"Toute femme n'étant ni épouse ni nonne est suspecte. Surtout lorsqu'elle s'acharne à prêcher, usurpant les privilèges du clergé. Et des hommes".

Ces dernières années, on a souvent évoqué "les Rois maudits", de Maurice Druon, puisque G.R.R. Martin ne cache pas que cette saga historique a été une de ses inspirations pour la création du "Trône de fer". Notre roman du soir se déroule exactement à la même époque, le début du XIVe siècle, dans un Paris bien différent de celui que nous connaissons, et s'intéresse à des événements que la chute des Templiers ont occulté. Si je voulais appuyer sur le titre de ce billet, je dirais qu'entre un ordre masculin, les Templiers, et l'ordre féminin dont nous allons parler, l'Histoire a choisi... Mais, nous reviendrons sur cet aspect plus loin dans le billet, laissez-moi d'abord vous présenter "la Nuit des béguines", nouveau roman d'Aline Kiner, qui vient de paraître aux éditions Liana Levi. Un roman d'une grande douceur dans la forme, alors que le fond, lui, est dramatique, avec des personnages qui peuvent d'abord sembler rudes, mais restent toujours courtoises et auxquelles on s'attache. L'histoire de femmes libres dans une société où elles l'étaient rarement. Et c'est sans doute pour cela qu'on a voulu reprendre le contrôle des béguines, puis les faire disparaître...
Nous sommes en 1310 et Paris ne ressemble pas du tout à la capitale que nous connaissons aujourd'hui. Sa superficie est bien moindre, même si elle est sans doute la ville la plus peuplée d'Europe. Un centre politique, économique, culturel, religieux... Une capitale dont l'aura dépasse les frontières du royaume (lui aussi bien différent de la France dans laquelle nous vivons).
Au coeur de cette ville, le quartier du Marais, que bordent les enceintes construites un siècle plus tôt par Philippe-Auguste. Et, dans ce quartier, un bâtiment enclos fondé quelques décennies auparavant sur la demande du roi Louis IX, canonisé depuis. Saint-Louis. Ce lieu est un béguinage, conçu sur le modèle du béguinage de Sainte-Elisabeth, à Gand, dont le roi saint avait jugé les plans parfaits.
Là vivent des femmes qui, comme le dit le titre du billet, ne sont ni épouses ni nonnes. Pourtant, il s'agit bien d'une communauté religieuse, les béguines portent l'habit, mais elles n'ont pas prêté les voeux perpétuels comme le font les religieuses. En fait, c'est un mouvement laïque placé sous une règle monastique.
Souvent, ces femmes sont veuves et ont choisi de consacrer leur vie à Dieu mais sans se couper du monde. Car, si le béguinage est fermé et son accès interdit aux hommes, hors ecclésiastiques, les béguines peuvent parfaitement sortir et évoluer à l'extérieur de leur domaine. A l'intérieur, elles vivent en communauté, certes, mais logent dans des maisons individuelles qu'elles partagent parfois.
Au béguinage, on prie, bien sûr, mais on étudie aussi, chose rare pour les femmes à l'époque, on travaille. On vit dans une indépendance totale, aux antipodes de la soumission qui étaient demandée au sein des familles. C'est aussi un lieu de mixité sociale et, même si une certaine hiérarchie se dégage, chacune est traitée de la même façon.
Lorsque s'ouvre le roman, Ysabel est l'intendante du béguinage royal. Elle est aussi herboriste et sa connaissance des plantes et de leurs effets bénéfiques lui vaut de s'occuper de l'hôpital du béguinage, où l'on accueille des femmes bien souvent démunies face à la maladie, la vieillesse, les mauvais traitements ou encore les grossesses.
A l'extérieur, les tensions montent. Tensions politiques, mais dit-on aussi économiques. Le roi Philippe le Bel règne et impose une poigne de fer. Dans son collimateur, les Templiers. Mais les béguines n'échappent pas aux soupçons : des voix de plus en plus fortes les accusent d'hérésie et le pape Clément V semble prendre cela au sérieux.
Pour les béguines parisiennes, peu importent ces rumeurs, il y a du travail à effectuer, et c'est cela qui compte. On soigne, on prie, on lit, on accueille... Mais, la dernière arrivée pose problèmes : impossible de lui arracher un mot, elle refuse de parler. Plus embêtant, elle se montre très agitée, violente, même, et Ysabel doit trouver comment calmer cette enfant.
Tout indique qu'elle a été malmenée, battue, certainement violée, un choc tel que la jeune fille ne parvient pas à retrouver le calme nécessaire pour pouvoir parler. On n'arrive même pas à lui faire dire son nom. La seule chose que l'on sait d'elle, c'est ce qu'on voit : sa peau d'une blancheur marmoréenne et sa chevelure d'un roux flamboyant.
Qui est-elle ? Un homme le sait. Il s'appelle Humbert, il porte la bure des Franciscains et se trouve à Paris à la demande de son mentor. C'est par hasard qu'il va apercevoir cette jeune fille et la reconnaître. Il sait qui elle est, elle s'appelle Maheut et elle est liée aux événements qui l'ont mené, lui aussi, dans la capitale, depuis la région du Hainaut.
Mais Humbert, lui, qui est-il exactement ?
Beaucoup de choses dans ce petit résumé, à la fois pour planter le décor, mais aussi introduire l'histoire. Ainsi présenté, on pourrait penser qu'il y a une sombre intrigue et qu'on a en main un polar historique, disons-le tout de suite, ce n'est pas le cas, même si certains personnages sont auréolés de mystère, qu'on va voir se dissiper peu à peu.
En fait, l'arrivée de Maheut est plutôt un déclic, le signal annonçant des temps difficiles pour le béguinage royal de Paris. Et c'est cette histoire troublée que nous allons suivre, la véritable histoire menant à la fermeture de ce béguinage, relatée à travers l'histoire fictive de ces femmes, Ysabel, Maheut, Ade et quelques autres que vous découvrirez au fil des pages.
Comment parler de "la Nuit des béguines" ? En vous donnant une première impression qui m'a accompagné d'un bout à l'autre : une extrême douceur. Elle vient sans doute de l'atmosphère qui peut régner au sein du béguinage, mais surtout, me semble-t-il, de l'écriture d'Aline Kiner qui instaure ce sentiment. On se sent bien, parmi ces femmes, en paix. En sécurité.
Pas évident, car, comme je l'ai dit, à l'extérieur, il en va tout autrement. Et nous sommes témoins de ces événements qui, dès avant 1310, ont vu les bûchers s'allumer place de Grève et ailleurs dans Paris. Philippe le Bel gouverne d'une main de fer et ne ménage personne, sans doute autant pour ses propres intérêts que ceux du royaume.
Ce contraste puissant, comme si le béguinage était une bulle, isolée de ce monde brutal et violent, donne la sensation au lecteur d'être dans le parfait contrechamp des "Rois maudits". C'est bien le même contexte, c'est bien la même époque, ce sont bien les mêmes événements (aux petits arrangements pris par Druon avec l'histoire près), et pourtant, on est ailleurs.
Oh, ce n'est pas pour cela que la vie des béguines n'est pas tourmentée, mais elles ne se soucient guère des décisions prises au palais royal. Elles ont d'autres affaires en cours, parfois délicate. Mais, bientôt, comme je l'ai dit, la présence parmi elles de Maheut va créer un appel d'air et Ysabel et Ade, en particulier, vont devoir agir avec une grande prudence.
Il faut, pour bien comprendre, donner un élément historique fondamental : en octobre 1311, s'ouvre le Concile de Vienne, dans l'Isère, où Philippe le Bel et Clément V vont décider de l'avenir de l'Ordre du Temple, avec les conséquences que l'on connaît. Mais, à l'ordre du jour, on trouve aussi la situation des béguinages et de ce qu'on appelle le Libre Esprit, mouvements hérétiques aux yeux de certains.
Je dois dire que mes connaissances sur les béguinages étaient fort limitées avant de me lancer dans la lecture du roman d'Aline Kiner. Cela se limitait à ce que j'en avais découvert dans "Migne Mystique", de Matthieu Dhennin (dans un esprit bien différent), et je pensais le mouvement concentré dans le Nord de la France et en Belgique. J'ignorais donc totalement l'existence de ce béguinage royal dans le Marais.
De même, je ne connaissais pas un personnage qui tient un rôle clé dans "La Nuit des béguines", même si elle ne fait pas partie du récit central : Marguerite Porete. Je ne vais pas trop en dire sur cette femme qui, pourtant, réunit bien des problématiques que développent Aline Kiner dans son roman. Mais vous comprendrez en le lisant pourquoi il fallait la citer dans ce billet.
"La Nuit des béguines" met en scène un mouvement qui a su trouver une certaine autonomie, qu'aucun pouvoir ne contrôle vraiment, et qui se compose de femmes libres, sans attaches, le plus souvent. Et si c'était avant tout cela que reprochaient aux béguines les hommes qui détiennent un pouvoir universel ?
On peut sérieusement se poser la question, ne serait-ce qu'en regardant les tentatives de reprise en main qui marquent cette époque. Lorsqu'on veut noyer son chien, on l'accuse de la rage, lorsqu'on veut se débarrasser d'un mouvement religieux qui mène sa barque un peu trop à sa guise, on l'accuse d'hérésie. Et l'on construit des bûchers, pour l'exemple...
Ces béguines, elles ne sont ni épouses ni nonnes, on y revient. Elles ne sont donc pas sous la coupe d'un mari ni sous celle des ordres séculiers, dirigés par des hommes. Et c'est insupportable aux yeux du clergé comme d'une partie de la société. Si l'on peut penser que l'élimination des Templiers était un calcul financier, pour confisquer les biens de l'ordre, la lutte contre les béguinages est donc différentes.
C'est une opération de maintien de l'ordre. L'ordre établi par et pour les hommes. On va d'ailleurs le voir de manière assez frappante quand on va évoquer, au fil du chapitre, les vies des béguines qui sont au coeur du roman, ou encore ce qui est arrivé à Maheut. Les femmes n'ont pas à décider de leur destin, il est établi pour elle par des hommes, père, époux, frères, religieux...
Ysabel est l'archétype de ces femmes libres. Elle a fait des choix de vie, après une existence bien remplie, dans la norme. C'est à l'automne de sa vie qu'elle a rejoint les béguines, par piété, évidemment, mais aussi pour enfin pouvoir vivre comme elle l'entend, remplir des fonctions qu'on lui dénierait autrement, et puis transmettre, également, à d'autres femmes plus jeunes qu'elle ce qu'elle a appris.
Pour d'autres, comme Ade, c'est plus compliqué, plus délicat. Les blessures profondes qui lui ont été infligées ne sont pas refermées et le béguinage est une façon de s'échapper, de se reconstruire sans sentir peser les conventions sociales en vigueur. A l'image de Maheut, c'est un personnage complexe, d'apparence revêche, pas forcément sympathique, mais qu'on va découvrir peu à peu.
Il y a dans le béguinage une dimension utopique forte (et on retrouve d'ailleurs cela avec Marguerite Porete). On est dans une espèce d'abbaye de Thélème avant l'heure, même si l'on conserve une dimension religieuse forte, au contraire de la création de Rabelais, un règlement intérieur qui, sans être strict, est important et peu déplaire, contraindre certaines, à l'image de la fougueuse Maheut.
Libres, oui, les béguines le sont, mais ce n'est pas l'anarchie non plus. Et ce qu'on voit apparaître au cours du livre, au gré des événements qui vont agiter la petite communauté, c'est que, comme toute société humaine, un béguinage n'est pas à l'abri des ambitions et des instincts les plus primaires de l'être humain.
Pouvoir, ambition, statut au sein de la communauté, atomes plus ou moins crochus, amitiés mais aussi rivalités, jalousies, même... Tout cela existe au sein du béguinage et, en ces temps troublés où l'avenir est menacé, ces réactions pourraient mettre un peu plus en danger ce projet, pourtant magnifique, empli de bonté et de beauté.
Je disais plus haut que "la Nuit des béguines" n'était pas un polar (contrairement au premier roman d'Aline Kiner, "Le Jeu du pendu", que j'avais découvert avant que ce blog voie le jour), mais j'ai du mal aussi à vous dire que c'est un drame. Dans les faits, sans doute peut-on envisager ainsi ce roman où tout n'est pas rose, loin de là.
Mais, encore une fois, il s'en dégage quelque chose de tellement frais, agréable, doux... Un vent de sérénité et ce qui s'approche peut-être le plus d'une plénitude. J'ajouterai même une sensualité qui n'a rien de clandestine. N'allez rien vous imaginez de glauque, non, cette sensualité se fait avec la même simplicité que tout le reste, elle est l'expression de la confiance qui règne au sein de la communauté.
Bien sûr, certains renâcleront devant la dimension religieuse de ce mouvement. Mais, il faut, je croire, voir vraiment au-delà et surtout retenir cette liberté acquise par ces femmes contre tous les usages. C'est un mouvement laïque dans une société qui était encore très religieuse. Dans un autre contexte, cela ne modifierait sans doute ni son esprit ni son fonctionnement.
A l'heure où la série "la Servante écarlate" connaît le succès en proposant un univers dystopique puissant dans lequel les femmes sont à la merci totale des hommes, "La Nuit des béguines" propose un regard plus optimiste, à partir de faits historiques. Oui, les béguines ont fini par disparaître, en France, en tout cas, mais rappeler leur souvenir, comme le fait Aline Kiner, a de quoi réconforter et, pourquoi pas, redonner des idées.

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