Le fabuleux piano

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En lice pour le Prix Goncourt 2026

En lice pour le Prix Renaudot 2026

Finaliste du Prix Interallié 2026

En deux mots

Un piano à queue Érard, fabriqué en 1892 et numéroté 68037. L’instrument commandé par la famille Enoch, éditeurs de musique depuis cinq générations, est saisi en 1943 par les nazis. La famille déportée à Auschwitz. Un seul fils reviendra. Jusqu’à sa mort, il cherchera le piano. Quatre-vingts ans plus tard, Sonia Devillers reprend l’enquête.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Des pianos, des familles, une enquête bouleversante

Sonia Devillers découvre une face oubliée de la Seconde Guerre mondiale, celle des instruments de musique volés aux juifs. Elle va chercher à retrouver le piano de la famille Enoch, emporté par un commando spécialisé et déposé dans un « camp pour pianos ». Son enquête passionnante, qui est aussi une saga familiale, lève une partie du voile.  

Dans son précédent livre, Les Exportés (2022), qui racontait la fuite de Roumanie de sa famille, échangée contre des tracteurs et des cochons, Sonia Devillers évoquait déjà ce que cet exil avait de douloureux, surtout pour sa grand-mère. Elle avait dû laisser derrière elle son piano. En essayant de savoir ce qu’il était devenu, la journaliste de France Inter et Arte a découvert qu’il existait des chasseurs de piano, essayant de répertorier et retrouver ces instruments de musique volés principalement par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Si sa quête personnelle échoue vite, parce que sa grand-mère est morte sans avoir noté le numéro gravé dans l’instrument, un autre avis de recherche l’interpelle. Une universitaire de Berkeley, Carla Shapreau, fondatrice du Lost Music Project, traque un vieux piano français. Un Érard de concert en palissandre. Numéro 68037. Volé en 1943 à la famille Enoch. Cette fois, Sonia Devillers a un numéro. Et commence son enquête avec la naissance du piano.

Nous sommes le 4 novembre 1890. Il pleut sur les grands boulevards. Wilhelm Enoch, cinquante ans, marche sans chapeau vers la maison Érard, rue du Mail. Il va s’offrir un modèle n° 2. Deux mètres quarante-huit. Sept octaves. Quatre-vingt-cinq touches d’ébène et d’ivoire. Fils d’un juif allemand venu de Francfort après la révolution de 1848, il a grandi en regardant les vitrines des salons Érard aux côtés de son père. « S’offrir un no 2 de chez Érard, c’est ériger le beau en but ultime de la vie. Cette beauté-là n’est ni une revanche ni un signe extérieur de réussite jeté à la figure des autres… Cette beauté-là n’est que joie et fierté. Cette beauté-là, elle est morale. »

Une beauté qui se mérite. On entre dans les hangars de séchage où dorment quatre cent mille pièces de bois. On apprend que chaque essence a sa fonction : le chêne pour la structure, le hêtre pour le sommier, l’épicéa de Norvège pour la table d’harmonie, le tilleul pour le clavier. « Chaque piano contient une forêt, une forêt universelle, une forêt idéale ». Avant la livraison, chaque artisan grave le numéro de série au dos d’une pièce dont il garde le secret. Pour l’effacer, il faudrait démonter les huit mille pièces de l’instrument. 

On assiste à l’accordage final, un matin glacial de janvier 1892. Les ouvriers descendent des étages. Le chef d’atelier ôte sa blouse, enfile une veste sombre, s’assoit. Les notes jaillissent. Wilhelm pleure. Son fils Daniel n’oubliera jamais ces larmes.

Ce piano est indissociable de l’histoire de la musique française. Les Enoch éditent César Franck, Chabrier, Fauré. Wilhelm sera le premier éditeur de Maurice Ravel. À sa mort, en 1913, Debussy et Léon Blum suivent son enterrement. Le salon de la rue de Courcelles est un lieu où l’on joue, où l’on chante, où l’on se dispute sur le Sacre du printemps.

Puis vient la guerre, le régime de Vichy, l’aryanisation, la traque des juifs.

Dès le 28 juillet 1940, un télégramme annonce à Berlin l’arrivée de deux wagons remplis de pianos venus de Paris. Le « commando Musique » d’Alfred Rosenberg, dirigé par le musicologue SS Herbert Gerigk, entre dans les appartements, évalue, démonte, emporte. Trente-huit mille logements parisiens sont vidés, de la cave au grenier, avec une logistique française, camions de déménagement compris. Les instruments sont stockés dans des Pianolager, ces camps pour pianos annexés à Drancy où des prisonniers juifs trient les instruments jusqu’à l’épuisement. « Je découvre cette terminologie, et je ne sais pas très bien si elle élève le piano au rang d’humain ou si elle abaisse les Juifs au rang d’objets. »

Daniel Enoch et son épouse Anna sont arrêtés, internés à Drancy, assassinés à Auschwitz. Leur fils Robert est exécuté. Jacques, l’aîné, celui qui ne voulait pas reprendre le flambeau, l’inquiet, le pessimiste, survit caché au fin fond de la France. Son pessimisme lui a sauvé la vie. Il rentre à Paris à l’hiver 1944. L’appartement est vide. 

Pendant vingt ans, il écrit lettre sur lettre au service des restitutions. Il décrit son piano comme on décrirait un frère. Cet homme cherche un instrument parce qu’on ne peut pas lui rendre ses parents. 

Grâce à Danièle Enoch, la fille de Jacques, qui lui a confié des dizaines de carnets tenus de 1931 jusqu’à la fin de la guerre, Sonia Devillers peut reconstituer une partie de cette recherche, accompagnée de la renaissance de la maison d’édition qui va éditer une chanson que Marlene Dietrich a boudée et qu’Yves Montand rendra immortelle : Les Feuilles mortes. Comm elle dira Serge Gainsbourg « Oh je voudrais tant que tu te souviennes / Cette chanson était la tienne / C’était ta préférée je crois / Qu’elle est de Prévert et Kosma ».

Si l’enquête de Sonia Devillers touche au cœur, c’est qu’elle avance par touches, alterne l’archive et la scène, le document et l’incarnation. Elle dit ce qu’elle tient d’un registre ou d’une lettre, puis elle imagine ce qui a pu arriver, s’invitant parfois dans son propre récit : « Je me suis faite discrète, mais moi aussi, j’ai pleuré ».

J’ai moi aussi été bouleversé par ce livre qui éclaire un pan de l’Histoire laissé dans l’ombre. J’ai noté ce numéro, le 68037, en rêvant que le piano n’avait pas été pulvérisé sous les bombes et qu’on le retrouvera peut-être un jour.

Le Fabuleux piano

Sonia Devillers

Éditions Robert Laffont

Roman

288 p., 21 €

EAN 9782221286807

Paru le 27/08/2026

Où ?

Le roman est situé principalement à Paris. 

Quand ?

L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Après le succès littéraire et commercial de son récit Les Exportés, Sonia Devillers part à la recherche d’un admirable piano à queue, volé par les nazis en 1943. Ce qu’elle nous raconte est bouleversant, instructif, et magistralement mené.

Le fabuleux piano est un instrument volé par les Allemands, en 1943, à des juifs qui le cherchent encore… Dans ce vide impossible à combler, Sonia Devillers entend une résonance intime, le souvenir d’un instrument que sa propre grand-mère, forcée à l’exil, a regretté toute sa vie. Elle part alors sur les traces des pianos fantômes pillés par milliers sous l’Occupation et transportés jusqu’aux confins du IIIe Reich.

Avec cet instrument de concert ressurgit l’incroyable destin d’une famille d’éditeurs de musique, les Enoch. Un siècle de partitions, des menuets de Ravel aux ritournelles de Prévert. Les nazis se sont acharnés sur les Enoch, mais ils ont échoué à les réduire au silence. Des douleurs de la guerre va naître une chanson portée par Yves Montand, Les Feuilles mortes : un triomphe mondial.

Le piano disparu continue pourtant de hanter les survivants…

Les critiques

Babelio

TV5 Monde (Jérôme Rivet)

L’éclaireur FNAC (Claire Ferragu)

Benzine mag. (Marie-Laure Kirzy)

RTS (Vertigo)

Le Pavillon de la littérature (Apolline Elter)

CCLJ (Laurent-David Samama)

Réforme.net (Isabelle Wagner)

Blog Sonia boulimique des livres

Blog de fflo la dilettante

Blog Joëlle books


Blog Mes petites chroniques littéraires

Les premières pages du livre

« Prologue

Je n’ai jamais joué de piano, ou si peu. Durant l’enfance et, vaguement, les années de collège, comme les rejetons de la bourgeoisie qui, à ma génération, se devaient d’apprendre l’allemand et des rudiments de musique. Ma grand-mère maternelle, roumaine immigrée en France, était pianiste de formation, ancienne professeure de musicologie au conservatoire de Bucarest. Elle a joué toute sa vie. Ma grand-mère paternelle – française et fille d’immigrés italiens – était charcutière. Elle, elle aurait rêvé de savoir jouer.

Ma mère, ayant largement rejeté l’héritage maternel, décida très vite de ne plus toucher un piano ni écouter la moindre note émise par cet instrument. Mon père, plein des regrets de sa propre mère, s’appliqua à tout connaître des grands concertistes. Devenu un homme cultivé – précisément ce que voulaient ses parents –, il se prit de passion pour Glenn Gould interprétant Bach et passa des centaines d’heures dans les enregistrements du maître.

Glenn Gould ne pouvait s’empêcher de fredonner. Dès l’aria desVariations Goldberg, on entend l’interprète qui, débordé par les notes, laisse échapper un infra-chant. Il semble psalmodier en même temps qu’il joue. Et mon père, puissamment ému, de fredonner avec lui. Voix sur voix. Le bourdon des hommes habités par les profondeurs de Bach… Aujourd’hui, quand j’écoute les Variations, je ne sais plus à qui appartient ce filet de voix, au pianiste ou à mon père qui l’a tant aimé. En revanche, je sais encore par cœur la leçon apprise petite fille : Glenn Gould est un génie ; l’art n’admet aucun compromis ; le contrepoint est une invention prodigieuse ; il y a plus d’émotion dans l’expression de la rigueur que dans celle des sentiments ; tout pianiste qui ne détache pas ses notes est forcément suspect. Voilà ce que j’ai retenu – et évidemment déformé – des obsessions paternelles.

Je me souviens de mon père ne sachant pas lire la musique qui, partitions en main, demandait à se faire expliquer par sa belle-mère musicologue les principes de la composition. Je me souviens surtout de cette grand-mère roumaine me faisant répéter mon piano. Elle était horrifiée par la médiocrité de l’enseignement que j’avais reçu. Chez elle, le clavier était dur, les touches s’enfonçaient difficilement. Je peinais, bonne à rien… Ma grand-mère n’avait ni patience ni talent pour la pédagogie. Son piano droit sonnait mal, il était relégué au fond d’un triste appartement parisien. Mes maigres progrès ne suscitaient chez elle qu’indifférence et agacement.

C’est plutôt pour mon père que je me suis accrochée, tant je voulais accéder à ses désirs. Hélas, il ne réussit pas à me transmettre ce que lui-même n’avait pas reçu. Les regrets qu’il avait hérités de sa mère, je les ai faits miens. Moi aussi, aujourd’hui, mes mains jouent dans le vide quand j’écoute lesVariations Goldberg.

*

J’ai longuement travaillé sur le grand départ de ma famille maternelle, contrainte de quitter Bucarest en 1961 sous peine d’être arrêtée. J’ai compris les non-dits de ces dictatures communistes au lourd passé antisémite. J’ai raconté l’effarante entreprise de la Roumanie, qui a vendu secrètement ses juifs durant des décennies… Mes grands-parents, mon arrière-grand-mère, ma mère et ma tante adolescentes furent parmi les premiers à être ainsi monnayés. Ils furent forcés de renoncer à leur nationalité et d’abandonner leur maison. Il fallut tout vider, tout donner, tout liquider.

De cette maison éparpillée et désagrégée, un objet s’est détaché : le piano de ma grand-mère roumaine. Comme s’il charriait plus de beauté, mais aussi plus de douleur que tous les autres : un flamboyant demi-queue qu’elle avait dû laisser derrière elle, à Bucarest, longtemps avant ma naissance. Un piano manquant. Un piano obsédant… Il avait accompagné chaque étape de sa vie jusqu’au départ de Roumanie. Mais qu’en savais-je, moi, à quatorze ans ?

Avec son piano, ma grand-mère avait affronté la montée des ligues fascistes et la guerre. Ses mains sur le clavier avaient dompté Beethoven et préparé le concours du conservatoire, bravé Rachmaninov et épaté toute la bonne société. Puis, à l’arrivée des communistes, elle avait gagné ses galons au sein du Parti. L’obliger à s’en séparer, c’était piétiner son histoire et sacrifier sa fierté. Cette grand-mère n’avait de mépris ni pour moi ni pour le pauvre piano droit qui végétait à Paris. Habitée par ses glorieux souvenirs, elle voulait qu’on lui rende son piano, c’est-à-dire son passé.

*

J’ai espéré retrouver cet instrument, cependant il me manquait le chiffre-clé. Je l’ignorais, mais les pianos portent un numéro de série gravé à même le bois. Il indique de manière codée le nom du facteur et la date de la fabrication, faisant de l’instrument un objet unique. Le numéro de série permet d’authentifier un piano dans le monde entier. Il le signe pour l’éternité. Sans ces chiffres magiques, ma quête était vouée à l’échec. Mais une autre allait commencer… En cherchant le piano de ma grand-mère, j’ai découvert que des milliers de pianos – pris dans les griffes de l’Histoire – sont encore portés disparus, que les descendants de leurs propriétaires continuent de les réclamer, et que des personnes très sérieuses s’occupent de pister leur trace.

C’est un avis de recherche qui m’a attrapée. Une universitaire de San Francisco s’acharnait à retrouver un vieux piano français. Cela m’a d’abord paru extravagant. Puis, j’ai compris qu’il s’agissait d’un très beau piano, exceptionnellement beau même. Un instrument de concert en bois de palissandre fabriqué par Érard, prestigieux facteur dont on s’arracha les pianos jusqu’au milieu duXXe siècle. L’avis précisait son numéro de série : 68037. Cette fois, j’avais enfin un numéro… Et deux indications : le piano avait appartenu à la famille Enoch, fameux éditeurs de musique établis à Paris depuis cinq générations, et il avait été volé par les nazis en 1943. Instantanément, j’ai eu envie de savoir ce qui était arrivé à ces gens quand les Allemands sont venus prendre l’instrument.

J’ai alors plongé dans un monde obscur et méconnu, celui des pianos fantômes de la Seconde Guerre mondiale, raflés en quantité folle dans les appartements des juifs : des pianos droits, des pianos à queue, des pianos précieux, de vieilles casseroles, des pianos d’étude, des pianos de concert… Ces instruments ont été amassés jusqu’aux derniers jours de l’Occupation. Mieux, ils ont été transportés dans des « camps » dédiés puis, pour beaucoup, acheminés sous les bombardements jusqu’aux confins du Reich. Après la guerre, dans les ruines fumantes de l’Europe, certains de ces pianos ont pu être localisés et restitués. D’autres se sont perdus. Le numéro 68037 est de ceux-là.

Il semble absurde, à peine croyable même, que les Allemands se soient acharnés à voler des pianos alors que leur armée pliait déjà sous la défaite. Il semble tout aussi absurde que des survivants de la Shoah se soient donné du mal pour retrouver leur piano alors que beaucoup guettaient un signe de leurs proches disparus, attendant des mois, parfois des années, le retour d’un père, d’une sœur, d’un fils. Mais d’un piano ? Et pour les générations suivantes, quand il ne reste rien qu’une inscription au mur d’un mémorial ou un matricule de déporté, qu’importe le piano ? Il m’a fallu me rendre à l’évidence : si, cela importe. Dès 1944, dans la France libérée, chacun cherche son piano. Quatre-vingts ans après, la famille Enoch, propriétaire du Érard no 68037, cherche encore.

Le piano de ma grand-mère a été fabriqué voici un siècle ; celui des Enoch, il y a maintenant cent trente ans. Des instruments de cet âge-là peuvent-ils encore produire de la musique ? La spécialiste américaine n’en doute pas. Les beaux pianos vivent plus longtemps que les hommes.

*

Elle s’appelle Carla Shapreau. Elle joue du violon et se passionne pour l’histoire des grands luthiers. Elle a été avocate, spécialisée dans les questions de propriété intellectuelle et de droit du patrimoine qu’elle enseigne à l’université de Californie, à Berkeley. Carla Shapreau, longs cheveux noirs, regard clair et fines lunettes, est une pionnière de la recherche sur les instruments volés durant la guerre. Toujours prévenante, quoique débordée, elle a créé le Lost Music Project. Elle enquête sur les manuscrits, partitions, livres, disques et instruments confisqués par les nazis. Récemment, elle a mis la main sur un violon hors du commun, un Stradivarius qu’une famille juive allemande attendait depuis quatre-vingts ans. La nouvelle a fait le tour du monde.

Carla Shapreau a passé un temps infini à Paris, écumant les archives de l’Occupation pour reconstituer un pillage sans équivalent dans l’Histoire : aux juifs, les Allemands n’ont pas seulement confisqué des instruments, ils ont voulu voler la musique. Elle a découvert l’histoire des Enoch en débusquant d’abord les documents qui retracent l’aryanisation de leur entreprise, une maison d’édition de partitions. Puis la chercheuse américaine s’est lancée dans l’inventaire de ce dont ils ont été spoliés. Là, elle est tombée sur le piano, le fabuleux piano, le Érard jamais revenu.

Captivée, j’ai voulu à mon tour partir sur sa trace. Aussi ai-je commencé par pister la dernière des Enoch. La voici, Danièle, une petite femme pressée de soixante-dix-neuf ans, passablement autoritaire, toujours sauvée par son humour. Elle remue sans cesse et n’a jamais froid. Elle comprend tout très vite et se lasse illico. Avec elle, on avance, tant pis pour les menus détails. Elle a lu mon premier livre, a l’impression de connaître toute ma famille roumaine : les juifs qui n’ont rien retrouvé de leur passé, même pas un piano, ça lui dit quelque chose.

Danièle et son mari, Christian, m’ouvrent leur porte avec un large sourire. Lui se révèle plus tempéré, minutieux. Il raisonne son épouse, la sermonne même, et remet de l’ordre dans son bouillonnement permanent. Ils se chamaillent, ils s’aiment. Christian est un archiviste qui s’ignore. Il range, découpe, classe, étiquette … Toute l’histoire des Enoch loge dans des pochettes qu’il a soigneusement agencées et remisées. Danièle adore les sortir et tout déranger. Devant moi, elle étale sur la table et les chaises de la salle à manger un grand arbre généalogique, une foule de lettres, des poèmes, des portraits, des papiers d’identité, des récépissés en tous genres et de vieux journaux. Cinq générations d’Enoch qui surgissent par bribes. Il y en a partout. Ça fait copieusement râler Christian, mais Danièle est déjà passée à autre chose.

*

J’ai cru sincèrement chercher un beau piano. En réalité, j’ai trouvé une famille. Je me suis attachée à un aïeul que le Tout-Paris de la Belle Époque a pleuré, à un homme malade que la police française s’est chargée d’arrêter, à un fils à papa arrogant devenu brave face aux Allemands, à deux frères que le destin a séparés à jamais, et, pour finir, j’ai vu naître l’une des plus grandes chansons du XXe siècle, Les Feuilles mortes… Pas un jour ne passe sans que je ne la fredonne.

Danièle Enoch n’a pas mis longtemps à ouvrir devant moi une mallette noire dont elle m’a confié l’inestimable contenu : des dizaines de minuscules carnets, journal de bord tenu par son père du 1er janvier 1931 jusqu’à la fin de ses jours. Il m’a fallu des mois pour déchiffrer ses pattes de mouche. Lorsque son écriture m’est enfin devenue familière, les rages et les doutes d’un homme qui avait traversé la guerre se sont dessinés sous mes yeux. Parfois, j’aurais préféré ne pas savoir. Au final, j’ai aspiré une grande partie de son existence. Longtemps, cet homme s’est démené pour retrouver l’instrument qui avait été celui de son grand-père et de son père avant lui. Je ne le comprenais pas. Maintenant, je sais pourquoi. 

Dans la mallette se trouve un mot griffonné par l’auteur, déjà âgé, sur un simple bout de papier :

« Ces carnets ne sont pas ce qu’on appelle un journal où on écrit des événements plus ou moins historiques et des pensées plus ou moins fortes. Non. C’est pour chaque jour un résumé de ce que j’ai fait de manière à pouvoir reprendre de vieilles notes et revivre une journée qui aurait disparu à jamais. C’est une espèce de lutte contre la mort, puisque ce qui devait être anéanti se met à renaître. Il en est de même avec ceux qui ont disparu depuis tant d’années et que les carnets font surgir avec une impressionnante netteté. Donc, pas d’erreur, je n’ai pas écrit près de cinquante ans de ma vie pour les générations futures, mais pour moi. Si j’avais détruit ces carnets, c’est comme si je m’étais détruit moi-même. »

Mais qui lutte ainsi contre la mort ?

Wilhelm

Le fabuleux piano est né trois générations avant les carnets. Un jour d’automne 1890, le 4 novembre exactement. Je le sais, car d’autres registres font foi. Wilhelm Enoch est venu à pied par les grands boulevards, et il s’en réjouit. Il est sorti sans chapeau, frappant la pluie de sa vieille canne à pommeau d’argent : il trouve le vent vivifiant. Place des Victoires, on se retourne sur ce petit homme de cinquante ans dont le front lumineux ne marque pas le temps. Sa barbe, impeccablement taillée, dessine un sourire qui ne s’adresse à personne. Sur les trottoirs détrempés, Wilhelm avance d’un pas agile, mû par un irrépressible sentiment d’accomplissement. Il s’en va choisir un piano à queue.

Je sais qu’il n’est pas entré dans la maison Érard, rue du Mail, mais qu’il s’y est engouffré, avalant quatre à quatre les marches qui conduisent à l’étage de la direction. Il a entamé sa tirade avant même d’avoir posé le pied sur le palier. Je sais que, d’ordinaire, le directeur s’avance dans l’antichambre et accueille ses clients sous la frise des médailles d’or remportées aux expositions universelles. Ça produit son effet.Mais, reconnaissant la voix claire de Wilhelm Enoch – le seul visiteur à saluer tous les commis du rez-de-chaussée –, Monsieur le directeur préfère se lever sans se déplacer et tendre la main dans le vide. Compter un, deux, trois… quatre. Wilhelm apparaît et aussitôt l’empoigne avec un mélange de tact et d’autorité. Je le sais parce que l’achat de ce piano-là est un rêve d’enfant. Celui d’un petit juif émigré d’Allemagne que son père a élevé non pas dans la crainte de Dieu, mais dans l’amour de la musique et le culte de la France.

À moi, il ne reste qu’un grand cahier au papier crémeux dont chaque ligne acte la naissance d’un piano. Seul le directeur est habilité à le renseigner. Il s’y applique avec un soin méticuleux. Les pages se divisent en colonnes. Au centre, les numéros de série des pianos, tracés au normographe, petite plaquette de métal dans laquelle les chiffres ont été évidés : le directeur n’a plus qu’à y placer sa plume et à la laisser glisser pour former des caractères parfaits. On ne plaisante pas avec les numéros de série. C’est d’ailleurs le seul élément dont je dispose, cent trente ans après, pour retrouver le Érard : ce numéro, le 68037. Les autres colonnes sont remplies à la main, à l’encre noire. La calligraphie du directeur se révèle stricte, quoique les volutes de ses majuscules s’emballent parfois avec une once de coquetterie et, pourquoi pas, de lyrisme quand il se laisse emporter. Après tout, de son imposant registre jailliront bientôt des concertos. Ce jour-là, Wilhelm Enoch est venu verser des arrhes. Si j’en crois le livre de comptes, son instrument lui coûtera 4 400 francs-or. Il paie plus de la moitié de la somme en acompte et bénéficie d’une très importante remise, de celles qu’on accorde aux clients ambassadeurs de la maison : Wilhelm Enoch est alors l’un des éditeurs les plus influents de Paris.

À l’âge de douze ans, il avait gagné le droit d’accompagner son père, Carl, dans sa promenade du dimanche au Palais-Royal. La famille venait d’arriver à Paris. Carl avait imposé le français à la maison et, surtout, au magasin de partitions où il s’était employé comme vendeur et où ses fils venaient charrier les liasses sorties de l’imprimerie : interdiction formelle de parler l’allemand en présence des patrons et des clients. Wilhelm rechignait, ses fautes lui attiraient ricanements et moqueries, mais la promesse d’une sortie en fiacre, entre hommes, lui donnait du courage. Dans les galeries du Palais-Royal, Carl offrait un macaron à son aîné et se piquait de faire son éducation. Il désignait les élégantes et les dandys, pointait les bottines, les gants, les chapeaux souples et les hauts-de-forme soyeux exposés en vitrine… Il soulignait la manière dont se tenaient les dames, les us de Paris, la beauté des jardins, l’harmonie du bâti… Carl magnifiait la Ville lumière devant ce petit garçon qui, récitant ses prières les soirs de shabbat, se jurait de devenir un Parisien, un vrai, de ceux qui pèsent dans la capitale.

Inévitablement, la déambulation les menait aux salons de la manufacture Érard, à quelques rues de là. Des harpes et des pianos y étaient exposés à des prix proprement inaccessibles. Le père restait un pas en arrière, scrutant ces objets avec déférence. Les Érard avaient été facteurs officiels à la cour de Louis XVI, puis à celle de Napoléon, puis à celle de Louis-Philippe… Dès qu’il eut assez de vocabulaire, le jeune Wilhelm, fasciné, s’enhardit à toucher les pianos, à soulever leur lourd couvercle, à regarder vibrer les puissantes cordes parallèles et à se faire expliquer la mécanique à double échappement que le facteur français venait de faire breveter. Cette petite révolution répondait à un problème majeur. Jusque-là, un temps de latence ralentissait les doigts du pianiste après chaque note. Grâce à l’invention des Érard, le musicien pouvait enfin rejouer une note sans avoir entièrement relâché la touche, la répéter plusieurs fois en moins d’une seconde et laisser courir ses mains à toute allure sur le clavier. Très tôt, Wilhelm Enoch avait su qu’il ne serait pas un grand pianiste… Mais il pressentait qu’une armée de virtuoses allait s’emparer de ces instruments : les romantiques en ordre de marche.

Le père de Wilhelm, Carl, avait été représentant de commerce chez un éditeur de partitions à Francfort-sur-le-Main. Il appartenait à ces premières générations de juifs affranchis du ghetto qui ne disposaient pas des mêmes droits que leurs concitoyens. Wilhelm allait sur ses huit ans quand la révolution de Mars éclata, en 1848. À Francfort, on réclamait à cor et à cri la fin de l’arbitraire et l’unité de la Confédération germanique. L’enfant avait vu sa ville gagnée par la fièvre insurrectionnelle, et son père quitter la maison chaque soir pour se mêler aux réunions politiques.

Désormais, Carl refusait de remuer le passé. Il avait cru dur comme fer à cette ébauche de parlement. La première assemblée élue démocratiquement siégeait dans une église tout près de chez eux. Carl y emmenait ses petits garçons. Même en culottes courtes, ils devaient humer l’air d’une nouvelle constitution en train de s’écrire ! Mais la révolution avait tourné court, laissant place à la terreur et aux exécutions sommaires. Ouvriers et paysans avaient déjà commencé à fuir cette patrie écrasée par la répression et rongée par la misère. À leur tour, les intellectuels intellectuelles et les artistes s’exilèrent. Comme tant d’autres, Carl Enoch prit la route avec femme et enfants et choisit Paris, capitale des droits de l’homme, la ville qui avait émancipé les juifs dès la Révolution française.

Ce départ, ils le vécurent dans la honte et la peur. Très vite, les enfants Enoch comprirent qu’en changeant de langue les parents exigeaient d’eux une volte-face : ne plus regarder en arrière, seulement vers l’avant. À Paris, pendant la guerre contre la Prusse, les Enoch s’étaient sentis français pour la première fois ; pendant la Commune, ils s’étaient terrés, craignant de revivre les violences de leur terre natale ; très vite, ils acclamèrent la république. La République française, cet héritage de 1789 que Carl Enoch porterait aux nues jusqu’à sa mort.

Carl ne tarda pas à ouvrir son propre magasin de partitions. Quand cet homme exalté et rugueux lisait la musique, son accent s’évanouissait. Le solfège constituait à ses yeux une grammaire universelle. « Les hommes naissent égaux devant une portée. Juif ou pas juif, la croche est la même pour tous », répétait-il à ses fils. La modeste boutique Enoch était située au 30, rue Meslay, à deux pas d’une place rebaptisée « place de la République » ! Je remarque que Carl Enoch avait opté pour une adresse à la croisée de deux mondes : au sud, la première synagogue parisienne, édifiée dans le quartier juif du Marais ; au nord, le boulevard du Crime, haut lieu du spectacle populaire dont les salles, comme la Gaîté ou les Funambules, ne désemplissaient jamais.

Quarante ans ont passé lorsque Wilhelm Enoch signe le bon de commande de son piano à queue français. Il choisit un no 2. La manufacture Érard numérote ses modèles comme Gabrielle Chanel le fera plus tard avec ses parfums. Le no 2 mesure 2,48 mètres. Il impressionne : sept octaves – allant du la au la –, quatre-vingt-cinq touches d’ébène et d’ivoire. Chez Érard, seul le modèle no 3 surpasse en taille le no 2, mais on le fabrique très peu car, plus coûteux, il ne sonne pas mieux.

Un instrument de concert qui entre en fabrication, ça se fête. Je vois bien le directeur déboucher une bouteille de sa cuvée Bollinger, les flûtes tinter et la conversation s’égayer. Mais Wilhelm Enoch l’impatient brûle de filer toutes affaires cessantes avenue de Flandre, dans les faubourgs, où les établissements Érard ont déménagé leur immense fabrique : deux bâtiments qui grouillent de manœuvres et d’artisans dont le sabir est couvert par le fracas de la scierie et des machines à vapeur. Wilhelm a déjà passé plusieurs après-midi à s’entretenir avec les chefs d’atelier avant de choisir le modèle de son piano, puis les essences de bois duquel il serait fait. Il se sent chez lui dans ce dédale. Au rez-de-chaussée, il passe voir les menuisiers et les tourneurs, ensuite il file au premier étage saluer serruriers et ciseleurs… Dans cette petite salle on bleuit le laiton, dans celle-là on travaille la laque ou on réchauffe les colles au bain-marie : colle d’os, colle d’esturgeon, colle de lièvre… À force, il connaît le jargon.

Le quinquagénaire trépigne. Finalement, la manufacture attendra… Il préfère repartir à pied et se diriger vers le Palais-Royal, comme quand il était petit. Tant pis pour la pluie. La pâtisserie de son enfance n’existe plus, mais il se trouvera bien une sucrerie. Son sourire ne s’adresse à personne, sinon à l’homme qu’il est devenu. S’offrir un no 2 de chez Érard, c’est ériger le beau en but ultime de la vie. Cette beauté-là n’est ni une revanche ni un signe extérieur de réussite jeté à la figure des autres… Cette beauté-là n’est que joie et fierté. Cette beauté-là, elle est morale. Sur le chemin, Wilhelm Enoch a le même visage éclatant que ce matin. En réalité, il pleure à l’intérieur.

L’un des plus célèbres restaurateurs de pianos au monde se trouve aujourd’hui aux Pays-Bas, à Enkhuizen. Frits Janmaat a soixante-dix ans, il est considéré comme un maître. Son atelier est devenu l’antre des Érard, pianos qu’il estime à ce jour inégalés et à qui il redonne force et éclat. Retrouver le timbre unique de ces instruments est l’œuvre de toute une vie. Pour s’approcher au plus près des sonorités d’antan, Frits Janmaat a passé au crible deux siècles et demi d’archives de la maison Érard : brevets techniques, actes notariés, baux commerciaux, carnets de commandes de bois et de métaux, correspondance avec les fournisseurs, émoluments des artisans, actes de naissance et de décès de la dynastie Érard, certificats délivrés par les expositions internationales et universelles, etc. De cette somme il a fait un livre, grand comme les atlas de mon enfance, avoisinant les cinq cents pages et pesant quatre kilos ! L’ouvrage permet de cartographier chaque étape de la construction d’un piano Érard en 1890 et de retracer l’itinéraire de Wilhelm Enoch au cœur de la manufacture, cette cathédrale que j’arpente à ses côtés. À commencer par ses colossales réserves de bois…

Nous entrons dans le hangar par la grande cour intérieure. Celle-ci sépare les deux corps de bâtiment et empêche les flammes de se propager de l’un à l’autre en cas d’incendie. Le feu est la plus grande terreur du directeur, car Érard stocke près de quatre cent mille pièces de bois dans ses chambres de séchage, un véritable trésor. Toutes les espèces sont ici représentées sous forme de troncs et de branches non sciés. Je découvre que chaque piano contient une forêt, une forêt universelle, une forêt idéale : chêne, hêtre, tilleul, charme, érable, cèdre, pin, cédrat, tulipier, ébène, etc. Le plus grand des instruments entremêle ces essences, telle une communauté d’êtres vivants enchevêtrés pour l’éternité. C’est probablement pour cela que les beaux pianos ne meurent jamais, songe Wilhelm Enoch. Lorsque les arbres auront disparu, au moins il nous restera les pianos… Là, c’est moi qui trouve une raison d’espérer.

À chaque essence sa fonction. Le chêne, solide et qui travaille peu, est voué à la construction de la structure. Le bois de hêtre, qui se fendille rarement, conviendra au sommier du piano, dans lequel seront enfoncées deux cent cinquante chevilles. À l’épicéa de Norvège, le meilleur bois des régions froides, toujours impeccablement rigide, les menuisiers confient la table d’harmonie. Le long chevalet qui va jusqu’aux aigus présente une bande de poirier sur le dessus, car c’est un bois très dur qui évite que les cordes les plus fines ne l’entaillent au détriment du son. Quant au clavier, il sera taillé dans du tilleul. Ce bois clair et sans nervures permet d’apposer une couche d’ivoire translucide, parfaitement lumineuse. Arbres de toutes les régions, unissez-vous ! De votre chair va naître la musique.

Une fois sec, le bois est trié par les ébénistes, disposé sur des chariots et chargé dans un ascenseur hydraulique qui hisse sa cargaison vers les ateliers de fabrication. Wilhelm Enoch fixe la machine qui distribue le bois comme des livres dans les rayonnages d’une bibliothèque, en un va-et-vient hypnotique. Ses pensées s’envolent. Il aurait voulu que son père soit à ses côtés pour caresser, soupeser, étreindre chacune de ces pièces magnifiques. Carl Enoch est mort il y a presque dix ans maintenant. Wilhelm le revoit dans les salons Érard, commentant les plans d’exécution des instruments les plus éblouissants conçus par la maison. Ils étaient encadrés et exposés au public, des pianos peints à la feuille d’or, ornés de créatures mythologiques en bronze ciselé. Wilhelm n’en a oublié aucun détail et a mémorisé les noms des commanditaires que son père égrenait, ébahi : la reine Victoria, la duchesse de Bragance devenue reine du Portugal, le tsar de Russie, la reine des Belges et celle d’Espagne…

Pour la marqueterie de son Érard, Wilhelm Enoch a demandé du palissandre frisé. Le vieux Carl aurait apprécié l’allure noble, le veinage chaud et nuancé de ce bois venu du Brésil. Son fils entrevoit les décors en forme de chevrons que dessinera à la perfection le frisage sur l’immense couvercle du piano. Le choix n’a pas été aisé : la maison Érard propose aussi de l’acajou de Cuba, du noyer français, du thuya, de l’amboine, du courbaril, de l’érable… Wilhelm Enoch veut, par ailleurs, une patine à la cire naturelle. Et il insiste. La brillance lui semble plus douce et plus élégante que le vernis, qu’il juge tape-à-l’œil. De son vivant, son père exécrait les pianos allemands impeccablement laqués. Au point d’en devenir presque malhonnête : il accusait la laque de cacher les mauvais bois ! Wilhelm, lui, s’est offert les meilleurs.

Carl Enoch avait eu l’idée d’éditer la musique plutôt que de vendre les partitions imprimées par d’autres. Il se lança, à Paris, en 1853, et prit vite goût à la sélection des encres, du grammage, des caractères typographiques, des ornements, des illustrations. Son fils cadet partit ouvrir une filiale des éditions Enoch en Angleterre, tandis que Wilhelm resta auprès de lui, travaillant à développer l’activité avec une infatigable ambition et un sens aigu de l’organisation. Wilhelm supervisait l’expédition des partitions aux quatre coins de la France, signait des contrats d’exclusivité avec les compositeurs dont il assurait la diffusion des œuvres et à qui il reversait des droits. Du vivant de Carl, l’entreprise fut rebaptisée Enoch Père & Fils.

Lorsque Wilhelm acquiert son beau piano, le sigle Enoch qui orne le frontispice des partitions s’est déjà imposé comme un label de qualité et de modernité. C’est que Wilhelm a toujours un temps d’avance. Il vit dans l’ambiance des salles de spectacle, capte les courants nouveaux, voit les compositeurs émerger et la grande musique se métamorphoser. À ces qualités d’éditeur de musique, je vais ajouter un talent caché. Wilhelm Enoch est doté d’une exceptionnelle mémoire des dates et des noms. Il connaît par cœur les programmes parisiens de toutes les saisons passées et de tous les récitals à venir. Nul ne le sait, mais il se les récite souvent en silence, il aiguise ses réflexes. Ainsi réinvente-t-il en permanence son métier avec une agilité qui méduse ses interlocuteurs. Wilhelm Enoch agace, il est courtisé autant que jalousé. Mais on ne résiste guère au charme de cet homme perpétuellement en mouvement qui attend son instrument depuis maintenant un an. Cette fois, il veut recevoir son piano pour Noël. Comme les enfants.

Une deuxième Saint-Sylvestre approche, et le piano n’est toujours pas prêt. Le directeur ne tient plus son client. Wilhelm Enoch a pris ses quartiers dans l’atelier des ferronniers. Il y passe ses journées, apportant même litrons et victuailles aux ouvriers. Il casse la croûte avec eux et parfait sa science. La manufacture Érard a été la première à utiliser le fer forgé pour le cadre et les barres de pression. Le sommier du modèle no 2 est également renforcé grâce à du laiton. Ainsi, les cordes de l’instrument, en acier, peuvent être tendues à l’extrême. Le travail des cordes se révèle fascinant. À la fabrique, on les tréfile pour les étirer et les rendre plus résistantes. Les cordes basses sont ensuite surfilées avec du cuivre, ce qui les rend moins sensibles à la température : encore une invention Érard qui sera copiée dans le monde entier. Wilhelm Enoch l’explique à qui veut l’entendre. Il donnerait presque des conférences sur le « nœud Érard ». Son épouse et ses enfants le trouvent assommant !

Pourtant, Evelyn Enoch, née Astruc, brûle de voir arriver ce piano. Elle en joue à merveille, bien mieux que son mari. Issue d’une famille juive particulièrement mélomane, elle a la fantaisie des femmes élevées en Angleterre, se pique d’écrire son prénom sans le « e » final, et sa voix de contralto ravit les invités de la maisonnée. Quant aux enfants, je me mets à leur place : ils vont en souper, du Érard. Marguerite, vingt-deux ans, n’est pas encore mariée ; Daniel, vingt ans, n’a pas encore fait son armée. Quant au petit dernier, Georges, quatorze ans, il ne quitte pas ses petits soldats. Dieu qu’ils ont pu pouffer à table… « Ras le pompon, du piano », lâche Marguerite en cuisine. Un jour, Wilhelm en vient à disserter sur les vertus comparées de l’érable blanc et de l’érable moucheté. Les trois jeunes gens éclatent d’un rire franc, même Wilhelm finit par se gondoler avec eux. Au fond de lui, pourtant, il sait combien l’affaire est sérieuse : ce piano à queue sera fabuleux et il ira à Daniel, son fils aîné, voué à perpétuer l’entreprise familiale. Enoch Père & Fils, ça signifie bien quelque chose…

À la manufacture, arrive enfin l’étape du clavier, qui requiert une infinie délicatesse. Les hommes enfilent blouses et gants blancs. L’ivoire est poncé, poli et découpé à l’aide d’une fine scie à ruban. Les artisans lestent les touches de minuscules morceaux de plomb pesés au milligramme près, puis recouvrent chaque tête de marteau des quatre couches de feutre qui donneront de la chair au son. Les marteaux sont placés à 59 millimètres de la corde basse et à 54 millimètres de la corde haute.

Les premières notes retentissent enfin. Un grand calme envahit Wilhelm Enoch : son Érard est presque achevé. L’instrument se révèle remarquable et lui seul, qui l’a suivi d’atelier en atelier, sait où est gravé son numéro de série – le 68037 –, ou plutôt combien de fois ce précieux tatouage a été reproduit et caché. En effet, menuisiers et métallurgistes ont leurs petites manies. Par superstition, chacun aime inscrire le numéro au dos d’une pièce dont il garde le secret. Le piano, ainsi marqué de part en part, se trouve protégé contre le mauvais œil, car si l’on voulait faire disparaître ce numéro incrusté à différents endroits du bois et du métal, il faudrait démonter l’intégralité des huit mille pièces qui composent l’instrument. Nul ne pourra plus effacer l’identité de son piano. Je devine Wilhelm traversé par un frisson d’immortalité. Moi qui raconte cette histoire si longtemps après, je me dis que les nazis ont eu beau se ruer sur le grand Érard et chercher à anéantir ses propriétaires jusqu’aux derniers, il gardera à jamais son numéro, le 68037. Wilhelm a raison de frissonner.

Le rituel du grand final est fixé au mardi 12 janvier 1892. Malgré un froid strident, les ouvriers dévalent les étages et se tassent dans la cour de la manufacture. On fait rouler le piano sur une estrade spécialement installée au rez-de-chaussée les jours de livraison. Au premier rang, Wilhelm donne le bras à sa femme. Elle a tellement de chic en pèlerine mauve et chapeau de velours à larges bords. Le directeur a quitté son beau bureau de la rue du Mail. La dernière descendante de la famille Érard est venue tout exprès de son château de la Muette. Marguerite Daniel Georges se tiennent droits, impressionnés par la démesure de la machine à vapeur qui trône au cœur de la manufacture. Ils se sont bien moqués de leur cher papa, mais là, ils son chamboulés de voir que tous, ici, le connaissent. Et que, d’une tape amicale, les hommes viennent un à un le féliciter.

Le dernier chef d’atelier supervise l’accordage portes fermées, puis, dès qu’il donne le signal, s’ouvrent les immenses battants. Le chef se dévêt alors de sa blouse, enfile la veste de drap sombre qu’il conserve à cet effet dans son placard et s’assoit au piano avec un air solennel. Lorsque ses doigts s’élancent sur le clavier, les notes surgissent. Les graves sont devenus plus sombres, les médiums plus fruités, les aigus scintillent au firmament. L’instrument déploie des trésors d’ardeur et de noblesse, sa palette harmonique n’a pas d’égal. Le son Érard, si précis, si équilibré, reconnaissable entre mille, retentit dans la manufacture à l’arrêt. Les ouvriers tapent du pied sur le pavé et hurlent leur fierté. Wilhelm Enoch sent ses yeux s’embuer. Daniel, son grand fils, n’oubliera jamais ces larmes qui coulent sur les joues de son père. Un jour, ce piano sera le sien. Je me suis faite discrète, mais moi aussi, j’ai pleuré. »

Extraits

« Dès le 28 juillet 1940, un mois, donc, après l’armistice, un télégramme est envoyé à Berlin annonçant l’arrivée de deux wagons de fret remplis de pianos en provenance de Paris. Trois mois plus tard, soixante caisses remplies d’instruments de musique précieux et d’un millier de disques 78 tours sont expédiées. Les premiers résultats du commando Musique dépassent toutes les attentes. »

« Avant février 1941, un rapport fait déjà état d’environ cent cinquante caisses de matériel prélevé qui comprennent, en plus des instruments, des partitions, trente mille disques 78 tours et cinquante mille livres sur la musique, soit le produit d’une trentaine d’inspections, dont celles des bibliothèques et des conservatoires.

« Ce qui va arriver ne peut être ni écrit, ni dit, ni pensé. »

« Des Pianolager… Je découvre cette terminologie, et je ne sais pas très bien si elle élève le piano au rang d’humain ou si elle abaisse les Juifs au rang d’objets. »

À propos de l’autrice

fabuleux piano

Sonia Devillers © Photo Christophe Abramowitz

Sonia Devillers est journaliste et animatrice à France Inter, où elle intervient dans « Le Mag » de La Grande Matinale. Elle présente également « Le Dessous des images » sur Arte. Après Les Exportés (2022), consacré à l’histoire de sa famille, elle poursuit avec Le fabuleux piano un travail d’écriture autour de la mémoire, de l’exil et des traces laissées par les violences du XXe siècle. (Source : Éditions Robert Laffont)

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