Hors-série : Simone de Beauvoir, La Femme rompue (1967)

Hors-série : Simone de Beauvoir, La Femme rompue (1967)

Voilà un recueil de nouvelles très inattendu. Le contexte : en 1967, cela fait neuf ans que Simone de Beauvoir a publié seulement des autobiographies et des mémoires. Son retour à la fiction est donc tardif, mais aussi sans lendemain ; déçue de la réception de La Femme rompue, elle n’écrira plus que des essais et des souvenirs, jusqu’à sa mort le 14 avril 1986.

La Femme rompue est un recueil de trois nouvelles assez similaires. Une narratrice, que l’on croit d’abord heureuse ou comblée par la vie, s’avère complètement brisée ou désespérée, à la suite de révélations et de coups de théâtre savamment distillés. « J’ai voulu faire entendre ici les voix de trois femmes qui se débattent avec des mots dans des situations sans issue. L’une bute contre une inéluctable fatalité, celle de l’âge. La seconde conjure par un monologue paraphrénique [paranoïaque] la solitude où l’a jetée son égoïsme éperdu. La femme rompue est la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie : une dépendance conjugale qui la laisse dépouillée de tout quand l’amour lui est refusé », résume Beauvoir.

« Je me sens assez solidaire des femmes qui ont assumé leur vie et qui luttent pour la réussir ; mais cela ne m’empêche pas – au contraire – de m’intéresser à celles qui l’ont plus ou moins manquée et, de manière générale, à cette part d’échec qu’il y a dans toute existence », écrit-elle encore. C’est peut-être ce qui m’a semblé ici radicalement contemporain. En avril 2016, lorsque le poète Michel Deguy publiait sa première autobiographie (Noir impair et manque, avec Bénédicte Gorillot, éditions Argol), il commençait par ce constat post-moderne : ce qui demeure aujourd’hui d’une vie, ce sont ses échecs.

Hors-série : Simone de Beauvoir, La Femme rompue (1967)

Notre époque est façonnée par la compassion pour les ratés de l’existence, et les trois récits de Beauvoir illustreraient parfaitement le concept socio-politique de « vulnérabilité » chez Judith Butler. En lisant La Femme rompue aujourd’hui, on a l’impression de retrouver l’écho des œuvres mémorables de ces dernières années : La Femme gelée d’Annie Ernaux (1981), Trois Femmes puissantes de Marie N’Diaye (2009), bien d’autres encore. Au milieu de ces récits de pertes, de naufrages féminins, une phrase me rappelle Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal (2014) : « je n’en mourrais pas, c’était ça le plus triste » (p. 132).

Seule l’expression de certains espoirs, quelque peu surannés, nous ramènent à la naïveté de l’époque de Beauvoir, comme cette confiance absolue dans l’automobile comme vecteur de libération individuelle des femmes… On connaît aujourd’hui son destin d’attribut viril.

Hors-série : Simone de Beauvoir, La Femme rompue (1967)Sartre et Beauvoir chez Fidel Castro

J’avais découvert récemment La Force de l’âge (une partie des mémoires de Beauvoir, qui racontent ses années sous l’Occupation), et je suis frappé de trouver à la fois une telle différence de styles et une telle cohérence philosophique. Quand Beauvoir raconte sa complicité avec Sartre autour de la liberté de la conscience et du concept de « mauvaise foi », elle fait déjà de la théorie littéraire. En effet tout l’intérêt de La Femme rompue est la découverte progressive, entre les lignes, de la mauvaise foi des narratrices, qui manquent de lucidité sur elles-mêmes et autrui. Ou peut-être ne veulent-elles pas voir ce qui les a menées là : tout est plus simple (et plus douloureux) lorsque l’on s’aveugle sur soi-même. La langue française doit à la plume de Simone de Beauvoir l’adjectif « duplice », dérivé de « duplicité » : je comprends mieux pourquoi.

Simone de Beauvoir, La Femme rompue, Gallimard, 1968, 256 p., 7,20€.


Classé dans:recension, roman

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