"Comme tourne la pièce, tourne la ville".

Il y a près de 20 ans, paraissait le premier volet d'un long cycle (une décalogie, rien que ça) qui allait bientôt se faire une place parmi les séries de fantasy les plus reconnues. En France, deux premières tentatives d'adaptation (une chez Buchet-Chastel, la seconde chez Calmann-Lévy) ont débouché sur des échecs : les lecteurs français n'ont jusqu'ici jamais pu lire au-delà du deuxième des dix tomes... Nouvelle tentative, cette fois chez une jeune et ambitieuse maison d'édition spécialisée dans l'imaginaire (est-ce cela qui fera la différence ?), les Editions Leha. Et voici comment "Le Livre Malazéen des glorieux défunts", de Steven Erikson, est devenu "le Livre des Martyrs". Le premier tome, intitulé "Les Jardins de la Lune", est paru ce printemps, dans une nouvelle traduction signée Emmanuel Chastellière. Découverte d'un univers extrêmement riche, violent, porté par une galerie de personnages aux destins contrariés. Bienvenue dans l'Empire Malazéen, à l'insatiable ambition, que rien ne semble pouvoir endiguer...

Fondé par Kellanved, l'Empire Malazéen semble être en guerre depuis sa création. Une stratégie perpetuelle de conquête, qui lui a valu un bon nombre de succès, mais aussi d'autres conflits qui l'ont affaibli considérablement. Entre les Tistes Andii, qui constituent toujours une menace pour l'Empire et des intrigues politiques à répétition, la situation est devenue très inconfortable.
Tout cela commence à provoquer des remous au sein d'une armée malazéenne qui a pourtant construit ses succès sur sa discipline et sa rigueur, autant que sur son nombre et sa puissance. Tant d'années à se battre, à conquérir de nouveaux territoires pour finir par se sentir abandonnés, c'est difficile à vivre, et pour la première fois, on renâcle dans les rangs.
Pourtant, la nouvelle impératrice, Laseen, qui s'est récemment emparée du trône en reversant Kellanved, n'entend pas arrêter là son expansion. L'ancienne cheffe de la Griffe, une organisation secrète entièrement dédié à la grandeur de l'Empire Malazéen, est bien décidée à asseoir une fois pour toute la puissance de son pays. Et la sienne, par la même occasion.
Et, pour cela, elle a d'ores et déjà désigné une nouvelle cible : Darujhistan. C'est la dernière des Villes Libres, ces cités-Etats du nord de Genabackis qui avaient scellé une alliance commerciale fort rentable, à ne pas être tombée dans le giron de l'Empire Malazéen. Et elle semble bien décidée à défendre cette liberté coûte que coûte.
Il va donc falloir retourner au front. Une dernière fois ? Sans doute beaucoup apprécieraient-ils cette perspective, si elle avait juste une once de crédibilité. Mais Laseen apparaît comme une souveraine impitoyable, n'ayant aucune limite et ne se souciant guère des états d'âme de ceux qui la servent. De ceux qui meurent pour repousser encore et encore les frontières de l'Empire Malazéen.
Le récent siège de Pale a laissé des traces. Une gigantesque bataille y a mis fin, appuyée par une débauche de magie comme jamais on en avait vu. La 2e armée de l'Empire Malazéen y a laissé de très nombreuses forces. Ainsi, Loquevoile est-elle la seule sorcière rattachée à ce contingent à avoir survécu. Et chez les Brûleurs de Pont, les hommes du sergent Mésangeai sont au bout du rouleau.
Pas de répit pour eux, à peine quelques renforts, comme cette mystérieuse jeune fille que les hommes ont baptisé Mes Regrets, tant elle laisse de cadavres dans son sillage, ou encore ce jeune officier sans aucune expérience, mais qui porte beau, Stabros Ganoes Paran. Et il faut déjà repartir, direction Darujhistan, avec un nouveau siège en perspective...
Dans cette cité prospère, on se doute bien qu'on est dans le collimateur de l'immense empire qui a déjà croqué toutes les autres Villes Libres. D'innombrables rumeurs se font entendre, l'Anguille, maître espion insaisissable en fait ses choux gras, écoutant les unes, fabriquant les autres... Pour l'heure, la vie suit son cours normal. Du moins en apparence.
On intrigue dans les sphères politiques, le peuple, lui, se retrouve dans les tavernes, boit et rit. Les voleurs volent et rien, à première vue, ne semble être différer de l'ordinaire... Et pourtant, comme au sein de l'Empire Malazéen, des forces obscures sont déjà à l'oeuvre à Darujhistan. Car les ambitions humaines ne sont pas les seules en cause dans cette histoire.
D'autres êtres, bien supérieurs, sont à l'affût, projetant de bien mystérieux desseins dans lesquels les hommes joueront le rôle qu'on leur assignera. Oh, bien sûr, ces êtres auront encore un libre arbitre, la liberté de mener leurs destins comme ils l'entendent, mais seulement dans le cadre qui leur aura été assigné par ces puissances occultes...
Difficile de parler d'un tel roman, foisonnant, immensément riche, construit autour de nombreux fils narratifs différents, servis par une imposante galerie de personnages (je suis loin de les avoir tous évoqué, mais rassurez-vous, il y a un index en fin d'ouvrage pour s'y retrouver), et qui n'en est qu'à ses débuts.
Ce résumé est donc fort superficiel, finalement assez peu explicatif et bien loin de l'ampleur de ce projet littéraire. Ce n'est pas seulement de la fantasy épique, c'est une histoire qui se développe à plusieurs niveaux, bien au-delà du simple monde des humains. La magie est partout, dans l'air, dans ces "garennes", ces voies permettant de passer d'un monde à un autre...
La magie, mais pas seulement. A moins qu'il ne s'agisse tout simplement de la même chose, mais vue de points de vue différents, une puissance qui, pour les humains est extraordinaire, même si on l'accepte comme telle, et qui, pour d'autres, êtres peut-être divins, allez savoir, sont une simple aptitude qu'ils exercent comme un acte du quotidien...
Autour de ce monde en guerre, soumis aux désirs d'un Empire qui n'en finit plus de s'étendre, on découvre donc d'autres... univers, pas beaucoup plus agréables, il faut bien le dire... Tout cela est d'une immense noirceur, d'une très grande violence et les enjeux, du moins ceux que l'on peut percevoir, ne sont sans doute pas définitifs. Tout se met en place petit à petit.
On suit donc d'un côté les représentants de l'Empire Malazéen, en particulier les membres de cette 2e armée, toujours sur la brèche, toujours en première ligne, les vieux de la vieille, comme les nouvelles recrues, et de l'autre, la situation à Darujhistan, ville inspirée par Constantinople, où se déroulent des événements apparemment sans rapport avec la guerre qui s'annonce, mais qui sait ?
Un roman à la construction chorale qui entrelacent des fils narratifs à la manière des Parques tissant le destin des êtres humains. Et il y a vraiment de cela dans ce première volet, essayons d'expliquer cela sans trop en dévoiler, mais sans trop rester abscons... Et pour cela, commençons par évoquer le titre de ce billet.
Le mot important, c'est le mot "pièce". Une pièce de monnaie, comprenons-nous bien, même si c'est un peu plus complexe que cela. Une simple pièce, apparemment sans plus de valeur que n'importe quelle autre, et pourtant... Une pièce qui possède un pouvoir bien particulier, une pièce qui peut tout changer pour celui qui la possède.
Le pourquoi, le comment, je ne vais pas vous les expliquer ici, non, ce serait bien trop en dire. Mais cette pièce, si anodine, sans valeur particulière, traverse le roman, c'est une espèce de fil conducteur pour qui sait s'y montrer attentif. Et bien sûr, on s'intéresse au sort de celui qui se retrouve en sa possession, celui que la pièce semble choisir, d'ailleurs.
Hasard ou destin, appelez cela comme vous voulez, il n'y a sans doute pas tout à fait de mots pour la qualifier. Mais celui qui possède la pièce a dans sa main un pouvoir incroyable... A condition de s'en rendre compte, d'accepter ce que ce bout de métal gravé propose. Impose ? Cet enjeu-là est l'un de ceux que l'on peut facilement détecter dans ce premier tome.
Pourtant, au-delà de celui qui a la pièce en sa possession, on remarque aussi au fil du roman un élément très intéressant : chacun des personnages principaux de ce premier tome est double. Comme la pièce et ses deux faces. Une dualité qui s'exprime différemment en fonction des individus, certains en ont conscience, comme Paran, écrasé par un dilemme, d'autres ignorent tout ce qui leur arrive.
"Les Jardins de la Lune" est marqué d'un bout à l'autre par cette dualité, ceux qui la subissent, ceux qui l'acceptent et l'utilisent, ceux qui la repoussent, parfois sans en avoir conscience. Chacun est face à son destin, il peut aller dans le sens qu'on lui indique, dans celui qu'il choisit (sans que ce soit forcément le même) et au bout, se trouve le destin qu'il accomplira, peut-être bien malgré lui...
J'ignore totalement ce qui se déroulera dans les prochains tomes (le deuxième, "les Portes de la Maison des Morts", est en cours de finalisation et doit paraître à la mi-novembre), mais la leçon de ce premier roman, c'est que tout peut arriver et qu'il ne faut pas forcément se fier aux événements qui nous sont racontés. Quoi qu'il se passe, il reste une alternative...
Steven Erikson, en plus de ce décor très riche qu'il installe finalement assez rapidement, en nous plongeant directement au coeur des événements qui agitent l'Empire Malazéen comme la Ville Libre de Darujhistan, s'amuse à casser quelques codes, à détourner certains archétypes centraux de la fantasy, à les faire dévier de leur trajectoire.
Le plus évident, c'est la figure du héros. Lorsqu'on entame la lecture des "Jardins de la Lune", qu'on rencontre Stabro Ganoes Paran, on se dit : le voilà, le héros ! Il est jeune, beau, issu d'une famille importante, son destin glorieux semble tout tracé, même si on se doute qu'il ne sera pas semé de pétales de roses.
Car Paran a beau être ambitieux et posséder des compétences indéniables, c'est encore un jeune homme fort naïf, qui ne connaît pas la réalité du terrain, celle à laquelle se frottent les Brûleurs de Pont, par exemple, depuis si longtemps. Alors, oui, héros en devenir, c'est certain, mais seulement après un apprentissage à la dure dont on se dit qu'il va nous régaler.
On se prépare, comme souvent, à voir le personnage évolue et on attend la fin d'un premier volet bien épais (près de 630 pages, tout de même) pour mesurer cette évolution. Le jeune premier du début a du souci à se faire, nul doute qu'on retrouvera un officier abîmé et se posant moult questions ou au contraire, un gros dur, un chien de guerre impitoyable, ah, ah...
Belles certitudes qui vont pourtant rapidement se fracasser sur l'histoire imaginée par Steven Erikson. Il a prévu pour Paran, comme pour la plupart des personnages tenant un rôle de premier plan dans ce premier tome, quelques surprises. Douloureuses pour eux, passionnantes pour le lecteur, mais qui viennent sérieusement brouiller les cartes.
Eh oui, je l'ai dit plus haut dans ce billet : il est bien difficile de parler de ce livre, puisque rien n'est tout à fait ce qu'il paraît être, du moins au départ. Quant à savoir où tout cela va nous conduire, n'essayons même pas, je ne sais même pas quels personnages on retrouvera dans le deuxième tome et les suivants... Bref, je suis sur mes gardes, je m'attends à tout, je redoute tout...
C'est certainement une des forces de ce premier tome : ne rien rendre évident pour le lecteur. Qu'adviendra-t-il de l'Empire Malazéen, de l'Impératrice Laseen, de ceux qui la servent et de ceux qu'elle menace, à Darujhistan et peut-être ailleurs encore ? Quelles nouvelles alliances peuvent apparaître, quelles rivalités peuvent s'affirmer ?
Il y a encore du chemin avant de le savoir, avant de découvrir aussi toutes les facettes de cet univers multidimensionnel. Paran reste un rouage central, mais pas dans la peau du héros traditionnel. Il va devoir mener de front les missions que lui impose son rang dans l'armée malazéenne, tout en bataillant pour conserver les rênes de son destin...
Alors, oui, ce premier tome est une lecture dense, sans doute exigeante en raison du grand nombre de personnages et de situations à suivre en parallèle, mais on s'y immerge aisément et on ne le lâche plus. Parce qu'on se demande qui sont vraiment ces différents personnages, ce qui les attend, ceux qui peuvent influer sur l'histoire, directement ou non, et ceux qui la subissent...
Et pendant ce temps-là, la pièce tourne, encore et encore, et avec elle, tourne le destin de la Ville Libre de Darujhistan et celui de l'Empire Malazéen, le plus puissant de ce monde, en tout cas si l'on s'en tient à la sphère humaine... Mais qu'en est-il des forces qui font tourner cette pièce, inexorablement ?

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