Khalil, Yasmina Khadra

Khalil, Yasmina Khadra


Khalil a grandi en Belgique, à Molenbeek, dans le même immeuble que Driss, son meilleur ami, et Rayan, qui a été un enfant et un jeune homme studieux et brillant, là où Khalil et Driss ont fait face à l'échec scolaire, au rejet, à l'indigence. Nous sommes le 13 novembre 2015, Khalil est auprès de Driss, ils font partie du groupe de terroristes qui prévoit de se faire exploser au stade de France. Mais lorsque le moment vient, la ceinture de Khalil ne se déclenche pas. Perdu à Paris, il appelle Rayan à l'aide pour rejoindre son quartier, en attendant de prouver à son émir, Lyès, qu'il n'a pas été lâche, qu'il croit plus que jamais à la cause qu'il porte. De retour à Molenbeek, il replonge dans le milieu qu'il pensait avoir quitté définitivement, sa soeur aînée qu'il méprise, sa jumelle qu'il aime tendrement, Rayan qui ne comprend pas le geste de Driss mort en martyr selon Khalil, les jeunes arabes qui vivent ici eux aussi et condamnent les actes terroristes.

L'histoire de Khalil se dévore, se lit d'une traite, avec effroi et une étrange empathie. Il faut dire qu'en tant que lecteur, on est habitué au contrat tacite poussant vers le protagoniste, en particulier lorsqu'il est aussi le narrateur, et si Agatha Christie nous a appris à nous méfier dans le fameux meurtre de Roger Ackroyd, il n'en reste pas moins que le mouvement naturel du lecteur est de réellement voir à travers les yeux du narrateur.

Ici, l'exercice est ardu. Je redoutais que le narrateur ne soit directement impliqué dans les attentats du Bataclan, qui restent un sujet très sensible. Ce n'est pas le cas. Cela ne rend pas pour autant le chemin facile.

Khalil est un jeune homme qui n'est pas un illuminé, ses propos ne sont pas incohérents, il n'est pas stupide non plus. Il a adhéré à un système de pensée suffisamment puissant et rodé pour toucher son public, et selon ce schéma, ses actes semblent presque logiques. Les civils tués sont un moindre mal, ce qui compte est la cause défendue, et son avènement sur le long terme.

Les cibles de ce discours forment un terrain propice, ce sont de jeunes gens ayant vécu dans l'exclusion, souvent la modestie si ce n'est la misère, l'isolement social, le rejet. Khalil en est l'exemple parfait. Pour la première fois, il a une importance, il défend quelque chose, il a un pouvoir, il existe. Son engagement est une revanche, un cri de protestation contre la vie qu'il a eue depuis toujours, et qui a piétiné tous les espoirs qu'il pouvait caresser. Il n'entrevoit pas de futur, pas de réussite sociale ou financière, il est désavoué par son père, il est en quête de sens, et d'être.
Tous ces facteurs réunis conduisent à sa conviction aveugle, à sa volonté de mourir pour Dieu. Pourtant, ses proches ne partagent pas cette vision qui le transporte, si ce n'est Driss, son presque-frère, avec lequel il voulait tant mourir. On interroge les rouages sociétaux qui, seuls, n'auraient pas mené sans doute à de telles extrémités, mais combinés à l'action des organisations fanatiques désireuses de recruter des fidèles qui deviendront kamikazes, contribuent indirectement à ces bains de sang.

Comme c'est son usage, Yasmina Khadra nous bouscule, nous met face à des certitudes bien répandues, nous force à reconnaître l'humanité là où nous aspirons à la nier, parce que nous ne voulons pas nous trouver de terrain commun avec des hommes et des femmes capables de se faire exploser, et avec eux une multitude de civils, dans le métro à une heure de pointe, ou dans un lieu emblématique. Pourtant, Khalil nous est familier : nous ne pouvons ignorer sa détresse et sa solitude. Et il lui reste encore ce peu qui toujours laisse un brin d'espoir : le libre-arbitre.


"Pour accéder à la postérité, nul besoin d'être un héros ou un génie - il suffit de planter un arbre." (et, comme le dit mon cher et tendre : "tu connais beaucoup de noms de planteurs d'arbres? :'( )

"J'étais la lie de l'humanité, Rayan, un putain de zonard sans devenir qui ne savait où donner de la tête et qui attendait que le jour se lève pour courir se refaire dans une mosquée. Et la mosquée, plus qu'un refuge, m'a recyclé comme on recycle un déchet. Elle a donné une visibilité et une contenance aux intouchables que nous étions, Driss et moi, nous a sortis du caniveau pour nous exposer en produits de luxe sur la devanture des plus beaux édifices."

"Et lorsqu'on les exhorte de ne pas semer le chaos sur terre, ils rétorquent qu'ils sont les redresseurs de torts, alors que ce sont eux les fauteurs." (Coran, sourate al-Baqara, II, 11-12)

"_[...] Finir dans un accident et finir dans un attentat, c'est différent.
_Il ne s'agit pas de comment ça finit, mais de comment ça commence. Il suffit de bien peu de chose pour que l'on dégringole dans l'estime de soi. Et alors, bonjour les dégâts. Tout part en vrille. Ca paraît dérisoire, pourtant ça te fout l'existence entière en l'air. Il n'y a pas plus fragile qu'un apatride, Moka."


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