Premières lignes #16

PREMIÈRES LIGNES #16

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


PREMIÈRES LIGNES #16 Ce recueil comporte 95 poèmes dans lesquels Prévert a versé, avec un humour constant, parfois teinté de violence, le contenu de ses diverses passions. Beaucoup de ces textes expriment des phobies irréductibles, parmi lesquelles reviennent sans cesse l’horreur et l’absurdité de la guerre (Le Temps des noyaux, Familiale, Barbara), la misère et l’injustice sociale, et surtout le conformisme bourgeois avec son cortège de valeurs étriquées et périmées (Tentative de description d’un dîner de têtes…, Le Cancre, Pater noster). Prévert a l’art de dévoiler, dans les spectacles de la rue et les désordres de la société, l’égoïsme des comportements et la lutte inégale des nantis et des déshérités.

PREMIÈRES LIGNES 

« HISTOIRE DU CHEVAL

Braves gens écoutez ma complainte
écoutez l’histoire de ma vie
c’est un orphelin qui vous parle
qui vous raconte ses petits ennuis
hue donc…
Un jour un général
ou bien c’était une nuit
un général eut donc
deux chevaux tués sous lui
ces deux chevaux c’étaient
hue donc…
que la vie est amère
c’étaient mon pauvre père
et puis ma pauvre mère
qui s’étaient cachés sous e lit
sous le lit du général qui
qui s’étaient cachés à l’arrière
dans une petit ville du Midi.
Le général parlait
parlait tout seul la nuit
parlait en général de ses petits ennuis
et c’est comme ça que mon père
et c’est comme ça que ma mère
hue donc….
Une nuit sont morts d’ennui.
Pour moi la vie de famille était déjà finie
sortant de la table de nuit
au grand galop je m’enfuis
je m’enfuis vers la grande ville
où tout brille et tout luit
en moto j’arrive à Sabi en Paro
excusez-moi je parle cheval
un matin j’arrive à Paris en sabots
je demande à voir le lion
le roi des animaux
je reçois un coup de brancard
sur le coin du naseau
car il y avait la guerre
la guerre qui continuait
on me colle des oeillères
me v’là mobilisé
et comme il y avait la guerre
la guerre qui continuait
la vie devenait chère
les vivres diminuaient
et plus ils diminuaient
plus les gens me regardaient
avec un drôle de regard
et les dents qui claquaient
ils m’appelaient beefsteak
je croyais que c’était de l’anglais
hue donc…
tous ceux qu’étaient vivants
et qui me caressaient
attendaient que j’sois mort
pour pouvoir me bouffer.
Une nuit dans l’écurie
une nuit où je dormais
j’entends un drôle de bruit
une voix que je connais
c’était le vieux général
le vieux général qui revenait
qui revenait comme un revenant
avec un vieux commandant
et ils croyaient que je dormais
et ils parlaient très doucement.
Assez assez de riz à l’eau
nous voulons manger de l’animau
y a qu’à lui mettre dans son avoine
des aiguilles de phono.
Alors mon sang ne fit qu’un tour
comme un tour de chevaux de bois
et sortant de l’écurie
je m’enfuis dans les bois.

Maintenant la guerre est finie
et le vieux général est mort
est mort dans son lit
mort de sa belle mort
mais moi je suis vivant et c’est le principal
bonsoir
bonne nuit
bon appétit mon général. »