Panthères

Panthères Panthères

Screenshot

" data-attachment-id="33394" caption="caption" /> Panthères

Screenshot

" data-attachment-id="33395" caption="caption" />

En deux mots

Un dimanche d’automne, à Melun. Un enfant est retrouvé poignardé dans un sac de sport. Sa mère a disparu. Elle est la coupable idéale. Puis on la retrouve morte, nue, dans une forêt. Maxime Saint-Clair, vice-procureure, a fait une promesse à ce petit garçon : elle retrouvera les coupables.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La vice-procureure dirige l’enquête

Elle porte des hauts-talons, fume trop et ne sait plus aimer. Elle dirige aussi des enquêteurs sur des crimes atroces. Maxime Saint-Clair est la narratrice de Panthères, premier roman de Valentine Vendôme, couronné du Prix des lecteurs des bibliothèques du Festival Sans Nom 2026.

« Je me concentre sur mes escarpins Louboutin qui s’enfoncent dans l’herbe humide. » La vice-procureure Maxime Saint-Clair s’est déplacée pour voir le corps de l’enfant découvert dans un sac de sport. Il porte vingt-sept coups de couteau. Autour du petit corps, policiers, légiste et magistrate s’accrochent à leurs fonctions pour ne pas sombrer. La procédure devient un rempart dérisoire contre l’effroi. Et c’est ce qui rend le livre si singulier. Ici, le point de vue est celui du parquet. 

Cette vice-procureure sait de quoi elle parle, car elle est née de l’imagination d’une magistrate qui peut mêler ici la précision professionnelle et le souffle romanesque. On apprend ce qu’est une enquête de flagrance, une garde à vue ou un réquisitoire introductif. On le comprend sans effort, parce que ces explications ne sont jamais coupées de l’action. Elles font partie de l’intrigue. Quelques notes de bas de page ajoutent un éclairage quand il le faut.

Le temps de la justice est lui aussi bien rendu. Convocations, analyses, attentes : l’enquête s’étale sur plus d’une semaine. C’est loin de ces thrillers où tout se dénoue en vingt-quatre heures chrono. Comme les autres membres du jury du Prix des lecteurs de bibliothèques du Festival Sans Nom de Mulhouse, ce réalisme nous a séduits.

Car ce temps laisse la place au doute. Si au début, tout désigne la mère qui a disparu après avoir récuré la maison et après qu’un voisin l’ait vue jeter un objet lourd, Héléna Dupin est retrouvé morte à son tour. La belle certitude se fissure.

On comprend alors que l’erreur judiciaire peut s’immiscer à chaque étape. Dans une hypothèse trop vite admise, dans un témoin qui ment, dans une fatigue qui brouille le jugement. Maxime se pose la question sans détour : qu’est-ce qui, en elle, prend des décisions qui bouleversent des vies, trente à cinquante fois par jour ? Ses valeurs ? Son intuition ? Son degré de fatigue ? Elle n’en a « foutrement aucune idée ». 

Le lecteur, lui, peut commencer à s’en faire une idée, car l’autrice insère la confession de l’assassin dans le fil du récit. Il sait des choses que Maxime ignore. L’effet est redoutable. Le suspense ne porte plus seulement sur le « qui », mais sur le « quand » : quand la magistrate comprendra-t-elle ? Et à quel prix ? 

Maxime cherche. Comme elle cherche à mettre de l’ordre dans sa vie sentimentale, veut oublier les applications de rencontres, un divorce, et trouve dans son petit monde des hommes qui lui plaisent. Comme dans bien d’autres milieux professionnels, les liaisons sont monnaie courante. Sauf qu’ici, elles ne sont pas sans conséquences. La rigueur de la magistrate vacille là où la femme se laisse troubler. Elle est forte et blessée, drôle et anxieuse. Elle a quelque chose d’une panthère : belle, silencieuse, et soudain létale. Ou peut-être est-elle sa proie.

Car la panthère rôde dans tout le roman. C’est Ernest, le clochard-clown installé derrière le palais de justice, qui l’annonce : « La panthère approche, Maxime. » Ses phrases énigmatiques donnent au livre une lisière presque fantastique. Un oracle sorti de la rue, que Maxime écoute malgré elle, elle qui ne croit qu’aux preuves. Je trouve cette touche surnaturelle très réussie. Elle est dosée, jamais pesante.

Autour d’elle gravitent des personnages qui sonnent juste. Pondaven, le commandant au blouson de cuir élimé, dur à cuire au cœur tendre, qui bricole le dimanche. Madeleine d’Hauteville, la procureure, élégante et politique, sous le regard du général de Gaulle accroché à son mur. Et le légiste, qui murmure qu’il a un fils du même âge. Dans ce métier, certains silences en disent plus que tous les mots.

Vif, direct, incarné, le style de la primo-romancière impressionne.  Les chapitres sont courts, datés, nous offrant de suivre l’enquête presque en temps réel. Alternant l’humour noir et l’introspection, les références de cinéphile et les coups de griffe, Valentine Vendôme cherche peut-être le moyen de sortir indemne de ses lourds dossiers.

Sous ce pseudonyme, choisi en référence à la place Vendôme, où la Chancellerie côtoie les boutiques de luxe, se cache une magistrate de 40 ans, substitut du procureur à Paris après être passée par Meaux. Comme son héroïne, elle porte des talons, du rouge à lèvres vermillon et un tatouage « invictus » sur le bras. Elle nous apprend la justice sans jamais nous faire la leçon et prépare une suite aux enquêtes de Maxime Saint-Clair que l’on devrait aussi voir bientôt sur les écrans, les droits d’adaptation ayant été vendus.

Avec mes collègues du jury du Prix des lecteurs de bibliothèques de Mulhouse, nous attendons cette suite avec impatience !

Panthères

Valentine Vendôme

Éditions Michel Lafon

Polar

336 p., 18,95 €

EAN 9782749962399

Paru le 02/04/2026

Version audio

Panthères

Lu par Camille Lamache

Où ?

Le roman est situé en France, à Melun et Paris.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

« Un point de vue inédit : celui du procureur, un être mystérieux, redoutable. C’est captivant. » Michel Houellebecq

Lorsqu’un enfant est retrouvé assassiné dans une zone pavillonnaire de Melun, la vice-procureure Maxime Saint-Clair prend la direction de l’enquête. Trop investie, trop entière, elle s’y jette comme on tombe dans le vide : la tête la première.

Alors que ses certitudes se fissurent, la frontière entre raison et obsession se brouille. Car si l’horreur fait partie de son quotidien, le regard sans vie d’Amadeo réveille en elle une blessure d’enfance qu’elle croyait ensevelie. Pourtant, elle se l’est promis : elle ira au bout de l’enquête, quitte à s’en déchirer le cœur.

Les critiques

Babelio

Actu-juridique (Céline Slobodansky)

France Culture (Florence Sturm)

Les premières pages du livre

« Préface

Dans les nombreux romans policiers, de tous pays, que j’ai lus, le narrateur était très souvent un policier, ou un détective privé. Parfois un avocat, ou un journaliste. Plus rarement le point de vue était celui du criminel, ou de la victime. Dans ce livre-ci, presque toute la narration repose sur un point de vue que je n’avais jamais vu utiliser : celui du procureur. Un être mystérieux, redoutable, a priori craint de tout justiciable — c’est-à-dire de tout le monde — on aurait tendance à oublier que c’est un être humain. Et ceci seulement, même en dehors de la personnalité de la procureure (une femme plutôt jeune, non dénuée de désirs) suffirait à rendre captivante la lecture de Panthères. » Michel Houellebecq

Dimanche fin de journée

Je me concentre sur mes escarpins Louboutin qui s’enfoncent dans l’herbe humide. Une pluie fine tombe en cette fin d’après-midi glaciale, mais personne n’y prête attention. Le médecin légiste vient d’arriver, sa combinaison immaculée lui donne l’air d’un astronaute prêt à poser le pied sur la Lune. Je le salue, il me répond d’un coup de menton et d’un : « madame la vice-procureure. » Il s’agenouille ensuite à côté du cadavre. Dans cette zone pavillonnaire si ordinaire, c’est une course éperdue contre soi-même à laquelle chacun de nous participe. Policiers, techniciens de scène de crime, médecin légiste, magistrate, nous nous en tenons scrupuleusement à nos fonctions. En réalité, nous nous y raccrochons.

Le corps sans vie de l’enfant a été sorti d’un grand sac de sport, recroquevillé sur lui-même. Il a été lardé de coups de couteau. J’ai déjà vu nombre de cadavres, mais rarement un qui soit aussi abîmé. Les plaies sont profondes.

Le légiste commence son examen du petit corps martyrisé avec des gestes précis mais empreints d’une grande douceur. Les enquêteurs de la police judiciaire et moi le regardons. C’est un homme costaud, jovial et efficace. Je fixe mon attention sur lui, me concentre sur ses mains gantées de bleu ciel pour ne pas sombrer. Pas ici, pas maintenant. Être ainsi rassemblés autour de la dépouille d’un enfant mort, c’est se tenir en équilibre au bord d’un précipice, face aux ténèbres qui menacent de nous engloutir. Nous voulons tous le savoir, mais aucun d’entre nous n’osera poser la question : le gosse s’est-il vu mourir ?

Le légiste lève la tête vers moi et me dit lentement : « Je vois des ecchymoses et des griffures d’allure récente. » Un silence. « Il y a des plaies défensives. » Il se penche à nouveau sur le corps, je ne vois plus que ses boucles brunes. Je m’étonne de ne rien ressentir à cette annonce, d’absorber la violence du choc sans broncher. La puissance de mes mécanismes de défense m’épatera toujours. L’enfant a donc tenté d’opposer ses petites mains à la personne qui le poignardait avec rage.Bien, bien, bien. Je m’observe intérieurement et ne trouve que du vide en moi. Un blanc. Une absence.

À cet instant précis, je me cramponne à ma fonction. Je suis magistrate. Je m’appelle Maxime Saint-Clair et je suis parquetière. Vice-procureure, selon mon grade. À Melun. Une ville sans grand attrait, ni tout à fait banlieusarde ni tout à fait provinciale, mais cette indétermination m’est d’autant plus sympathique que, comme bon nombre de mes collègues, je n’y vis pas. Dans quelques instants, je vais dire aux enquêteurs ce qu’ils doivent faire. Ils savent mieux que moi comment mener une enquête criminelle, mais ils aiment que le magistrat présent prenne la peine de confirmer le cadre procédural de leur action. Quand je prendrai la parole, une fois les constatations du médecin légiste terminées, c’est à moi que tous vont s’accrocher. Pour ne plus être seulement des individus confrontés à l’horreur.

Je regarde l’enfant, m’abîme dans la contemplation de ce corps si petit. Je me mets à lui parler dans ma tête, en chuchotant [mauvaise idée]. « Tu t’es défendu, alors. Tu es très courageux. Je suis désolée. On t’a laissé seul. J’espère que tu seras plus heureux là où tu es maintenant ». Les larmes me montent un instant aux yeux [franche réussite]. J’aimerais lui faire une promesse, mais laquelle ? Les enquêteurs, avec leur air grave et soucieux, vont se donner corps et âme pour retrouver celui ou celle qui a fait ça. Dans un premier temps, l’enquête va être dirigée par mes collègues du parquet et par moi-même. Puis, compte tenu du caractère criminel des faits, un juge d’instruction prendra le relais. L’affaire sera traitée par nous tous de manière prioritaire.

Il n’y a que dans les romans policiers qu’il y a du suspense quant à l’identité du tueur. Dans la vraie vie, ce n’est jamais« le colonel Moutarde avec le chandelier dans le salon d’hiver. »C’est bien moins romanesque, bien moins ludique. C’est souvent souterrain et ténébreux. Boueux. C’est presque toujours le conjoint, le frère, le grand-père, la tante, le voisin, la collègue. Car il faut être proche de quelqu’un pour lui ôter la vie. Ce propos ne s’applique bien sûr pas aux règlements de compte ni aux faits commis par des tueurs itinérants, pour lesquels il y a davantage matière à enquêtes haletantes et découvertes inattendues. Mais cela demeure l’exception.

Notre principal suspect à l’heure actuelle est la mère, qui reste introuvable. Quand le père est rentré plus tôt de son séminaire d’entreprise, il a trouvé leur maison vide. C’est lui qui a appelé la police. Père que l’on risque de retirer de la liste des suspects rapidement, il était dans un Relais & Châteaux au moment de la commission des faits, et j’ai vu son âme quitter son corps quand il a reconnu son sac de sport ensanglanté. On exclut la nourrice, en vacances, et le tueur d’enfants ambulant, la maison ayant été nettoyée de fond en comble, peine que se donnent rarement les Fourniret et consorts. Les grands-parents s’occupaient de la petite sœur et l’avaient emmenée au zoo de Vincennes. Exit aussi, a priori.

Bref, on ne peut rien affirmer officiellement à ce stade. Mais ça ne peut être que la mère. Héléna Dupin. Maison javellisée, enfant rhabillé avec des vêtements propres qui ne portent pas la trace des coups de couteau. Mis dans un sac et jeté dans la benne à ordures la plus proche du domicile, là où les riverains de cette tranquille et conviviale copropriété viennent se débarrasser de leurs immondices et encombrants. Une rage qui explose soudain, mais dont on efface scrupuleusement la moindre trace ensuite. Tout est dit de sa psyché, déjà. Un voisin a déclaré avoir vu une femme lui ressemblant s’y prendre à plusieurs reprises pour jeter un objet lourd dans le container à ordures.

Une mère qui ne manquera certainement pas d’être déclarée irresponsable pénalement, ou alors qu’un mécanisme de déni massif empêchera de pouvoir expliquer devant les jurés d’une cour d’assises pourquoi elle a tué son gosse. Comment exprimer ce que les mots ne peuvent dire ? Et comment décrire un geste qui vous a dépassé ? Une horreur, un effroi, une haine plus grands que soi. Le mystère restera sans doute entier.

Le médecin légiste commence à ranger son matériel, c’est donc à mon tour. Inspiration, épaules jetées en arrière pour me tenir bien droite.

– Alors, bien sûr, je saisis la police judiciaire de l’enquête. Commandant Pondaven, on part en enquête de flagrance pour meurtre sur mineur de moins de quinze ans. D’abord, la mère, qui a disparu : on envoie son signalement à toutes les unités et on essaie de l’interpeller au plus vite. On voit où a borné son téléphone, on envoie des réquisitions à sa banque pour savoir si elle a utilisé sa carte de crédit récemment, on récupère les images de vidéosurveillance du lieu de résidence et des communes avoisinantes, on reconstitue son trajet. On entend bien sûr le père dès que ce sera possible. Puis perquisition du domicile, on place le pavillon sous scellés et on envoie la police technique et scientifique. On autorise monsieur à récupérer quelques affaires pour sa fille en ne le quittant pas des yeux. On ratisse le quartier pour voir si on retrouve le couteau. On fait transporter le corps à l’institut médico-légal en vue d’une autopsie. On place évidemment le sac de sport sous scellés, ainsi que les vêtements du gosse. On borde aussi l’entourage : enquête de voisinage, on entend la famille de la mère, les grands-parents, la maîtresse, la nounou. Je veux savoir qui sont ces gens. C’est la priorité. Mère folle, cellule familiale toxique, père violent, aide extérieure, à ce stade tout est possible. On sort les éventuelles mains courantes et les plaintes qui les concernent. Je dois savoir si je vais en plus devoir faire placer la petite sœur. Je crois qu’on a fait le tour. Commandant Pondaven, autre chose ?

– L’IJ1est déjà avisée et en route. On va lancer la géolocalisation de la ligne de la mère en espérant qu’elle ne soit pas coupée. On sait quand aura lieu l’autopsie ?

– Demain ou après-demain j’espère. J’y assisterai.

– C’est moi qui irai, alors. Vous donnez votre accord pour diffuser un mandat de recherche, notamment à la BRF2 ?

– Évidemment. Vous pouvez l’inscrire au fichier des personnes recherchées, je vous envoie le mandat dès que j’ai accès à mon ordinateur.

– Alors on est bons, madame Saint-Clair. Ne vous faites pas de bile, on va la retrouver.

Le commandant Josselin Pondaven, dit Jo, porte ses cheveux blond vénitien coupés en brosse, a des yeux bleus, comme délavés par les drames, et un vieux blouson de cuir élimé. Il a indubitablement l’air du flic qu’il est. Nous nous estimons, je crois. Il a l’élégance de me laisser dérouler la « liste de courses » des actes d’enquêtes à accomplir – qu’il connaît par cœur – parce qu’il sait que cela me rassure.

– Courage à tous, je reste joignable sur mon portable.

Mes escarpins en cuir noir verni sont tout crottés et je suis épuisée. En rentrant chez moi, à Paris, après avoir terminé ma longue journée de permanence, je me suis débarrassée de tous mes vêtements dans l’entrée, j’ai mis ma robe, ma culotte et mes collants dans le lave-linge que j’ai lancé. Depuis que j’ai vu le corps, j’ai l’impression qu’une main froide me serre la nuque. J’ai fait couler un bain brûlant et j’ai trempé dedans jusqu’à ce que l’eau tiédisse. J’ai essayé d’imaginer la vie du gosse, son super-héros préféré, le métier qu’il aurait aimé faire plus tard, son attitude en classe. Le regard qu’il portait sur ses parents : les considérait-il aimants, indifférents, froids, méchants, occupés, attentifs ? Je n’ai pas pleuré, j’étais encore un peu anesthésiée par la brutalité de la scène de crime. Est-ce qu’on aurait été copains si on avait eu le même âge ? Est-ce que j’aurais vu ? Aurais-je pu faire ou dire quelque chose ? En me couchant, j’ai adressé une prière à qui l’entendrait, pour qu’Amadeo Dupin, c’est comme ça qu’il s’appelait, soit bien accueilli au Ciel. Ça n’a fait du bien qu’à moi et je me suis endormie comme une pierre.

1.  Identité judiciaire, police technique et scientifique rattachée à une antenne de police judiciaire, ici celle de Melun.

2.  Brigade des réseaux franciliens, police des transports en commun de l’Île-de-France.

Première Partie

Semaine 1

1.

Lundi journée

On n’est jamais rendu sur les choses de l’amour : j’essaie de rédiger une biographie ni trop cul ni trop cucul pour une énième application de rencontres qui me promet le premier jour du reste de ma vie. Que dire ? « Maxime, bientôt 38 ans, divorcée, mais c’est moi qui ai gardé le chat. » Tragique. « Anxiolytiques et souliers hors de prix. » Réaliste, mais peu vendeur. « Si tu trouves pourquoi je m’appelle Maxime, le premier verre est pour moi. »Pue la solitude. « On dira qu’on s’est rencontrés dans la salle d’attente de notre psy. »Allez, va pour celle-là, elle fera un peu le tri parmi cette faune masculine, déconstruite surtout quand il est question de baiser. J’aurais pu écrire « on dira qu’on s’est rencontrés au foot », puisque j’étais capitaine de feue l’équipe de five du tribunal, mais l’aventure s’est arrêtée au septième match, perdu contre une équipe de gendarmes ravis de régler leurs comptes par ballon rond interposé. J’ai ajouté des photos récentes de moi, où l’on me voit sans que j’y sois totalement reconnaissable – autant ne pas être l’objet des quolibets de mes collègues et des enquêteurs avec qui je bosse lorsque l’application me géolocalisera en Seine-et-Marne.

Tout faire pour ne pas penser à Amadeo. Attendre l’interpellation d’Héléna Dupin pour se remettre à respirer normalement. Je consulte mon portable frénétiquement. Son fils a été retrouvé mort hier vers 16 heures, il est maintenant 11 heures. Elle ne peut tout de même pas être bien loin ! Seule, sans doute maculée du sang de son fils, tous les flics de la région parisienne lancés à sa recherche, ce n’est qu’une question d’heures avant qu’elle se fasse interpeller. De minutes, même.

Lorsqu’elle sera interpellée, on la placera en garde à vue, mesure que le parquet supervisera, puis, à l’issue de celle-ci, si elle n’est pas internée d’office sur décision médicale, nous saisirons un juge d’instruction par la voie d’un réquisitoire introductif, bout de papier procédural visant les faits commis, soit contre une personne nommément citée, soit contre X (lorsqu’il reste des personnes à identifier ou à interpeller). Seul un juge d’instruction a le pouvoir de diriger les enquêtes sur des faits criminels, mais encore faut-il déterminer ledit caractère criminel, raison pour laquelle le parquet, avec ses magistrats disponibles 24 heures/24, est chargé des premiers temps de toutes les enquêtes avant de les orienter, qui vers l’audience, qui vers le classement sans suite, qui vers le cabinet d’un juge d’instruction.

C’est généralement à l’issue de la garde à vue du ou des suspects principaux que la procédure passe des mains du parquet à celles du juge d’instruction qui continuera les investigations. L’objectif pour le parquet est d’obtenir la mise en examen du suspect interpellé, le juge pouvant décider de lui infliger un camouflet en estimant souverainement « qu’il ne dispose pas d’assez d’éléments pour mettre en examen la personne présentée », laquelle se retrouve de facto placée sous le statut de témoin assisté, manière chic de dire :« Pas net, mais pas suspect non plus. »

C’est pour cela que, lorsqu’on le peut, on préfère nettement avancer au maximum dans les investigations avant d’interpeller un suspect, car les 48 heures légales de garde à vue s’écoulent toujours trop vite et qu’il faut, à son issue, passer sous les fourches caudines de la mise en examen.

Bref, pour l’instant, je n’ai d’autre choix que d’attendre sagement.

Comme à chaque fois que je n’ai aucune envie de traiter mes piles de procédures en souffrance, je descends fumer une cigarette avec Ernest à l’extérieur du Palais. C’est un ancien chauffeur routier devenu ambulancier, puis, d’après le récit circonstancié qu’il m’a fait de son existence, clown pour les enfants malades, malade lui-même, chômeur et enfin, clochard. Certains jours, il est habillé et maquillé en clown, rappel salutaire de ce que la condition humaine a de risible, et il interpelle les passants qu’il reconnaît. Il délivre des aphorismes auxquels j’essaie de trouver un sens profond et une direction pour mes pas. Il me semble que c’est ainsi que la voyance et l’astrologie fonctionnent : une phrase simple ou alambiquée, que l’on pare d’un pouvoir divinatoire pour avoir quelque chose à se mettre sous la dent et ne pas crever trop vite. La putain d’espérance restée dans la boîte.

Ce matin, je le salue tandis qu’il sort de l’installation baroque qui lui sert d’habitation ; située sur le trottoir derrière le palais de justice, elle est aussi colorée qu’un étal de fleuriste.

– Salut, Ernest. Quoi de neuf ?

– La panthère approche, Maxime, la panthère… Il faut la regarder venir à toi, mais toujours de biais, jamais dans les yeux.

– Oh, tu sais, là où je travaille, j’en croise assez peu, je suis tranquille.

Il hoche la tête d’un air entendu.

– Et pourtant, elle arrive. Elle est là, tapie dans l’ombre. Tu ne la discerneras pas immédiatement, mais elle arrive. Sois prudente, Max, oh oui, sois prudente.

J’ai médité sur ces étranges paroles en regardant monter au ciel les volutes de fumée de ma cigarette. Qu’est-ce que j’aime fumer !

Je suis remontée dans mon bureau par une petite porte dérobée (l’entrée des artistes !) sur le côté de ce cube de verre qui nous sert de tribunal et attise la convoitise de bien des magistrats d’Île-de-France. Une cantine donnant sur un joli jardin intérieur, des bureaux spacieux et individuels (chose ô combien précieuse dans un parquet !) et, ce que je préfère, un parvis orné de hautes colonnes figurant une canopée métallique, chêne de Saint-Louis version 2.0.

Après avoir bu le café avec Lara et Éliette, mes jeunes collègues du pôle délinquance générale et organisée, gynécée dont je suis la cheffe, et leur avoir raconté la découverte du corps, j’ai rappelé le commandant Pondaven.

– Allô, commandant ? Où en sommes-nous ?

– Nulle part, madame Saint-Clair, elle s’est volatilisée. Son téléphone est éteint depuis hier après-midi.

– Quelles sont vos hypothèses de travail ?

– Primo, elle s’est suicidée ; secundo, elle a pris un bus vers l’étranger ; tertio, elle se planque quelque part.

– Madame la procureure est harcelée par la presse, ce serait bien qu’on mette la main sur elle rapidement.

– On est dessus, croyez-moi, mes gars n’ont quasiment pas dormi depuis 24 heures.

J’ai passé une tête dans le bureau de ma Cheffe, Madeleine d’Hauteville, procureure de Melun. Comme à son habitude, elle était d’une classe absolue, cheveux relevés en un chignon banane d’héroïne hitchcockienne, à ceci près qu’ils sont noirs comme la nuit. Elle avait beaucoup d’allure dans son tailleur pantalon sombre, égayé par une paire de baskets blanches. Son look intemporel tranche avec les tenues flamboyantes qui font, je crois, ma réputation. Une fois, j’ai entendu un flic dire à sa collègue : « La mère Saint-Clair, au début, tu crois que c’est une bimbo, mais bien vite, tu te rends compte que c’est un sacré bonhomme. »

Bimbonhomme, ça me va, je crois. Tiens, c’est ça que j’aurais dû écrire sur l’application de rencontre. Ma Proc a agrémenté son bureau vitré et moderne, qui est plus spacieux que mon appartement, d’une toile lourdement encadrée d’or représentant le général de Gaulle qui, de son air de papy sévère, semble nous exhorter à continuer de mourir pour la France Libre. Elle a hérité de cet auguste portrait de son grand-oncle, lui-même éminent magistrat, et y tient comme à la prunelle de ses yeux. À croire qu’il a été dédicacé.

L’air fatigué, mais toujours souriante, elle a relevé la tête de son écran d’ordinateur et m’a lancé :

– Toujours rien ?

– Toujours rien, madame la procureure. Mais je vous tiens au courant dès qu’on l’a retrouvée.

– Un infanticide, c’est une plaie d’Égypte. Le cabinet du ministre m’appelle tous les quarts d’heure, je ne sais plus quoi leur raconter.

Sourire empathique.

– Bon, ça va, vous, Maxime, ça n’a pas été trop dur là-bas ?

– Disons que j’ai connu des jours meilleurs. Et j’ai flingué mes escarpins.

– Tant que ça n’est que ça. En théorie, c’est la section mineurs/famille qui devrait reprendre l’enquête, mais entre le congé maternité de Juliette et le trafic de stupéfiants au foyer des Glaïeuls dont ils ont du mal à se dépêtrer, je préfère que vous suiviez personnellement le dossier. Ça risque de faire un peu grincer des dents, mais vous êtes douée sur les affaires compliquées.

Elle me sourit brièvement et s’en retourne à son écran. Fin du temps imparti.

Je suis, je l’avoue, soulagée. J’apprécie mes collègues de la section des mineurs, mais je trouve qu’ils manquent à la fois de poigne et d’expérience en matière de suivi d’une enquête criminelle sans auteur identifié. Et puis, j’ai fait une promesse à Amadeo, et je suis une femme de parole.

J’admire beaucoup ma Cheffe. Magistrate reconnue et mère de famille nombreuse. Une capitaine sachant mener sa barque dans la tourmente sans se départir de son humanité. Qui impose ses décisions par la douceur. Ambitieuse, évidemment, mais on ne devient pas procureure d’un parquet de région parisienne sans avoir joué sa partie avec maestria.

De guerre lasse, j’ai commencé à préparer les dossiers pour mon audience de mercredi matin. Rien de bien passionnant : chauffards, voleurs de trottinettes électriques et violents conjugaux. Ce n’est pas mercredi que je marquerai les esprits avec ma verve et mes punchlines.

Mes pensées reviennent irrémédiablement vers Héléna Dupin tandis que je feuillette les dossiers. Son téléphone est éteint, elle a dû s’en débarrasser en prenant la fuite. Tant pis pour la géolocalisation en temps réel. Quant à la mettre sur écoute, inutile d’y songer : la loi permet au parquet d’obtenir des écoutes téléphoniques lorsqu’un dossier relève de la criminalité organisée, mais pas pour les homicides. Seuls les juges d’instruction peuvent y procéder.

Pourquoi a-t-elle fait ça ? Comment en arrive-t-on à tuer son propre gamin ? Et pourquoi son fils et pas sa petite dernière ? D’après les premiers éléments de l’enquête, c’est madame Tout-le-Monde, rien à signaler. Certes, il en va toujours ainsi, les faits divers concernent en général des gens sans histoire, mais elle a l’air d’une femme sympathique. Travaillant dans une banque, elle est décrite comme arrangeante et sérieuse, le genre de maman qui apporte des gâteaux sans gluten à la kermesse de l’école et y tient vaillamment le stand de chamboule-tout.

Antécédents psychiatriques, comme à peu près tout le monde, dirais-je. Pas de main courante ou de rapport d’intervention concernant le couple. Mari encore beau gosse, mais avec l’air du sale con tendance doudoune sans manches. Il travaille dans la finance.

Est-ce qu’elle en a eu marre de tout ça ? Du quotidien morne, si morne, de mère de famille qui travaille ? De la petite maison de poupée bien astiquée ? De la charge mentale toujours plus pesante ? De penser aux vaccins des gosses, à les emmener au poney et à la piscine, à payer la nounou, à acheter un cadeau pour la maîtresse ? De devoir faire plus d’heures au bureau pour compenser le fait d’être maman, double peine permanente prononcée contre les femmes qui bossent. De rester raisonnablement sexy pour éviter que l’Homme se tire avec une stagiaire plus avenante qu’elle ? L’Homme qu’elle supporte de moins en moins, qui n’est même pas fichu d’arriver à l’heure au spectacle de fin d’année de la petite, qui ne pense jamais à rien d’autre qu’à sa petite gueule et à son boulot à acronyme anglais à la con ? Est-ce que c’est à ça qu’elle avait pensé, Héléna Dupin, en poignardant son fils ? Est-ce que, soudainement, elle avait discerné derrière les traits enfantins d’Amadeo, le mari honni ? Un geste, une expression, cette façon de ne jamais la laisser tranquille : « Il est où, le coca ? » « Maman ?! Je le trouve pas !!! » « Mamaaaaaaaan ! T’es oùùùùùùùùùùù ? » Non, cela n’a aucun sens. Si ça avait été ça, elle aurait tout simplement flingué le mari. Ou elle lui aurait collé une procédure de divorce pour faute, ce genre d’hommes façon boys’club finissant immanquablement par déconner sexuellement pour faire l’intéressant devant la meute. Il aurait suffi d’attendre, de collecter les preuves et aboule la moitié du pactole. Banquière, ça signifie prévoyance et anticipation des risques, pas pétage de câble, infanticide et eau de javel.

Était-ce elle, la panthère dont avait parlé Ernest ? Belle, silencieuse, et soudainement létale ?

2.

Mardi début d’après-midi

J’aurais préféré qu’Amadeo Dupin ne vienne jamais à moi. D’habitude, je suis plutôt chat blanc lorsque je suis de permanence, ce qui signifie qu’au contraire de certains de mes collègues chats noirs sur qui le sort s’acharne, j’ai la chance d’avoir des permanences animées, mais sans réelle calamité.

À titre d’illustration, mon collègue Didier, gentil mais penaud magistrat de l’exécution des peines, s’est cogné, rien qu’en un an, l’arrestation d’un type radicalisé retranché dans un supermarché, un accident de la route majeur consécutif à l’irruption d’un sanglier sur l’autoroute (de nombreux blessés, mais aucun mort à déplorer à l’exception du cochon sauvage) et une saisie record de drogues parce que le groupe « stups » de la sûreté départementale a eu un tuyau et que les trois vaillants enquêteurs, brutalement tirés de leur torpeur dominicale, ont intercepté deux camions transportant 302 kilos de cannabis et 130 kilos de cocaïne.

J’aurais préféré que le corps soit découvert le lundi suivant, ne pas avoir plongé mes yeux dans les siens, restés ouverts, comme s’il n’avait connu aucun apaisement quand la mort était enfin venue mettre fin à son supplice. Ses prunelles sans vie me fixeront à jamais.

Je suis à l’institut médico-légal, porte une blouse bleue, un masque, une charlotte et patiente devant le petit corps d’Amadeo encore recouvert d’un drap jaune. La pièce est plutôt vaste et laide, avec un carrelage blanc vétuste tranchant avec la table d’opération métallique et tous les ustensiles nécessaires au découpage des corps selon les règles forensiques. Pondaven se tient à mes côtés et n’en mène pas large, lui non plus. Je n’aperçois que ses yeux bleus, inquiets, qui regardent partout sauf devant nous. Pour rendre le moment moins pénible, je lui demande ce qu’il faisait dimanche, avant d’être appelé sur la scène de crime.

Il grommelle quelque chose que je ne comprends pas, à cause de son masque.

– … parais mon acteur.

– Pardon ?

– Je réparais mon tracteur.

– Vous avez un tracteur ?

– Oui.

– Parce que vous avez des champs ?

J’ai le plus grand mal à imaginer Pondaven, avec sa dégaine de flic citadin, au volant d’une moissonneuse-batteuse.

– Non, c’est un tracteur de course.

– De course ?

– Ça s’appelle du tracto-cross.

Va rebondir sur une information pareille… J’essaie d’imaginer les règles de la discipline. Est-ce une sorte de course d’obstacles ? Faut-il dessiner le plus rapidement possible une forme imposée dans un pré ? Faire des tours de pistes à 100 kilomètres/heure, telle une F1 des champs ?

Pendant quelques instants, j’oublie ce qui va arriver. Je ne sais pas ce qui m’a pris de dire que j’assisterai à l’autopsie. Nous, magistrats, ne le faisons jamais, ou presque. La Proc ne m’a rien dit d’autre que : « Essayez de vous préserver, Maxime. » Comme si c’était possible ! J’ai foncé la tête la première dans les ténèbres. J’ai horreur des dossiers qui concernent des enfants, leur chant m’appelle tel celui de sirènes maléfiques. Impossible de m’en dépêtrer, impossible de penser à autre chose. C’est absolument irrationnel, je le sais bien, mais je ne peux pas faire autrement. Il faut que j’aille au bout, et c’est comme si moi seule pouvais le faire, devais le faire. Ma malédiction personnelle : ne jamais sortir indemne de ces dossiers. Ne jamais en sortir tout court.

C’est un non-sens, il me suffirait de dire à d’Hauteville que, finalement, il est préférable que ce soit Grégoire, le pénible chef de la section des mineurs, avec lequel la concorde est glaciale (mais ce n’est pas ma faute s’il n’est pas foutu de diriger correctement une enquête criminelle), qui reprenne le dossier. Mais c’est inenvisageable.

Il me faut aller au bout, quoi qu’il m’en coûte.

Le médecin légiste arrive enfin, en s’excusant pour son retard. Il porte lui aussi une armure de tissu vert et un tablier blanc, seules ses boucles noires ont été laissées libres. Il soulève le drap doucement et je sens le mouvement de recul instinctif que contient Pondaven, notre pilote champêtre.

J’accroche mon regard au plafond et respire lentement dix fois de suite avant de baisser les yeux. Un technicien de la police judiciaire est là, lui aussi, pour prendre des photographies de toutes les étapes de l’autopsie à des fins procédurales, tâche aussi obligatoire qu’inutile, car personne n’aura le courage de les regarder.

Le corps du petit garçon est nu et a l’air encore plus fragile. Le torse et les membres sont lardés de plaies foncées. Je commence à les compter, mais arrivée à quinze, j’abandonne. Je regarde ses mains, très abîmées parce qu’il s’est défendu. Il a des plaies sur les paumes et des bleus sur les bras. Son assassin a dû l’empoigner. Au niveau du nombril, plusieurs plaies n’en forment qu’une, béante. Un abîme qui me contemple et menace de m’engloutir. Le médecin commence à procéder. Une odeur de mort et de chair envahit la pièce. Même à son pire ennemi, on ne souhaite pas la profanation de l’autopsie.

Je me concentre sur le rythme de ma respiration pour couvrir le son des instruments. C’est le moment le plus abominable, où l’on se demande où a bien pu se nicher l’âme du défunt. Je suis stupide d’être venue, j’ai clairement présumé de mes forces. Je regarde Pondaven, il a les yeux dans le vague et serre les poings.

Notre calvaire sera bientôt terminé. C’est tant mieux car je n’en peux plus. J’ai envie de tout casser dans cette pièce à la con, j’ai envie de secouer le médecin pour qu’il laisse le corps d’Amadeo en paix, qu’il arrête, ça suffit, le gosse a assez souffert comme ça.

Ma colère s’apaise lorsque j’entends enfin les gants du médecin légiste claquer tandis qu’il les retire. Je répète souvent à mon entourage que si je devais mourir prématurément ou dans des circonstances suspectes, je ne souhaite pas être autopsiée. Franchement, tant pis, je préfère savoir mon meurtrier en liberté dans la nature plutôt que d’arriver dans l’au-delà avec mes tripes emballées dans un sac plastique.

– Je vous offre un café ? nous demande le médecin légiste.

– Vous n’auriez pas plutôt un truc fort ? lui répond Pondaven du tac au tac.

3.

Mardi fin d’après-midi

Nous sommes désormais dans la salle de pause des médecins légistes. Comme celle des magistrats du parquet, il y a là profusion de paquets de bonbons, de gâteaux et de tout ce que l’agroalimentaire produit de plus jouissif et nocif quand les journées ressemblent à des tunnels sans fin.

Avec nos cafés dans des gobelets en plastique, que nous touillons frénétiquement, l’ambiance n’est pas à la fête.

De guerre lasse, je romps le silence.

– Alors, docteur ?

– Alors, mes hypothèses de départ se confirment. Le gamin est mort d’une hémorragie consécutive à de nombreuses plaies, j’en ai compté vingt-sept, les plus létales se situant sur son abdomen et sa cavité thoracique. Il y a bien des plaies défensives sur les mains, qui laissent penser qu’il s’est fortement débattu, des ecchymoses et quelques griffures sur les bras et les jambes. Le tueur y est allé fort, de mon point de vue. Ce n’est pas un petit couteau qui a infligé ces blessures, vu leur circonférence et leur profondeur, mais plutôt un couteau de boucher ou de chasseur.Le gosse est mort pendant qu’il était poignardé, et certains coups sont peri-mortem, notamment sur les membres, c’est-à-dire qu’ils ont été portés dans un temps voisin de son décès. Aucune lésion sexuelle ou anale et pas de trace d’ecchymose ancienne. Je n’ai rien retrouvé dans son ventre qui indiquerait qu’il ait pu être empoisonné avant d’être poignardé. J’ai fait des prélèvements toxico à toutes fins utiles mais, selon moi, leur analyse ne donnera rien. Quelqu’un s’est acharné sur le gosse.

Un ange passe dans la pièce et emmène avec lui, je l’espère, l’âme d’Amadeo Dupin, loin de toute cette horreur. Comment quelqu’un, plus encore une mère, peut tuer un gosse d’une manière aussi odieuse ?

– J’ai un fils du même âge, ajoute le médecin légiste en fixant son café soluble qui refroidit.

Je le remercie. Nous faisons des métiers où certains silences en disent plus long que tous les mots du monde.

Je sors fumer en regardant la Seine, tandis que Pondaven termine de faire le point avec son collègue technicien. Une petite plume volette jusqu’à se prendre dans mes cheveux. Je la retire et la contemple lentement avant de la relâcher vers les eaux grises qui s’écoulent, là, en bas.

– Je ne m’attendais pas à ce que la vice-proc assiste à l’autopsie, s’étonne le technicien une fois Maxime sortie, tandis qu’il fait défiler les photographies sur l’écran de son appareil pour en vérifier la netteté.

– Moi non plus. Pour tout dire, je pensais qu’elle dégueulerait sur ses bottes, confirme Pondaven. J’imagine que ce dossier lui tient à cœur, d’autant qu’elle n’a pas d’enfant.

– Elle n’a pas d’enfant ? interroge le médecin légiste.

– Saint-Clair est assez secrète sur sa vie personnelle, mais elle serait divorcée sans enfant, répond Pondaven.

– Je me demande souvent si ça ne rendrait pas nos métiers moins durs à vivre, de ne pas avoir de gosse.

– Au contraire, moi, sans mes deux jumelles, j’aurais pu me faire sauter le caisson, au bout d’un moment.

Le portable de Pondaven se met à sonner.

– Oui, Steph. On vient de finir. Non, elle n’a pas vomi. Quoi ? Vous avez retrouvé la mère ?!

Pondaven me rejoint alors que j’enchaîne les clopes en regardant les mouettes voler.

– Madame la vice-procureure, c’est bon, on a retrouvé la mère.

[Soulagement – fin des emmerdes.]

– Ah ! Elle a été placée en garde à vue à quelle heure ?

– C’est-à-dire que… elle est morte.

– Morte ? Comment ? Suicide ?

– Difficile à dire. Pas de trace de défense, mais elle est nue.

– Comment ça, elle est nue ?

– Comme un ver. Et il n’y a pas de trace de ses vêtements ni de son sac à main. Et bien sûr, pas de couteau.

Il m’indique que la capitaine Dotrak, une grande gigue taiseuse aux longs cheveux rouges noués en tresse et perpétuelle veste kaki, nous attend sur place. [Intensification notable des emmerdes à brève échéance.] J’écrase ma cigarette sur le parapet en soupirant. Cette journée ne finira donc jamais ?

4.

Mardi soir

Le temps d’appeler la Proc pour lui transmettre les éléments de l’autopsie et l’informer de la découverte du corps de la mère (soupir soulagé de celle-ci qui allait pouvoir rassurer les hautes instances – la mère dingo ne courait plus dans la nature), je suis dans la voiture banalisée de Pondaven avec gyrophare et deux-tons, filant vers le bout de forêt domaniale où l’on a retrouvé Héléna Dupin. Tant pis pour l’audience de demain matin, j’improviserai !

Arrivée sur place, passé l’habituel périmètre de sécurité et les rares curieux, joggeurs et promeneurs de toutous, je chemine avec le commandant, qui n’a pas dit un mot durant le trajet et affiche un air renfrogné.

– C’est une bonne chose qu’on l’ait retrouvée, non ? lui dis-je tandis qu’un de ses collègues nous conduit vers le corps en éclairant le chemin grâce à une lampe torche. Je me félicite du fait que mes bottes, à la hauteur de talon raisonnable, me permettent de progresser efficacement dans la boue et les branchages, et de soutenir le rythme du commandant. Tout ne peut pas toujours mal se passer dans ma vie.

– Oui… soupire-t-il d’un air pas convaincu.

– Une fois que l’identité judiciaire sera passée, envoyez directement le corps à l’institut médico-légal pour l’autopsie.

– Je vais demander à la capitaine Dotrak d’y assister.

– Je pensais que vous voudriez y aller.

– Sauf votre respect, madame Saint-Clair, le minot, ça m’a fait un choc, mais je tenais parce que je voulais choper la mère. Maintenant qu’elle est morte, je sais que c’est fini. On va clore le dossier et personne ne rendra justice au petit.

Un cœur tendre sous le cuir tanné de son blouson, le commandant.

– Oui, moi aussi, ça m’a mis un coup.

– On fait de drôles de métiers quand même…

Nous arrivons sur les lieux, éclairés par plusieurs projecteurs de l’identité judiciaire. Le corps de la mère est allongé en chien de fusil sur son côté droit, ses longs cheveux noirs sont détachés et parsemés de quelques feuilles et de bouts de bois, elle est recouverte de légères traces de boue, mais il a plu hier et toute la matinée d’aujourd’hui.

Elle a l’air d’une enfant sauvage venue mourir là, loin des hommes. Pour expier son crime ? Aucune trace de ses affaires ou même de sang. Sous cette lumière spectrale, on dirait une toile ancienne représentant quelque Diane chasseresse endormie. Plus grand-chose à voir avec le visage souriant et apprêté de la photographie de l’agence bancaire où elle travaillait qui a été diffusée aux forces de l’ordre.

Le médecin légiste tarde à arriver. Impossible de savoir de quoi elle est morte de prime abord. Je parie sur une décompensation psychiatrique lorsqu’elle a pris conscience de la gravité de son geste. Elle se sera débarrassée de toutes ses affaires et aura couru droit devant elle dans la forêt jusqu’à s’effondrer de fatigue, de froid et de douleur. Le cœur aura lâché, accablé de chagrin. La procédure serait classée plus tôt que prévu, Pondaven avait raison sur ce point. Bien sûr, on saisirait tout de même un juge d’instruction, parce que le bon peuple qui se repaît des faits divers, bien au chaud dans son foyer douillet, n’allait pas accepter qu’on classe sans suite un infanticide au motif de « l’extinction de l’action publique pour cause de décès de l’auteur ».

J’inspecte le corps visuellement, mes bottes recouvertes de ce qu’il convient, faute de mieux, d’appeler des petites charlottes de pied pour ne pas flinguer de potentiels indices. Aucune trace de lutte visible, en effet, même pas d’éraflures de branchages sur les bras ou les jambes. Je regarde ses pieds, dont les ongles sont impeccablement vernis, elle en prenait manifestement grand soin. La voûte plantaire est immaculée. Impossible donc qu’elle ait couru telle une bête blessée dans la forêt.Ciao, panthère !

Le doute commence à m’envahir. La peine, son corollaire, s’insinue en moi.Et si… ?

Le médecin légiste arrive enfin. Ce n’est pas le même que pour le gosse, c’est son collègue, grand, chauve et taciturne. Nous nous saluons. Il sort son matériel avec d’infinies précautions, et commence à examiner le corps. Il en scrute chaque partie, chaque recoin, à la recherche d’un indice, d’une réponse. Je suis suspendue à ses gestes lents.Il retourne le corps, d’abord sur le ventre, puis sur le dos. Pauvre femme. Personne ne devrait jamais crever dans la force de l’âge, seule dans une forêt brumeuse.

– La rigidité cadavérique indique un décès qui remonte entre 24 et 48 heures. À cause du froid et de la pluie, je ne pourrais pas être plus précis. À première vue, pas de trace de coups, de lutte ou d’attache. Pas non plus de lésion vaginale ou anale. Seulement une petite marque entre deux orteils de son pied gauche. Cause du décès inconnue à ce stade, j’en saurai sans doute plus après l’autopsie.

Il me montre un point sombre à peine visible dans le creux entre son gros orteil gauche et celui d’à côté.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Peut-être une trace de piqûre, mais je ne peux pas être affirmatif. Il va falloir faire une analyse toxicologique en urgence pour en avoir le cœur net.

– Une junkie ?

– Difficile à dire, elle n’a aucune autre marque.

– Vous pouvez m’appeler dès que vous aurez pratiqué l’autopsie et reçu les résultats de l’analyse toxico, docteur ? Je vais signer et envoyer les réquisitions en urgence.

– Oui, bien sûr. C’est la mère du petit ?

– Oui.

– Yassine était au bout du scotch, tout à l’heure, après l’avoir autopsié. Heureusement que c’est moi qui suis de permanence, aujourd’hui.

– Oui, on a tous été marqués par la mort d’Amadeo, je crois.

– Je m’en occupe demain matin, et vous appelle sans faute. Bonne soirée.

– À vous aussi, docteur.

Plutôt sympathique, ce chauve, finalement. La mère se camait-elle ? Décompensation psychiatrique majorée par la consommation de drogue qui se termine en surdose forestière ?

Je rends compte à la Cheffe – activité permanente du parquetier.

– Madame la procureure, oui, je suis sur place. Il y a peut-être une trace de piqûre entre deux orteils d’un de ses pieds. Hormis ça, on n’a rien, si ce n’est qu’elle est nue et allongée. Le médecin légiste date le décès entre 24 et 48 heures, sans pouvoir être plus précis. Ça pourrait donner une heure de décès proche de celle d’Amadeo. Par ailleurs, pour avoir vu le corps, il n’y a pas de trace de lutte, ni de défensive, ni d’attaque. Il y a donc peu de chances que ce soit elle qui ait tué son fils puisqu’il s’est débattu.

– Merci, Maxime. Quand aura lieu l’autopsie ?

– Demain matin, le légiste m’appellera ensuite.

– Lequel est-ce ?

– Le grand maigre chauve.

– Il est lent, mais il travaille bien. Merci pour tout et continuez à me tenir informée.

Je demande à Pondaven de me ramener à la gare, tandis que les fonctionnaires de la police technique et scientifique se déploient autour du corps, collectant brindilles et poussières dans des petits sachets, et prenant en photo chaque branche cassée. Comme il a plu, il y a fort à parier que passer ce bout de forêt au peigne fin ne donnera pas grand-chose.

Dans le véhicule banalisé, le silence règne. Il est tard et je me perds en conjectures. Où ont bien pu passer ses vêtements, ses bijoux et son sac ? Ils n’ont pas été retrouvés lors de la perquisition de la maison familiale. Elle n’est tout de même pas arrivée cul nu dans une partie de forêt domaniale difficilement accessible à pied, à plus de 50 mètres à vol d’oiseau du premier sentier praticable. Elle a dû se perdre, entre la pluie et la nuit, seule dans les ténèbres. J’en frissonne. Cette forêt est déjà assez peu pimpante en plein été, alors dans l’humidité sombre du mois d’octobre, il y avait en effet de quoi se foutre en l’air. Dans ces moments-là, je suis bien aise de vivre à Paris, à distance de mon ressort et de ses forêts qui retiennent captives les mères de famille égarées.

Il va falloir informer Richard Dupin, le mari. Le pauvre, sa vie a basculé en quelques heures. Orphelin de son fils, et maintenant veuf. L’interroger aussi. Si sa femme était une toxico, sous ses airs irréprochables, il est bien étonnant qu’il ne l’ait pas mentionné aux enquêteurs alors qu’elle était recherchée. Il n’a tout de même pas l’air connard au point de ne rien connaître de l’intimité de la femme qui partageait sa vie.

5.

Mercredi journée

Je sors de mon audience qui s’est avérée tout à fait pénible. Censément matinale, elle s’est prolongée jusqu’à 15 heures, tout ça pour des dossiers anciens ou sans intérêt. À l’exception bien sûr des violents conjugaux, les femmes malheureuses l’étant toutes de façon unique et singulière, comme disait le poète. »

Extraits

« La mère Saint-Clair, au début, tu crois que c’est une bimbo, mais bien vite, tu te rends compte que c’est un sacré bonhomme. Bimbonhomme, ça me va je crois. Tiens, c’est ça que j’aurais dû écrire sur l’application de rencontres. » p. 27

« Pour être honnête, j’adore cet observatoire privilégié des êtres, de leurs décisions et de leurs faiblesses.

Je suis toujours surprise par la destinée des gens. Aucune trajectoire, aussi accidentée soit-elle, ne ressemble à une autre. Il y a toujours des sursauts, des détours, des évasions. C’est pour cette raison, au fond, que je suis magistrate. Pas seulement par goût de donner des ordres aux flics ou de faire la morale, depuis mon pupitre en audience, en robe noire et semelles rouges, mais bien pour contempler toutes ces autres vies que la mienne et, peut-être, en faire varier la courbe. » p. 64

« En vérité, j’aurais aimé, en vieillissant, que l’amour demeure une chose noble et belle, comme à l’adolescence, ou dans les romans. J’aurais préféré que ce ne soit pas devenu pour beaucoup, pour moi aussi, un jeu cruel avec ses gagnants et ses perdants interchangeables, un jeu de piste qui n’a au fond d’autre intérêt que l’exégèse que nous faisons des messages et des situations, dont un pas de côté nous apprendrait pourtant qu’ils ne sont que l’écume que ce que les poètes appellent l’amour. Nous confondons le jeu de la séduction avec les sentiments et croyons que la guerre amoureuse conduit à quelque éclatante félicité, quand elle se contente d’accrocher à nos cœurs des blessures comme autant de médailles inutiles et douloureuses. Depuis Jean Renoir et sa Règle du jeu, on sait pourtant bien que le drame n’est pas qu’il y ait des règles, il y en a toujours, et je suis bien placée pour le savoir, mais que ce soit un jeu dont les participants aguerris triomphent des autres, des idéalistes, des candides, des stupidement romantiques. » p. 73

« Moi qui ai souvent été infidèle, je sais quelle arnaque absolue recouvre le statut d’amante. J’ai vu dans les yeux des hommes que je séduisais qu’ils aimaient que je sois l’Autre, le fantasme, quelque chose entre Jessica Rabbit et Françoise Dorléac dans La Peau douce de Truffaut, armure et abandon. Mais l’infidélité est un voyage dont la destination ne peut qu’être décevante : quelque part entre l’amertume de n’être jamais choisie et la tiédeur de l’habitude dans laquelle la fougue originelle s’étiole. Un jeu de dupes, une main perdante dans un gant pourtant vivifiant.

Ce dossier me confirme, une fois encore, que l’on est toujours dérouté en découvrant ce qui se passe derrière les paravents du cœur. » p. 89

« Nous sommes d’accord sur le fait qu’il va falloir que Gabriel interroge Camille Delhomme sur ce nouvel élément, et pas des moindres : Héléna Dupin a conçu Amadeo avec Camille, puis a construit sa vie avec Richard. Ce dernier savait-il que cet enfant n’était pas de lui ? Est-ce que Camille l’avait appris ? Est-ce la raison de leur dispute au poney club ? A-t-il pu tuer Héléna et ce fils non désiré ? Si cette hypothèse se révélait juste, cela signifierait que le double meurtre d’Amadeo et d’Héléna Dupin a pu avoir lieu au domicile des Dupin, Camille Delhomme se débarrassant du corps d’Amadeo à proximité et emportant celui d’Héléna pour le mettre en scène en forêt afin de brouiller les pistes et faire croire à deux tueurs. Malin, le prof de lettres.

Je ne peux m’empêcher d’admirer Gabriel, qui a vraiment eu le nez creux de demander une comparaison ADN entre Amadeo et Delhomme. » p. 202

« Qu’est-ce qui, en moi, trente à cinquante fois par jour, prend une décision qui impacte la vie de mes congénères ? Est-ce que ce sont m valeurs de citoyenne, mes connaissances juridiques, l’expérience de mon métier, mon intuition, mon féminisme, mes blessures plus ou moins réparées, mes doutes, ma foi en l’humanité, mon pessimisme, mon degré de fatigue ? Je n’en ai foutrement aucune idée. » p. 254

À propos de l’autrice

Panthères

Valentine Vendôme © Photo DR

Valentine Vendôme est le pseudonyme de  Valentine Géraud. Elle a choisi ce nom de plume en référence à la place Vendôme à Paris, afin de préserver l’anonymat et de séparer son métier de substitut du procureur depuis 2019 de ses activités littéraires. Âgée de 39 ans, elle exerce en région parisienne et aime écrire, les talons hauts et l’adrénaline que lui procure son métier (Source : Éditions Michel Lafon / Le Parisien)

Compte Instagram de l’autrice

Tags

#Panthères #ValentineVendôme #MichelLafon #PolarJudiciaire #PremierRoman #RomanPolicier #Polar #Parquet #PrixFSN #CollectionDeLivres #hcdahlem #romannoir #polar #thriller #litteraturepoliciere #RentréeLittéraire2026 #litteraturefrancaise #litteraturecontemporaine #premierroman #RentreeLitteraire26 #rentreelitteraire #rentree2026 #RL2026 #lecture2026 #livre #lecture #books #blog #parlerdeslivres #littérature #bloglitteraire #lecture #jaimelire #lecturedumoment #lire #bouquin #bouquiner #livresaddict #lectrice #lecteurs #livresque #lectureaddict #litterature #instalivre #livrestagram #unLivreunePage #writer #reading #bookoftheday #instabook #litterature #bookstagram #bookstagramfrance #lecturedumoment #bibliophile #avislecture #chroniqueenligne #chroniquelitteraire #jaimelire #lecturedumoment #book #bookobsessed #bookshelf #booklover #bookaddict #reading #bibliophile #bookstagrammer #bookblogger #readersofinstagram #bookcommunity #reader #bloglitteraire #aupouvoirdesmots #enlibrairie