Venise n’est pas en Italie : depuis le temps, ça se saurait !

Venise n’est pas en Italie : depuis le temps, ça se saurait ! Je me souviens des vacances d'autrefois, dans la vieille caravane. Cette maison miniature, aux placards qui tenaient mal, me fascinait toujours un peu. J'avais envie d'y cacher des trésors et de dormir dans l'odeur un peu fade des banquettes parce que c'était, pour moi, synonyme de vacances. J'avais l'impression que c'était une maison pour moi, faite à ma taille. Je n'ai pourtant pas des souvenirs renversants des séjours au camping. Et le voyage, toujours, me semblait si long... Je crois que cette caravane, vendue depuis des années - et que je vois toujours avec ses rideaux d'un orange qu'on a interdit depuis les années 1970 - me rappelle surtout une époque particulière que je délimite mal : une enfance et un début d'adolescence, où ma famille et moi étions différents, rendus étrangers par le temps et le souvenir.

Si j'ouvre ainsi ma chronique, c'est que le roman d'Ivan Calbérac a fait ressurgir plein de bribes de mon propre passé. J'ai un rapport très émotionnel, finalement, au contenu du roman, et même au souvenir que j'en garde ; par conséquent, j'ai du mal à en parler avec mes critères d'analyse habituels. C'est le même phénomène qu'avec Paris en hiver de Jean-Philippe Blondel - peut-être aussi que c'est la forme de ces romans qui veut ça... En fait, je trouve dans ces livres-là comme des morceaux de ma vie à moi, habilement disséminés sous le masque d'autres personnages, et je reconstitue, à force de choix, de souvenirs et d'émotions, les éléments fragmentaires d'un passé qu'à mon tour je voudrais réécrire. C'est un peu malhonnête de ma part, peut-être. L'auteur a fait des efforts pour écrire une histoire qu'il aimerait à même de toucher tout un chacun et, lorsque j'en parle, je me l'approprie un peu trop, je la cantonne presque à ma propre vie, à mon expérience. Ce n'est pas très poli, il faut en laisser pour les autres...

Si Venise n'est pas en Italie se résume aisément, il se laisse difficilement capturer. Convention de narration : en ouvrant le livre, c'est le journal intime d'Émile que l'on découvre. Il a quinze ans - même si on pourrait avoir envie de lui donner plus et moins, selon les instants du livre : c'est un éternel enfant coincé dans un corps adulte ; un éternel adulte coincé dans une histoire d'enfant - il va au lycée, vit avec ses parents dans une caravane en attendant la construction de leur maison (il dort chez la voisine). Quotidien de gamin sans histoires - de ceux dont les histoires sont les plus longues et les plus compliquées à raconter. Au fond, il est difficile d'écrire un roman sur la vie comme elle vient, et de trouver le ton juste. Il y a un équilibre très difficile à trouver, dans ce genre de récits. Il y en a des tas, de journaux fictifs en littérature... Il faut qu'on y croie, à cet adolescent qui écrit, longuement, sur la minuscule table de la caravane, les affres de sa journée. Ici, ça marche. Émile est assez seul, piégé dans une impossibilité de dire auprès de ses parents ou de ses camarades, pour que l'interlocuteur fictif représenté par le journal soit crédible. Gageons qu'à quelques années près, il aurait pu ouvrir un blog - encore que la majeure partie de ses confidences ne soit pas destinée à être rendue publique.

Le jeune garçon tombe amoureux de Pauline, une jeune fille issue d'un milieu bien plus élevé que le sien, biberonnée à la musique classique et à la belle culture légitime. Lorsqu'elle invite Émile à Venise pour aller l'écouter en concert, elle figure assez bien la perfection (imaginée) inaccessible, que le pauvre hère avec sa chaussette trouée va tout faire pour atteindre. Miracle, en effet : ses parents sont tout à fait disposés à lui payer le billet... avant de se raviser et de proposer l'idée folle d'en profiter pour partir avec lui, en caravane, pour le week-end. Émile pressent la catastrophe mais doit bien s'y résoudre - et l'arrivée inopinée de son frère, en permission, la veille du départ n'arrange rien. A ce moment, la chronique du quotidien fait place à un voyage bizarre et irréaliste, comme on n'en trouve que dans la vraie vie. D'ailleurs, on en oublie alors la forme de journal, les chapitres me semblant trop longs, trop détaillés pour la forme, mais le récit nous a déjà cueillis, la suspension de l'incrédulité a fait son boulot, et on suit avec plaisir Émile et sa famille, à 80 km/h sur l'autoroute, avec la caravane qui suit vaille que vaille.

Je n'ai pas vu, pour ma part, de famille Groseille, Tuyau d'poêle ou que sais-je dans la famille Chamodot. J'ai vu des êtres humains avant tout, dans toutes leurs imperfections, des gens pas mauvais mais qui font du mal sans trop le vouloir, parce qu'ils sont souvent un peu trop brusques - et ne le sont-ils pas d'avoir été trop brusqués, au fond ? Les parents et le frère sont croqués avec une réelle tendresse, celle qui n'inclut pas l'indulgence. Je dois avouer que j'ai vu, dans cette famille qui se démène pour leur fils, un peu de la mienne qui se bat encore aujourd'hui pour que leur bonne élève de petite fille étudie et réussisse à Paris... avec tout l'amour et tout le poids que cela peut impliquer.

Enfin, ce que j'ai beaucoup apprécié dans Venise n'est pas en Italie, c'est que c'est un roman simple, dans le bon sens du terme, et c'est une chose bien rare. La langue est familière, c'est celle d'un adolescent presque normal, qui reprend avec fierté les mots et les concepts que le lycée lui offre, au compte goutte ; celle d'un jeune homme en formation, qui a des intuitions sans avoir toujours les outils pour en faire quelque chose. Il a la gravité des grandes personnes, avec déjà son petit lot d'illusions perdues, et la poésie d'un regard tendre et naïf - ce regard d'enfant qu'on voudrait tous garder un peu mais qui parfois nous fragilise. Le roman est au fond, celui de la formation de cette voix, à partir d'une histoire mi-vécue mi-imaginée par l'auteur. Par chance, Ivan Calbérac ne s'est pas fait prendre au piège du pur autobiographique, au risque de perdre un peu de littérature : il s'est inspiré d'événements réels, mais il a aussi romancé, créé, réécrit... si bien que le lecteur est seulement touché par l'impression de vécu qui ressort de ces lignes, mais n'est jamais parasité par la posture de l'écrivain face à sa propre histoire. Il a toute latitude pour s'approprier l'histoire au-delà du raisonnable, comme je l'ai fait.

Venise n'est pas en Italie apparaît alors comme le résultat d'une lente réconciliation avec un passé aussi aimé qu'encombrant. Contrairement à Édouard Louis, Ivan Calbérac a fait la paix avec son passé et son histoire. Un très beau roman, qui nous rappelle jusque dans son titre que ce n'est pas la destination qui compte, mais le voyage en tant que tel.

Je remercie Babelio et les éditions Flammarion pour m'avoir fait parvenir cet ouvrage et participer à la rencontre avec l'auteur.

Venise n'est pas en Italie est également un premier roman, et j'ajoute grâce à lui une pierre à l'édifice monté par Fattorius.

Rencontre des lecteurs Babelio avec Ivan Calbérac, compte rendu (détail inutile, je suis sur une des photos !)

En bonus : La belle analyse de L'Or des livres