"A Anli-dong, ils m'ont dit qu'ils viendraient nous chercher. Ils se sont enfin décidés".

Le titre de ce billet n'est pas très clair, je vous l'accorde, mais ne vous inquiétez pas, il va s'éclairer lors de notre résumé. Fin de notre brève tournée asiatique, avec le Japon, après la Chine et la Corée. Avec une petite nuance, toutefois : l'auteur de notre livre du jour n'est pas Japonais, même s'il a vécu longtemps dans ce pays. Après "Japantown", Barry Lancet poursuit avec "Tokyo Kill" (paru aux éditions Bragelonne ; traduction d'Olivier Debernard) sa série mettant en scène Jim Brodie, marchand d'art à San Francisco propulsé à la tête d'une importante agence de détectives basée à Tokyo et nous replonge dans un passé sombre et douloureux, celui de l'invasion japonaise en Mandchourie. Mêlant les techniques du thriller à l'américaine et des éléments de culture et de l'histoire nippones, Barry Lancet nous entraîne dans une enquête dangereuse, où l'ennemi est bien plus difficile à cerner qu'il n'y paraît...
Anli-dong, m'ont qu'ils viendraient nous chercher. sont enfin décidés
Quelques semaines seulement ont passé depuis les événements marquants relatés dans "Japantown". Jim Brodie se remet à peine des violences terribles dont il a été le témoin et même l'acteur. Avant de rentrer à San Francisco pour reprendre ses activités nettement plus tranquilles de marchand d'art, il doit toutefois régler les affaires courantes de l'agence de détectives qu'il a héritée de son père.
Un début d'après-midi, on vient chercher Brodie dans son bureau. Un homme le réclame avec insistance et menace de faire un scandale. Brodie vient alors se présenter à lui pour faire retomber les tensions. Devant lui, un Japonais, quinquagénaire, qui est accompagné d'un vieillard, bien plus discret, qu'il présente comme son père.
Ils se nomment Miura et le plus âgé des deux, malgré ses 96 ans, en impose clairement. Ils sont venus chez Brodie après avoir lu les exploits de l'affaire Japantown et, s'il s'adresse à lui, c'est pour une affaire grave. Une affaire dont l'origine remonte à la fin des années 1930, lorsque le Japon impérial est allé envahir la Mandchourie et renversé l'empire chinois.
Monsieur Miura était alors officier dans l'armée japonaise et il a participé à cette campagne. En 1940, on l'a assigné à un poste-frontière, à Anli-dong, avec pour ordre de pacifier la région. Pacifier... Mot terrible, puisqu'il sous-entend ici tout le contraire de ce qu'il signifie véritablement... La guerre, dans ses côtés les plus sordides...
Une fois cette présentation historique effectuée, il en vient au fait : une vague de violations de domicile à Tokyo qui défraie la chronique par la violence des actes perpétrés. Huit personnes appartenant à deux familles ont en effet été massacrées en moins d'une semaine, provoquant une vrai psychose dans la capitale japonaise. Et la colère envers les triades, désignées coupables.
Pour Miura père, ces meurtres barbares sont un signe. Et voilà le lien avec le titre de notre billet : il affirme que ces crimes sont le signe que la vengeance liée aux événements intervenus en 1940 à Anli-dong ont commencé... Ne faisant pas confiance à la police, Miura s'est tourné vers Brodie et son agence afin qu'on assure sa protection, car il craint d'être une des prochaines cibles des tueurs...
Même si Brodie n'est pas plus convaincu que ça par les arguments des Miura, il accepte d'ouvrir une enquête. Après tout, les affaires sont les affaires, les comptes de l'agence sont loin d'être florissants et la publicité issue de l'affaire Japantown pourrait permettre de remplir un peu les caisses. Alors, se pencher sur cette histoire, quitte à vite passer à autre chose, pourquoi pas.
Mais quelques heures plus tard, tout bascule. Un appel, vers minuit, pour le prévenir qu'un drame s'est produit... Une voiture de police vient le chercher pour l'emmener à Kabukicho, le quartier chaud de Tokyo (souvenez-vous du roman de Dominique Sylvain qui porte ce titre). Là, un corps a été découvert. Un homme, battu à mort et mutilé, qui avait la carte de Brodie dans sa poche.
Yoji Miura... L'homme qui se trouvait devant lui quelques heures plus tôt. Mais, ce n'est pas le corps du vieil homme, Miura père, que contemple Brodie, mais celui de son fils... Brodie se sent alors terriblement coupable : il ne les a pas pris au sérieux et voilà qu'il va devoir aller annoncer à un vieillard qu'on a massacré son fils...
Cette fois, il ne s'agit plus d'une histoire d'honoraires, mais bien d'honneur. Brodie n'a pas été à la hauteur, il va mettre toute l'agence sur cette histoire pour retrouver les assassins de Yoji Miura et essayer d'empêcher de nouveaux crimes d'une violence inouïe. Il en fait la promesse, même si les seules pistes dont il dispose pour le moment sont une histoire improbable et la personnalité de la victime...
N'allons pas plus loin, pour connaître la suite des événements, lisez ce thriller qui entre assez rapidement dans le vif du sujet et qui peut se lire indépendamment de "Japantown" (même s'il est mieux de lire dans l'ordre, pour suivre l'état d'esprit du personnage central). Et la suite, c'est une enquête échevelée, mouvementée et périlleuse dans laquelle Brodie peine à cerner son rôle.
Car il se sent un peu comme un chien dans un jeu de quilles, lui le "gaijin", l'étranger, qui doit se mêler d'affaires impliquant des Japonais et des Chinois... Une enquête qui démarre quasiment à l'aveugle, je le disais plus haut, avec une idée très vague de ceux qu'il poursuit : des vieillards, comme Miura père ? Ca semble peu probable... Des héritiers, alors ?
Un des éléments importants de l'intrigue, c'est justement le flou qui entoure cette histoire. Rien ne semble vraiment tenir la route et pourtant, où qu'il aille, Brodie semble déranger bien du monde. Au point que Tokyo devient fort dangereuse pour lui, comme pour tous les employés de son agence. Encore une fois, il s'est fourré dans une affaire d'une immense violence...
A l'image de Mo Hayder, avec son "Tokyo", Barry Lancet s'intéresse dans "Tokyo Kill" à l'histoire compliquée qui unit le Japon et la Chine, géants qui se sont longtemps ignorés, avant de s'affronter. L'invasion de la Mandchourie, en 1937, est un événement très important, qui tranche avec l'isolationnisme traditionnel du Japon jusqu'à l'avènement de l'ère Meiji.
Depuis près de 80 ans, les relations entre le Japon et les autres nations extrême-orientales restent très difficiles. On n'efface pas aisément toutes les horreurs qui ont été commises en Chine comme en Corée, et dans une bonne partie du Pacifique. Les nationalismes demeurent puissants aussi dans cette région du monde et les opinions sont promptes à s'enflammer.
Pourtant, ce que nous fait découvrir Barry Lancet à travers l'enquête de Jim Brodie, ce sont d'autres types de relations, particulièrement ici entre le Japon et la Chine, y compris la présence dans l'archipel d'une importante communauté chinoise, dont la volonté est de vivre en paix et en harmonie, sans forcément faire table rase du passé.
Oui, l'histoire... On sait d'emblée que les événements passés vont certainement occuper une place importante dans le roman. Mais lesquels, exactement ? Peut-on vraiment se fier au récit de Miura, qui affirme avoir toujours privilégié la manière douce plutôt que la violence aveugle quand il était en poste à Anli-dong ? Que s'est-il vraiment passé autour de cet insignifiant poste-frontière ?
Et cela peut-il justifier une vengeance aussi sanglante tant d'années après, avec des méthodes qui semblent appartenir aux mires groupes mafieux, qu'on parle des triades chinoises ou des yakuzas japonais ? Pour comprendre l'affaire dans laquelle il s'est impliqué, peut-être imprudemment, Brodie va donc devoir comprendre le passé et démêler le vrai du faux...
Pour autant, le mystère qui entoure ce dossier décidément bien plus sérieux et dramatique que ne le pensait Brodie à l'origine, tient aussi à la personnalité des Miura : le père et son passé militaire, donc, mais aussi le fils. Car, disposant de bien peu d'éléments pour attaquer son enquête, Brodie va s'intéresser à lui et faire de troublantes découvertes à son sujet...
A ce point du billet, une précision d'importance : Barry Lancet est Américain, il est né en Californie, mais il a vécu près de 25 ans au Japon, essentiellement à Tokyo, ce qui lui a permis d'observer et de bien connaître la société et la cultures japonaises. C'est aussi une des matières premières de ses romans, avec ce décalage entre l'enquêteur, non-japonais, et son terrain d'enquête principal, le Japon.
Quoi qu'il fasse, Brodie n'évolue pas sur son terrain, et il le sait, comme le savent les Japonais qu'il rencontre au fil de ses enquêtes. Mais, si le personnage que met en scène Barry Lancet a vécu beaucoup moins longtemps que son père au Japon, il a tout de même appris à en connaître un certain nombre de codes. D'us et coutumes.
Pour "Tokyo Kill", l'un des éléments majeurs, c'est le silence. Et en particulier celui sous lequel on cache ses sentiments, plutôt que de les montrer. Et particulièrement les générations les plus âgées, celle qui ont connu la IIe Guerre mondiale : ils sont "de fervents adeptes du secret et du silence", lit-on sous la plume de Barry Lancet. Ce qui, c'est vrai, n'est pas si différent de ce qui s'est passé en Europe.
On ne parle pas, on ne raconte pas, on ne transmet pas... Mais on ne cherche pas non plus de rédemption ou de pardon. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'efface tout facilement, qu'il n'y a pas de honte, de culpabilité ou de vilains fantômes qui hantent les rêves des acteurs... Sur ces secrets, ces non-dits, peuvent se bâtir de grands drames...
A Brodie de faire parler ceux qui ne le souhaitent pas. La tâche est rude, elle est même l'un des éléments qui engendre la violence dans laquelle se déroule tout le roman et menace le détective américain et ses employés. Il va lui falloir prendre des risques, faire confiance à des personnes qu'on éviterait soigneusement en d'autres circonstances, payer pour voir... Une partie de poker menteur potentiellement mortelle...
Et puisqu'on évoque le Japon, son histoire, ses traditions, il faut parler d'un élément important de ce thriller : après les ninjas de "Japantown", Barry Lancet introduit un autre archétype, du moins à nos yeux occidentaux, celui du samouraï. Son code de l'honneur, sa maîtrise du combat, sa loyauté envers un idéal qu'il défendra coûte que coûte...
Dans "Tokyo Kill", le romancier joue avec la figure du samouraï, qu'il transpose dans la société du XXIe siècle. Avec une nostalgie un peu rance pour un Japon qui n'existe plus, ce Japon féodal recroquevillé sur lui-même, en quête de pureté. N'allons pas plus loin sur ce sujet, je pourrais laisser échapper un peu trop d'indices sans le vouloir...
Je vais clore ce billet avec un dernier thème, ou plus exactement avec un sujet qui va recouper presque tout ce qui a été dit jusque-là à travers un personnage de "Tokyo Kill" : elle s'appelle Rie Hoshino, on fait sa connaissance assez tôt dans le livre, puisque c'est elle qui sonne à la porte de Brodie pour l'emmener sur la scène de crime de Kabukicho.
Rie est policière et cela n'a rien d'anodin : dès sa première apparition, on nous le dit, elle est "une des rares femmes policières de Tokyo". Et si c'est si rapidement spécifié, ce n'est pas pour rien, car tout au long du livre, on va la voir tentant de faire ses preuves, y compris en marge de sa hiérarchie, craignant par-dessus tout d'être mise à l'écart et endurant le mépris de ses collègues masculins.
Tout cela va donner lieu à une relation compliquée avec Brodie. L'Américain n'est pas un héros hollywoodien comme les autres, roulant des mécaniques, imposant sa force et son charisme au monde entier (et je n'ai même pas parlé du sourire Ultra-Brite...). Mais, face à Rie, il ne sait pas toujours sur quel pied danser, il commet des erreurs, se retrouve dans le rôle du macho, tout en pensant bien faire.
Et voilà, moi aussi je tombe dans le panneau ! Je veux vous parler de Rie, et je digresse aussitôt pour ne parler que de Brodie... Lamentable ! Vraiment, Rie vaut mieux que ce traitement-là ! C'est un beau personnage, qui révèle aussi des traits de la société japonaise quant à la condition des femmes (et Rie n'est pas la seule, d'ailleurs).
Rie est courageuse, déterminée, dotée d'un caractère bien trempé et d'un esprit acéré. Petit à petit, avec Brodie, le lecteur la découvre, prend la mesure de l'envergure de ce personnage, inhibé et écrasé au départ, et qui va se rendre indispensable au fil des événements. Je ne sais pas si on pourra un jour lire le troisième tome des enquêtes de Brodie (coucou, Bragelonne ?), mais ce serait intéressant, ne serait-ce que pour voir quel y serait le rôle de Rie.
J'avais beaucoup aimé "Japantown" et j'ai eu le même plaisir à dévorer "Tokyo Kill". Outre la visite de Tokyo, dans la diversité de ses quartiers et jusqu'à ses alentours, on suit Brodie dans cette enquête fort délicate où il ne peut quasiment faire confiance à personne. Il semble d'ailleurs plus facile de se faire tuer au coin d'une rue que de croiser quelqu'un digne de confiance, pas rassurant, tout ça.
La rythme n'est pas effréné, on avance parfois un peu plus lentement, avec des scènes reposant justement sur des rencontres, des tensions psychologiques, des rapports de force et de pouvoir où il faut la jouer fine. Mais que les amateurs d'action se rassurent, ça castagne, ça court, ça saute, ça défouraille, ça dégaine, aussi... Et Brodie doit donner de sa personne, plaies et bosses en perspective...
L'intrigue réserve pas mal de surprises, même s'il faut reconnaître qu'il y a quelques trucs assez classiques dans cette histoire. Barry Lancet mène bien sa barque pour nous entraîner là où on n'imaginait pas aller en lisant les premiers chapitres. Mais c'est aussi une intrigue qui permet d'aborder des questions de fond, ce qui n'est jamais désagréable dans un thriller...
Et puisque c'est toujours bien de terminer sur une touche de culture, avec une oeuvre évoquée dès la première page : "Cercle, triangle et carré", de Sengai Gibon, un moine zen né au milieu du XVIIIe siècle. Et c'est justement toute la philosophie zen qui s'exprime dans l'épure de cette encre, également connue sous l'appellation "l'Univers". Et soyez-en sûr, ce n'est pas juste un élément de décor...
Anli-dong, m'ont qu'ils viendraient nous chercher. sont enfin décidés

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