La Sonate à Bridgetower

Par Sara

Retour sur un roman qui a fait grand bruit à l'occasion de la rentrée littéraire de janvier : La Sonate à Bridgetower, d'Emmanuel Dongala.


Le récit a pour cadre l'Europe de la fin du XVIIIe siècle. Un jeune prodige violoniste, George, débarque à Paris en compagnie de son père, Frederick de Augustus Bridgetower de Bridgetown, prince d'Abyssinie, noir et originaire de la Barbade (comme Rihanna, nous sommes donc naturellement amenés à penser que l'île produit depuis des siècles les plus purs génies musicaux, n'est-il pas?).
Alors que le peuple est sur le point de se soulever, et dans un contexte social agité, Frederick introduit son fils auprès de la haute société, use de subterfuges pour conduire au succès cet enfant de 9 ans qui a été l'élève de Haydn et qui apporte aux soirées mondaines un exotisme prisé.
Lorsque la Révolution s'annonce, ils partent pour Londres, où ils poursuivent ensemble leurs efforts pour étendre la renommée de George. Ce sera ensuite à Vienne que George fera la connaissance de Beethoven, des années plus tard, qui composera pour lui la Sonata mulattica, plus tard renommée Sonate à Kreutzer, alors même que le musicien ne la jouera jamais...

Vous le devinez sans doute, l'auteur propose une immersion très réussie dans une époque exaltante, qu'il restitue avec brio. Le rythme peut sembler assez lent, dans la mesure où il est question des visites rendues aux représentants de l'aristocratie française, puis des pontes anglais et viennois, mais le lecteur est néanmoins captivé par la peinture qui est faite des mœurs, des relations, des tribulations de nos protagonistes, depuis l'addiction de Frederick au jeu et sa fâcheuse tendance à dépenser les cachets de son fils sans considération pour la situation de son épouse et de son autre fils demeurés en Pologne, jusqu'aux amourettes de George.

En toile de fond, une réflexion stimulante sur l'esclavage et le racisme. Il en est question notamment lorsque, à l'occasion de nouvelles rencontres, les nobles français s'étonnent de l'ascendance de George, qui est désigné comme "mulâtre", et dont il semblait alors communément admis qu'il devait ainsi être le rejeton d'un homme blanc et d'une femme noire, la combinaison inverse étant pour l'époque incompréhensible (un homme noir avec une femme blanche, pensez donc, un véritable scandale...).

Et, bien sûr, la musique... La figure derrière le mythe, la folie de Beethoven et son mauvais caractère, ce secret enfoui sous le poids des siècles et que l'auteur exhume en révélant l'histoire de George Bridgetower, dont le nom n'a pas accédé à la postérité en dépit de sa grande renommée en son temps et de son talent.

La relation entre le père et le fils ne manque en outre pas de sel, et constitue un socle solide pour le reste du récit, qui a tout d'un véritable voyage dans le temps, dont on ressort fasciné.

  • Vous avez apprécié l'Histoire du lion Personne ; vous aurez le plaisir de retrouver un cadre similaire, au moins en partie!
  • Vous collectionnez les anecdotes amusantes sur la musique classique (comme, par exemple, le fait que l'adagio d'Albinoni est en réalité l'ouvrage de Remo Giazotto - et oui, l'histoire est parfois injuste, quelle garce).
  • Un roman où s'emploient des mots comme "coquecigrue" vous intéresse forcément.


"Liberté d'expression, valorisation de l'individualité et du trait d'esprit, diversité sociale, tout cela était nouveau pour Frederick de Augustus. Jusque-là, comme tous les opprimés, il savait ce que voulait dire ne pas être libre, mais il ne savait pas ce qu'était la liberté. Ne pas être libre était quelque chose de physique que l'on ressentait en soi, dans sa chair. La liberté se définissait en creux. Elle consistait uniquement à se débarrasser des entraves qui vous asservissaient : la lourde et pesante chaîne de fer qui rivait les pieds de l'esclave dans l'entrepont d'un navire négrier, les lanières du fouet qui lacéraient le corps pendant les corvées dans les plantations, la violence des maîtres. [...] Mais le type de liberté que Frederick de Augustus découvrait ici était tout à fait autre chose, une liberté qui ne pouvait être conçue que par des hommes qui étaient déjà libres. Elle était abstraite mais réelle, elle allait au-delà de celle rêvée par les asservis tout en l'englobant. Elle flottait dans l'air de Paris, diffuse, et Frederick de Augustus, dans son fauteuil, se demandait si cette liberté n'était pas le signe avant-coureur de mutations encore plus grandes."

"Il ressentit un petit choc : le principal invité n'était pas lui mais George. Jusque-là, il avait cru que c'était lui qui ouvrait les portes de Paris à son fils ; en lisant cette invitation, il s'aperçut qu'en réalité c'était son fils qui les lui ouvrait. "

"_Ne te fais pas d'illusions sur les Viennois. Ces gens-là sont superficiels. Tant qu'on leur donne de la bière et de la saucisse, ils se tiennent tranquilles." (je dois donc être viennoise)