"Je suis née ainsi, dans cette ville, avec ce dialecte et sans le sou ; je donnerai ce que je peux donner, prendrai ce que je peux prendre et supporterai ce qu'il me faut supporter".

Fin du Giro d'Italia, avec un saut de puce de la Calabre vers Naples, la volcanique. Un an et demi (un peu plus, même) après, retour au pied du Vésuve pour y retrouver deux amies, dont l'une est prodigieuse, et l'autre, une observatrice avisée des frasques de son amie. Oui, vous l'avez deviné, voici la suite de "l'Amie prodigieuse" de la mystérieuse Elena Ferrante, dont on ne sait toujours rien, n'en déplaise à ceux qui soutiennent mordicus le contraire (et n'ont pas lu les articles auxquels ils se réfèrent). "Le Nouveau nom", en poche chez Folio, est le deuxième volet ce cycle napolitain qui en comptera quatre au total. Un pour chaque époque de la vie des deux personnages principaux, Elena et Lila. Et ce second volet marque la fin de leur adolescence et leur entrée dans l'âge adulte, dans la première moitié des années 1960. Un roman marqué par des évolutions profondes dans les existences des deux jeunes femmes et, si on a par moments l'impression d'un tome de transition, on comprend que son influence sera grande sur la suite du cycle. Et sur la situation de ses deux héroïnes.

Lila s'appelle donc désormais Raffaella Carracci. A 16 ans, elle vient d'épouser Stefano et, du même coup, vient de faire un bond sur l'échelle sociale. En effet, Stefano gère les biens et les affaires de son défunt père, Don Achille. Des biens acquis pendant la guerre en pratiquant le marché noir et l'usure... Un mariage qui est aussi un moyen pour Lila d'aider sa modeste famille de cordonniers, les Cerullo.
Mais, dès le premier soir, Lila comprend qu'elle a été dupée. Lorsque Marcello Solara, fils d'un camorriste, arrogant personnage dont Lila a repoussé les avances, fait son entrée à la noce avec, aux pieds, les chaussures dessinées par la jeune mariée, celle-ci comprend qu'elle a été trahie. Que son nouvel époux n'a pas respecté sa parole et s'est acoquiné avec les Solara.
A peine conclu, le mariage de Stefano et Lila a vécu... Impossible pour la jeune femme de vivre avec un homme aussi peu fiable. Impossible, pourtant, de le quitter en un claquement de doigts... Alors, Lila fait ce qu'elle sait faire de mieux : être Lila. Imprévisible, capable de se refermer sur elle-même, de devenir dure, inflexible...
Face à ce revirement, Stefano est incapable de réagir autrement que par impulsivité. Le fiancé aimant devient un mari violent, qui cherche par tous les moyens à faire entendre raison à sa jeune épouse qui le rejette. Même s'ils décident de préserver les apparences, afin, aussi, de ne pas nuire aux affaires, rien ne va déjà plus entre eux.
L'annonce de la grossesse de Lila ne sera pas l'opportunité attendue pour recoller les morceaux. Au contraire, cela va achever de fissurer un mariage fini le jour même où il a commencé. Et la personnalité de Lila, entière, sans fard, va lui valoir quelques jalousies et quelques rancoeurs au sein du clan Carracci, en particulier auprès de sa belle-soeur, Pinuccia, et de la petite amie de Solara, Gilgiola.
Alors que Stefano étend les affaires de sa famille, mais aussi celle du clan Solara, à des quartiers de Naples bien plus huppés que celui dans lequel ils ont tous grandi, les tensions s'accroissent entre Lila et les autres. Pour sa part, elle s'éloigne de plus en plus de celui qu'elle a épousé et va même mettre sa vie en grand danger en le défiant.
Elena, l'amie d'enfance de Lila, était présente à ce fameux mariage. Mais, dans les mois qui suivent, les deux amies s'éloignent. Elena est concentrée sur ses études, manquant terriblement de confiance en elle, souffrant d'un profond complexe d'infériorité lié à ses origines. Elle grandit, Lenù, mais ne le voit pas, certaine de tout rater et se sentant bien inférieure à son amie prodigieuse.
On ressent d'autant mieux ces maux qui minent Elena qu'elle est la narratrice de cette histoire. Une narratrice qui se compare sans cesse aux autres, à tous les autres, pour mieux se rabaisser, afficher ses doutes. Et c'est sans doute avec Lila que la comparaison est la plus nette, un mélange d'admiration et d'envie. Elle place Lila sur un piédestal et ça l'agace...
Lila a réussi, de son point de vue. Elle a épousé un garçon riche, elle vit dans un grand et bel appartement, elle est toujours bien habillée, ne porte pas ces horribles lunettes qui défigurent Elena (je me place de son point de vue), elle plaît, séduit... Elle a une vie sexuelle, quand Elena doit se contenter d'attouchements furtifs avec un garçon qu'elle n'aime pas...
Bref, le moral d'Elena n'est pas au beau fixe. Elle a l'impression de ne plus avancer, de perdre ses repères. Elle doute de réussir à mener à bien ses études, faute de temps, de concentration... Elle travaille pour gagner quatre sous, mais rien ne suffit à lui donner confiance en elle. Dans ce quartier qui l'a vue naître, elle sera toujours à part, discrète, invisible...
En fait, il faudra attendre quelques mois, l'été de l'année suivant le mariage de Lila, pour que les deux amies se retrouvent vraiment. Ce sera à l'occasion d'un séjour sur l'île d'Ischia, dans la baie de Naples. Elena accompagne Lila et Pinuccia dans ces deux semaines de vacances, qui vont prendre une importance particulière dans la vie de deux héroïnes.
Mais, ce billet me semblerait incomplet si on n'y parlais pas d'un personnage qui est, pour moi, le troisième personnage central de ce deuxième volet : Nino Sarratore. Fils d'un ancien cheminot devenu journaliste, il n'est pas en très bon terme avec ce père, séducteur, volage, et, comme Elena, aspire à des études qui lui permettront de s'élever.
Un peu plus âgé que Lila et Elena, Nino apparaissait dans "l'Amie prodigieuse", mais plus discrètement que dans "le Nouveau nom". Il y était un élève brillant et Elena avait le béguin pour lui, sans jamais oser en parler à quiconque. Désormais, il a quitté le lycée pour poursuivre des études supérieures, et Elena en pince toujours pour lui.
Je ne vais pas en dire plus sur son rôle dans ce deuxième volet, il vous faudra me croire sur parole. Bien sûr, dans cette saga, il y a Lila, Elena et les autres, mais Nino, sans doute malgré lui, est un élément majeur de l'histoire des deux jeunes femmes. Sans préjuger de ce qui va advenir, il est certain que son rôle dans "Le Nouveau nom" est plus qu'important. C'est une des clés de cette histoire.
Il est bizarre, ce deuxième tome... Il est bizarre, parce que son cheminement va un peu à l'encontre de ce que l'on pouvait en attendre. En laissant Lila au moment de son mariage et Elena sans réelle perspective d'avenir, Elena Ferrante avait choisi de terminer "l'Amie prodigieuse" sur un cliffhanger, lequel prenait la forme d'une paire de chaussures.
Dans "l'Amie prodigieuse", la progression d'Elena était régulière, mais laborieuse, quand celle de Lila, au gré de ses coups d'éclat, suivait une trajectoire imprévisible, mais indéniablement à la hausse. Le genre exponentiel. Ces chaussures, on n'imagine pas à quel point elles seront un coup d'arrêt. Mais, on sait que Lila sait toujours retomber sur ses pattes avant de rebondir. Enfin...
Ce deuxième tome, pour reprendre une expression devenue fameuse sous le quinquennat de François Hollande, c'est le tome de l'inversion des courbes. Dans ce deuxième tome, tandis que Elena, telle la tortue de la fable, poursuit son chemin, Lila voit sa belle envolée connaître de sacrés ratés. Le vent a tourné, désormais, Elena progresse, Lila régresse...
Cette histoire qui, rappelons-le, débute par l'annonce de la disparition de Lila, âgée de plus de 60 ans, ressemble de plus en plus à une courbe sinusoïdale, que dessine Lila par les aléas de son existence extraordinaire. Elena, elle, est une droite qui vient couper la courbe Lila à chaque fois qu'elle va vers le haut ou vers le bas.
J'ai choisi le titre de ce billet avec une impression un peu paradoxale : c'est bien Elena qui parle et pourtant, ces mots paraîtraient coller bien mieux avec le parcours de Lila... Pas pour la première moitié, qui les concerne toutes les deux, mais pour la fin : donner, prendre, supporter... On est bien plus dans les domaines de Lila que d'Elena qui, disons-le, a un côté un peu falot.
Mais, comme je l'ai dit plus haut, attention aux impressions : c'est Elena qui raconte, et ce côté falot, c'est d'abord l'image qu'elle a d'elle-même. Raisonnement également valable pour Lila : on la voit à travers la fascination et l'envie que ressent Elena. Plus que des questions de qualité, c'est d'abord un élément fondamental qui les sépare : la liberté.
Lila est une femme libre, cash, sans inhibition, brisant contraintes, règles et tabous, ne se laissant jamais arrêter par quoi que ce soit. Si elle ne peut franchir l'obstacle, elle cherchera à le contourner... Ou à le renverser. Mais elle ne renonce jamais. En revanche, bien difficile de savoir quelles sont ses ambitions exactes dans la vie.
Elle est volatile, versatile, même, impulsive, caractérielle (parfois, dans le bon sens du terme), provocante et mystérieuse, toujours mystérieuse... Elle n'en fait qu'à sa tête, n'agit que pour elle-même (en tout cas, c'est l'impression qu'on a), fonce de manière qui peut sembler parfois, souvent, tout le temps, irréfléchi. Or, on imagine bien des choses sur Lila, mais pas qu'elle ne sait pas où elle va.
Mais, comme tout joueur d'échecs, même les plus grands, elle n'est pas à l'abri d'une erreur de jugement. Et ce mariage, c'est sans doute dans cette catégorie qu'il faut le ranger. Dans "le Nouveau nom", Lila se retrouve mise en échec plusieurs fois. Elle n'est pas mat, ce serait mal la connaître de l'imaginer renoncer, mais les temps sont durs pour elle.
On attend de voir comment elle va rebondir, reprendre l'ascension qui (promis, je n'en dis pas plus) s'interrompt brutalement dans le cours de ce roman. Car j'ai oublié un trait de caractère de Lila dans mon énumération : son orgueil. Là, j'extrapole un peu, mais il est difficile de croire que, à l'inverse d'Elena, Lila n'ait pas une très haute idée d'elle-même...
Enfin, il y a un dernier point très important dans cette phrase de titre : Naples ! Toujours plus qu'un décor, mais le zoom recule : le quartier, qui était au coeur de "l'Amie prodigieuse" est supplanté. On suit Elena et Lila dans toute la ville, des quartiers les plus aisés à d'autres, bien plus modestes, presque pires que celui où elles sont nées.
Il y a Ischia, qui tient une place très importante, pas seulement en termes de longueurs, mais encore une fois, parce que c'est là que se déroulent certains événements fondamentaux de cette histoire, et puis, il y a... l'ailleurs... On se souvient que Elena est à Turin quand s'ouvre "l'Amie prodigieuse", mais c'était la seule scène hors de Naples et de ses alentours.
Dans "le Nouveau nom", la question du déracinement est très clairement abordée. Mais, si souvent, on l'aborde sous l'angle de l'exil, ici, force est de constater que c'est une vision très différente. celle du salut. Comme si Naples était un boa constrictor qui étouffe lentement sa proie. Et c'est peut-être encore une des grandes différences entre Lila et Elena.
L'une ne semble même pas envisager qu'il existe un ailleurs, une vie en dehors de Naples (et de sa région, jusqu'à Amalfi, Ischia ou Capri), tandis que l'autre s'y sent de moins en moins à l'aise, comme si elle redoutait d'être digérée, effacée par cette ville dont elle est l'enfant... Alors, pour exister, pour être, il faut fuir cette cité saturnienne et voler de ses propres ailes, loin.
Parallèlement à cela, ce tome est aussi celui de l'ouverture au monde, de la prise de conscience que tout ne se limite pas au quartier, à Naples, mais que le monde pulse dans son ensemble. Ce deuxième tome est celui de l'initiation politique et idéologique d'Elena, mais rien n'est simple quand on doute autant de soi.
Les années 1960, la Guerre froide, la peur de l'apocalypse nucléaire, mais aussi les questions de politique intérieure, l'apparition de la social-démocratie italienne face à un communisme puissant mais pas dominant, tout cela est présent en arrière-plan de ce deuxième volet. Et les rivalités issues de la période fasciste demeure, tout comme la montée insidieuse des organisations mafieuses.
Reste à évoquer la relation entre les deux amies. A chaque fois que j'écris cela, j'ai toujours un doute, comme un truc qui me grattouille ou me chatouille... Amies, oui. Dans un sens, pas de doute. Mais est-ce valable dans l'autre ? En clair, si Elena considère Lila comme son amie, Lila ressent-elle le même lien pour Elena ?
On peut se poser la question. Elena est naïve, Lila bien plus retorse, peut-être manipulatrice, aussi. Alors, amitié, oui, mais... Cela n'empêche pas d'évoquer leur relation dans ce deuxième tome. J'en ai déjà dit quelques mots plus haut, avec cette admiration et cette envie qu'on ressent chez Elena. Lila est tout ce que Elena n'est pas. Tout ce qu'elle voudrait bien être.
Il est frappant de voir que, suite au mariage, les deux amies vont sérieusement s'éloigner l'une de l'autre. Même lorsqu'elles vont passer une partie de l'été ensemble à Ischia, on ne peut pas dire qu'une solide complicité s'affiche. On ressent d'ailleurs l'agacement d'Elena à plusieurs reprises devant le comportement de Lila.
Comme si, par son mariage, elle était plus adulte qu'elle. Comme si, par cette situation nouvelle, Lila lui était encore une fois, comme toujours, supérieure. En fait, cet agacement, on se demande s'il vise Lila ou Elena elle-même. Mais, malgré cela, l'attachement de la narratrice reste profond. La preuve ? Mais elle ne parle que de Lila !
Dans "le Nouveau nom", Elena n'est plus une simple observatrice des faits et gestes de Lila. Elle rapporte ce qu'on lui a dit d'elle, car elles ne se côtoient plus assez pour pouvoir le faire sans prêter l'oreille à la rumeur. Ce qui ne l'empêchera pas d'être témoin des difficultés de son amie, sans s'en réjouir un instant. Estomaquée, troublée de voir Lila en arriver là.
"Le Nouveau nom" se termine encore sur un cliffhanger, d'une toute autre nature que les chaussures du tome 1. En revanche, on le sent un peu arriver, c'est vrai, mais ce qu'on veut savoir, c'est ce qui va se passer ensuite. Et comment, puisque c'est vraiment le moteur de ce cycle, comment les personnages principaux vont évoluer.
La théorie de la courbe et de la droite se confirmera-t-elle ou tout sera-t-il encore remis en cause ? Elena semble avoir gagné en indépendance dans ce deuxième volet, mais... Qu'en sera-t-il de sa relation avec Lila ? Je dois dire que le titre du troisième tome fait écho avec une partie de ce que je viens de vous dire (z'avez vu comment c'est travaillé, tout ça ?).
"Celle qui fuit et celle qui reste", c'est ainsi que s'intitule le prochain volume. Et, même s'il paraît évident, comme ça, je suis curieux de savoir quelle sera celle qui fuit et quelle sera celle qui reste. Et fuir quoi ? Rester où ? A quoi ressemblera la prochaine étape de ces deux femmes, l'une qualifiée dès son plus jeune âge de prodigieuse et l'autre, petit à petit, qui quitte son cocon et l'état de chenille pour devenir papillon.

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