"Au nom de tout ce qui vit sous le Ciel".

Et notre voyage livresque reprend. Après quelques séjours dans des univers imaginaires, revenons à notre bon vieux monde, mais dans une version légèrement chamboulée. Et plus particulièrement, l'Asie, puisque Hong Kong sera le cadre de ce billet. Avec la suite de la trilogie de Romain d'Huissier, "les Chroniques de l'étrange". Après "les 81 Frères", voici le second volet (qui est paru cet automne aux éditions Critic ; le dernier volet, lui, arrivera en fin d'année 2017) : "la résurrection du Dragon". On retrouve l'exorciste Johnny Kwan et cette île-Etat de Hong Kong où les esprits vivent librement au milieu des humains, à condition de bien se conduire. Cet étrange univers où l'hyper-modernité côtoie les traditions ancestrales, pour le meilleur mais aussi le pire, car l'harmonie est un équilibre terriblement fragile. Et l'humain peut être aussi dangereux pour lui-même que les esprits... Une seconde enquête plus mouvementée et dangereuse encore que la première. Avant le feu d'artifice final du dernier volet...
tout sous Ciel
Après les péripéties qui ont émaillé son enquête pour faire tomber les 81 Frères, Johnny Kwan a ressenti le besoin de souffler. Avant tout, pour récupérer de ses nombreuses blessures et laisser son corps au calme un moment. Il a donc laissé sa fonction d'exorciste de côté et a accepté l'offre du milliardaire Anthony Chau de travailler pour la fondation qu'il a créée afin d'inventorier sa collection d'antiquités.
Une oeuvre à but non lucratif dont l'objet est de permettre le prêt régulier de ces oeuvres à des musées à travers le monde. Pour Johnny, il s'agit d'un emploi de bureau, calme et sans danger, idéal pour reprendre des forces. Mais, il reste fondamentalement un fat si, un magicien taoïste. Et il a décidé de reprendre petit à petit son activité.
Pas tout de suite les grandes affaires, potentiellement dangereuses, mais quelques interventions sans danger qui lui permettront de se remettre doucement le pied à l'étrier. Bon, si on en croit la scène d'ouverture de "la résurrection du Dragon", même une affaire pépère sur le papier peut vite virer au grand n'importe quoi... A croire que c'est Kwan lui-même qui attire les problèmes.
Mais, cette expérience, dont il sort encore une fois avec quelques bleus et égratignures, lui montre qu'il n'a pas tout à fait perdu la main... Pile au bon moment, car voilà qu'on fait appel à lui pour quelque chose de nettement plus sérieux. Oh, appelons un chat un chat, c'est un massacre qui a été perpétré et la nature des victimes justifie l'intervention de Johnny Kwan.
Dans un club, façade légale et discrète d'une maison close, des femmes ont été froidement abattues par un tireur. Sept des pensionnaires de cet endroit calme et fait normalement pour le plaisir ont perdu la vie. Sept femmes, mais surtout, sept esprits : les victimes sont des femmes-serpents, d'où le recours urgent et secret au fat si.
Sur place, dans cet horrible chaos, le sixième sens de Kwan frétille. Confirmation avec la vidéo-surveillance, qui montre que le, ou plutôt les assassins, ne sont pas juste venus pour tuer. Mais, le plus troublant, c'est qu'on reconnaît parfaitement le visage du tireur (à défaut de voir celui de son complice) : c'est le tueur sans merci que Kwan poursuit en vain depuis qu'il a tué son mentor, puis son ami et collègue, Andy Kwok.
Stupeur, et volonté de se démener pour enfin mettre cet assassin hors d'état de nuire. Mais ce qu'a vu Johnny sur cette vidéo l'intrigue aussi, malgré sa rage. Ce massacre ne semble pas avoir été organisé par simple plaisir sadique. Il ne comprend pas exactement ce qu'il a vu, mais ce qui s'est passé dans cette honorable club ne lui dit rien qui vaille...
Mais son enquête va devoir attendre un peu. Voilà qu'un des clients habituels de Johnny se rappelle à son bon souvenir. Pas le plus fréquentable : la Triade du Dragon. Et, là encore, c'est une grosse affaire qui est confiée à Johnny. Rien de moins que d'identifier et de convoyer un objet des plus précieux dont l'influent Eddy Wong, parrain de la triade, vient de faire l'acquisition.
Il s'agit d'un oeuf, mais pas n'importe lequel. Un oeuf de jade, censé contenir l'embryon d'un dragon, rien que ça. S'il s'avère que c'est véritablement un oeuf de dragon, alors, sa valeur sera inestimable. Et les convoitises, certainement considérables. A Kwan d'empêcher toute entourloupe. Mais, décidément, le fat si a le don pour se fourrer dans les coups les plus risqués...
J'avais hâte de retrouver Johnny Kwan mais aussi l'univers si particulier dans lequel il évolue. Hong Kong offre décidément un terrain de jeux fabuleux pour un auteur de fantasy urbaine et Romain d'Huissier s'en donne à coeur joie. Un second volet plus spectaculaire encore que le premier, mêlant plein d'éléments, issus du cinéma hongkongais dans sa diversité.
On retrouve aussi bien des scènes qui nous rappellent les thrillers contemporains, souvent ultra-violents, à la John Woo, par exemple, les purs films d'arts martiaux dans la lignée de Bruce Lee, mais aussi le cinéma fantastique, avec quelques créatures bien flippantes. Johnny Kwan est le lien entre tous ces genres qui entrent en collision dans le roman, en étant capable de gérer des situations sorties de ces différents styles.
Oui, vous l'avez déjà compris, ça castagne sévère, dans "la résurrection du Dragon" et Johnny Kwan va devoir faire face à des adversaires non seulement redoutable mais également très supérieure en nombre. Comme pour faire tomber les 81 Frères, il va lui falloir un peu de renfort, mais aussi puiser dans son sac à malices et ses ressources pour mettre en échec un projet infernal.
Là où passe Johnny Kwan, il ne reste souvent plus que des ruines ou des intérieurs dévastés... Je le dis avec bienveillance autant qu'avec ironie, mais ce personnage a du cran, on ne peut pas lui enlever ça, un courage qui frise l'inconscience et un pragmatisme qui lui permet de trouver des réponses aux problèmes les plus ardus que lui posent les événements.
Bref, un héros, un vrai, mais qui a plus de matière grise que de muscle et des pouvoirs super qui valent bien des super-pouvoirs. Je crois l'avoir déjà évoqué dans le premier billet, mais je suis fan de l'attirail de l'exorciste, que ce soit sa besace, toujours bien remplie, ou de sa veste, pleine d'artefacts qu'il semble sortir de ses poches comme le font les toons avec les objets les plus improbables.
A ses côtés, de nouveaux alliés qui balaient un spectre de compétence très large : des membres de la triade, qui ne font aucun sentiment, surtout quand on leur cherche des crosses, une nonne, Ann Lung, rompue aux arts martiaux, et Mike, un autre magicien, qui préfère les activités plus calmes que celles de Johnny Kwan. A eux de se serrer les coudes face à une adversité d'une puissance irréelle...
On retrouve la plupart des ingrédients déjà présents dans "les 81 Frères", mais je trouve que Romain d'Huissier passe la vitesse supérieure. A la fois dans l'action, omniprésente, habilement renouvelée, captivante et qui n'épargne personne, surtout pas nos héros favoris. Mais aussi dans la narration et la construction de ce second tome que je trouve plus solidement charpenté que le premier.
Et puis, il y a un élément supplémentaire que l'auteur incorpore à son roman : une dimension historique. Attention, je ne vais pas m'étendre sur cet aspect, il ouvrirait trop de portes qu'il faut laisser fermées à l'attention des futurs lecteurs, mais il me semble important de le signaler. En plus de la riche influence culturelle déjà évoquée, il y a celle-là qui n'est pas la moindre.
Hong Kong, revenu depuis une vingtaine d'années dans le giron chinois, a beau rester un lieu à part de ce gigantesque pays, les racines historiques sont communes. Et cette Histoire, oui, je lui met un H majuscule, est tout aussi riche que la mythologie qui fait de l'île vue par Romain d'Huissier un décor parfait pour ce genre de roman composite.
On n'en est pas encore à trouver des scènes dignes des superproductions de réalisateurs chinois comme Zhang Yimou, Ang Lee (taïwanais, certes, mais son "Tigre et Dragon", forcément, s'inscrit aussi dans cette lignée) ou encore Chen Kaige. Mais, les questions historiques sont loin d'être anecdotiques dans ce second tome, et moi, ça me plaît beaucoup.
J'aime aussi ce côté sombre que réussit à insuffler Romain d'Huissier. Sombre, aussi, parce que Johnny Kwan n'est pas juste confronté à la folie humaine et aux dangers qu'elle est capable de déclencher, mais aussi parce que son implication personnelle dans ces histoires est tout sauf anodine, tout sauf sans conséquence pour lui.
Johnny Kwan n'est pas un personnage obscur, au contraire, je trouve, il est chargé d'énergie positive et son action, en général, a quelque chose de lumineux, de rassurant. Mais, tout cela pèse aussi sur ses épaules et les événements le malmènent sérieusement. On n'est pas forcément surpris de certains rebondissements, ils vont dans le sens qu'on imagine, mais ils contribuent à entourer Kwan d'une aura moins positive, moins optimiste.
"La résurrection du Dragon" s'achève sur un ultime chapitre, très bref, mais qui assure la transition vers le dernier volet de la trilogie qu'on attend en forme de bouquet final, pour le meilleur, mais peut-être aussi pour le pire... Je suis vraiment curieux et impatient (mais je devrais pourtant attendre jusqu'à l'automne) de découvrir comment Johnny Kwan va évoluer.
Comment il va gérer cette prochaine enquête et les répercussions qu'elle aura forcément sur son existence et sa personnalité. Je commence à me faire un peu trop de films, alors, je vais m'arrêter là et prendre patience, pour que, lorsque sortira "les Gardiens célestes", je me laisse prendre par la main et entraîner dans cet univers captivant et envoûtant. Quoi qu'il s'y passe...