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Prix Transfuge du premier roman
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En deux mots
Paul Remlinger arrive à Constantinople en 1901. Le jeune scientifique est chargé d’établir la tête de pont d’un institut Pasteur. Après quelques années difficiles, il se met sur les rang pour un vaste projet d’éradication des milliers de chiens errants. Et invente la solution finale.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le projet qui mène aux génocides
Dans un premier roman saisissant, David Djaïz suit un scientifique français à Constantinople au début du XXe siècle. Il va imaginer un plan pour éradiquer les milliers de chiens errants dans la ville. Et livrer aux Turcs un plan qui va mener aux pires drames du XXe siècle.
Après quatre essais, David Djaïz se lance dans le roman. Et, disons-le d’emblée, c’est une réussite. Nous sommes en 1901 dans l’Orient-Express qui fait route vers Constantinople. S’il n’est pas (encore) question de crime dans ce train, l’ambiance n’est pas sereine pour autant et Paul Remlinger est sur ses gardes. Le jeune scientifique est envoyé par Pasteur en Turquie pour y établir les bases d’un laboratoire de recherche et promouvoir l’excellence française, notamment face aux Allemands qui ont pris un coup d’avance au sein de l’empire ottoman. S’il est fasciné par la ville et les alentours, il se heurte à une administration qui a appris à faire lambiner les plus enthousiastes de leurs quémandeurs. Mais il peut compter sur l’aide d’un Belge qui, s’il traîne derrière lui une réputation sulfureuse, n’en dispose pas moins d’un vaste réseau. Et connaît la région comme sa poche. Ensemble, ils parviendront peut-être à faire bouger les choses. Mais le temps passe et rien des ambitions du jeune homme ne se concrétise.
Ce n’est qu’au bout de neuf ans, en 1910, qu’un grand projet va voir le jour. Même si les statistiques livrées par les Allemands sur les risques que feraient courir les milliers de chiens errants dans la ville sont sciemment gonflées – Paul n’a recensé que trois cas de rage – il entend proposer un grand plan d’éradication pour répondre aux ambitions du Pacha. Ce dernier entend démontrer que « La Turquie embrasse désormais la modernité à pleine bouche. Elle ne peut plus se satisfaire d’être un décor exotique pour écrivains occidentaux décadents. Il y va de la dignité nationale. La Turquie nouvelle se veut à la pointe du progrès, et sa capitale ne saurait rester infestée d’animaux errants. Un tel spectacle de désordre et d’insalubrité ne fait que conforter les étrangers dans leurs préjugés. »
Avec le Belge et le concours d’un ami ingénieur chez BASF, il se propose d’organiser le ramassage méthodique de tous les chiens et leur élimination dans des chambres à gaz. « Toutes les heures, les chargements sont acheminés vers les centres. On décharge alors les chiens dans un enclos où l’attente doit être la plus courte possible pour éviter de réveiller le voisinage par des aboiements intempestifs. Les bêtes sont ensuite admises dans les chambres, l’opération dure quinze minutes au maximum, en incluant l’évacuation des restes et le nettoyage du caisson. Ces cycles sont courts et doivent s’enchaîner avec une précision d’horlogerie suisse. L’absence d’agitation est une condition absolue: tout début de panique casserait la cadence. On doit veiller au rythme. Puis vient la troisième phase, après le ramassage et le gazage: la valorisation. Forcément, vous vous demandez ce qu’il y a derrière ce terme. Dans chaque centre, en plus de l’enclos d’attente et de l’espace d’euthanasie, sera prévu un atelier d’équarrissage. Une équipe spécialisée procédera au dépeçage des sous-produits: trancher les oreilles pour les statistiques, écorcher le pelage si le poil tient, les tanneries de Kasimpasa achèteront sans hésiter, inciser le sternum puis procéder à l’éviscération. Les graisses iront dans des cuves chauffées au bois, ça fera des suifs pour les savonneries et des lubrifiants pour les ateliers de mécanique. Les crocs, triés, iront en joaillerie. Les os, broyés, serviront de phosphate d’engrais, il y a une filière d’export à créer pour la Turquie moderne. Nous pourrions nous associer pour la développer. Les sous-produits non valorisables, comme les carcasses ou les abats, iront en fosse à chaux puis dans un four à pain. Les cendres seront dispersées dans le Bosphore, à la fin de chaque nuit. » Pour Paul Remlinger, ce protocole industriel et froid est l’occasion inespérée de faire décoller sa carrière et de sortir de l’ombre de Pasteur.
On ne dira pas ce qu’il adviendra de ce projet, mais on comprend que cette métaphore est prémonitoire des logiques logistiques et industrielles qui planifieront, quelques années plus tard, le génocide des Arméniens et celui des Juifs, c’est-à-dire les pires tragédies humaines du XXe siècle. En exhumant cet épisode qui fait froid dans le dos, David Djaïz montre combien tout à été pensé, planifié, calculé avec méthode. C’est puissant et documenté. C’est saisissant.
La méthode
David Djaïz
Éditions Stock
Premier roman
264 p., 20,50 €
EAN 9782234099272
Paru le 19/08/2026
Où ?
Le roman est principalement situé à Constantinople et environs. On y évoque aussi Paris et Tanger.
Quand ?
L’action se déroule en 1901 et 1910 et se prolonge durant quelques années.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Le ministre de l’Intérieur est heureux de constater que tout le monde s’entend : la capitale doit être débarrassée des chiens errants. Sur la nécessité d’agir, il n’y a pas l’ombre d’un désaccord. La question qui les divise est celle de la méthode. »
Constantinople, 1910. Le médecin français Paul Remlinger, formé au laboratoire de Louis Pasteur à Paris, dirige l’institut antirabique de la ville. Quand le directeur du Département municipal de l’hygiène publique lui propose de participer à un projet de « décanisation », soit l’extermination de cent mille chiens, il y voit, malgré ses réticences éthiques, l’occasion d’apporter sa contribution à la recherche médicale et au progrès. Mais à quel prix ?
Dans ce premier roman saisissant, David Djaïz raconte un événement méconnu de l’Histoire, qui fut le laboratoire des pires drames du xxe siècle.
Les critiques
Babelio
Franceinfo (L’invité culture)
L’Histoire
France Inter (Recto / Verso)
RTBF Auvio
Destimed (Jean-Rémi Barland)
Blog Alex mot-a-mots
Blog La culture dans tous ses états
Blog L’Apostrophée
Blog Vagabondage autour de soi
Blog Lire au lit
Les premières pages du livre
« Partie 1
les débuts
1
Quelque part dans les Balkans, 1901
La vitre du wagon vibre : le train passe dans la plaine croate. Le soleil couchant glisse au ras de champs immenses. Est-ce du blé, du colza ? Il n’en sait rien. Paul n’a jamais su trouver les mots. Derrière la fenêtre, c’est un chatoiement confus de jaune, de vert, et un peu de rose. Une seule certitude : c’est le printemps, la saison des effusions.
Il ignore ce qui l’attend à Constantinople. L’ambassade ottomane s’est contentée d’un bref entretien de validation. À peine un quart d’heure avec le conseiller adjoint aux affaires sanitaires, quelques minutes d’attente dans une antichambre, et Paul a reçu la confirmation ainsi que son visa. On lui a remis une fiche de poste lapidaire : « Préfigurer les activités du futur institut antirabique de Constantinople », rien de plus. Il s’attendait à enchaîner des entretiens compliqués avec des médecins ottomans, à écrire des lettres démotivation, à solliciter des recommandations, puis à patienter des mois avant une décision. Son mentor, Roux, n’a pas semblé surpris par la fluidité de la procédure : « Ce sera assez tranquille. Je pense que ce poste conviendra à votre tempérament calme », lui a-t-il dit. Paul n’a pas saisi l’ironie. Paul n’est pas très porté sur le second degré.
De toute façon, il n’a plus sa place à Paris. Dans l’entourage de M. Pasteur, les prix Nobel pleuvent. On offre aussi des lots de consolation : élections en série à l’Académie des sciences, à l’Académie de médecine, voire à l’Académie d’agriculture, légion d’honneur, palmes académiques et même Mérite agricole pour l’équipe qui a travaillé sur le charbon du mouton. Paul, lui, n’a rien reçu. Il n’a jamais rien demandé non plus, et l’on n’obtient que ce qu’on demande. Ce poste à Constantinople, il l’a vraiment demandé. C’est la première fois qu’il le fait. C’est la première fois qu’il s’autorise.
À Nancy ces derniers mois, la routine lui pesait. Chaque soir à 18 h 30, dans une pièce trop blanche et trop chaude, il éteignait les becs Bunsen, rinçait l’anse de platine dans l’alcool, essuyait l’oculaire de son microscope avec un carré de toile, déblayait la paillasse encombrée de pipettes en verre, de seringues, de fioles de bouillon trouble et de boîtes de Petri, rangeait les lames et lamelles dans leur étui de bois, nettoyait les étuves, réalignait les tubes à essai coiffés de coton, recouvrait les cultures d’une cloche de verre, frottait obsessionnellement un chiffon trempé d’acide phénique sur la moindre trace suspecte, saluait d’un geste de la main Étienne, le préparateur stagiaire, descendait les cinq marches du perron et attrapait l’omnibus du retour, le 18 h 47. Il louait un petit deux pièces dans la pension de Mme Duperret, rue Stanislas, cabinet de toilette sur le palier. En quittant Paris trois ans plus tôt, il s’était imaginé renouer avec la nature. Sa seule randonnée dans les Vosges, au début de son séjour, avait été un échec. Il s’était perdu en forêt dans la nuit et le brouillard. Il avait entendu le chant des loups et avait failli paniquer. Heureusement, un garde forestier l’avait trouvé transi au pied d’un chêne et l’avait ramené à l’orée. Il n’y était jamais retourné.
L’aube s’avance à peine et l’Express freine dans un crissement de ferraille. On ne peut pas parler de gare : à peine une station, en fait une halte, perdue quelque part dans les Balkans, noyée de brume, éclairée par un lampadaire unique. Des éclats de voix rauques trouent le silence. Des jurons gutturaux : des porteurs népalais se battent sur le quai. Les coups pleuvent dru ; des silhouettes s’empoignent au milieu de malles renversées. Les valises éventrées vomissent pantalons et robes de soirée. Paul aperçoit des maillots de corps éparpillés. La rixe s’épuise et le soleil se lève. L’Express s’ébroue et repart, avec une demi-heure de retard. Paul décide de se changer les idées au wagon-restaurant.Il est 7 h 08 et la plupart des tables sont déjà occupées pour le breakfast. Paul avise, vers le fond, une table de deux où un homme de belle allure est plongé dans un journal. Avec un peu de chance, il ne cherchera pas à faire la conversation. Il s’assoit en face de lui. L’homme mâchonne un genre de réglisse en parcourant le supplément illustré duPetit Journal daté du 19 mai 1901. En première page s’étale un grand dessin coloré. Un Arabe en turban brandit un bâton menaçant sous le nez d’une jeune Européenne en robe claire et au chignon impeccable. « Les troubles de Marguerite (Algérie) : courageux dévouement d’une institutrice ». Paul se demande de quels troubles il s’agit. L’Arabe en turban a l’air très en colère.
Un serveur lui apporte un œuf dans une coquetier de métal ciselé. Du bout de la cuillère, il tapote la coquille. À trois reprises, il assène de petits coups maladroits jusqu’à la fendre enfin. C’est alors qu’il sent un regard posé sur lui : par-dessus son journal, quelqu’un le dévisage.
— Ces bagarres de coolies, il y en a de plus en plus.
S’il y a quelque chose que Paul déteste encore plus que la conversation, c’est la gêne, qu’il préfère immédiatement briser.
— Vous prenez souvent l’Express ?
— Tous les mois depuis l’ouverture de la ligne. « Constantinople en trente-six heures »… tu parles !Ça ne marche jamais comme prévu. Je sais de quoi je parle, j’ai été l’assistant de Nagelmackers.
Nagelmackers, le fondateur de l’Orient-Express, explique l’homme en repliant son journal en quatre. Un sacré entrepreneur, parti de rien, devenu milliardaire. À Paris, il s’est offert un immeuble entier rien que pour lui. Mais Nagelmackers était aussi radin que méchant, il voyageait en deuxième classe dans ses propres trains. Il a été son homme à tout faire, et puis il en a eu assez. Alors il a tout envoyé promener et il est devenu journaliste. Il pige pourLe Vingtième Siècle, un journal catholique de Bruxelles, sa ville natale. Il part faire un reportage sur le mont Ararat, l’endroit où Noé a accosté son arche. Soi-disant. Les lecteurs sont des scouts et des curés, ils raffolent de ce genre d’histoires, surtout à l’approche de Pâques.
Paul ne sait pas faire la conversation. Il n’a aucune anecdote à raconter. Il n’a voyagé qu’une fois en dehors de France, à Madrid, pour un colloque de fin d’études, où il a plu trois jours durant. Il a bien failli se rendre en Argentine pour un congrès sur la rage, mais le voyage a été annulé : le bateau est resté en quarantaine au Havre, trente-sept jours exactement, à cause d’un soupçon de peste. Il songe à dire tout cela mais rien ne vient. Un silence s’installe.
Pour relancer la discussion, Paul suppose que de grands noms doivent fréquenter l’Express, peut-être même des princesses. Son interlocuteur éclate de rire. Des princesses ? Allons donc ! Dans ce train, on trouve surtout des poules et des escrocs. Et pas mal de paumés qui rêvent de l’Orient. Le Belge replonge aussitôt dans sonPetit Journal. Paul le regarde tourner les pages tout en parlant. Il dit que c’est devenu dangereux de prendre l’Express ces derniers mois. Il y a eu des attaques, et même un meurtre l’année dernière. Dans les Balkans, les bandits profitent de la confusion sur le quai, grimpent dans le train, détroussent les passagers de première et disparaissent à la gare suivante. Il entrouvre sa veste et dévoile la crosse d’un revolver attachée à sa ceinture. Il a aussi une Winchester dans sa cabine. La conversation s’étire jusqu’aux franges d’une grande ville, Budapest ou Bucarest, Paul confond toujours les deux.
Il est plus détendu. Il confie qu’il étudie les microbes. Il est à la fois vétérinaire et microbiologiste. Vétérinaire parce qu’il travaille sur les chiens, microbiologiste parce qu’il travaille sur l’agent pathogène de la rage qui circule du chien à l’homme. La microbiologie, c’est la vie. Il sourit. Il prend une inspiration. Il montre les champs de coquelicots qui défilent de l’autre côté de la fenêtre. Ces fleurs sont moins vivantes que ce qui grouille dans une levure ou dans un grain de sucre.
Les yeux de Paul brillent à présent. Il revoit la scène fondatrice de sa vocation. Étudiant en médecine venu de Moselle, il s’ennuie pendant les cours magistraux du Val-de-Grâce. Il n’est là que parce que son père était chirurgien à Metz, son grand-père médecin généraliste à Lunéville, son arrière-grand-père rebouteux dans la campagne vers Bar-le-Duc. Il ne s’intéresse pas à la médecine générale. Son père parlait d’art médical. Ce n’est pas assez scientifique pour lui. Le côté artisanal de la médecine le rebute. Les séances de dissection du professeur Caumes au Val-de-Grâce étaient une souffrance. Il fallait le voir découper les chairs mortes de ces cadavres difformes avec l’insouciance d’un boucher qui attendrit la viande. Les instruments de torture étaient posés sur la table. Il y avait des couteaux, des scies, des bistouris à vous en dégoûter. Les lambeaux de chair sanguinolents pendaient, le professeur exhibait un rein à la manière d’une hostie sous les applaudissements de l’assistance. Paul se souvient de ces corps humains découpés sans émotion, cette précision tranquille qui ne tremble pas, cette lame qui plonge dans les chairs mortes comme dans du beurre tendre, avec le même mélange de dextérité et de désinvolture. Où était la science ? Où était l’art ?
Un jour, un ami l’emmène dans une annexe de l’École normale supérieure. Dans ce pavillon qui lui rappelle les maisonnettes d’éclusier des bords Moselle, il rencontre le grand homme. M. Pasteur est déjà âgé, usé par la maladie, mais l’œil reste vif. Il parle d’une voix douce, assis dans un fauteuil. Autour de lui, les disciples forment un arc respectueux. Roux veille dans l’ombre. Et M. Pasteur raconte ses guerres comme un général comblé d’honneurs et de médailles, la betterave d’Amiens, le vinaigre d’Orléans, les vers à soie d’Alès… Il a son propre arc de triomphe. Pour Paul, c’est une révélation. Le jeune étudiant veut de l’action mais pas de sang. La violence lui répugne. La cruauté le révulse. La viande l’écœure. L’idée même de la douleur lui retourne l’estomac. Il n’a jamais voulu faire souffrir personne. Il se décide ce jour-là pour l’invisible. Il évitera la médecine de guerre avec ses amputations et ses agonisants, il évitera la chirurgie de son père, les chairs sanguinolentes, les lacérations, la charcuterie des blocs opératoires. Il préfère le silence des éprouvettes, la patiente mise au point du microscope, la paix des autoclaves. Paul l’affirme au Belge : pendant que les gouvernants rêvent de guerres expéditionnaires, l’avenir de l’humanité se joue dans l’infiniment petit. Chaque être humain n’est qu’un tapis de microbes, tissé de milliards de milliards de micro-organismes. Mais quelle force dans l’infiniment petit ! Un seul gramme de ferment acétique peut transformer dix mille litres d’alcool en acide en quelques heures. Quelle puissance de vie ! Ce monde vaut bien toutes les Amériques. La voix de Paul tremble maintenant d’émotion. Il parle à ne plus pouvoir s’arrêter. Il convoque Pasteur dans son pavillon, racontant l’expérience du col de cygne. Il raconte comment Duclaux pasteurisait le vin en plein air devant un auditoire incrédule. Duclaux pasteurisait comme d’autres prophétiseraient.
Des heures ont passé et Paul parle encore avec le Belge. L’Orient-Express entre en gare de Sirkeci. Constantinople est là.
2
Constantinople, 1901
Paul ne s’est pas soucié de l’intendance. Il sait que l’ambassade dispose de quelques chambres pour héberger ses ressortissants en « mission officielle », mais il n’en a cure. Il ne veut pas frayer avec les Français. Il est venu ici pour oublier la France, et surtout les Français. Le Pera Palace est le seul établissement dont il ait entendu parler. Même dans le magazine officiel de l’Orient-Express, quatre pages lui étaient consacrées.
Il prend congé du Belge, ils promettent de se revoir. Il se fait conduire au Pera Palace par un fiacre. Dès les premières secondes, il est ébloui. Un groom en livrée l’accueille comme un prince. On prend ses deux malles. On lui fait sentir qu’il est important. C’est bien la première fois. Il marche sur un tapis rouge épais, sous de hautes colonnades. Des luminaires resplendissent sous la voûte, de grandes tentures pourpres tombent à la verticale le long des murs de marbre, les drapeaux de toutes les nations pavoisent la réception. Des horloges indiquent les fuseaux horaires du monde entier : New York (11 h 17), Londres (16 h 17), Berlin (17 h 17), Saint-Pétersbourg (18 h 17), Constantinople (18 h 17), Hong Kong (23 h 17).
Le reportage dans le magazine de l’Express se concluait par une phrase nominale : « Le Pera Palace, beaucoup plus qu’un hôtel. » Son ton publicitaire avait agacé Paul. Et en effet le Pera Palace est beaucoup plus qu’un hôtel. C’est une galerie marchande : des colliers de diamants crépitent dans leur écrin de velours, des kimonos sont exposés comme des œuvres d’art. Les prix sont affichés en francs-or et en livres sterling, la devise locale n’a pas droit de cité. Le Pera Palace est un centre des congrès. Ce jour-là dans l’auditorium, l’Association internationale de chimie organise une conférence sur l’acide prussique réunissant des chimistes du monde entier, les délégations allemande et autrichienne sont en force. Le Pera Palace est aussi un casino. Au sous-sol, autour d’une roulette russe, des liasses de billets changent de main en silence sous l’œil vigilant des croupiers. Au rami, un industriel autrichien perd des dizaines de milliers de livres sans sourciller, tandis qu’au poker un officier ottoman gagne trop et trop vite pour être honnête. Enfin, le Pera Palace est un lieu de conspiration où se rencontrent toutes sortes de diplomates, affairistes, médiateurs, militaires, banquiers, espions, intermédiaires et trafiquants d’armes. Dans ses canapés profonds comme des tombeaux, on y trame des alliances, on y ourdit des complots, des coups d’État parfois, on y scelle des pactes, on y échange des informations contre des promesses ou de l’argent.
À la réception, une employée souriante attend derrière le comptoir en acajou. Paul tend sa réservation. Elle tente de lui vendre plusieurs suites somptueuses avec vue sur la Corne d’Or, à partir de 850 francs-or la nuit pour une première expérience inoubliable de Constantinople. Merci, mais la chambre simple réservée à Paris, à la Compagnie des wagons-lits, suffira. Avec un lit simple. Elle lui demande de régler comptant la première nuit, 75 francs-or. Paul n’a pas le courage de chercher un hôtel moins cher. Et puis, dans la salle de bains, il y a une baignoire en fonte. Ses pieds sculptés sont semblables à des pattes de lion. Depuis quand n’a-t-il pas pris un bain digne de ce nom ? Il se rappelle que chez Mme Duperret, il devait se contenter d’une douche collective, chronométrée et froide. D’un geste vif, Paul ouvre grand la fenêtre. Une bouffée d’air chaud s’engouffre dans la pièce, charriant un étrange mélange : la suie charbonneuse des navires, l’iode de la mer toute proche, le graillon des restaurants de viande. Ces éléments distincts se synthétisent en une molécule étrange et un peu grisante.
Paul se déshabille en hâte, semant ses vêtements sur le parquet, comme un amant pressé. Il se glisse dans le bain fumant. La morsure de la chaleur sur sa peau lui arrache un frisson, puis un soupir d’aise. Son corps entier se détend sous l’effet de l’eau brûlante. Sa blancheur vire au rose tendre. Il adore le son et la texture de l’eau. Il aime son écoulement irréversible. Il tremble d’un léger plaisir nerveux en s’immergeant la tête, et tout à coup son sexe durcit. Il est heureux d’être là, dans cette baignoire luxueuse, et d’entamer sa nouvelle vie. Après quelques minutes d’extase silencieuse, il rouvre les paupières et, du bout des doigts, attrape le Guide Joanne qui gît par terre. Il parcourt la première page. « L’un des premiers désirs du voyageur à Constantinople est de prendre un bain turc », clame le guide d’un ton pontifiant. Ce style promotionnel le dégoûte. Il referme l’ouvrage, qui glisse sur le parquet. Le visage encore ruisselant, il se surprend à sourire. Ce soir, il sortira. Oui, il ira au cabaret, dans cette ville dont il ne connaît encore rien. Il y fera peut-être une rencontre décisive. Pourquoi pas une aventurière aux yeux de braise ou une danseuse aux bracelets de cuivre serrés autour des chevilles ? Pris d’inspiration, Paul tend le bras hors du bain et se saisit du téléphone posé sur la console. Il demande qu’on monte de quoi écrire pour sa correspondance. Puis, reposant le combiné, il s’enfonce à nouveau dans l’eau jusqu’au menton. Il allume une cigarette et contemple les volutes de fumée qui montent au plafond. Il repense à son départ précipité, à ce saut dans l’inconnu. S’est-il surestimé ? Lui qui menait la vie réglée d’un chef de laboratoire entre l’institut Pasteur de la place Stanislas de Nancy et la pension Duperret de la rue Stanislas de Nancy, le voilà en Orient, seul et sans repères. À Paris, personne n’attend rien de sa « mission ». Ici, personne n’attend rien de lui. Mais est-il seulement un homme d’aventures ? Son âme, tenaillée par ces pensées contradictoires, oscille de l’exaltation à l’inquiétude comme les aiguilles d’un sismographe avant que la terre ne tremble. Exaltation : il se voit déjà triompher, faire des découvertes capitales, peut-être rencontrer une riche héritière qui changera le cours de sa vie… D’où lui vient cette confiance soudaine, cette audace presque insolente ? À Paris ou à Nancy, il ne s’est rien passé pour lui, il n’a jamais provoqué le destin. Et voilà qu’il se surprend à rêver tout haut, à s’imaginer conquérant ou séducteur. Inquiétude : et s’il n’était pas à la hauteur ? Et si la marche était trop haute ? Et si Duclaux avait raison, qui l’avait un jour dénigré devant tout le monde, le disant incapable de faire de la « bonne science » ? Il tire une nerveuse bouffée de cigarette. Les cendres retombent en flocons gris dans l’eau du bain, comme la suie charbonneuse des navires saupoudre les toits de la ville. De Constantinople, pour l’instant, il n’a vu qu’une gare en acier et un grand hôtel international avec casino, centre des congrès et galerie marchande. Mais il se sent déjà ailleurs, comme si, par le seul fait d’avoir quitté la France, il était au seuil de l’Absolu. L’aiguille est revenue sur l’exaltation. Au loin, une sirène de bateau retentit sur la Corne d’Or. Le son grave et prolongé s’engouffre par la fenêtre restée ouverte, se mêlant à l’air moite de la nuit tombante. Il est 19 h 12 à Constantinople. À cette heure, tout se confond dans un vertige délicieux : la suie, la sirène, les reflets de lumière sur le Bosphore réverbérés par la vitre de la fenêtre, la cendre de cigarette et la moiteur générale… Tout se conjugue pour former d’étranges particules, inconnues du tableau périodique des éléments. Paul se laisse envahir par la torpeur. Sous l’eau, sa main libre s’égare sur son membre durci. Il se caresse lentement, du bout des doigts d’abord, puis de la paume. Bientôt, il jouit dans le bain en étouffant un gémissement. Il regarde l’eau fumante où flottent cendres et sperme. Un bref instant, il lui semble avoir percé l’énigme du monde, touché du doigt le grand mystère de la vie. Les mille pièces éparses de son puzzle intérieur s’assemblent dans une clarté foudroyante. Mais l’euphorie retombe aussi vite qu’elle était montée. Finalement, lorsque l’eau commence à tiédir, il sort de la baignoire et s’essuie vivement. Il enfile un complet sobre et froissé – sa seule tenue un peu élégante – et se coiffe devant le miroir de la penderie. Son visage pâle a repris quelques roseurs sous l’effet du bain et de l’euphorie passagère. Il se sent presque beau garçon ce soir.
La nuit est pleinement tombée lorsqu’il quitte le Pera Palace. La Grand-Rue s’étend devant lui, scintillante de lampes à arc. Des passants flânent devant les échoppes. On parle fort en un brouhaha cosmopolite où se mêlent français, turc, anglais et sabir levantin. Une dame passe, parfumée, coiffée à l’européenne, suivie d’une femme voilée qui avance comme une ombre soigneusement tenue à distance. Un dandy à la moustache finement taillée s’arrête devant une vitrine de chapeaux. Un garçon vend les journaux du soir à la criée en annonçant les titres. Il est question de défaites militaires dans les Balkans. Paul ne s’est jamais intéressé à la politique, encore moins à la diplomatie. Au loin résonnent les mesures d’une fanfare militaire. Le tramway fend l’avenue en deux en faisant sonner sa cloche. Paul marche au hasard, grisé par l’animation de cette rue qui n’a rien à envier aux Grands Boulevards par sa propreté et la netteté de ses angles. Entre deux vitrines très modernes, une venelle s’ouvre, humide, sombre, et l’on y aperçoit un café minuscule, sans éclairage autre que des bougies sur les tables de bois, où des hommes immobiles fument, comme s’ils étaient en vacances du siècle. Paul continue sa déambulation. Il finit par repérer une enseigne prometteuse : « Concert levantin : ce soir, danseuses orientales ». Voilà qui attise sa curiosité. Il paie son entrée et pénètre dans le cabaret. De petites tables rondes sont disposées devant une estrade encadrée de rideaux de velours fané. Paul avance prudemment entre les chaises et s’installe à une place libre non loin de la scène, entre deux groupes de touristes déjà attablés.
Sur l’estrade, un petit orchestre de chambre attaque une musique aux accents étranges, mêlant des mélodies d’opérette occidentale à des airs plus orientaux. Au centre, une danseuse en costume d’odalisque se déhanche en cadence. Ses voiles de gaze aux teintes vives et sa ceinture garnie de sequins d’or ont beau scintiller sous la lumière, elle paraît plus lasse que sensuelle. C’est une brune replète d’âge mûr, son khôl déborde et alourdit ses grands yeux tristes. Elle esquisse quelques ondulations du ventre et des bras au rythme incertain que lui imposent le violon et le tambourin de l’orchestre. Quelques applaudissements clairsemés fusent par intermittence, mais le spectacle, il faut bien l’admettre, est médiocre.
À sa gauche, deux voyageurs anglais, affalés dans des fauteuils, sirotent un verre de raki. Un peu plus loin, trois militaires ottomans en uniforme trinquent bruyamment au vin du pays (l’Albanie) en échangeant des plaisanteries.
Un serveur au veston sale apparaît et Paul lui commande un whisky. Il est servi avec de gros glaçons qui lui font un goût d’eau croupie. Il fait tourner son verre dans sa main, pensif et déçu. Autour de lui, les rares conversations s’épuisent. Personne ne semble disposé à l’aborder et lui-même ne provoque aucun échange. La danseuse a quitté la scène, remplacée par un prestidigitateur à l’accent italien qui salue avec une grandiloquence mécanique le public avachi. Il fait sortir des pigeons d’un chapeau à chaque claquement de doigts. Les volatiles s’envolent dans un bruissement d’ailes vers les poutres du plafond, arrachant un murmure désabusé à l’assemblée. Paul soupire, commande un second whisky. Après avoir payé une addition scandaleusement élevée pour deux verres insipides, il quitte l’établissement. Dehors, une bise humide lui fouette le visage. La Grand-Rue s’est en partie vidée, les lampes à arc ne brillent plus : seules quelques silhouettes fantomatiques déambulent encore. Paul marche d’un pas mesuré sur les pavés inégaux, prenant à peine garde aux ombres qui croisent son chemin.
Il rentre au Pera Palace à pied, l’âme un peu lourde. »
Extraits
« Au cas où cela aurait échappé à M. Remlinger, une révolution sociale et politique est en cours. La Turquie embrasse désormais la modernité à pleine bouche. Elle ne peut plus se satisfaire d’être un décor exotique pour écrivains occidentaux décadents. Il y va de la dignité nationale. La Turquie nouvelle se veut à la pointe du progrès, et sa capitale ne saurait rester infestée d’animaux errants. Un tel spectacle de désordre et d’insalubrité ne fait que conforter les étrangers dans leurs préjugés. » p. 101
« – Il faut raisonner en cycles, reprend le Belge, qui n’apprécie pas trop la rêverie chimique de Paul devant Gulb. Toutes les heures, les chargements sont acheminés vers les centres. On décharge alors les chiens dans un enclos où l’attente doit être la plus courte possible pour éviter de réveiller le voisinage par des aboiements intempestifs. Les bêtes sont ensuite admises dans les chambres, l’opération dure quinze minutes au maximum, en incluant l’évacuation des restes et le nettoyage du caisson. Ces cycles sont courts et doivent s’enchaîner avec une précision d’horlogerie suisse. L’absence d’agitation est une condition absolue: tout début de panique casserait la cadence. On doit veiller au rythme. Puis vient la troisième phase, après le ramassage et le gazage: la valorisation. Forcément, vous vous demandez ce qu’il y a derrière ce terme. Dans chaque centre, en plus de l’enclos d’attente et de l’espace d’euthanasie, sera prévu un atelier d’équarrissage. Une équipe spécialisée procédera au dépeçage des sous-produits: trancher les oreilles pour les statistiques, écorcher le pelage si le poil tient, les tanneries de Kasimpasa achèteront sans hésiter, inciser le sternum puis procéder à l’éviscération. Les graisses iront dans des cuves chauffées au bois, ça fera des suifs pour les savonneries et des lubrifiants pour les ateliers de mécanique. Les crocs, triés, iront en joaillerie. Les os, broyés, serviront de phosphate d’engrais, il y a une filière d’export à créer pour la Turquie moderne. Nous pourrions nous associer pour la développer. Les sous-produits non valorisables, comme les carcasses ou les abats, iront en fosse à chaux puis dans un four à pain. Les cendres seront dispersées dans le Bosphore, à la fin de chaque nuit. » p. 148-149
À propos de l’auteur
David Djaïz © Photo Edouard Monfrais-Albertini
Né en 1990, David Djaïz est l’auteur de quatre essais aux éditions Allary. La Méthode est son premier roman. (Source : Éditions Stock)
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