- Jessie & Gerald's Game -

Par Valentine Pumpkins @valpumpkins

Jessie fait partie d'une trilogie non officielle, la trilogie féministe de Stephen King, avec Dolores Claiborne et Rose Madder. Ces trois romans mettent en scène trois femmes fortes à qui il arrive moult catastrophes principalement à cause de ces messieurs. L'écrivain semble vouer une haine féroce aux hommes qui frappent, humilient, violent, piétinent, fétichisent et soumettent les femmes, ce qui en fait encore plus un type bien à mes yeux.

Pour moi, Jessie est un grand roman horrifique d'introspection où l'héroïne, n'ayant rien de mieux à faire, est obligée de fouiller dans sa psyché et son passé difficile et de chercher à s'en sortir enfin par elle-même, sans compter sur aucun homme. Les longueurs existent mais sont finalement bien remplies par les pensées de Jessie, par les nombreuses voix qui l'interpellent : Bobonne, la femme au foyer sage et soumise, Ruth, une ancienne amie de fac, grande gueule et courageuse et Minouche, son soi enfant.

Petit à petit, Jessie repousse ses limites et se bat littéralement contre son inertie.

Si le film reprend les grandes lignes du roman et s' il m'a bien plu dans l'ensemble, j'ai tout de même plusieurs reproches à lui faire. Mais d'abord, soyons positifs...

Les acteurs sont tops. Carla Gugino interprète Jessie avec brio et Bruce Greenwood, le fameux Gerald, fait franchement flipper. La photographie est superbe et les plans esthétiques présentant Jessie comme une crucifiée, une victime sacrificielle, se succèdent. Les scènes de l'éclipse ne sont pas toujours claires pour ceux qui n'ont pas lu le livre, mais leurs beautés les sauvent ! J'ai aussi beaucoup apprécié le clin d'œil à Dolores Claiborne, présent dans le livre, malheureusement encore plus obscur pour celles et ceux qui ne connaissent ni l'un ni l'autre.

Dans l'ensemble, Gerald's Game respecte bien l'esprit du roman, les choix de Jessie et les passages importants sont là (et le gore, hein, il y a en tout de même un peu, on est chez Stephen King, pas chez les bisounours). Ça se regarde, ça passe vite et on passe un bon moment pour peu que l'on apprécie le genre.


Mais mais MAIS, il y a tout de même quelques petites choses qui m'ont pas mal dérangée...

  1. La beauté de Bruce Greenwood. Le gars a beau faire plus ou moins son âge, il ne colle pas DU TOUT à la description qu'en fait King. Dans le roman, Gerald est en surpoids, chauve (mais avec la petite mèche qui va bien sur le devant) et libidineux (et en plus, il en a une toute petite, mais ce n'est pas le sujet ici). Ici, monsieur est bronzé, a le cheveu gris soyeux et sort clairement d'une salle de sport.
  2. Le refus de Jessie. Dans le roman, si le couple se dispute aussi, le non-consentement, et ce que Jessie doit faire pour échapper à un viol, est beaucoup plus clairement énoncé ET monstre ainsi le début de la rébellion et du changement de vie du personnage. De plus, Jessie culpabilise aussi une bonne partie du bouquin d'avoir si violemment repoussé Gerald, pensant être responsable de sa mort. Ici, Gerald succombe assez rapidement à une trop simple crise cardiaque... Déception. L'acteur ne voulait peut-être pas se prendre un coup de pied dans les bourses.
  3. La rapidité. Le temps passe très lentement dans le roman. Tellement lentement que même Jessie ne sait pas combien de temps elle passe attachée à ce lit. Je n'ai pas du tout eu cette impression de lenteur, de difficulté dans le film. Même si tout reste dur pour elle, j'ai eu le sentiment que tout allait trop vite, que c'était presque trop facile.
  4. La réduction du nombre de voix. Je vous l'ai dit, dans le roman trois voix se succèdent pour venir en aide (ou pour la décourager) et j'aurais vraiment adoré voir la personnification de Bobonne (que j'ai toujours imaginé en assimilée Bree Van de Kamp) ou de Ruth (une espèce de hippie révolutionnaire). Mais le réalisateur a fait le choix de ne présenter que Jessie elle-même, debout à côté du lit, et Gerald, cadavre en vadrouille, pour motiver l'héroïne. De plus, le film étant ponctué de nombreux dialogues entre ces "trois" personnages, la tension retombe un peu, la violence du contexte s'affaiblissant au passe.

À la décharge de Mike Flanagan, le réalisateur, il faut avouer que, de mémoire, Jessie est le plus difficilement adaptable des romans de Stephen King. Comment rendre à l'écran une quête en soi-même ? Comment montrer la torture, outre physique, psychologique à laquelle est soumise Jessie ? Comment montrer sa dissociation mentale, phénomène qui va probablement lui sauver la vie, mais qui n'est qu'intérieur ?

Malgré les points que j'ai soulevés plus haut, je trouve qu' il s'est plutôt bien sorti de cet exercice périlleux. Par exemple, un gros BIG UP pour la beauté de la scène de l'éclipse, sortie d'un rêve, surréaliste, montrant bien sa fonction de souvenir "dangereux".


Que ce soit le roman ou le film de Netflix, Jessie est un bon huis clos psychologique où le surnaturel ne tient qu'une place ténue. Bien sûr, vous ne serez probablement pas étonné de m'entendre vous conseiller le livre de préférence, mais bon, vous commencez à me connaitre ! Au-delà de l'horreur bien présente, Jessie est une œuvre complexe, prouvant l' enchaînement, littéral et métaphorique, dont sont victimes certaines femmes et qu'il est possible de s'en sortir (en se battant, sinon c'est pas drôle) et, lorsque l'on sait que ce roman est paru en 1992, on se rend compte de la modernité de mon auteur fétiche. Si le cœur vous en dit, n'hésitez pas non plus à vous plonger dans Dolores Claiborne ou dans Rose Madder, tous les deux aussi bons et porteurs d'un sacré message.