Premières lignes #7

PREMIÈRES LIGNES #7

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


PREMIÈRES LIGNES #7« La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui traverse les os, les gros rats noirs au pelage d’hiver qui se faufilent entre les détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat. C’est cette guerre-là que je n’ai pas connue. »
Dans les premiers jours de 14, Adrien F, lieutenant du génie, est fauché par un éclat d’obus sur les bords de la Meuse. Défiguré, il est transporté au Val-de-Grâce où il séjournera cinq ans dans la chambre des officiers. Au fil des amitiés qui s’y noueront, lui et ses camarades, malgré la privation brutale d’une part de leur identité, révéleront toute leur humanité. De cette épopée dramatique, émouvante, mais drôle aussi parfois, on retiendra que des blessures naît aussi la grâce.

PREMIÈRES LIGNES 

« La guerre de 14, je ne l’ai pas connue. Je veux dire, la tranchée boueuse, l’humidité qui transperce les os, les gros rats noirs en pelage d’hivers qui se faufilent entre des détritus informes, les odeurs mélangées de tabac gris et d’excréments mal enterrés, avec, pour couvrir le tout, un ciel métallique uniforme qui se déverse à intervalles réguliers comme si Dieu n’en finissait plus de s’acharner sur le simple soldat.
C’est cette guerre-là que je n’ai pas connue. J’ai quitté mon village de Dordogne le jour de la mobilisation. Mon grand-père a couvert ma fuite de la maison de famille dans le silence du petit matin, pour éviter d’inutiles effusions. J’ai chargé mon paquetage dans la carriole du vieil André. A la cadence du balancement de la croupe de sa jument brune, nous avons pris la direction de Lalinde. Ce n’est que dans la descente de la gare qu’il s’est décidé à me dire : « Ne pars pas trop longtemps mon garçon, ça va être un sacrée année pour les cèpes. »
A Lalinde, une dizaine de petits moustachus endimanchés dans leur vareuse se laissaient étreindre par des mères rougeaudes, en larmes. Comme je regardais le vieil André s’éloigner, un gros joufflu aux yeux comme des billes s’est approché timidement de moi.
C’était Chabrol, un gars de Clermont-de-Beauregard que je n’avais pas revu depuis la communale. Il était là, seul, sans famille, sans adieux. Il redoutait de prendre le train pour la première fois, s’inquiétait des changements. Pour le rassurer, il tirait à petites gorgées sur une gourde accrochée à sa ceinture. C’était un mélange d’eau-de-vie de prune et de monbazillac. Il en avait trois litres dans son sac, trois litres pour trois semaines de guerre, puisqu’on lui avait dit qu’on leur mettrait la pâtée en trois semaines, aux Allemands. Ce gros communiant qui sentait un drôle de vin de messe s’installa à côté de moi pour ne plus me quitter des yeux. Le petit train s’est ébroué, en route pour Libourne et, de là, Paris. Dans la capitale, changement de train, direction gare de l’Est. La gare était noire de monde. Un vacarme étourdissant, des cris, des pleurs, des appels, le sifflet strident des locomotives. Arrivés devant la barrière au-delà de laquelle aucun civil n’était autorisé à passer j’ai montré son train à Chabrol. Alors il m’a pris la main, l’a longuement serrée en tremblant :
– Allez, au revoir, Adrien, et à bientôt. Merci pour la compagnie. On se reverra peut-être au front ? »