Les Olympiades truquées, de Joëlle Wintrebert

Les Olympiades truquées, de Joëlle Wintrebert

Les Olympiades truquées, de Joëlle Wintrebert, Édition J’ai Lu, 2001 (première édition : 1980), 313 pages.

L’histoire

Sphyrène est une nageuse d’exception, supérieurement douée. L’espoir des prochains Jeux Olympiques. On contrôle son mental. On lui fait prendre des drogues. Mais quand la dose est trop forte, la violence se déchaîne.
Quant à Maël, elle essaie juste de comprendre ce qu’elle est. Le clone de sa mère morte.
Et dans un monde où le clonage humain sert à renouveler le corps des nantis, où d’étranges mutations bouleversent la notion de sexualité, les itinéraires des deux jeunes filles vont se croiser. Car elles tiennent à la liberté de leur corps et à leur vie de femme.
Et elles iront jusqu’au bout.

Note : 4/5

Mon humble avis

Les Olympiades truquées fait partie de la sélection du club de lecture « Une chambre à nous » et comme je suis toujours partante pour découvrir une autrice que je ne connais pas et lire plus d’œuvres de science-fiction, je me suis jetée dans sa lecture. Plusieurs membres du club ont abandonné la lecture de ce livre ou ne l’ont pas du tout appréciée, pour plusieurs raisons dont certaines revenaient assez souvent : la présence de scènes de sexe, et de situations potentiellement dérangeantes. Du coup, je met à la fin de cette chronique une liste (non exhaustive, il est possible que j’en ai oublié, n’hésitez pas à m’en faire part si vous en voyez d’autres) d’avertissements, de trigger warnings, que vous puissiez être prévenus si vous le souhaitez (évidemment, certains avertissements peuvent spoiler des éléments de l’intrigue).

J’ai personnellement bien aimé cette lecture, l’intrigue m’a très rapidement entraînée et je comptais bien savoir de quoi il en retournait pour les deux personnages principaux : Maël, une clone créée pour « remplacer » la défunte femme de son « père ». En effet, Bior Mallard perd sa femme Maël Flaihutel dans un accident et décide d’en faire un clone, qu’il élèvera comme sa fille. Donc oui, c’est assez malsain dès le début. Mais le roman aborde la problématique du clonage de façon très complète : par exemple s’il s’agit réellement de la même personne que « l’originale » et donc si un clone peut être considéré comme une personne à part entière, ou comme un simple double, voire une propriété. Au fur et à mesure du roman, les dérives de cette pratiques apparaissent comme les modifications génétiques d’un clone pour en faire un super athlète ou encore se cloner pour avoir une « ferme » à organes si le besoin survient…

Il y a aussi toute une critique des besoins grandissants des humains en terme de divertissement : arrivera bien un moment où les limites humaines ne pourront plus être dépassées en terme de démonstration de force et puissance physique, dans le cadre des Jeux Olympiques notamment. Le fait que le public en demande toujours plus amène certains personnages à justifier l’utilisation de drogues dopantes, peu importe les risques et le consentement des athlètes dopés. Concernant les JO, étant donné qu’ils sont mentionnés dans le titre et que l’intrigue est mise en place avec des athlètes qui se préparent à cette compétition, on s’attend légitimement à ce que l’événement soit important et devienne l’apogée du récit… mais pas du tout. Finalement, cela se boucle en quelques pages, sans qu’on n’ait une idée précise de ce qui se passe lors de ces jeux. La scène reste efficace mais finalement très elliptique et factuelle.

D’ailleurs, c’est l’un des reproches que l’on pourrait faire au roman, il reste très factuel, avec des personnages qui agissent de façon apparemment froide et neutre donc c’est assez difficile de s’attacher à eux ou de ressentir de l’empathie pour leurs sentiments… puisque ces derniers ne sont pas décrits. En revanche, les situations elles-mêmes permettent de ressentir l’horreur de ce que les personnages traversent. Toujours est-il, j’étais impatiente d’en lire plus sur les deux personnages principaux du roman : Maël donc, qui a du mal à trouver sa place dans la société et dans sa « famille » en tant que clone, et Sphyrène, une nageuse professionnelle qui se prépare aux JO avec ses deux amies.

Concernant les scènes de sexe et de violence que j’ai mentionnées auparavant et qui ont pu en rebuter certains, je les trouve peu remarquables… Le sexe est décrit une fois encore de manière très factuelle, sans intention de rendre le texte érotique et sans être vulgaire non plus et surtout, elles ne s’étendent pas sur des dizaines de pages (ce qui n’est pas un mal en soit, mais ce n’est pas le propos du roman et ça aurait pu le desservir d’ailleurs). Pareil pour la violence, il me semble que c’est l’idée de cette violence qui est plus choquante que la description qui en est faite dans le roman ; la violence n’est pas graphique. Finalement, la violence physique me semble bien moindre comparée aux violences psychiques que peuvent subir les personnages.

– Mais non. Engendrer trop peu de femmes, c’est engendrer l’inégalité, le sexisme, la frustration, et bien sûr les crimes sexuels. En permettant aux gens de choisir le sexe de leur enfant, les États ont creusé la tombe de la démocratie. On ne peut permettre à un sexe d’en dominer un autre sans faire le lit du totalitarisme. Et désormais, les femmes ont des pouvoirs discrétionnaires… du seul fait qu’elles sont femmes !

Les Olympiades truquées a également un propos féministe il me semble, avec l’idée d’un « renversement » des pouvoirs en quelque sorte, du fait que la population soit majoritairement composée d’hommes les femmes sont « précieuses » et à protéger (toute proportion gardée bien sûr). Mais cela entraîne par exemple un durcissement des peines et un accroissement de la violence exprimée envers les violeurs avec des castrations et des tortures. J’ai pu lire un ou deux avis qui considéraient cela comme de la misandrie de la part de l’autrice et… non ? Il me semble qu’elle dénonce simplement la culture du viol de son époque, et de la nôtre puisque c’est malheureusement tout à fait d’actualité. En plus, ces tortures faites aux hommes n’annulent pas toute la violence que subissent les femmes dans le roman et il est bien montré que ce système de répression ne fonctionne pas vraiment.

Sphyrène se remémorait les analyses et commentaires enregistrés dans le DOC. La violence faite aux violeurs résidait dans les fondements mêmes de la société, expliquait l’un des auteurs – dont elle avait oublié le nom, un homme en tous cas. Dès que les parents avaient pu choisir le sexe de leurs enfants, ils avaient opté en masse pour des garçons, parce que le seul vrai pouvoir demeurait un pouvoir mâle. La diminution catastrophique des naissances féminines avait engendré une nouvelle compétition sexuelle. Moins il y avait de femmes, plus il était difficile de les conquérir, plus graves et lourdement pénalisés devenaient les crimes commis par frustration à leur égard. Cette compétition était à l’origine d’une nouvelle violence, corollaire d’un nouveau pouvoir, féminin cette fois. Les femmes se vengeaient d’un asservissement millénaire en exacerbant la jalousie des hommes. Ce cercle vicieux avait entraîné un accroissement fantastique du transsexualisme.

Pour montrer la richesse du roman, l’autrice aborde des sujets divers tels que la transidentité, bien qu’un terme daté soit utilisé en l’occurrence « transsexualité », mais j’imagine que c’est à remettre dans le contexte des années 1980 durant lesquelles le roman a été écrit. En tous cas, l’approche est assez originale ; dans la France des Olympiades truquées, puisque les femmes sont minoritaires en nombre, il semblerait que la nature tente de réduire le déséquilibre avec des hommes qui petit à petit, se changent en femme. Le point n’est pas central à l’intrigue du roman, on glane donc des informations par-ci par-là, mais tout commence avec une féminisation de la personne, qui se met à porter des robes, des perruques, du maquillage… Puis au fur et à mesure, sans aucun apport d’hormones, leurs seins de mettent à pousser, leurs visages à s’affiner, etc. C’est appelé le « Syndrome de la matrice » et si au départ Sphyrène est inquiète pour son frère, qui développe le syndrome, au final la société accepte sans trop de soucis ces changements, puisqu’ils sont bienvenus étant donné le manque de femmes. L’idée est donc de donner des nourrissons à ces personnes atteintes du syndrome pour qu’elles élèvent des enfants.

Alors. Je pense à la fois que c’est très bien d’aborder les transidentités (surtout à l’époque) et en même temps, je ne sais que penser du traitement qui en est fait. En tant que femme cisgenre, déjà, je ne suis pas directement concernée par le sujet donc il est tout à fait possible que je sois à côté de la plaque (auquel cas, vraiment, dîtes-le moi). Je pense que la représentation des ces personnes transgenres n’est pas idéale, déjà parce que ce sont seulement des femmes transgenres, même si ça fait sens avec le postulat de base qui est de compenser le nombre réduit de femmes. Ensuite, le fait que la transition passe obligatoirement par une période de « féminisation » qui se résume aux robes, perruques et maquillages paraît un poil essentialiste, comme si la nature des femmes était de porter des robes et d’élever des enfants. Encore une fois, je n’ai aucune autorité sur le sujet mais je serai ravie d’en discuter si vous avez lu l’ouvrage !

Un autre passage du roman qui m’a fait tiquer est la conversation que Maël tient avec Anyara, un personnage furtif qui n’existe que pour cette scène et qui a pour seule caractéristique d’être noire finalement… Cela m’a déjà fait réaliser que les personnages du roman semblent très très majoritairement blancs. Puis, en repensant à la scène, j’ai réalisé à quel point c’était réducteur et offensant d’avoir Anyara comme seule personnage Noire puisqu’elle semble réunir un peu tous les clichés racistes qui peuvent exister. Tout d’abord, elle est décrite comme « Africaine » et « exotique » sans qu’on sache de quel pays elle vient, et son discours porte principalement sur l’oppression « des Africaines », d’ailleurs elle-même a été vendue par son père pour devenir « visiopute » (l’équivalent des webcams pornographiques). Encore une fois, je ne suis pas du tout une autorité sur ce sujet, mais il me semble que s’il est positif d’avoir des personnages noirs et de parler de l’oppression que les femmes de certains pays d’Afrique vivent… il faut que ce soit bien fait et il ne me semble pas que ce soit le cas ici.

Comme ce roman a été écrit il y a un moment, peut-être l’autrice a-t-elle évoluée sur ces points, et des chroniques que j’ai pu lire, Les Olympiades truquées est très ancré dans son temps, où les questions de dopage par exemple étaient tout à fait d’actualité. En tous cas, j’ai beaucoup aimé l’intrigue et comme l’atteste la longueur de ce billet, le roman m’a aussi fait réfléchir sur plusieurs points ; c’est bien signe qu’il m’a touché. Bien sûr, apprécier une lecture ne signifie pas oublier son sens critique ; d’où mes remarques sur la représentation des personnes transgenres et noires.

En tous cas, je serai ravie de discuter de ce roman avec d’autres personnes ! Et à l’occasion, je pense jeter un œil aux autres publications de Joëlle Wintrebert, peut-être plus récentes. Si vous êtes déjà convaincu par sa plume en revanche, j’ai vu qu’elle sera l’invitée d’honneur de la Convention Nationale de Science-Fiction et Fantasy de Grenoble en juillet.

***

Avertissements & trigger warnings (spoils donc) : viols et tentatives de viols, inceste, mentions de mutilations génitales (excision et infibulation), prostitution, drogues.


Classé dans:Chroniques, Littérature française, Romans Tagged: 4/5, Joëlle Wintrebert, Science-fiction, Une chambre à nous

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