Une fille dans la jungle, Delphine Coulin

Quoi de mieux qu'un titre exotique pour aborder un sujet sérieux ?

Delphine Coulin nous amène à Calais (au temps pour l'exotisme), et nous assomme copieusement au passage, en nous confrontant à nos démons.

Une fille dans la jungle, Delphine Coulin


Hawa est éthiopienne. Comme d'autres, elle a fui, a quitté sa famille dans l'espoir de rallier un pays où elle pourrait vivre libre, avoir des droits, les chances qu'elle n'a pas eues ailleurs.
Avec Milad et son frère Jawad, Elira, Ali et Ibrahim, ils sont bloqués à Calais, et rêvent de rejoindre l'Angleterre, de la vie qui les y attend, ils sont tendus vers cet objectif à la fois proche et inatteignable.

Une fille dans la jungle aborde un sujet à la fois très médiatisé et peu connu : la situation des migrants en Europe, massés dans des camps de fortune la plupart du temps, sans savoir comment et quand ils pourront en sortir, et en particulier les adolescents, enfants parfois, laissés pour compte, traités comme leurs aînés.

Certains auteurs se sont frottés au sujet, à l'instar de Pascal Manoukian, qui publiait il y a deux ans Les échoués, et sensibilisait au thème en proposant une démarche proche de celle de Delphine Coulin, bien que les personnages présentés soient très différents, consistant à humaniser ceux qui sont réunis malgré eux sous le titre de "migrants", dont la presse nous martèle des dangers qu'ils augurent, du laxisme du gouvernement (surtout le précédent) à l'égard de cet afflux concentré à Calais notamment, et au contact desquels la population française a finalement peu été - si ce n'est dans des territoires très délimités.

Diabolisés, réifiés, les "migrants" sont devenus une menace latente, une brèche dans notre belle société qui prend l'eau, le début de la fin. Sauf que les discours qui fleurissent de part et d'autre sur le supposé danger qu'ils incarnent oublient de montrer le visage de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants que l'on ne connaît pas, et dont on se méfie comme de la peste. Delphine Coulin décide certes de nous prendre par les sentiments, en retraçant le parcours de ceux qui incarnent la vulnérabilité, de jeunes adolescents à peine sortis de l'enfance, et en mettant les mots sur les obstacles qu'ils surmontent, les dangers qu'ils encourent. Sa démarche n'en est pas moins salutaire, pour ne pas se complaire dans une posture de rejet, niant l'identité et la légitimité de la présence de ceux qui se retrouvent à Calais en transit, avant d'être bloqués sans possibilité de retour - qui, à ce stade du périple, n'a plus grand sens-.

L'intérêt du récit réside en outre dans le fait que la lecture ne donne pas de sentiment de surenchère ni ne force le pathos (en dépit d'événements rapportés évidemment très durs), et laisse le soin au lecteur d'apprivoiser ses propres émotions face au sort d'Hawa et de ses comparses, et d'en tirer ses propres conclusions.

Une fille dans la jungle est un choc, car l'auteur nous met face à ce qui est tabou, à une réaction sociétale de rejet qui est indigne - car, si un certain accueil a été réalisé pour un nombre somme toute réduit de migrants, les conditions dans lesquelles celui-ci s'est mis en place ne sont pas toujours décentes, et l'on peut interroger les capacités du pays à faire mieux, et différemment. J'ai souvenir d'avoir reçu, l'an passé ou même l'année précédente, un édito de la mairie de ma ville, dénonçant la pression exercée par le gouvernement sur la ville pour accueillir des migrants. J'habite dans une ville franchement à droite, et je doute fortement qu'un seul migrant y ait été accueilli dernièrement. Mais la mairie a brandi la peur en étendard devant les habitants sans doute indifférents, présageant d'une menace, d'un risque pour les bonnes familles confortablement installées dans l'est parisien, les incitant à rejoindre la cause de leur propre protection, sans considérer un instant le fond du problème, et l'indigence à laquelle condamne le refus des mairies.

Delphine Coulin ne met personne en cause, elle se contente de donner un visage à la foule anonyme et redoutée des "migrants", les traits d'une enfance abusée, impuissante et pourtant acharnée, qui vit ce que l'on ne tolérerait jamais pour quiconque de notre connaissance, et en réalité, pour tout être humain. C'est d'ailleurs pourquoi il est si facile de fermer les yeux et de blâmer les autres, voire les migrants eux-mêmes, qui viennent troubler notre quiétude et présentent un cas de conscience. Ils deviennent une menace de par leur proximité géographique, parce qu'ils nous confrontent à notre indignité, à notre immobilisme face à leur sort, qui pourrait être celui de n'importe qui (argument insidieux visant à convaincre les nantis qu'ils ne sont pas à l'abri d'une déconfiture, sans quoi on est tentés de croire que l'on pourrait bien se brosser pour qu'ils lèvent le petit doigt - nantis, charge à vous de démentir), et c'est cela qui est si dérangeant, cet œil dans la tombe qui nous regarde.

Je me suis renseignée sur les possibilités d'action dans le domaine, et le nom d' Utopia56 est souvent revenu dans mes recherches. Si vous êtes aussi désireux de ne pas rester dans l'attentisme, je vous encourage à les contacter, eux ou d'autres. Je n'en sais pas encore davantage à ce stade, car l'équipe semble être sous l'eau et a peu de temps pour répondre aux sollicitations. Si vous avez expérimenté ou si vous recommandez d'autres moyens d'actions, n'hésitez pas à partager!

Et pour ce qui est du livre de Delphine Coulin, je vous le conseille vivement.

  • Vous êtes un adepte d'Aristote, et vous intéressez à la question de la responsabilité individuelle
  • Vous cherchez un livre à offrir à tonton Claude, le vieux conservateur de la famille qui craint pour l'intégrité de la France et crie à qui veut l'entendre que le pays n'a pas les moyens d'accueillir qui que ce soit.


"Les quelques habitants à qui elle avait pu parler l'avaient tous regardée avec une sorte de méfiance. Quand il n'y avait pas de grillage, il y avait des barrières, visibles ou non, entre elle et les gens, alors qu'ici, dans la jungle, elle avait ses repères. Même si les allées étaient vides depuis quelques heures."

"Ils venaient d'Asie, d'Afrique, d'Europe, et parlaient des dizaines de langues différentes. Certains, qui avaient six ou sept ans, étaient aidés par leurs aînés, d'autres au contraire paraissaient avoir plus de dix-huit ans et semblaient déplacés dans cette classe ouverte à tous. Chacun voulait à présent marquer lui aussi sa trace sur la carte. Et chaque arrivée du stylo-feutre sur le cercle crayonné en rouge de Calais était saluée par des vivats. Tout au long du chemin ils avaient laissé des éclats d'existence, des espoirs déçus, des amis oubliés - et parfois un doigt, ou un rein. [...] Et toutes ces routes aboutissaient au même endroit, un point rouge sur la carte du monde. Leur point commun, c'était Calais, la jungle, leur pays, qu'on le veuille ou non."

"C'était le plus gourmand d'eux tous, et le plus flemmard aussi. Il était toujours fatigué comme une boulette, il disait. Une boulette, parce qu'on la pétrissait encore et encore, et qu'on la roulait dans la farine."

"Ils étaient six solitudes. Aucun d'eux n'atteindrait peut-être jamais les côtes de l'Angleterre mais tous y allaient d'un pas tellement décidé qu'elle les aimait pour ça."



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