Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d'un ouvrage.
" Je la suis depuis plusieurs jours. Je sais où elle fait ses courses, où elle travaille. Je ne connais pas la couleur de ses yeux ni comment est son regard quand elle a peur. Mais je le saurai bientôt. " Incapable de dire non au séduisant et énigmatique inconnu qu'elle vient de rencontrer dans un bar, Mia Dennett accepte de le suivre jusqu'à chez lui. Sans savoir qu'elle vient de commettre une grave erreur. Et que rien, jamais, ne sera plus comme avant.
PREMIÈRES LIGNES" Assise dans le coin repas de la cuisine, je sirote une tasse de chocolat quand le téléphone se met à sonner. Perdue dans mes pensées, je continue de fixer par la fenêtre la pelouse recouverte d'un tapis de feuilles en cet automne précoce. Certaines, moribondes, s'accrochent encore aux arbres. C'est la fin de l'après-midi. Le ciel est couvert et la température a amorcé sa dégringolade vers zéro. Je ne me sens pas prête pour cela et je me me demande comment le temps a pu passer si vite. J'ai l'impression que c'était hier encore que nous fêtions l'arrivée du printemps, puis, dans la foulée, de l'été.
La sonnerie du téléphone me fait enfin sursauter mais, persuadée qu'il s'agit d'un télévendeur, je ne prends même pas la peine de me lever. Je tiens à savourer les dernières heures de silence qu'il me reste avant que James n'arrive et ne fasse irruption dans mon monde avec fracas. Pas question pour moi de perdre quelques précieuses minutes à écouter le baratin d'un démarcheur qui ne parviendra pas à me convaincre de toute façon.
Ce son irritant cesse avant de reprendre. Seule l'envie de le faire taire me décide à décrocher.
- Allô ? dis-je d'une voix contrariée, debout au milieu de la cuisine, appuyée contre l'îlot central.
- Madame Dennett, je m'appelle Ayanna Jackson.
Ce nom m'est familier. Bien que je n'aie jamais rencontré cette jeune femme, elle fait partie intégrante de la vie de Mia depuis un an. Combien de fois ai-je entendu cette dernière la mentionner : " Ayanna et moi avons fait ci... Ayanna et moi avons fait ça... "
Elle m'explique qu'elle connaît Mia, qu'elles sont toutes les deux professeurs dans le même lycée d'enseignement alternatif en ville.
- J'espère que je ne vous dérange pas, s'enquiert-elle.
Je reprends mon souffle avant de mentir.
- Oh ! non, Ayanna, je viens juste de rentrer.
Dans un mois exactement, le 31 octobre, Mia aura vingt-cinq ans. Elle est née le jour d'Halloween et j'en déduis que c'est probablement la raison de l'appel de son amie qui doit vouloir organiser une fête - une boom ? - en son honneur.
- Madame Dennett, Mia n'est pas venue travailler aujourd'hui, déclare-t-elle.
Ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais et il me faut quelques secondes pour réagir.
- Eh bien, je suppose qu'elle doit être souffrante.
Ma première réaction est de prendre la défense de ma fille qui a sûrement une très bonne raison pour ne pas être allée travailler et n'avoir pas prévenu de son absence. Elle a beau être anticonformiste, elle n'en demeure pas moins responsable.
- Elle ne vous a pas appelée ?
- Non, dis-je.
Cela n'a rien d'inhabituel. Nous passons des jours parfois même des semaines, sans nous parler. Depuis l'invention des e-mails, nos contacts se résument à des échanges insignifiants.
- J'ai appelé chez elle, mais elle n'a pas décroché, reprend Ayanna.
- Avez-vous laissé un message ?
- Plusieurs.
- Et elle ne vous a donnée aucune nouvelle ?
- Non.
J'écoute d'une oreille distraite les propos de la jeune femme à l'autre bout du fil. Par la fenêtre, j'aperçois les enfants des voisins qui secouent un petit arbre pour faire tomber ses dernières feuilles. Les enfants me servent d'horloge : quand ils apparaissent dans le jardin, je sais que la fin de l'après-midi approche, l'école est terminée. Quand ils rentrent chez eux, l'heure est venu pour moi de préparer le dîner.
- Son téléphone portable ?
- Je tombe directement sur sa boîte vocale.
- Avez-vous...
- J'ai laissé un message.
- Vous êtes sûre qu'elle n'a pas appelé l'école ?
- L'administration n'a reçu aucune nouvelle de sa part.
Je m'inquiète des problèmes que cela pourrait créer à Mia. Je m'inquiète qu'elle puisse être renvoyée. Le fait qu'elle pourrait avoir des ennuis ne m'a pas encore traversé l'esprit.
- J'espère que cela n'a pas causé trop de dérangement.
Ayanna m'explique que les élèves de la première heure de cours de Mia n'ont pas signalé son absence et que ce n'est qu'en deuxième heure que la nouvelle a finalement filtré : Mlle Dennett était absente et personne ne la remplaçait. Le directeur s'était chargé d'aller rétablir l'ordre dans la classe jusqu'à ce qu'ils trouvent une remplaçante : il avait découvert des graffitis de gang gribouillés sur les murs avec le matériel de dessin hors de prix de Mia, celui qu'elle achète elle-même quand l'administration refuse de payer.
- Madame Dennett, vous ne trouvez pas cela bizarre ? demande-t-elle. Cela ne ressemble pas à Mia
- Oh ! Ayanna, je suis certaine qu'elle a une excellente raison.
- Comme quoi, par exemple ?
- Je vais appeler les hôpitaux. Il y a plusieurs dans son quartier et...
- Je l'ai déjà fait.
- Ses amis, alors, dis-je, bien que je n'en connaisse aucun.
J'ai entendu des noms par-ci, par-là, comme ceux d'Ayanna et de Lauren. Et également celui d'un Zimbabwéen avec un visa étudiant, sur le point d'être renvoyé chez lui, ce que Mia trouve tout à faire injuste. Mais je ne les connais pas et leurs noms de famille ou autres informations les concernant sont difficiles à dénicher.
- Je l'ai déjà fait.
- Elle va donner de ses nouvelles, Ayanna. Il ne s'agit probablement que d'un simple malentendu. Il pourrait y avoir des millions de raisons à cela.
- Madame Dennett...
Et c'est à ce moment-là que je comprends ce qu'elle essaye de me dire : quelque chose cloche.
Cela me frappe comme un coup dans l'estomac et me ramène brusquement à l'époque où, enceinte de sept ou huit mois, je subissais les assauts des petits membres robustes de Mia qui cognaient et poussaient si fort en moi que ses pieds et ses mains se dessinaient pratiquement sous ma peau.
Je tire mon tabouret et m'assois à l'îlot de la cuisine, prenant conscience qu'avant peu, Mia aura vingt-cinq ans et que je n'ai même pas pensé à lui acheter un cadeau. Pas plus que je n'ai pensé à organiser une fête en son honneur ou proposé de réserver une table pour que nous allions tous les quatre, James, Grace, Mia et moi, arroser cela dans un grand restaurant en ville.
- Que suggérez-vous que nous fassions alors ? demandé-je.
Un soupir accueille ma question au bout de la ligne.
- J'espérais que vous me diriez que Mia était avec vous, avoue-t-elle. "