Premières lignes #4

PREMIÈRES LIGNES #4

Premières lignes est un rendez-vous initié par Ma lecturothèque. Le principe est simple, tous les dimanches, je vais vous citez les premières lignes d’un ouvrage.


PREMIÈRES LIGNES #4

 » – Nous allons conclure un marché, veux-tu ? Toi, Joseph, tu feras semblant d’être chrétien, et moi je ferai semblant d’être juif. Ce sera notre secret, le plus grand des secrets. Toi et moi pourrions mourir de trahir ce secret. Juré ? – Juré.  » 1942. Joseph a sept ans. Séparé de sa famille, il est recueilli par le père Pons, un homme simple et juste, qui ne se contente pas de sauver des vies. Mais que tente-t-il de préserver, tel Noé, dans ce monde menacé par un déluge de violence ? Un court et bouleversant roman dans la lignée de Monsieur Ibrahim… et d’Oscar et la dame rose qui ont fait d’Eric-Emmanuel Schmitt l’un des romanciers français les plus lus dans le monde.

PREMIÈRES LIGNES 

« Lorsque j’avais dix ans, je faisais partie d’un groupe d’enfants, que tous les dimanches, on mettait aux enchères.
On ne nous vendait pas : on nous demandait de défiler sur une estrade afin que nous trouvions preneur. Dans le public pouvaient se trouver aussi bien nos vrais parents enfin revenus de la guerre que des couples désireux de nous adopter.
Tous les dimanches, je montais sur les planches en espérant être reconnu, sinon choisi.
Tous les dimanches, sous le préau de la Villa Jaune, j’avais dix pas pour me faire voir, dix pas pour obtenir une famille, dix pas pour cesser d’être orphelin. Les premières enjambées ne me coûtaient guère tant l’impatience me propulsait sur le podium, mais je faiblissais à mi-parcours, et mes mollets arrachaient péniblement le dernier mètre. Au bout, comme au bord d’un plongeoir, m’attendait le vide. un silence plus profond qu’un gouffre. De ces rangées de têtes, de ces chapeaux, crânes et chignons, une bouche devait s’ouvrir pour s’exclamer : « Mon fils ! » ou : « C’est lui ! C’est lui que je veux ! Je l’adopte ! » Les orteils crispés, le corps tendu vers cet appel qui m’arracherait à l’abandon, je vérifiais que j’avais soigné mon apparence.
Levé à l’aube, j’avais bondi du dortoir aux lavabos froid où je m’étais entamé la peau avec un savon vert, aussi dur qu’une pierre, long à attendrir et avare de mousse. Je m’étais coiffé vingt fois afin d’être certain que mes cheveux m’obéissent. Parce que mon costume bleu de messe était devenu trop étroit aux épaules, trop court aux poignets et aux chevilles, je me tassais à l’intérieur de sa toile rêche pour dissimuler que j’avais grandi.
Pendant l’attente, on ne sait pas si l’on vit un délice ou un supplice ; on se prépare à un saut dont on ignore la réception. Peut-être va-t-on mourir ? Peut-être va-t-on être applaudi ?
Certes, mes chaussures faisaient mauvais effet. Deux morceaux de carton vomi. Plus de trous que de matière. Des béances ficelées par du raphia. Un modèle aéré, ouvert au froid, au vent et même à mes orteils. Deux godillots qui ne résistaient à la pluie que depuis que plusieurs couches de boue les avaient encrottés. Je ne pouvais me risquer à les nettoyer sous peine de les voir disparaître. Le seul indice qui permettait à mes chaussures de passer pour des chaussures, c’était que je les portais aux pieds. Si je les avais tenues à la main, sûr qu’on m’aurait gentiment désigné les poubelles. Peut-être aurais-je dû conserver mes sabots de semaine ? Cependant, les visiteurs de la Villa Jaune ne pouvaient pas remarquer cela d’en bas ! Et même ! On n’allait pas me refuser pour des chaussures ! »