"If you hand me a guitar, I'll play the blues. That's the place I automatically go" (Eric Clapton).

Livre et musique, encore, et en changeant encore de genre (à la fois pour le livre et pour la musique). Place à un roman noir qui a attiré mon attention par son sujet intrigant et par son auteur, dont j'avais bien aimé les deux premiers romans ("Scream test" et, plus encore, "Zen City"). Cette fois, c'est aux racines du blues qu'il nous emmène, mais pas seulement. Dans cette période effervescente des années 1950 où la musique va franchir un tournant, avec l'apparition du rock'n'roll. "Vintage", de Grégoire Hervier (en grand format au Diable Vauvert), propose une histoire reposant sur des éléments assez classiques mais utilisés de façon originale et nous entraîne dans une enquête en forme de road-trip musical sur des riffs de guitare envoûtants. Longtemps, on se demande où nous conduit Hervier, puis, lorsqu'on le comprend, on se laisse porter, mais pas trop... Car il plane une ombre bien inquiétante sur cette affaire...
A 25 ans, Thomas est dans une période bien incertaine. Honnête guitariste, il vient de voir son groupe splitter sans avoir pu percer. Obligé de renoncer (provisoirement, espère-t-il) à sa carrière musicale, il a trouvé un job dans un des plus importants magasins de guitares de Paris. Un simple intérim, en remplacement d'un pote victime d'un accident.
Une certaine routine s'installe alors dans son existence, bien loin du rêve d'un mode de vie sexe, drogue et rock'n'roll... Pourtant, c'est d'une manière fort étrange que le destin (ou une autre entité aussi imprévisible) va venir frapper à sa porte. Sous la forme d'une livraison pas ordinaire, à effectuer au nom de son patron, Alain de Chévigné.
A la surprise de Thomas, Alain a accepté une offre pour le modèle le plus extraordinaire qu'il a en magasin. Une guitare que le propriétaire du magasin ne semblait pas disposé à vendre, utilisant sa rareté comme un argument publicitaire. Mais, il a suffi d'un coup de fil pour qu'il change d'avis et accepte de céder sa magnifique Goldtop, guitare créée par Les Paul pour Gibson en 1954.
N'aimant guère les voyages, Alain demande donc à Thomas de jouer les intermédiaires. Car l'acheteur n'habite pas en France, mais en Ecosse. Dans un endroit dont le nom résonne aux oreilles du jeune homme pour tout ce qu'il représente : le manoir de Boleskine House, sur les rives du Loch Ness... Un voyage qui a de quoi plaire au musicien, aussi s'empresse-t-il de prendre l'avion...
Une Rolls attend Thomas à la descente de l'avion pour le conduire auprès du client, lord Charles Winsley (suis-je le seul à voir Christopher Lee, dans ce personnage ?). Un vieil homme cloué dans un fauteuil roulant, mais un collectionneur de guitares hors pair. Ce qu'il va montrer à Thomas laisse le jeune homme bouche bée. Malgré l'étrangeté des lieux, il est comme un gamin dans une confiserie, faisant sonner d'incroyables instruments...
Fasciné, il écoute aussi son hôte lui raconter ses récentes mésaventures. Le clou de sa collection a disparu, vraisemblablement volé. Et il voudrait bien qu'on l'aide à la retrouver. En échange, une coquette somme d'argent, 10% de la prime d'assurance fixée à 10 millions de dollars ! De quoi susciter une attention parfaite chez Thomas qui imagine relancer sa carrière musicale grâce à ce pactole.
Mais, plus que l'argent, c'est la guitare qu'on lui demande de retrouver qui intrigue le jeune homme : la Moderne, dessinée chez Gibson en 1958. Or, cette guitare est considérée par les guitaristes comme un mythe absolu, une sorte de Graal. Et pour cause : aucune preuve n'a jamais été apportée de son existence. On connaît les plans, mais le modèle fut abandonné avant fabrication. A moins que...
Thomas, excité à l'idée de mettre la main sur cet instrument fabuleux, se lance alors à corps perdu dans cette quête qui va le mener sur deux autres continents. Il s'imagine d'abord comme une espèce de détective, comme on en croise dans les romans noirs. Mais, une fois le pied posé sur le sol américain, bien des choses vont changer. Et sa curiosité, malgré le danger croissant, va monter de plusieurs crans...
Car, au fil de ses recherches, et de rencontres assez étranges dans ce milieu des dingues (pas toujours doux) de guitares, sa recherche va changer d'axe. Il ne perd pas de vue la Moderne, dont l'existence commence à prendre de l'épaisseur, mais il va s'intéresser à un musicien, un bluesman complètement oublié, dont la trajectoire météorique est entouré de bien des mystères...
Pour ce troisième roman, Grégoire Hervier se lance dans un roman noir au-dessus duquel flotte une ambiance assez étrange, presque surnaturelle. D'emblée, avec cette visite sur les bords du Loch Ness, le ton est donné : cette Moderne n'est vraiment pas une guitare comme les autres. "Vintage" n'est pas un roman fantastique, mais il faut reconnaître que l'auteur joue avec cette ambiguïté tout au long.
Et si la Moderne était maudite ? Et si cette guitare sentait le soufre ? Et si cet instrument était plus que jamais fidèle aux légendes les plus sombres entourant le blues, musique diabolique ? Voilà peu à peu les questions qui s'instillent dans l'esprit de Thomas, alors qu'il suit des pistes improbables pour retrouver une guitare qui n'existe pas...
Cette histoire d'un musicien oublié m'a fait repenser à un roman qui m'avait happé, "la conspiration des ténèbres", de Theodore Roszak. Un livre qui ne traitait pas de musique, mais de cinéma, avec la redécouverte, par hasard, d'un cinéaste et de son oeuvre oubliée, dont le pouvoir était de susciter chez le spectateur la peur la plus crue.
Une impression renforcée par pas mal d'éléments apparaissant dans le cours du livre. Outre quelques clins d'oeil à Frankenstein, on trouve aussi pas mal de références au mythique cinéma de SF et d'horreur des années 1950 (et à ses bandes originales, signées par des maîtres du genre, comme Dimitri Tiomkin ou Bernard Hermann).
Toutes proportions gardées (le Roszak est une brique de près de 800 pages d'une incroyable densité), j'ai retrouvé certains aspects voisins dans l'intrigue de "Vintage", qui nous plonge au coeur de l'histoire de la musique, à un de ses carrefours majeurs, lorsque le blues a profité des évolutions technologiques apportées aux guitares électriques dans les années 1950 pour donner naissance au rock.
Hervier s'appuie sur une play-list incroyable, qui mérite une écoute en parallèle de la lecture, car on n'y trouve pas que des standards. Si, comme moi, votre culture blues se limite aux classiques du genre, vous découvrirez certainement pas mal d'artistes de grand talent et surtout, des morceaux qui ne sont pas forcément ceux qu'on entend le plus souvent.
La musique est véritablement un des personnages de ce roman. Pas uniquement parce qu'on en écoute beaucoup ou qu'on y fait référence régulièrement, mais parce que, derrière la légende de la Moderne, on découvre toutes les évolutions futures du rock, des pionniers américains puis britanniques, jusqu'au rock psychédélique et même au métal.
Tous ces mouvements musicaux qui se sont appuyés sur l'instrument de base qu'est la guitare, offrant des riffs mémorables, des solos immortels (n'en déplaise à Keith Richards), des rythmiques nouvelles, des sonorités différentes et des personnalités diverses chez les guitar heroes... C'est bien sûr Gibson qui est au coeur du roman, mais on n'oublie pas d'autres marques, comme Fender ou Ibanez, bien sûr.
Si Thomas voyage pas mal, le coeur de l'action se situe tout de même dans un mythique triangle, Memphis, Nashville, New Orleans, ce sud des Etats-Unis qui a vu naître le jazz et le blues, qui est le berceau du rock, lorsque les Blancs se sont appropriés ces rythmes que réprouvait la morale (et le politiquement correct encore teinté de racisme, il faut bien le dire).
Grégoire Hervier a remarquablement préparé son sujet pour façonner un personnage au combien mystérieux, un musicien maudit, dont le son est tombé dans l'oubli après avoir eu une influence énorme sur une courte période. J'ai aimé ce personnage et tout ce qui l'entoure, j'ai aimé également comment il réussit à rattacher ce personnage sorti de son imagination au réel.
J'ai évoqué Theodore Roszak, une autre lecture ancienne m'est revenu à l'esprit : "le violon", d'Anne Rice. Là encore, bien des différences de fond, mais des idées voisines, autour d'un mystérieux instrument de musique aux sonorités si particulières... Entre le Stradivarius de la créatrice de Lestat et la Gibson d'Hervier, il y a un lien indéniable. Peut-être à chercher dans ce pouvoir de la musique, déjà évoqué récemment.
Mais la véritable influence, il faut incontestablement la chercher du côté d'un écrivain noir, très noir, Nick Tosches, qui connaît bien le monde du rock et cette période précise des années 1950 pour avoir écrit sur le sujet. Et c'est vrai que "Vintage" bénéficie d'une atmosphère qui va en s'assombrissant au fil des pages, dans la lignée des romans de Nick Tosches.
Le rythme, lui, démarre piano pour aller crescendo, avec quelques pics de tension pour plonger Thomas (et le lecteur) dans l'incertitude et l'inquiétude. Le danger apparaît presque par surprise et ne va cesser de grandir. Décidément, la Moderne attise bien des convoitises, pas toutes très recommandables...
A l'arrivée, une lecture agréable et divertissante, avec un final cohérent et très intéressant, car elle permet de conserver une touche de mystère en suspens... Le tout, servi avec de la musique à profusion, ce qui n'est jamais pour me déplaire. D'ailleurs, pour conclure, voici deux liens où retrouver les musiques marquantes en lien avec "Vintage".
- D'abord une vidéo plus générique sur les origines du rock avant les années 1950.
- Ensuite, la véritable play-list du livre.

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