"Le temps était venu de rafraîchir les mémoires, d'infliger des châtiments".

Elle fait flipper, cette entrée en matière, non ? Surtout si je vous dis qu'elle émane d'un assassin sans pitié et particulièrement efficace... Notre roman du jour est le deuxième volet de ce qui est pour le moment une trilogie (et le restera peut-être) installée à Londres à l'époque victorienne (on va revenir sur ce terme) et construite autour d'un personnage absolument passionnant, considéré comme extrêmement sulfureux en ces temps-là : Thomas de Quincey. Nous avions déjà évoqué sur le blog la première enquête de cette série, "Portrait de l'assassin en artiste", voici donc la seconde, qui se déroule d'ailleurs dans la suite directe. "La Reine et l'assassin", de David Morrell (aux éditions Marabout ; traduction de Frédéric Grellier), se déroule dans un contexte historique et politique très particulier et montre Victoria sous un jour un peu différent de ce qu'on a l'habitude de voir. C'est aussi l'occasion de retrouver Thomas de Quincey, quasiment 70 ans, accro à l'opium jusqu'à en prendre des doses capables de tuer un troupeau d'éléphants, et fureteur invétéré. Il est accompagné de sa fille Emily, qui gagne en importance de ce deuxième volet très référencé...
temps était venu rafraîchir mémoires, d'infliger châtiments
L'église Saint-James, dans le quartier londonien de Mayfair, est bien remplie au moment de l'office. On annonce la présence d'un invité exceptionnel, susceptible de ranimer une flamme patriotique quelque peu éteinte en raison de la situation difficile des troupes en Crimée. Mais les ouailles vont assister à quelque chose de bien plus grave et traumatisant.
En pleine messe, voilà que Lady Cosgrove, arrivée à l'église en grande tenue de deuil, s'affaisse et l'on remarque bientôt près de son banc une inquiétante flaque rouge s'étendre inexorablement. Il est trop tard quand enfin on s'approche d'elle, l'aristocrate est morte, la gorge profondément tranchée, sans que personne n'ait rien vu...
Aussitôt, on essaye de calmer les personnes présentes, mais aussi de laisser sortir le moins de monde possible car l'assassin est forcément dans l'assemblée. Présents au moment du drame, les inspecteurs de Scotland Yard Ryan et Becker prennent les choses en main, soutenu par un drôle de bonhomme, dont l'arrivée a beaucoup fait jaser, surtout lorsqu'il s'est installer sur le banc de Lord Palmerston, ministre de l'intérieur...
Cet homme, accompagné par sa fille, c'est Thomas de Quincey, écrivain à la réputation sulfureuse, opiomane et ne cachant pas cette addiction, qui, depuis quelques semaines et la résolution d'une sinistre affaire de meurtres, est hébergé chez le ministre. Voilà que les choses se répètent de manière dramatique, et ça ne tombe pas bien...
Mais tout cela tourne véritablement au cauchemar quand Becker, envoyé au domicile des Cosgrove, découvre que tout le monde dans la maison a été assassiné. Domestiques et maîtres de maison ont tous subi le même sort funeste, massacrés avec une fureur qui fait froid dans le dos. Seule différence entre l'aristocrate et les membres de son personnel : la mise en scène.
Lord Cosgrove n'a pas été abandonné, comme les autres corps, non, on l'a disposé d'une manière aussi macabre que remarquable, et Becker découvre sur le corps un carton, comme ceux qu'on utilise pour les faire-part de décès. Ce qu'il lit dessus ne lui dit rien, mais il se pourrait que ce soit la signature de l'assassin...
En tout cas, ces multiples meurtres ont de quoi secouer un royaume déjà bien peu stable, en cette année 1855 : la Guerre de Crimée est un bourbier dans lequel l'armée britannique s'enfonce un peu plus chaque jour par la faute de ses officiers, qui ont révélé leur incompétence notoire... Ce désastre a eu pour conséquence de faire tomber le gouvernement.
C'est donc un pays qui ne repose que sur la seule personne de la Reine qui se retrouve face à un drame épouvantable dont rien ne dit qu'il ne se reproduira pas. Un assassin, déterminé, manifestement furieux, fort habile pour tuer et ayant en tête un bien terrible dessein, est dans la nature. Il va falloir vite retrouver sa piste.
Mais les indices sont bien peu nombreux, hormis ceux que le tueur laisse délibérément derrière lui. Personne ne peut savoir le but qu'il s'est mis en tête et, bientôt, les cadavres s'accumulent, à chaque fois dans des maisons de l'aristocratie la plus huppée. Pire, au gré des indices, une hypothèse apparaît : la reine Victoria en personne pourrait être la cible du tueur...
On retrouve donc Thomas de Quincey et sa fille Emily embarqués dans cette tragique affaire. Pourtant, la mort de Lady Cosgrove est arrivée le jour même où ils devaient repartir pour Edimbourg et retrouver leur existence misérable en Ecosse... Mais l'écrivain est plus têtu qu'une bourrique et, bien que jeté à la porte par Lord Palmerston, il a trouvé le moyen de revenir par une fenêtre.
Oublié, le train vers Edimbourg, Thomas a décidé de se pencher sur ce crime pas ordinaire et rien ni personne ne va pouvoir le faire renoncer. Il faut dire que cette nouvelle vocation de détective semble être son unique raison de vivre, alors que sa consommation d'opium n'a cessé d'augmenter et qu'elle aurait dû le tuer depuis longtemps.
Il évoque peut le sujet, mais il se sait en sursis. Il a tellement abusé du laudanum qu'il sait pertinemment que son corps va finir par le lâcher, un jour ou l'autre. Mais, en attendant, il se passionne pour ces histoires criminelles qui le fascinent depuis longtemps, comme en témoigne son ouvrage paru près de 30 ans plus tôt, "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts".
On dirait même que le fait de réfléchir, collecter et recouper des indices, suivre des pistes même improbables, élaborer des hypothèses, chercher à cerner la personnalité du tueur est le meilleur des traitements. Oh, sa consommation d'opium ne diminue pas drastiquement, bien sûr, il en prend presque s'en rendre compte, comme un réflexe qui paraît s'atténuer un peu.
A ses côtés, Emily le soutient corps et âme, malgré sa mauvaise réputation, sa santé inquiétante et sa pauvreté dans laquelle elle doit aussi vivre. Peu importe, jamais elle n'abandonnera ce vieux fou qu'elle aime tant. Au contraire, si elle peut lui apporter son aide dans ces enquêtes, ce sera encore mieux. Et comme Ryan et Becker sont devenus des amis, des proches même...
Dans cette deuxième enquête, Emily prend d'ailleurs une place croissante. Elle est même, à travers son journal, une des narratrices du roman, proposant son regard sur les événements entourant cette histoire. Et il y a matière à raconter, car pour ces deux-là, ce qui va arriver est tout à fait extraordinaire et parfaitement inattendu.
Emily est une jeune femme d'une grande modernité, on pourrait même dire en avance pour son temps. Féministe, passionnée de sciences, s'intéressant aux questions de santé publique (un de ses grands "jeux" est de démontrer que les vêtements que portent ses interlocuteurs sont imprégnés de substances toxiques, utilisées comme teinture), envisageant une modernisation de la société à tous points de vue, elle se fait aussi remarquer par ses tenues.
Refusant les crinolines très à la mode à cette époque, elle préfère ce qu'on appelle des bloomers, au tombé bien plus naturel et donc nettement plus pratique, ne serait-ce que pour se déplacer. Mais, aux yeux de la société, c'est une tenue jugée scandaleuse, au point qu'on se retourne sur elle dans la rue et qu'on chuchote sur son passage (et sans doute pas pour saluer sa beauté et son élégance).
Peu importe, Emily se réjouit de bousculer les conservatismes de tout poil et de provoquer ces réactions choquées. Et pas question de changer quoi que ce soit, même si elle doit se retrouver devant la Reine. N'est-elle pas elle aussi concernée par tout cela, elle qui est la femme la plus puissante au monde, dirigeante du plus grand empire mondial ?
Cet empire, pourtant, je l'ai dit plus haut, est en mauvaise posture lorsque s'ouvre le roman et que sont commis les premiers meurtres. Le pouvoir est vacant, le gouvernement de George Hamilton-Gordon a démissionné suite aux défaites subies en Crimée. Depuis plusieurs jours, on attend que la Reine nomme un successeur, mais les candidats ne sont pas légion...
Et voilà qu'on s'en prend à l'aristocratie en pleine ville de Londres, en plein quartier de Mayfair, un véritable havre de paix où il est très inhabituel que se produise la moindre violence de ce genre. Soudain, c'est le sentiment de sécurité d'une élite qui s'effondre et la peur gagne ces grandes familles qui n'imaginaient pas une seconde se sentir ainsi en danger.
Cela peut faire sourire, mais ce n'est pas du tout anodin. Comme souvent, je vous encourage à lire les annexes en fin d'ouvrage, et en particulier la post-face où il remet son roman dans son contexte, tant historique que littéraire. C'est très intéressant, ça donne plein de pistes de réflexion et l'une d'entre elles a particulièrement retenu mon attention.
D'abord, David Morrell rappelle que c'est précisément à l'époque où se déroule son roman, au milieu du XIXe, qu'on invente "le roman à sensation", terme péjoratif qui est en fait l'ancêtre de nos thrillers : imaginer des histoires effrayantes se déroulant au plus près du quotidien des lecteurs. Donc, à leur époque et là où ils vivent, par exemple Londres.
Mais, ce n'est pas tout. Avant que le roman à sensation se développe, les criminels frappaient uniquement dans les bas-fonds et les quartiers les plus pauvres. La haute société était complètement épargnée par les meurtres et les actes les plus horribles. Or, l'un des postulats de ce nouveau genre littéraire est de situer ses intrigues et donc les crimes qui les engendrent, aussi dans les beaux quartiers.
La démonstration de David Morrell est bien sûr plus développée et complète, avec même des références littéraires qu'il pourrait être intéressant de découvrir. On mesure alors à quel point David Morrell s'est appuyée sur cette littérature pour écrire son livre, sans pasticher, non, en rendant hommage, à travers des situations récurrentes ou des thèmes de prédilection.
Et puis, il y a un dernier élément qui est loin d'être sans importance : la présence au coeur de ce roman de la reine Victoria. Le titre français, je le précise, n'a rien à voir avec l'original, "Inspector of the Dead", qui ne fait référence qu'à Thomas de Quincey. Mais cette figure est très populaire encore chez les Anglo-saxons, bien moins chez nous, on a donc opté pour un titre plus aguicheur, disons-le.
Bref, Victoria est un des personnages de ce roman, mais une jeune reine Victoria. Lorsqu'on évoque l'époque victorienne, c'est souvent pour parler de l'Angleterre de la fin du XIXe, celle de la Révolution industrielle et de Jack l'Eventreur. Pour "la Reine et l'assassin", on est avant cela, on est dans un règne encore jeune (elle est montée sur le trône en 1837).
On est encore loin de l'icône, de la souveraine presque légendaire, incontournable, au règne de plus de 60 ans, incarnant véritablement son pays et son empire. Au contraire, on découvre une reine impopulaire, critiquée, et pas seulement parce qu'il y a la Crimée. Et que dire de son époux, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, quasiment considéré comme un traître en raison de ses origines allemandes...
On connaît souvent l'Histoire de façon superficielle, quelques dates, quelques événements, quelques personnalités, mais dans le détail, on ignore énormément de choses. J'ai ainsi appris dans "La Reine et l'assassin" que cette souveraine dont j'avais une image hiératique, incontestée, a fait l'objet de pas moins de 7 tentatives d'assassinat dans la première partie de son règne !
Alors, bien sûr, l'histoire qu'imagine David Morrell est complètement fictive, mais elle se nourrit de tout ce contexte historique particulier. Le romancier s'est aussi inspiré, comme c'était déjà le cas pour le premier tome, des écrits de Thomas de Quincey. Après "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts", déjà évoqué, qui était la référence de la première enquête, cette fois, c'est "Sur le heurt à la porte dans Macbeth" qui est mis en avant.
Publié en 1823, avant "De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts", c'est un essai critique centré sur la scène 3 du deuxième acte de la tragédie de Shakespeare, "Macbeth". Je vous invite à lire ce passage (en fait, dès la fin de la scène précédente), et vous comprendrez plus aisément le lien entre les différentes oeuvres évoquées.
J'ai volontairement laissé dans l'ombre certains éléments du roman, qui apportent des informations au lecteur en marge des recherches menées par De Quincey, Ryan et Becker. J'ai retrouvé cette fine équipe avec plaisir, dans un contexte décidément de plus en plus majestueux. Et j'espère que les éditions Marabout proposeront bientôt une traduction du troisième tome de cette série, "Ruler of the night".

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