qu'elle représente et qui est la même que pour les protagonistes de "RETEX"...
On peut lire dans cette oeuvre la lutte du bien contre le mal sur terre, même si le globe peut être sujet à interprétations diverses et même questionnements. Mais, si la sculpture se lit de manière assez évidente, avec le lion incarnant le bien et le serpent, traditionnellement le mal, pour ce qui concerne le roman, les rôles sont bien plus flous.
Dans "RETEX", où se situe le bien, où se situe le mal ? Non seulement on manque d'informations pour pouvoir en juger avec certitude au départ, mais petit à petit, on s'interroge sur les uns et les autres, les personnages déjà évoqués dans ce billet, et d'autres, habilement laissés dans l'ombre pour préserver tout le suspense...
Il faut dire que le contexte même du livre brouille les pistes : dans le milieu de l'espionnage, le bien et le mal, ce sont d'abord des questions de points de vue. On sert un pays, un idéal, une politique, des valeurs, mais ces objectifs sont-ils toujours naturellement et véritablement l'incarnation du bien ? Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le sujet...
Pourtant, Vincent Crouzet file la métaphore un peu plus loin, et met en parallèle l'espionnage et la religion (plus particulièrement la religion catholique), les barbouzes et les saints... On entre en espionnage comme on entre en religion, c'est un véritable sacerdoce, qui ne laisse rien d'autre dans l'existence. Sans doute pas pour les mêmes raisons, mais c'est assez juste.
Entre la vie consacrée et la vie de mensonges, il y aurait donc des liens forts. Et les espions qu'on envoie sur le terrain sont comme des disciples envoyés en mission, ils partent en connaissant les risques encourus et savent que, s'ils échouent, ils finiront comme les martyrs d'une Nation, victime de leur attachement à la Patrie, comme d'autre à leur dieu...
Il délire, le Drille, se disent certains... C'est possible, qui sait ? L'odeur enivrante de la lavande sous le soleil (ou mieux encore, après la pluie, le pétrichor qui en émane est un pur bonheur olfactif !) m'a peut-être tourneboulé les neurones... Mais je ne le crois pas. Cette dimension est présente dans le roman, elle est même nourrie par des éléments et des images très concrètes...
Mais, si le martyre est, d'une certaine manière, une forme d'accomplissement de la mission dans le contexte religieux, pour l'espion, c'est le symbole de son échec. On vendra peut-être l'image d'un héros tombé pour la France, auréolé d'héroïsme, mais pour les services, c'est problématique, gênant et inconfortable à gérer...
Laissons la sainteté aux saints et les médailles aux héros, terminons avec un dernier élément que les plus perspicaces auront remarqué : sur la couverture du roman, il n'y a pas un lion ni un serpent, mais... un loup. Rassurez-vous, je ne vais pas repartir dans une énième interprétation alambiquée et métaphorique, non, s'il y a un loup en couverture, c'est parce qu'il y a un loup dans le roman.
C'est un véritable personnage, qui traverse le livre, omniprésent, sorte de "Chien des Baskerville" provençal, car le décor du Plateau d'Albion se prête à la comparaison, sorte de fil rouge de cette histoire. Son rôle exact, je ne vais pas le détailler, il fait partie de ces mystères qui abondent dans "RETEX". De ceux qu'on ne maîtrise pas, même lorsqu'on croit avoir envisagé toutes les options...
Vincent Crouzet signe un roman riche, où l'on en apprend beaucoup, sur l'espionnage à la française, sur l'histoire d'une région dans laquelle on irait bien se balader (plus à la belle saison qu'en plein hiver) et où l'on ne sait plus trop à quel saint se vouer, à qui se fier... Car le mal est là ; il reste encore à l'identifier, à découvrir son (ou ses) serviteur(s).

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