"Concentration, humilité, maîtrise du geste, répétition et précision".

Le titre de ce billet peut sembler sibyllin, à première vue, mais si vous lisez notre roman du jour, vous mesurerez son importance. Parce que c'est plus qu'une devise, c'est un véritable mantra. Et c'est surtout un élément central de la très fine construction de ce polar original à plus d'un titre, qui nous emmène au Japon, mais nous ouvre également les portes d'un univers très spécial. Deux auteurs se sont associés pour signer ce roman, une romancière, habituée des polars, même si sa trilogie se passait loin du Japon et de notre époque, et un chef cuisinier, connu, reconnu et médiatique. "On ne meurt pas la bouche pleine", d'Odile Bouhier et Thierry Marx, vient de sortir aux éditions Plon, dans la nouvelle collection Sang Neuf, est une histoire dépaysante, qui met à l'épreuve tous les sens du lecteur, le frustre terriblement en lui mettant sous le nez d'irrésistibles tentations et, au-delà de son intrigue, nous propose de suivre des personnages qui ont finalement bien plus en commun qu'il n'y paraît...

Le commandant Achille Simmeo est un vieux de la vieille du 36, quai des Orfèvres, un flic à l'ancienne qui la joue en solitaire depuis un moment. Contre toutes les règles, il fait ce qui lui chante, choisit les enquêtes qui l'intriguent plutôt que celle que ses chefs lui assignent. Et, depuis la mort de sa femme, encore récente, cette indépendance s'est encore accrue.
Comme si Achile Simmeo se foutait bien de la suite, lui qui se demande si le moment de raccrocher ne serait pas venu, alors que le déménagement du mythique "36" approche. D'ailleurs, ses supérieurs aussi voudraient bien le pousser à la retraite, car il est devenu ingérable et nuit aux statistiques en dénichant toujours des affaires qu'on voudrait envoyer aux oubliettes...
Et ce petit jeu recommence lorsque Simmeo reçoit l'ordre de se rendre dans un palace parisien où vient d'être découvert un corps sans vie. Tout semble indiquer, à commencer par la combinaison en latex de la victime, un jeu sexuel qui a mal tourné. Pourtant, les premières constations pourrait indiquer une mise en scène : les flics seraient en présence d'un assassinat.
Mais, aussi extraordinaire soit-elle, cette situation ne fait pas vibrer Simmeo, qui préfère partir en vadrouille dans les couloirs de l'hôtel. C'est alors qu'il tombe sur une scène troublante : des ambulanciers prenant en charge une femme très mal en point. Le policier est surpris de la reconnaître, il a croisé cette femme lors d'une vente aux enchères à Drouot quelques jours plus tôt.
Lorsqu'il découvre peu après dans les habituels télégrammes recensant les affaires prises en charge par les services de la DPJ qu'un ressortissant japonais est mort dans un accident de la route, il tique. Mais lorsqu'il reconnaît l'homme qui accompagnait la femme malade du palace à Drouot, son instinct de flic se déclenche.
Alors, il prend des nouvelles de cette femme, toujours hospitalisée, et apprend qu'elle est dans un état désespéré, frappé par un cancer foudroyant qui sidère les médecins. Un accident de la route, une maladie... Rien qui puisse intéresser un policier. Pourtant, en découvrant que ces deux personnes sont liées aux yakuzas, terribles mafieux japonais, Simmeo sait qu'il tient quelque chose.
Il se lance dans une enquête qui semble bien vaine, étant donné les éléments dont il dispose. C'est en tout cas l'avis des supérieurs du commandant qui refusent de le laisser poursuivre ses investigations. Alors, sur un coup de tête, Achille Simmeo décide de prendre des vacances. Il est persuadé que la clé de ces décès bizarres se trouve au Japon et il a justement envie de découvrir ce pays...
Voilà un résumé tout à fait subjectif, qui donne des éléments, mais en laisse volontairement d'autres de côté, qui va droit au but et n'évoque finalement pas grand-chose, qui donne l'impression d'avoir un polar traditionnel entre les mains... Pourtant, croyez-moi, "On ne meurt pas la bouche pleine" se démarque très vite des polars qu'on lit habituellement.
D'abord, par son rythme, assez lent, qui rappelle certaines séries télévisées actuelles, où l'on mise sur autre chose que la vitesse, les effets spéciaux, la violence ou les poussées d'adrénaline. Le lecteur se met au rythme du personnage principal, Achille Simmeo, qui n'a rien d'un super-flic, mais nous apparaît comme une sorte de flâneur...
En témoigne une première scène (en fait, la seconde, mais j'ai mis de côté le prologue) qui nous propose une espèce de travelling depuis la Comédie française jusqu'à l'Hôtel Drouot, en passant par les jardins du Palais Royal. Une scène qu'on pourrait croire sortie tout droit d'un film de Gus Van Sandt, par exemple.
Oui, c'est exactement ça : Achille Simmeo est à un moment de sa carrière, de sa vie, même, où il a décidé de ne plus se plier au rythme du monde, mais d'imposer au monde son propre rythme. Et, par ricochet, c'est également sur ce tempo que se déroulera ce roman, faisant fi des canons en vigueur, des règles établies et, peut-être même, des attentes des lecteurs.
Il est ainsi, Achille Simmeo, il n'en fait plus qu'à sa tête, personnage presque lunaire, perdu dans ses pensées, un digne émule de Maigret, mais qui aurait perdu son soutien le plus fidèle, cette épouse qui lui permettait de garder les pieds sur terre. Le commandant Simmeo est un électron libre, qui n'est pas mû par l'orgueil, mais simplement par une insatiable curiosité...
Le Japon... C'est bien sûr un élément fort du roman d'Odile Bouhier et Thierry Marx. En jouant, éléments assez classique, sur les différences culturelles entre nos deux pays, nos deux civilisations. D'ailleurs, une fois à Tokyo, s'il ne perd jamais de vue son enquête, Achille Simmeo se conduit comme un touriste et nous offre une visite alléchante de la capitale nippone.
Ces différences passent aussi par la présence des yakuzas, ces familles mafieuses extrêmement puissantes et possédant pignon sur rue, car leurs activités sont partagés entre affaires tout à fait légales et trafics bien moins avouables. Ne voyez pas en eux des descendants de samouraïs, entre le Bushido et le code des yakuzas, il y a un univers. C'est même tout le contraire...
L'influence japonaise est également présente dans l'écriture, qui varie d'un fil narratif à l'autre. Certains passages, ceux d'ailleurs, dans lesquels on retrouve le titre de ce billet, sont directement inspirés de l'écriture du haïku, dont on trouve au passage quelques magnifiques exemples en têtes de certains chapitres.
Simmeo va confronter son expérience (et elle est longue) de policier à la française aux méthodes de ses homologues nippons, forcément très différentes. Sans tirer la couverture à lui, mais avec confiance, il va aider sur des affaires en cours n'ayant rien à voir avec la sienne, un simple coup de main en attendant de trouver le fin mot de la seule enquête qui vaille à ses yeux...
Car, enquête il y a, sur la mort de ces deux Japonais en France. Simmeo ne croit pas au hasard ni aux coïncidences. Le lecteur, qui possède quelques avantages sur le policier, sait qu'il n'a encore vu qu'une petite partie de l'iceberg, que seule son incroyable intuition a su repérer. Mais, comprendre ce qui se passe exactement, c'est une autre paire de manches, vous l'imaginez bien.
Ah, il reste encore un élément très important dont je n'ai pas encore beaucoup parlé. En tout cas, pas directement. Quand j'ai indiqué sur les réseaux sociaux que j'avais entamé la lecture d' "On ne meurt pas la bouche pleine", j'ai eu un retour surpris de voir le nom de Thierry Marx, chef du "Sur Mesure", à Paris, et ancien juré de l'émission "Top Chef", sur la couverture de ce polar.
Mais parce qu'il y est question de cuisine, tout simplement. Et d'une forme de cuisine très particulière, que Thierry Marx promeut dès qu'il le peut : la cuisine moléculaire. Je ne vais pas entrer dans le détail, il vous faudra lire le livre pour découvrir comment cette gastronomie innovante et inventive intervient dans cette histoire.
Je vais tout de même préciser qu'on n'est pas tout à fait dans ce que Michèle Barrière appelle le polar gastronomique : la cuisine tient une place très importante, mais surtout dans la deuxième moitié du livre. Là, on croise des recettes, des plats, quelques spécialités japonaises qui mettent l'eau à la bouche, ou au moins, intriguent...
On est mis en appétit, mais Odile Bouhier et Thierry Marx ne font pas de la cuisine un élément de contexte de leur intrigue, mais un véritable personnage. Et, lorsqu'on entre dans le vif du sujet, on comprend pourquoi Thierry Marx co-signe ce livre : il est parfaitement dans son élément, pas seulement sur le plan technique, mais dans la philosophie même qui préside à son art.
Cette philosophie, c'est de faire se rencontrer les traditions culinaires avec la modernité, renouveler les classiques, leur redonner une nouvelle existence, les sublimer par des techniques tout à fait surprenantes pour des résultats qui le sont encore plus (euh, là, je me base sur ce que je lis et vois sur la cuisine moléculaire, je n'ai pas eu la chance de faire cette expérience).
Mais ce n'est pas tout. Revenons à notre titre : concentration, humilité, maîtrise du geste, répétition et précision. Une devise qui s'applique aux cuisiniers, par exemple à ces chefs nippons qui découpent les poissons de mille façons différentes, une coupe par espèce. Une technique qui n'est pas qu'un spectacle, mais une nécessité, quand il faut découper le fugu sans libérer sa toxine et empoisonner ses clients...
Or, on découvre que cette devise peut parfaitement s'appliquer à d'autres professions, à commencer par celle de policier. Et, petit à petit, derrière l'intrigue policière, on voit apparaître une formidable construction narrative, un jeu de miroirs très impressionnant, des parallélismes qu'on n'imaginait pas rencontrer, une symétrie digne d'un origami.
La fusion entre la tradition et la modernité, la rencontre entre des cultures tellement différentes (on est loin du conflit permanent évoqué il y a quelques semaines à propos du dernier roman de Morgan Sportès), le mariage des deux qui permet un enrichissement réciproque et non un mélange indigeste, tout cela est aussi présent dans la construction du livre.
J'étais très curieux de lire ce livre depuis que j'ai appris sa publication, je me suis laissé prendre au jeu, sans savoir où j'allais vraiment. J'ai suivi Achille Simmeo dans son enquête, mais aussi dans une quête beaucoup plus personnelle. Car "On ne meurt pas la bouche pleine" est aussi un roman dans lequel la question de la famille, du sang et de l'héritage tient une grande place.
C'est d'ailleurs pour cela que j'ai laissé de côté (hormis son veuvage) les éléments concernant Achille Simmeo : ses interrogations, que l'on découvre rapidement dans le livre, ses cas de conscience et les décisions qu'il prend, pourraient n'apparaître que comme une banale caractérisation. Un artifice de narration pour lui permettre, aussi, de s'envoler pour le Japon à ses frais.
Mais, une fois la dernière page tournée, on mesure le travail d'horloger réalisé par les auteurs pour que tout coïncide si précisément et lier ensemble ce qui paraissait inconciliable. La romancière et le chef travaillent le thème de la vengeance, l'assaisonne à leur façon, avec une variété de saveurs très diverses, et démontrent qu'elle n'est pas uniquement un plat qui se mange froid.
Enfin, "On ne meurt pas la bouche pleine" est aussi un roman qui parle d'accomplissement, sous différentes formes. Chacun à leur manière, les personnages dont on fait la connaissance ont soit atteint cette étape de leur vie, soit font tout pour y parvenir. Avec pour corollaire que cela les  rapprochent de la fin d'une ère. Et pourquoi pas de la fin tout court.
La fin du roman en surprendra beaucoup, par son côté très ouvert, un peu abrupt, mais là encore, elle est annoncée finement dans les dernières pages et elle est en phase avec l'état d'esprit des personnages. Avec l'état d'esprit de Simmeo, en particulier, un beau personnage, au désespoir élégant, à la curiosité vivante et à l'intuition inépuisable.
Je ne sais pas si cette association entre Odile Bouhier et Thierry Marx sera éphémère, si elle aura une suite (sans doute pas dans le même contexte) ou si Marc Fernandez, qui dirige la collection Sang Neuf chez Plon, voudra poursuivre l'expérience, pourquoi pas en associant d'autres auteurs avec d'autres chefs, mais il y a une idée à creuser.
Et, tout modestement, je me permettrai alors de proposer un titre pour une possible collection de polars ayant pour ingrédient principal la cuisine et la gastronomie : "La cuisine est une arme de destruction lascive". Oh, je n'ai pas de mérite, c'est une citation trouvée dans "On ne meurt pas la bouche pleine", mais j'aurais tellement, tellement aimé en être l'auteur...

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