Rencontre avec Maliki pour son « Tipeee »

Après le financement participatif de Laurel, c’est quelqu’un d’autre de bien connu dans le milieu des blogs BD qui pulvérise un record : Maliki !
Cette fois-ci, pas de financement participatif mais l’utilisation d’une plate-forme nommée Tipeee. Le principe ? Vous pouvez soutenir financièrement un créateur (auteur, journaliste, artiste,…) inscrit sur cette plate-forme en lui versant quelques euros (voire plus) sur une durée plus ou moins longue. A la clé, le créateur peut gagner quelques sous, ou même se faire un salaire mensuel, ou, encore plus fou, pouvoir prévoir sur une à plusieurs années.
Pour Maliki, c’est déjà la coquette somme de 10 000 € qui a déjà été collectée… à voir désormais si cette somme se pérennisera sur les mois suivants.

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Bulle d’Encre : Bonjour Maliki et tout d’abord, félicitations !
Alors, tu pensais vraiment que ton Tipeee allait connaître un tel succès ?

Maliki : Merci !
Disons que je l’espérais très fort, mais sans trop y croire. C’est sûr que sur le papier, j’avais tous les ingrédients pour que ça fonctionne. Cela fait 12 ans que ma communauté est derrière moi et me soutient par vents et marées, mais Tipeee est un concept relativement nouveau en France, et je n’avais vraiment aucune idée de la façon dont allait être perçue ma démarche. C’est pour cette raison que j’ai pris le temps de bien expliquer mes motivations, dans mon long strip « A la croisée des chemins ». Je voulais être certaine que tout le monde passe par ce strip avant de découvrir ma page Tipeee.

BDE : La somme donne le vertige : 10 000€ mensuels ! Tu sais déjà ce que tu vas en faire ? Acheter un costard comme le conseille l’un de nos ministres ? Mettre de côté pour aborder l’avenir plus sereinement ?
M : Je vais pouvoir me payer de nouvelles sandales et m’acheter un frigo plus grand… Plus sérieusement, il faut surtout qu’on garde la tête bien froide, car il s’agit du premier mois, et pour l’instant, on va faire les écureuils et conserver précieusement cette réserve pour notre vie quotidienne et à venir. Je dis nous, car il faut compter le travail à temps plein de Becky sur l’univers Maliki, qui me permet de gérer tout ça sans me noyer, tout en conservant suffisamment de temps pour dessiner et produire du contenu. Nous serons donc deux à vivre grâce aux dons Tipeee.
Une partie des dons servira à financer les contreparties proposées, comme la radio ou les goodies imprimés.

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BDE : Mais cette somme est également à relativiser. Rien ne garanti que tes « mécènes » s’engagent dans la durée et elle reste avant tout le fruit d’un long travail bénévole, entretenu années après années auprès de ton public. Pourquoi as-tu entamé cette démarche ?
M : En effet, je doute qu’on récolte 10 000€ tous les mois. Mais même si on arrive à se stabiliser à la moitié, ou même à un tiers de ça tous les mois, ce sera déjà énorme pour nous en terme de sécurité.
Je ne suis pas une auteur à plaindre. Mes livres se vendent plutôt bien, si on compare les chiffres avec ceux de beaucoup d’autres auteurs. Et pourtant, mes revenus ne cessaient de baisser, mon temps de travail de s’allonger, et toutes mes prévisions, basées sur mes 12 ans d’activité, montraient que j’allais finir par arriver dans le rouge d’ici un an ou deux. Je devais produire de plus en plus vite, et j’avais depuis un moment dit adieu aux vacances et aux week-ends. Si moi j’en suis là, alors je n’ose pas imaginer les conditions de vie des auteurs moins chanceux, qui « vivent » d’avances sur droit dérisoires, d’aides sociales, de commissions au black et de boulots secondaires alimentaires. Je ne trouve pas ça juste, et j’ai l’impression d’assister à une seconde crise des agriculteurs, qui produisent la matière première, font vivre toute la chaîne, mais n’en récoltent que des miettes. Saut que les auteurs n’ont pas de subventions pour les aider à faire face…
J’ai entamé cette démarche, parce que j’en avais marre d’avoir honte de vouloir gagner ma vie. Quand on annonce à la télé les salaires démentiels des joueurs de foot, des stars de cinéma, ou quand on glorifie les chiffres de vente de tel ou tel chanteur, ça fait rêver les gens. Quand un dessinateur parle de gagner de l’argent, il devient un vendu. J’ai envie de casser cette image : Non, il n’y a pas de honte à gagner sa vie avec ce métier. C’est un vrai travail, qui demande un vrai savoir faire et beaucoup de sacrifices.

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BDE : Tu expliques d’ailleurs, au lancement de ton Tipeee, dans quel contexte il s’inscrit, en mettant notamment en avant la précarisation grandissante de l’auteur de BD. Tu penses que ce système peut être une alternative pour les auteurs ? Et jusqu’à quel point (saturation possible, nécessité d’avoir une grosse fan-base,…) ?
M : Je suis bien consciente qu’un auteur débutant, encore peu connu et sans une solide base de lecteurs existante, ne pourra pas se lancer dans l’autonomie comme je projette de le faire. Comme dit plus haut, c’est le fruit de 12 ans de travail, de gratuité et d’efforts qui se retrouvent d’un coup miraculeusement récompensés, mais la charge de travail derrière sera énorme.
Le circuit classique a encore son rôle à jouer. Les éditeurs, et une solide distribution, sont encore les plus à même de propulser un jeune artiste vers la reconnaissance, mais avec quel ratio de laissés pour compte ?
Ma démarche, en plus de me permettre égoïstement de vivre autrement de mon métier, a aussi pour but d’alerter sur l’essoufflement et l’opacité de la chaine du livre actuelle. Je ne prétends pas pouvoir changer le système, ou résoudre la surproduction… Je suis complètement impuissante face à ça, et c’est justement parce que je ne peux pas changer le système que j’ai pris la décision de le contourner. En tant qu’auteurs, on ne peut pas faire la grève. On ne peut pas bloquer les routes, les pompes à essence et emmerder les usagers dans les transports en commun. Quand on manifeste, on passe pour des rigolos avec des petits dessins marrants sur des pancartes. On n’est pas à l’aise sur les revendications, parce qu’on a fini par inconsciemment intégrer l’idée qu’on est déjà chanceux de faire ce métier, d’être publiés, et qu’il serait un peu abusé de demander à en vivre convenablement.
Mais si suffisamment d’auteur installés, comme moi, décident que le système ne leur convient plus, et qu’on vaut mieux que ça, alors peut-être que ça fera bouger les lignes pour assainir un peu la chaîne du livre pour ceux qui galèrent encore plus. Je rêve un peu j’imagine, mais ça, c’est justement la spécialité des auteurs !

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BDE : Finalement, ce système renoue avec le mécénat de jadis, à la seule différence qu’au lieu d’un seul et unique riche amateur, les artistes peuvent potentiellement compter sur une multitude de petits contributeurs, où le nombre fait la force. Ça peut changer l’approche de ton travail ?
M : Oui, j’aime bien cette idée de renouer avec un système qui a permis l’émergence de tant de grandes figures de l’Histoire de L’Art à travers les âges. Il y a un côté primordial… et très intimidant !
Mais je ne pense pas que ça change fondamentalement ma façon de travailler. La finalité de mon boulot a toujours été de faire passer un bon moment aux lecteurs, et la seule différence c’est qu’avec Tipeee, je travaille en lien direct avec eux. Je vais continuer à faire comme j’ai toujours fait, en dessinant et en racontant ce qui me plait, et espérer que ça continue à leur plaire aussi !

BDE : On te rend désormais à tes fans et en souhaitant que cette réussite ne s’arrête pas là. On te laisse le mot de la fin pour donner quelques conseils à des auteurs qui pourraient avoir envie de se lancer dans cette aventure.
M : Je n’ai pas envie de crier victoire trop vite. On verra dans un an, quand le système sera rôdé et qu’on aura suffisamment de recul dessus. J’ai juste envie de dire aux auteurs, débutants comme vétérans, que nous devons être fiers de ce qu’on fait. Nos petits Mickeys, nos petites historiettes, peuvent avoir beaucoup d’impact sur la vie de plein de gens. J’ai reçu des messages de personnes que mes dessins avaient aidé à surmonter une dépression, un décès, une maladie… J’ai reçu des messages de gens qui se sont rencontrés autour de mon univers, qui ont fondé une famille, qui ont changé d’orientation ou pris confiance en eux en suivant mon travail. Chacun de ces messages est une petite victoire concrète de ce que notre fiction peut accomplir dans la réalité. Alors soutenons-nous, considérons nous, par tous les moyens possibles, car on vaut mieux que toutes les petites étiquettes condescendantes qu’on voudrait nous coller. On fait un métier super cool !

Interview réalisée par Anthony Roux le 08 juin 2016
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