Premières lignes #17

PREMIÈRES LIGNES #17

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


PREMIÈRES LIGNES #17Linnea a quinze ans, plein de complexes et pas mal de questions qui lui trottent dans la tête. La seule qui la comprenait, c’était Pia, sa meilleure amie, son amie pour la vie… enfin, pour cent vingt jours, “sans compter les week-ends”, Linnea a fait le calcul une fois. Depuis que Pia est morte.
Avec Pia, elle pouvait parler de tout : de l’amour, de la mode, de Markus, le beau gosse dont toutes les filles rêvent, de son père qu’elle voit deux fois par an, de sa mère qui vit avec son nouveau conjoint une relation tumultueuse. Et de Dieu. Qu’est-ce que ça signifie “croire en Dieu” ? Car ce n’est pas exactement la même chose que le père Noël. Une chose est sûre, ce n’est pas la peine de compter sur Dieu pour résoudre les équations du second degré. Seulement voilà, Pia n’est plus là. Alors Linnea se souvient, puisque, comme dit son excentrique grand-mère, “pour pouvoir oublier quelque chose, il faut d’abord bien s’en souvenir”. La verve comique et tendre de Katarina Mazetti est ici au service d’une adolescente bravache, complexée, drôle, curieuse et paumée, qui parle aux murs pour surtout ne se confier à personne.

PREMIÈRES LIGNES 

« Cette nuit, j’ai rêvé du mur. Ce mur auquel j’ai parlé tout au long de l’été dernier.
« On a vraiment l’impression de parler à un mur ». me disaient-ils toujours après m’avoir soûlée pendant trois heures avec leurs trucs. Des trucs de merde, genre qu' »on » ne donne pas ses vêtements aux autres. Et que même si je pense que mon répugnant prof de bio devrait se faire internet, c’est quand même lui qui me donne les notes qui vont rester dans mon dossier scolaire.
Des trucs habituels qui te cassent les pieds.
C’est pour ça que je me suis efforcée d’imiter un mur.
Un mur, ça se tait. ça a l’air d’être en veille quand on lui parle. ça reste muré dans son silence, en toute indépendance.
Moi d’ailleurs, je préfère parler à un mur plutôt qu’à la plupart des gens.
Les murs ne te font pas ces remarques ridicules que t’as pas envie d’entendre mais qui te trottent quand même dans la tête.
Les murs ont toujours le temps. Les murs sont toujours là, ils ne courent pas à des réunnions un soir sur deux, ils n’ont pas de séminaires et ne sont pas non pus obligés de téléphoner à Betta pendant trois heures.
Un mur n’écoute peut-être pas. Mais de toute manière, personne n’écoute.
Mon mur à moi se trouve à l’intérieur d’un grand dressing, dans la maison de ma grand-mère. On l’a tapissé, je sais pas pourquoi, avec le même papier peint que celui que maman avait dans sa chambre de jeune fille, un machin gris parsemé de triangles, de lignes et de points orange et vert kaki. Dans les années cinquante, il avait sans doute été neuf et propre. On y découvre toujours quelque chose de nouveau quand on le fixe en pensant à autre chose.
Et il est capable de consoler.
Par exemple : quand t’essayes d’oublier le beau Markus et son torse bronzé, obnubilé par cette Sara à laquelle il jette de grands sourires Aquafresh – c’est justement à ce moment-là que tu te rends compte que cette tache orange sur le mur ressemble exactement au bouton bourgeonnant qu’il a au menton. Et tout d’un coup ça va mieux. Vous comprenez ?
Je ne pense pas qu’on puisse me comprendre. J’ai soigneusement éviter de le dire à qui que ce soit que j’ai pris l’habitude d’aller dans le dressing de ma grand-mère pour m’asseoir sur un coffre en bois plein de vieilles paires de chaussures. Là, je posais ma tête contre le mur et laissais ma main gratter les motifs du papier peint en déballant à voix basse ou tout haut ce qui me tracassait. Si je l’avais raconté, ils ne m’auraient peut-être pas fait internet hurlante en camisole de force, mais ils m’auraient sans doute regardée et se seraient empressés de changer de sujet.
Souvent, les gens réagissent comme ça.
Faut croire que je dis plus de bizarreries que la moyenne. »