"La mort n'est pas l'autre côté de la vie (...) C'est comme un somnifère. Tu t'endors après la douleur, puis il y a un rêve..."

Voici un roman parfait pour cette fin de mois d'octobre, mois de l'imaginaire. Car celui du romancier qui signe ce livre est pour le moins fertile, et surtout complètement frappadingue. Une belle et douce folie, joyeuse et romantique, par certains côtés, plus sombre et même inquiétante par d'autres, portée par une galerie de personnages, allant des plus touchants aux plus loufoques, en passant par quelques brutes, il en faut bien. Après Anna Starobinets (prix Imaginales pour "Refuge 3/9") ou Maria Galina ("L'organisation"), les éditions Agullo poursuivent leur travail autour de la littérature russe, par son versant décalé, car l'imaginaire se glisse dans la réalité pour nous parler de notre monde, de notre regard sur lui. Avec "Le Dernier Rêve de la raison", de Dmitri Lipskerov (traduction de Raphaëlle Pache), elles nous présentent un nouvel exemple de la vivacité de cette littérature où le merveilleux fait partie intégrante de l'histoire, jusqu'à la rendre surréaliste, et je n'utilise pas ce mot à la légère. Mais, ne nous y trompons pas : même si l'on rit énormément en lisant ce roman complètement fou, ce que nous donne à lire Dmitri Lispkerov n'est rien d'autre qu'une danse macabre...
Quel âge peut bien avoir Ilya Ilyassov ? Sur ses traits impassibles de Tatare, le temps qui passe ne semble laisser aucune trace. Et l'homme, fort peu disert, n'est pas du genre à se confier. Mais voilà plus de quarante ans qu'il occupe un emploi de poissonnier dans une ville perdue de Russie. Une profession qu'il exerce consciencieusement, à défaut de passion.
Plus de quarante ans qu'il arrive dans ce marché, qu'il s'acquitte de sa tâche et repart chez lui, sans avoir lâché plus de mots que nécessaire, sans se lier avec ses collègues, assez peu sympathiques, d'ailleurs, sans laisser d'autre impression que celle d'un poissonnier compétent... On ne sait rien de sa vie, on ne lui connaît pas de famille ni d'amis.
Seul un silure semble concentrer l'attention et même l'affection de l'homme. Il le garde sous son comptoir et le dorlote. En fait, Ilya a pour cette espèce, pourtant loin d'être la plus populaire, en raison de sa laideur, mais aussi de la dangerosité qu'on peut lui prêter. C'est le seul être sur cette terre qui semble provoquer chez cet homme monolithique une forme d'émotion...
Ce qu'ignorent tous ceux qui fréquentent quotidiennement Ilya, c'est que, toutes ces années, il n'a pu oublier le drame qui a marqué son adolescence, la mort d'Aïza, dont il était éperdument tombé amoureux. La jeune fille s'est noyée presque sous ses yeux et son corps n'est jamais réapparu. Détruit par cet accident, soupçonné de l'avoir tuée, Ilya a tout quitté pour atterrir là et ne plus en bouger...
Sa vie s'est arrêtée ce jour-là. Les décennies qui ont passé depuis ne sont qu'un sursis, une sorte de purgatoire qu'endure stoïquement Ilya. Désormais, il avance sans envie ni espoir, sans rien attendre des autres ou de lui-même. Désenchanté, presque désincarné, se moquant de ce que l'on peut penser de lui et ne cherchant pas à se rendre sympathique, il vit mécaniquement.
Jusqu'à la mort de son seul ami, le silure... Un événement bien triste, certes, mais pas de nature à changer le monde, pense-t-on. Le monde, non, mais le destin d'Ilya, en revanche... Une nouvelle fois, le mutique poissonnier voit son monde s'effondrer. Et voilà que dans la nuit qui suit, il se retrouve au bord de l'étang qui se trouve au centre de sa cité, plonge... et se transforme en silure...
Il manque beaucoup d'éléments dans le récit de la métamorphose d'Ilya, mais il vous faudra le découvrir par vous-mêmes. Personnages, éléments contextuels, petit à petit, se met en place tout ce qui va se développer au fil des chapitres suivants. Mais, ces éléments vont provoquer l'intervention du deuxième personnage central du livre : Vladimir Sinitchkine.
Tout récemment promu capitaine au sein de la police locale, Sinitchkine travaille au sein d'une équipe qui ne brille ni par sa compétence ni par sa motivation. Mais lui essaye de s'acquitter de son travail comme il le peut. Comme ce matin-là, lorsqu'il découvre près du fameux étang des traces manifestes de violence qui vont justifier l'ouverture d'une enquête.
Une enquête qu'il aurait certainement menée plus consciencieusement s'il n'avait pas eu l'esprit un peu ailleurs... Son problème, c'est son corps. Et même, plus précisément, une partie de son corps : ses cuisses. Malgré tous les efforts du policier, ses cuisses demeurent énormes à son grand dam. Et voilà que, à peine cette enquête entamée, elles se mettent à gonfler, gonfler...
Un vrai handicap auquel le pauvre homme ne comprend rien... Il ne maîtrise absolument pas cette soudaine augmentation de son tour de cuisse (attention, on parle de quelque chose digne du "Livre des records", pas d'un simple oedème) et personne ne semble comprendre d'où ça vient. Même si le phénomène rappelle étrangement une autre forme de grossesse...
Entre deux crises, Sinitchkine va se lancer dans cette enquête, tout en devant convaincre un monde incrédule qu'il y a bien matière à enquêter. Son cauchemar personnel vient de commencer, tout comme celui des autres personnages impliqués. Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises, les événements étranges succédant aux événements inexplicables dans une folle sarabande...
Récapitulons : un poissonnier disparaît après s'être changé, une nuit, en poisson, et le policier qui mène l'enquête, sans même en connaître l'objet exact, a des cuisses gigantesques jusqu'à en être effrayantes... Et là, vous n'avez que le strict minimum de tout ce qui se déroule dans "le Dernier Rêve de la Raison".
On ne va pas suivre que ces deux personnages, Ilya et Sinitchkine, on croise aussi les voisins d'Ilya, deux sacrés zigotos, ces deux-là, que leur bêtise va précipiter dans une tourmente sans fin, chacun de leurs actes aggravant la situation ; des policiers aux origines arméniennes, plus gourmands que curieux ; les collègues d'Ilya, peu empressés de savoir d'où il vient...
On peut encore évoquer la pauvre épouse de Sinitchkine, désemparé devant la... maladie de son mari et qui voudrait par-dessus tout devenir mère, rêve qui s'éloigne jour après jour un peu plus ; les collègues d'Ilya, dont l'ignoble Petrov, dont la jalousie et la méchanceté sont le véritable détonateur de l'histoire... Et même d'étranges bambins sortis de nulle part...
Au fil des événements (et ne vous attendez pas à une enquête classique, je précise, même si j'imagine que vous vous en doutez déjà), nous allons apprendre à connaître cette mystérieuse petite bande, nous découvrirons le passé de certains d'entre eux tandis que leur avenir se joue. La construction du livre est une belle toile d'araignée où rien n'est anodin ou inutile.
Dans ce récit qui semble n'avoir ni queue ni tête, il y a pourtant bel et bien un ordre qui fait que chaque personnage impliqué va trouver à un moment où à un autre sa place. Entendez par-là qu'il va lui arriver des trucs aussi bizarres qu'une métamorphose ou que des cuisses qui enflent à vue d'oeil. Chacun ses soucis, même s'ils n'apparaissent pas toujours immédiatement...
Oui, l'imaginaire de Dmitri Lipskov sort clairement de l'ordinaire et sa folie générale ne doit pas faire perdre de vue la cohérence de l'ensemble, car tout finit par s'emboîter pour aboutir à une fresque déroutante, à la fois drôle et dramatique, pleine de fantaisie et de loufoquerie, mais aussi parfois nettement moins marrante et même violente.
J'ai évoqué le surréalisme dans le préambule de ce billet et je ne crois pas employer ce terme à la légère, comme c'est trop souvent le cas. Dmitri Lipskerov nous entraîne dans un univers où tout peut se produire, surtout le plus surprenant, le plus... incroyable. Certaines scènes pourraient sortir de tableaux de Dali ou d'une séance d'écriture automatique.
On pourrait aussi relier "le Dernier Rêve de la raison" au réalisme magique, qu'on associe désormais souvent à l'Amérique latine, mais qui est né en Allemagne et qui recoupe assez bien cette littérature russe, imprégnée de merveilleux, de fantastique, sans jamais quitter des yeux le monde réel, choisissant ce prisme pour mieux montrer du doigt ce qui ne fonctionne pas, ou mal.
Le lecteur peut faire le choix de se contenter d'une lecture au premier degré (même si je trouve qu'il aurait tort), mais, s'il accepte le parti pris du romancier et s'il accepte d'entrer dans son jeu, alors il doit s'affranchir de cette impression constante d'irrationalité pour voir ce que cela cache. A la fois dans le fond et dans la forme.
Dans la forme, ce sont des références constantes, littéraires mais sans doute pas uniquement (celle à Kafka est certainement la plus évidente, je ne les ai sans doute pas toutes repérées, d'ailleurs), une tonalité qui marie l'humour à la noirceur du monde dans lequel se déroule l'histoire et celle des comportements humains, bien peu reluisants...
Dans la forme toujours, il y a la volonté de fuir une réalité bien trop négative, violente, obscène, insupportable pour qu'on la montre de manière réaliste. Tout en insufflant ce merveilleux (terme général, car parfois, il ne l'est pas franchement), Dmitri Lipskerov dresse un portrait au vitriol de la société contemporaine russe, exactement comme Anna Staorbinets ou Anna Galina, déjà citées.
Oui, le cadre de ce roman est sinistre, entre misère, racisme, alcoolisme, violence, et autre joyeusetés que l'on voit apparaître au fil des pages, jusque dans le passé douloureux de certains personnages. Ce monde-là n'est pas aimable, et il ne va certainement pas aller en s'améliorant. Alors, mieux vaut en rire, s'en moquer, même si c'est un humour noir, tendant vers le cynisme et le grotesque.
Avant même d'entamer cette lecture, le titre du roman (dont la traduction française est fidèle, je crois) m'évoquait une oeuvre de Goya : "le songe de la raison engendre des monstres". Les monstres de Goya sont moins... bizarres que ceux que met en scène Dmitri Lipskerov, mais, après lecture, ce lien m'a paru assez pertinent, comme si le dernier rêve de la raison de cet homme était un cauchemar...
Et puis, il y a le fond. Bien sûr, on peut suivre les aventures des protagonistes comme une espèce de polar un peu étrange, mais il y a sous cette surface-là bien d'autres choses à aller chercher. Sur la question du bien et du mal, dont la frontière est par moments totalement brouillée, voire remise en cause (où vont se cacher la monstruosité et la bassesse, tout de même !).
Plus encore, il y a la question de la mort, abordée sur un plan métaphysique. La mort, dernier personnage de ce roman que j'évoquerai, car elle en est bien un. Du genre omniprésent, même si on ne la voit pas forcément tout de suite. C'est plus... compliqué que cela, et c'est même tout l'objet du roman et des phénomènes mystérieux qui s'y déroulent.
On perçoit dans cette vision de la mort quelque chose de presque mystique, qualifions cela ainsi. Un mysticisme plus spirituel que religieux, car il n'y a aucune évocation de ce genre dans le roman. Mais, une manière d'envisager la mort non comme un arrêt brusque, mais un passage plus en douceur. Un peu comme l'idée de cette vie qu'on voit défiler devant ses yeux...
C'est évidemment la perception que j'ai du roman, elle m'est propre, elle peut varier en fonction du lecteur. Mais il est clair que ce qui est fascinant dans ce livre, c'est ce mélange, cette émulsion entre le côté macabre du sujet et la folie douce et amusante qui règne et fait se mouvoir les personnages. Au milieu de tout cela, il ne faut pas oublier une dimension romantique puissante, à travers le personnage d'Ilya, incarnation de l'amour éternel.
Eh oui, il faut quand même bien une petite lueur d'espoir, au milieu de tout cela...

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