Poètes, votre contrat de travail ?

« Durée de vie moyenne d’un livre en librairie, 5 semaines. » J’ai lu ça chez François Bon. N’empêche que Poétique de l’emploi, de Noémi Lefebvre, sorti en février 2018 (soit il y a une cinquantaine de semaines), il était bien en rayon, bien en vue, debout dans les étagères de la librairie L’Arbre du Voyageur, 55 rue Mouffetard à Paris. Comme je ne l’avais pas lu, et que j’en avais gardé un remords de l’an passé, et qu’il faut se débarrasser de ses remords pour bien commencer 2019, et que François Bon a raison, et que les livres que nous aimons doivent vivre plus que l’espérance de vie d’une mouche domestique, je l’ai pris.

Poétique de l’emploi forme un véritable diptyque avec L’Enfance politique (2015). Dans les deux livres, l’héroïne tourne autour de la difficulté à dire le lien entre structure politique et structure familiale, la première étant « encore et toujours traditionnellement » liée à la seconde (p. 22). L’Enfance politique était un dialogue de la fille et de la mère : Poétique de l’emploi est un dialogue (imaginaire, cocasse, intérieur) de la fille et du père.

poetiqueemploi.jpg

Le roman se passe pendant les manifestations contre la loi « Travail », et c’est bien de travail qu’il sera question, puisque l’héroïne est chômeuse. « J’évitais de penser à chercher un travail, ce qui est immoral, je ne cherchais pas à gagner ma vie, ce qui n’est pas normal, l’argent je m’en foutais, ce qui est inconscient en ces temps de menace d’une extrême gravité, mais je vivais quand même, ce qui est dégueulasse » (p. 82). Bien sûr, le trouble de l’héroïne, qui ne se reconnaît pas dans les places sociales qu’on lui assigne, a quelque chose de psychanalytique : ses disputes avec le « père » sont un manque de « repères ». L’héroïne souffre d’un « déchirement entre le désir d’être un être social en toute indépendance et une incapacité à se passer du père » (p. 28).

Tous les événements du livre sont interprétés au prisme de cette relation au père. Les lois de surveillance et l’état d’urgence ? « Ça ne changeait rien pour moi étant donné que j’étais déjà sous la surveillance de mon surmoi de père » (p. 57). La visite des Témoins de Jéhovah à propos de l’omniscience de Notre Père ? « Je leur ai parlé du mien qui était aussi assez omniprésent » (p. 95).

Pourquoi alors le roman est-il une « poétique » ? Parce qu’il est aussi, de temps à autres, une réécriture contemporaine des fameuses Lettres à un jeune poète de R. M. Rilke (1929). Tout au long du roman, Noémi Lefebvre égrène les « leçons » aux poètes, dont la première est, précisément, de ne pas adresser leurs poèmes à leurs pères :

Poètes, votre contrat de travail ?

Parfois les « leçons » sont les antithèses de celles de Rilke. Lorsque le poète autrichien écrit : « Et fussiez-vous même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n’auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention », Noémi Lefebvre répond : « Poètes, si vous êtes dans une prison dont les murs étouffent tous les bruits du monde, ne comptez pas à 100% sur votre enfance pour vous sortir de là » (p. 80).

Étrange coïncidence : ces « leçons » m’ont remis en mémoire une autre parution du début de l’an dernier, qui contenait, distillées aussi tout au long du roman, des « Règles pour survivre à sa propre famille ». C’était Pense aux pierres sous tes pas, d’Antoine Wauters (chez Verdier).  La première de ces « règles » était d’ailleurs : « Pense à ton père comme à un étranger. » Cette coïncidence n’est pas fortuite : elle est le signe d’un état de la littérature contemporaine, et d’un état d’esprit d’écrivains qui tentent de se défaire de l’influence des « grands et puissants ancêtres », comme le résume le critique Johan Faerber.

pense_aux_pierres_sous_tes_pas

Voir ailleurs : les avis de Cornelia, Addict Culture, MissBook et, pour ce qui est de la presse installée, Les Inrocks et L’humanité.

Noémi Lefebvre, Poétique de l’emploi, Verticales, 2018, 108 p., 12€.