Heures sauvages

Heures sauvages

Screenshot

" data-attachment-id="33217" caption="caption" /> Heures sauvages

Screenshot

" data-attachment-id="32634" caption="caption" />

En lice pour le Prix Renaudot 2026

En lice pour le Prix Femina 2026

En lice pour le Prix de Flore 2026

Finaliste du Prix Talent Cultura 2026

En lice pour le Prix Blù Jean-Marc Roberts

En lice pour le Grand prix du Roman de l’Académie française 2026

En deux mots

Naples, 1974. Andrea inaugure sa galerie. Il invite une artiste croisée à Belgrade, Marina Abramović. Sur une table : 72 objets. Six heures durant, le public peut tout faire d’elle dans ce qu’il est convenu d’appeler une performance artistique. Le vernis social craque. La violence s’installe. Un huis clos qui vous prend à la gorge.

Ma note

★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Faites ce que vous voulez de mon corps

Marie Petitcuénot ressuscite l’une des performances les plus vertigineuses du XXe siècle, celle que Marina Abramović a livrée à Naples en 1974, corps offert à un public sans règles ni limites. Une nuit réelle qui devient un huis clos hypnotique. On y entre par curiosité. On en ressort différent.

Marie Petitcuénot de nous faire revivre l’une des performances artistiques les plus folles, celle réalisée en 1974 à Naples par Marina Abramovic. Si ce nom ne vous dit rien, aucun problème. En lisant ce court premier roman vous ferez connaissance avec cette artiste née en 1946 et qui a choisi son corps pour exprimer son art. Dans la Yougoslavie de Tito, ses parents sont de hauts dignitaires du régime. Ils vont l’inscrire à  l’académie des Beaux-Arts de Belgrade où, au même titre que d’autres artistes, elle dispose d’une liberté de création totale. Elle va en profiter, après des débuts classiques en peinture, à se tourner vers la performance, car elle peut alors mettre en scène ses traumas, ses obsessions, cette tension entre le contrôle et l’abandon. Lorsqu’Andrea la découvre, elle est allongée à l’intérieur d’une étoile en bois qui va s’enflammer. Les fumées et la chaleur vont lui faire perdre connaissance. Elle n’a pas esquissé un geste pour fuir et regarde les spectateurs inquiets qui viennent à son secours comme des perturbateurs. 

L’amateur de nouvelles tendances artistiques est impressionné et propose à Marina de le rejoindre à Milan, où il inaugurera bientôt sa galerie d’art. Ce sera sa première performance en Italie. Ce sera aussi la plus radicale de sa carrière.

Le protocole tient en quelques lignes, affichées près d’elle : soixante-douze objets sont posés sur une table, dont une plume, du miel, une rose, mais aussi des lames, une hache, un revolver chargé d’une balle. Le public peut les utiliser sur elle comme il le veut, pendant six heures. Elle ne bougera pas. Elle ne se défendra pas. Elle assume l’entière responsabilité. Quarante invités entrent dans la pièce sans savoir ce qui les attend. Les portes se referment. Sortir, oui. Revenir, non.

Le roman restitue chaque heure de Rhythm 0, l’une des performances les plus commentées du XXe siècle. Cela commence dans le silence, l’hésitation. Personne n’ose toucher à rien. Puis les gestes s’enhardissent. Une caresse. Un baiser volé. Et soudain, sans qu’on sache vraiment d’où vient l’étincelle, tout bascule.

« La pièce s’est mise à flamber », écrit Marie Petitcuénot, « et elle ne sait pas vraiment d’où c’est venu. » Les hommes se ruent. Ils déchirent ses vêtements. Ils la couchent au sol. Les femmes, elles, se divisent : certaines protègent, d’autres regardent, fascinées malgré elles. L’autrice ne juge personne. Elle observe, avec une précision presque clinique, comment une foule ordinaire se change en meute.

C’est là toute la force du livre : ne jamais transformer ses personnages en monstres. Le photographe de retour du Japon, le fonctionnaire tatillon, les amis venus pour la soirée mondaine : chacun porte sa fatigue, ses frustrations, son désir d’exister enfin. La bascule ne tombe pas du ciel. Elle se propage par imitation, par lâcheté, par ce vertige qu’on ressent quand plus personne ne pose de limite.

Et pendant ce temps, Marina tient. « Elle ne veut pas résister ». C’est un choix. Une expérience qu’elle mène sur elle-même autant que sur les autres. « L’art, ce sera ma neutralité absolue confrontée à ce dont est capable l’humanité enfermée, cachée, autorisée ».

Marie Petitcuénot a construit sa fiction sur les images du diaporama qui documente encore aujourd’hui cette soirée d’un autre temps. Elle a obtenu l’accord de Marina Abramović elle-même pour publier ce roman, sans qu’aucune modification ne soit demandée. On y sent le froid de la galerie, l’odeur de laine mouillée, la brûlure d’une épine de rose sur la peau. La langue avance par secousses, par questions brèves, comme si elle-même retenait son souffle. Un texte court, dense, construit comme un compte à rebours, où chaque page pousse vers la suivante avec une urgence presque physique.

Ce livre pose une question simple et vertigineuse : que ferions-nous, nous, dans cette pièce ? Protéger ? Regarder ? Participer ? Personne ne sort de cette lecture avec la certitude tranquille d’avoir été du bon côté. C’est exactement ce que cherchait l’autrice.

Heures sauvages ne raconte pas seulement une performance d’art contemporain devenue légende. Il raconte ce que nous sommes tous, au fond. Une belle surprise de cette rentrée littéraire.

Heures sauvages

Marie Petitcuénot

Éditions Héloïse d’Ormesson 

Roman

144 p., 17 €

EAN 9782487819450

Paru le 20/08/2026

Où ?

Le roman est situé principalement à Naples. On y évoque aussi Belgrade.

Quand ?

L’action se déroule en 1974.

Ce qu’en dit l’éditeur

Le roman de la performance culte de Marina Abramovic. Naples, 1974. Andrea inaugure sa galerie d’art en introduisant une jeune artiste qui utilise son corps comme médium. Elle lui a littéralement coupé le souffle lors d’une performance à Belgrade. Ce soir, aucun invité ne sait ce qui l’attend. Six heures, enfermés, six longues heures, une table avec des objets, du plus anodin au plus meurtrier, et une liberté totale d’interagir avec l’artiste. Elle assume l’entière responsabilité de ce qui se déroulera. L’incrédulité cède la place à l’impatience, l’amusement à l’agacement, jusqu’à l’irruption de la violence. Tous deviennent alors témoins de leur propre bestialité. Au risque d’abandonner dans cette salle une part d’eux-mêmes. Marie Petitcuénot signe un roman stupéfiant sur l’âme humaine. Au cours de ce huis clos où hommes et femmes lâchent la bride de leurs émotions, c’est un rite qui se joue, une épreuve dont on ressort aussi bouleversé que les spectateurs.

Les critiques

Babelio

Benzine mag. (Marie-Laure Kirzy)

Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe

Blog Les liseuses de Bordeaux

Blog Sur la route de Jostein

Librairie Mollat

Les premières pages du livre

«I

IL NE PENSE PLUS QU’À ELLE. Depuis des semaines, il ne pense plus qu’à elle. Il tourne en rond, il perd le sens du temps, il égare le fil des jours. Chacune de ses pensées sursaute, à cause d’elle. Elle court-circuite tout. Il ne sait penser à rien d’autre qu’à elle. Il se fait violence pour tout ce qui n’est pas elle, les déjeuners avec les collectionneurs, les courses à faire et les papiers à remplir, une simple conversation. Elle, elle, elle. Dans la minute, il oublie ce qu’il devait faire, pourquoi c’était si important de le faire. Il est l’ombre de lui-même. Il ne pense plus qu’à elle. Il abrège ses phrases, il s’est lassé de la parole, il n’entend plus rien. Il ne reconnaît plus personne, il évite les lieux publics, il finit par décliner toutes les invitations, il ne supporte pas le bruit. Même avec ses proches, il n’est plus capable de composer, il lui faut trop d’énergie. Toute sa légèreté est tombée. Il attend qu’elle le rejoigne, et alors seulement la vie pourra reprendre son cours. Pour l’instant, les jours s’effondrent les uns après les autres, dans cette même obsession d’elle. Pendant qu’il ne pense qu’à elle, l’automne contracte lentement la cité napolitaine. Les façades se craquellent avec précaution. Les cris des enfants font moins de ricochets sur les immeubles. L’air n’est plus si lourdement chargé de cuissons, de lessive, de détritus. Les balcons sont désertés. La ville frissonne et se replie. Lui aussi.

Les jours sont courts désormais. Il arrive au bout de l’attente. Des semaines englouties, sa vie submergée par elle, mais c’est fini. Andrea marche lentement dans les rues étroites de Naples. Elle est là, quelque part. Elle a quitté Belgrade pour le rejoindre. Il ne l’a pas vue encore. Bientôt, elle. Il redresse le col de son blouson pour se protéger de la pluie.

Il vient de quitter la compagnie d’une autre femme, sa marraine, qui a près de soixante-dix ans, une cousine éloignée de son père. Il se devait de dîner avec elle, ce soir surtout, parce que sans elle, rien n’aurait été possible. Elle est la fille unique d’un vieux comte du royaume de Naples, une grande femme brune qui se fane avec élégance. Elle porte des tenues haute couture à l’odeur de tabac, elle vit l’existence étiolée des grandes cours d’Europe, elle voyage d’une capitale à l’autre, elle se donne par saisons, il y a toujours un palais, un hôtel particulier pour l’accueillir. Depuis sa plus petite enfance, Andrea est proche de sa marraine, il la voit dès qu’elle revient à Naples, elle lui raconte des histoires elliptiques. On ne lui a jamais connu de compagnon, elle n’a pas eu d’enfants, elle n’en a jamais parlé. Ce flou fait partie du personnage. Elle lui raconte le premier rang des défilés de mode, les visites privées des grands musées, les salons confidentiels, les aventures d’une noblesse en sursis. Tendre récit, fantasque, de plus en plus fragile. Alors qu’il avait une quinzaine d’années, Andrea s’était enfui de chez lui pour frapper à sa porte. Il l’avait trouvée en robe de chambre, dans ce même parfum capiteux, la chevelure parfaitement domptée. Il y avait toujours du champagne. Oui, mon chéri, mais que veux-tu, tes parents font ce qu’ils peuvent, il ne faut pas leur en vouloir. Bien sûr, tu aimes les garçons, ça fait des années que ça crève les yeux. Que veux-tu. Elle lui avait tendu sa coupe, comme on tend un gramme de paracétamol après une lourde nuit. Ta mère, cette pauvre Lucia, elle est complètement débordée, quant à ton père, ton père… Elle avait écrasé sa cigarette avant de lui tapoter la joue. Rien de plus élaboré, pas de plus grande consolation, il était toujours le bienvenu chez elle. Combien n’avaient pas cette chance.

Un an plus tôt, quand il lui avait confié son idée de galerie, elle revenait tout juste de Saint-Pétersbourg. Les nuits blanches, mon chéri, tu aurais dû voir ça, personne ne se couche jamais, tout le monde boit, enfin moi très peu, tu me connais, rien que le strict nécessaire, je suis les-si-vée, mais assez parlé de moi, tu avais quelque chose à me dire. Elle l’avait écouté les yeux mi-clos. Est-ce qu’elle écoutait, est-ce qu’elle comatait.

Bon, bon, j’ai compris. De quoi tu as besoin. D’un lieu pour la galerie, et tu connais mes parents, je ne peux rien leur demander, ils ne comprendraient pas… Bien sûr, bien sûr, elle avait ostensiblement levé les yeux au ciel avant de replanter son regard dans celui de son filleul. Mon chéri, j’ai une idée, je dois rénover l’hôtel particulier de la rue San Raffaele. Je ne sais pas trop quoi en faire, la vérité, c’est qu’il faudrait faire de gros travaux, mais pour l’instant, de toi à moi, je n’ai pas l’énergie de m’en occuper. Pas vraiment l’argent non plus, mais je ne veux pas t’assommer avec mes ennuis. Le dernier étage a été totalement vidé, il y a cinq à six pièces qui pourraient abriter ta galerie, au moins au début. Ce sera un peu confidentiel, je ne te parle pas d’une vitrine où tu pourras exposer des œuvres et attirer les passants. Je ne vendrai jamais d’œuvre d’art, je vais faire mieux que ça. D’accord, d’accord, tu feras ce que tu voudras. Elle s’était levée pour couper court, elle avait disparu dans l’entrée avant de revenir avec un trousseau de clés et une cigarette allumée. Tiens, je crois que ce sont celles-ci, va y jeter un œil et dis-moi ce que tu en penses, je ne repars pas avant dix jours, ils m’ont épuisée. Andrea lui avait plaqué un baiser sur la joue, merci, ma chère marraine, et il était aussitôt parti visiter les lieux. La majesté du grand escalier, le silence et le vide, la hauteur sous plafond, les peintures fatiguées, les sols centenaires, tout lui avait plu. Dans ce palais froid et immobile, il ne restait que l’essentiel. Il n’avait besoin de rien d’autre.

Il lui doit tout. Ce soir, sa marraine l’attend à leur café habituel en bas de chez elle, celui où les clients s’arrêtent toujours pour la saluer, où les serveurs la couvent des yeux. Elle porte un ensemble de tweed violet, des ballerines vernies, des poches gonflées sous les yeux. Ce soir, ma chère marraine, c’est moi qui t’invite. Je suis heureux de te voir, il faut qu’on trinque, c’est grâce à toi, tout ça. Je suis fière de toi, mon chéri. Tu es sûre que tu ne veux pas venir avec moi à la galerie, tu n’es pas obligée d’y passer toute la soirée, ça me ferait plaisir, j’aimerais te présenter mes amis. Non, non, mon chéri, j’ai passé l’âge de rester debout dans le froid, et puis je rentre tout juste de Vienne, j’ai besoin de me reposer. Comment vont tes parents, tu les as invités. Il la regarde longuement pour laisser infuser la malice entre eux, tu sais bien que non, ils n’ont pas la moindre idée de ce que je fais, ils seraient outrés. Un grand sourire sur le visage de sa marraine. De toute façon, tu n’as pas acheté de champagne, je te connais, tu es trop radin. Ils rient tous les deux. Andrea se dirige vers le comptoir pour payer l’addition, il commande une dernière coupe à l’attention de sa marraine et sort du restaurant en lui envoyant un baiser de la main. Il quitte sa marraine et son sourire fatigué, les bruits de chaises et de couverts, les effluves de ragoût, la même voix tonitruante du patron, les mêmes ripostes trop aiguës des jeunes serveurs. La clochette à la porte. Mais cette fois, elle est là, à quelques rues, il est sûr qu’elle est là. Il a fini d’attendre.

Il marche vers la rue San Raffaele. Il a oublié sa marraine, il ne pense plus qu’à elle, à son teint pâle, si elle est aussi inquiète, si elle est aussi survoltée que lui. Est-ce qu’elle est déjà arrivée à la galerie, est-ce qu’il va la voir tout de suite. Reconnaître son allure, son éclat. Est-ce qu’elle aura un autre visage, est-ce qu’elle sera déjà transformée. Il ne pense qu’à elle, est-ce qu’elle est en danger. Est-ce qu’il la met en danger.

II

IL L’AVAIT CHOISIE pour inaugurer sa galerie. Une seule performance d’elle lui avait suffi. Pas de ruban, pas de champagne, pas d’autocongratulation. Seulement elle.

Il l’avait rencontrée grâce à un jeune oncle de sa mère, diplomate à Genève. Depuis quelques années, cet oncle dirigeait la Società Dante Alighieri, et il se donnait corps et âme pour faire rayonner la culture italienne en Suisse. Il était fin musicien, amateur de théâtre et d’opéra, invité partout. Homosexuel qui ne s’en cachait pas. Le père d’Andrea poussait un soupir excédé quand sa femme parlait de son oncle. Il était reçu de mauvaise grâce aux dîners de famille. Mauvaise influence, mauvais exemple, son père accusait les gènes viciés de sa femme. L’oncle avait un naturel joyeux et distingué, pourtant, et l’élégance de ne pas remarquer la vulgarité de ses hôtes. Il était le premier qu’Andrea consultait en matière d’art, d’avant-garde et de frontières. C’est lui qui l’avait poussé à ouvrir sa propre galerie. Il lui avait parlé de Marina Abramović. Cette jeune artiste qui testait les limites de sa résistance physique, de ses forces et de sa conscience. Son art passait par le corps, tout comme le régime communiste passait par le corps. Elle avait abandonné les objets, les toiles, les sculptures, les photographies. Elle ne comptait plus que sur elle-même. Organique, éphémère, sans doute. Il ne fallait pas perdre de temps pour aller la voir.

Andrea avait quitté Naples pour assister à l’une de ses performances à Belgrade. Il avait atterri en milieu d’après-midi dans la capitale yougoslave. Il avait déposé son sac dans un hôtel réservé à la hâte quelques jours auparavant. Il s’était arrêté prendre un café dans une grande brasserie de bois, parmi une foule mal accordée de petits hommes trapus, de grandes femmes aux pommettes hautes et de quelques étudiants reconnaissables à leurs vêtements râpés et à leurs gesticulations rieuses. Il s’était dirigé vers le Centre qui hébergeait Marina Abramović et un groupe de jeunes artistes. Le Centre avait officiellement ouvert ses portes trois ans plus tôt, en 1971, à l’issue des protestations étudiantes, nées dans les facultés d’arts et de philosophie, puis grosses de toute une génération descendue dans la rue. Les ouvriers s’étaient révoltés les premiers pour demander une hausse des salaires, et les étudiants, plus socialistes que les socialistes, s’étaient engouffrés dans la brèche pour dénoncer les dérives de la bourgeoisie rouge, les laissez-passer de leurs enfants, l’accumulation des richesses à la tête de l’État. Alors Tito avait repris le bâtiment qui servait de social club aux épouses des officiers de sa police secrète et l’avait offert aux étudiants des Beaux-Arts. Il les avait décrétés libres d’explorer de nouvelles pratiques et d’inviter les jeunes milieux artistiques du monde entier. Être autorisé par l’État à créer en dehors du giron de l’État. Que Tito ait voulu créer un ghetto pour étouffer ces jeunes artistes, rien ne le prouvait… Et pourtant, une génération entière avait dû composer avec ce paradoxe d’être libres sur l’autorisation d’un autocrate. Ni aveugles, ni capables de résoudre cette contradiction, ils avaient choisi leur corps pour seul objet, l’intensité émotionnelle pour seul cap. Ils avaient décidé d’exposer la manière dont l’art se formait, quels procédés ils utilisaient, leurs échecs. Ils voulaient montrer ce qui était de l’art et ce qui n’en était pas. Ils allaient à rebours de l’histoire, ils disséquaient les règles et les étapes. Ils sapaient l’idée de l’inspiration, de la grâce divine. Le résultat n’était pas important. Ils ne laisseraient aucune œuvre au régime, n’admettraient aucune appropriation, aucune réécriture. Il n’y aurait pas de chapelle Sixtine au Centre de Tito. Ils voulaient que la production de l’art soit accessible à tous. Plus socialistes que les socialistes. Ils voulaient abolir les frontières entre les producteurs de l’art, les accumulateurs et les consommateurs. Le public faisait toujours partie de la performance. L’état dans lequel finissait le public, c’était ça, la performance. Il n’y avait pas d’objet pour la postérité, pour engraisser les galeries. Il n’y avait que le moment, l’instant, les émotions. Jamais de comptabilité.

Au Centre, Marina Abramović a commencé par peindre des nuages. On lui a demandé de représenter ce qui l’inspirait, sans réfléchir, sans formuler. Pieds nus à même le sol, une blouse de travail croûteuse sur le dos, ses jambes longues et fermes, ses bras fuselés. Une silhouette de vigueur et de simplicité, presque asexuée. Elle est d’abord chair, muscle, énergie, présence. Sa toile est plate, un peu scolaire. Peins ce qui t’inspire. Peut-être qu’elle n’avait rien d’autre en tête qu’un ciel simple, des nuages primaires. Ou peut-être que dans cette représentation naïve, il y avait des trésors de rébellion contre l’art étatique, viriliste, brutal, yougoslave. Elle se sentait enfermée, trop à l’étroit à Belgrade. Après les nuages, elle avait photographié des rues, des carrefours et des places de la capitale. Elle avait ensuite surexposé les ciels, elle les avait rendus blancs et aveugles. Elle avait effacé une partie des bâtiments. On aurait dit une ville au bord du gouffre, proche de la chute dans le vide, proche de l’effacement. La dialectique permanente de l’enfermement et de l’évasion. Elle voulait ouvrir l’horizon, pour s’échapper. Et elle s’était échappée.

À quelques minutes du début de la performance, au milieu d’un grand carrefour terne, Andrea s’était hâté de pénétrer dans un bâtiment de briques jaunes, surmonté par une petite tourelle ; une sage pelouse longeait les façades. Une réplique de petit château, perdue entre Moyen Âge et Renaissance, il avait tout trouvé burlesque. À l’intérieur, des voûtes régulières, des poteaux travaillés en colonnes baroques, des sols aux motifs infinis. Mais après quelques dizaines de mètres, il était entré dans le quartier des artistes, une succession de salles nues, des murs en béton, des lumières vives, bruyantes. Il avait croisé quelques personnes, des hommes surtout, des silhouettes bancales au regard qui s’excuse, habillés sans soin, hagards. Il avait aperçu de jeunes artistes aux gestes lents, penchés sur de l’informe, encore illisible. Andrea voyait leur torpeur et leur nervosité, cette impuissance de l’instant. Et il admirait leur courage, vivre de rien, exposer pour des inconnus venus par hasard, des inconnus qui les jugeaient en quelques secondes, depuis leur incompréhension, depuis leur vulgarité parfois. Affronter des galeristes et des marchands d’art qui pouvaient leur retirer tout espoir. Alors ils mettraient des mois à créer à nouveau, fébriles, incertains, imposteurs, et néanmoins incapables de vivre loin de la création. Toujours, elle les appelait, elle n’avait pas de nom, pas d’idée précise encore, mais immanquablement elle reprenait, et elle grossissait en eux, impossible de la faire taire, de la contenir. Ils surmontaient l’humiliation, ils oubliaient les succès des camarades, les critiques qui encensaient les autres, ceux qui commençaient à vivre confortablement. Ils décidaient de ne plus se torturer avec l’art des autres. Ils renouaient avec leur propre urgence, avec leur propre nécessité, comme on suspend la mort et l’angoisse. In extremis. Andrea les admirait, eux qui vivaient de rien, dans des appartements douteux, en proie à l’alcool, mais fous d’épure, épris de la ligne la plus juste, vibrants d’absolu. Et puis, à chaque fois, frappés devant la grossièreté de la matière qui finalement effleurait à peine l’idée, cette forme ou ce trait si loin de l’infini. La déception, le découragement, le doute. La matière qui les trahissait. Le temps du vide. Mais toujours, ils se relevaient pour choisir un nouveau morceau de bois, tendre une toile vierge, déplier une feuille blanche.

Dans le Centre, partout une odeur de peinture, de colle, de feu. Une cohorte d’inconnus s’est spontanément formée en route vers la performance, « Rhythm 5 by Marina Abramović ». Ils se sont instinctivement calés sur le même pas, silencieux. De grands couloirs gris aux échos muets. Ils pénètrent dans une salle pleine et dépouillée. L’artiste a commencé sa performance, elle fait le tour d’une grande étoile à cinq branches métalliques enflammée au sol par un dispositif qui sent le pétrole. À chacune des pointes de l’étoile, elle s’arrête pour couper ses ongles et quelques-uns de ses cheveux, et immédiatement, une grande flamme crépite. Branche après branche, avec cette représentation évidente du communisme, elle montre au public ce que la grande Yougoslavie exige de son peuple, l’héroïsme physique, organique. C’est aussi l’étoile du paganisme. Elle défie tous les symboles à la fois, les généraux, la peur, le néant. Elle a décidé de résister avec son corps, il n’y a que cela de tangible, être vivante, exercer sa voix, exercer sa force. Et les flammes la rendent plus vivante. Plus la nation brûle, plus elle vit. Est-ce qu’elle organise une purification publique, pour elle, pour le régime, pour l’audience. Quand elle a fini de couper les ongles de ses mains, de ses pieds, elle se redresse face au public, derrière l’étoile en feu. Elle a le regard robuste, les épaules larges, les bras solides, un corps fort. Bat en elle le cœur de la nation, une puissance ancestrale. Ses pommettes hautes, ses grandes mains, son visage parfaitement dessiné, elle incarne précisément ce qu’elle veut dénoncer. Une icône du régime. Est-ce qu’elle veut que son art puisse la détruire, elle qui porte la grande Yougoslavie sur ses traits. »

Extraits

« L’artiste est à nouveau seule d’un côté de la pièce, la scène a été désertée. Elle ne comprend pas bien le rythme de l’onde, il n’y a pas de modèle prévisible, elle ne peut pas se préparer. Elle cherche son centre de gravité. Aucune sensualité ne se dégage de son corps, aucun charme, aucune présence, elle n’est pas morte, elle se neutralise, elle fait une performance remarquable. Le revolver est à sa place, les couteaux et la hache aussi. Elle a proposé des objets, pas le scénario. Personne ne sait d’où viendra la douleur. Il ÿ en aura, c’est certain, tous s’y préparent. La douleur pour elle.

Il reste plus de trois heures. Un bloc de quelques hommes se décroche tout à coup. La tension s’avive, une tension que tout le monde reconnaît, même si chacun met du temps à l’appréhender. Le long de leurs muscles, sur leur peau dans leur ventre. Un désir violent emplit la pièce, capiteux écœurant. » p. 60 

« Les trois hommes fondent sur elle. Ils la frôlent, puis plaquent leurs mains sur ses seins, sur ses fesses. Ils l’attaquent de tous côtés. Ils se frottent contre elle, ils l’attirent et la pressent contre leur corps. Ils lui passent les doigts entre les jambes, la saisissent, l’agrippent. Ils réalisent enfin qu’elle ne résistera pas. Elle ne leur opposera aucune limite. Dans la pièce, plusieurs épouses retiennent leur mari d’un geste, d’un regard. Pourtant, Le désir de prendre les tenaille, eux aussi. L’artiste et les femmes dans la salle le sentent. Qu’est-ce qu’elles peuvent faire. Elle livre une performance terrifiante. Elle ne voit plus que du brun et du beige. Le brun de leurs costumes, de leurs cheveux, le beige de leur chemise, de leur visage, elle essaie de ne rien distinguer. Ils profanent son corps, ils ne jouent plus. » p. 61

« La pièce s’est mise à flamber, et elle ne sait pas vraiment d’où c’est venu. Tout à coup, il y a de la férocité sur le visages, du désir de prendre, de posséder, de blesser. Il n’y a que des hommes, il n’y a pas tous les hommes mais il n’y a que des hommes. Les femmes sont restées en retrait, une partie d’entre elles expriment une gourmandise sans gêne, sans honte. Et les autres femmes, avec le reste des hommes, demeurent interdites devant la fulgurance de l’embrasement. L’artiste est saisie d’effroi, mais elle ne recule pas. Ce sont ses propres règles. Elle n’a pas entendu de cri de ralliement, elle n’a pas entendu de consigne, elle ne sait pas ce qui va arriver. Elle se réfugie au fond d’elle-même. Dans son champ de vision, depuis plusieurs endroits de la pièce, des hommes se ruent sur elle, c’est un assaut de bras, de jambes, elle ne distingue plus les limites de son propre corps dans tout ça. Elle n’a pas encore mal, elle est paralysée, ce sont des secondes infinies, elle ne sait pas ce qui vient. Abîme, chute, vertige. Elle sent la rugosité de leurs vêtements, elle sent des mains qui l’empoignent, la tordent, l’attirent à terre. La peur lui broie la tête, elle suspend le cours du temps, les secondes, les minutes, L’artiste savait qu’elle devrait en arriver là, à cette présence-là, au fond de la terreur, en proie à la souffrance, entraînée par leur animalité. Une odeur de transpiration poivrée, de la laine tiédie, les parfums trop forts. Elle est noyée dans leurs corps. Elle ne veut pas résister, ils n’ont pas besoin de tant de force pour l’immobiliser, ils devraient le savoir, elle ne résistera pas. Ils ne se posent pas la question, elle n’existe plus pour eux. » p. 94

À propos de l’autrice

Marie Petitcuénot © Photo Philippe Matsas

Marie Petitcuénot est une autrice française née en 1979. Après des études de sciences politiques menées entre 1998 et 2001, elle obtient un master à l’ESCP Business School entre 2002 et 2004. Au fil de son parcours, elle exerce comme plume auprès de plusieurs porte-parole lors de grandes campagnes politiques. Elle occupe ensuite des fonctions liées aux politiques publiques et est présentée comme conseillère spéciale au cabinet de la ministre déléguée chargée de l’Industrie. Parallèlement, elle crée le podcast Michelle, consacré à des femmes qui racontent leur confrontation aux stéréotypes liés à la féminité et à la maternité. Son activité d’écriture débute dans la littérature jeunesse avec une participation à Les plus belles histoires de princesses et de chevaliers, paru en 2014 chez Fleurus. Cet ouvrage collectif réunit plusieurs auteurs et propose des récits destinés aux jeunes lecteurs.

Marie Petitcuénot se fait ensuite connaître du grand public avec Ce qui gronde, publié en 2021 chez Flammarion. Présenté comme son premier roman, le livre explore la maternité, la liberté individuelle et les attentes sociales qui pèsent sur les femmes. Son troisième ouvrage notable est Heures sauvages, paru en 2026 aux éditions Héloïse d’Ormesson. Ce roman s’inspire de la célèbre performance Rhythm 0 de Marina Abramovic et s’intéresse aux mécanismes de la violence collective ainsi qu’aux limites du comportement humain. Il a été nominé au Prix du Roman Fnac 2026. (Source : FNAC)

Compte Instagram de l’autrice

Compte LinkedIn de l’autrice

Tags

#heuressauvages #MariePetitcuneot #MarinaAbramovic #HeloisedOrmesson #hcdahlem #roman #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #Rhythm0 #Art #HuisClos #collectiondelivres #lundiLecture #LundiBlogs #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie