La terre qui les sépare, Hisham Matar

Par Sara


Jaballa Matar, ancien colonel de l'armée libyenne, a été une figure majeure de l'opposition au régime de Khadafi dès 1969.
Après avoir été arrêté et détenu en 1970, il devient homme d'affaires, et en 1979, émigre en Egypte avec sa famille.
En 1990, il est arrêté de nouveau, cette fois par les autorités égyptiennes, et sa famille ne l'a plus jamais revu.

Dans son roman, Hisham Matar, son fils, tâche de retrouver sa trace, de savoir si son père est toujours en vie, et, s'il ne l'est pas, ce qui lui est arrivé depuis sa disparition, il y a presque trente ans.

Recoupant les différents témoignages qu'il a pu recueillir, faisant pression sur la Chambre des Lords en Angleterre, son pays d'adoption, tâchant de négocier des informations auprès de Mandela ou même directement de Seif, le fils de Khadafi, Hisham Matar tente par tous les moyens de découvrir la vérité.

Au-delà de ce que le récit révèle du fonctionnement de la dictature de Khadafi et des enjeux politiques secouant le régime Libyen après la disparition du dictateur, l'auteur relate ses tentatives en utilisant un ton factuel, comme une enquête minutieuse où pourtant le désespoir guette.
Le roman alterne les époques, les souvenirs resurgissant alors que l'auteur investigue, et que la même question revient le taraudant sans cesse : son père est-il encore en vie?

La situation singulière et terrible dans laquelle il se trouve fait naître des préoccupations et des pensées profondes autour de la mort et de l'absence.
Car si son père a disparu depuis près de 30 ans, et si l'hypothèse de sa mort est nécessairement abordée, le lecteur est amené à concevoir le désarroi dans lequel l'ignorance de la date possible de la mort peut plonger l'auteur, car alors, cela reviendrait à envisager que son père puisse être mort depuis des années sans qu'il n'en ait rien su, sans qu'il n'en ait rien senti.
A l'inverse, quand décider d'abandonner, quand juger que la quête est parvenue à son terme, sans avoir la preuve concrète de la mort de son parent, d'un être aimé quel qu'il soit?

Ainsi, le jeu dans lequel l'entraîne Seif est perturbant et difficile à jauger : quel est le but de ses manigances, dispose-t-il réellement d'informations relatives au sort de Jaballa Matar, ne cherche-t-il qu'à sauver la face, à minimiser une menace sur le jeune régime Libyen à l'époque où la recherche de Hisham Matar trouve de l'écho dans la presse étrangère?

Les tourments et les obstacles rencontrés par l'auteur bousculent, tant ils recouvrent une violence, un vertige inouïs. On ne peut qu'être ébranlé par l'humilité de Hisham Matar, sa persévérance, les pensées intimes qu'il partage et la cruauté de l'ignorance qui l'accable.

La terre qui les sépare est davantage qu'un récit à tendance autobiographique, c'est un témoignage exceptionnel sur le sort des opposants au régime libyen au cours du dernier demi-siècle, tout autant qu'un texte d'une sensibilité rare abordant des questions qui se situent au fondement de la condition humaine.


"Elle était là, notre terre. Roussie et jaune. De la couleur d'une peau fraîchement cicatrisée. Peut-être serais-je finalement libéré. La terre se fit plus sombre. Le vert commençait à percer, couvrant finement les collines. Et, soudain, ce fut la mer de mon enfance. Les exilés ont si souvent tendance à construire une vision romantique du paysage de leur patrie. Je me suis prémuni contre cela. [...] En mon for intérieur, cependant, je continue de trouver que la lumière de chez nous est incomparable."

"Le pays qui sépare les pères et les fils a désorienté plus d'un voyageur. Il est très facile de s'y perdre. Télémaque, Edgar, Hamlet et d'autres fils innombrables, dont le drame intime égrène les heures de silence, ont vogué si loin et parcouru de si longues distances entre le passé et le présent qu'ils semblent pour toujours à la dérive."

"Le fait de ne pas savoir quand mon père a cessé d'exister a complexifié ma conception de la frontière entre la vie et la mort."

"Lorsqu'on sort de prison après une peine si longue, on prend soudain la pleine mesure de l'injustice. C'est seulement à ce moment-là qu'on se rend compte combien de temps a passé, que l'on constate que le monde a changé et que l'on voit tout ce qui a été perdu."