Bonne Figure

Par Henri-Charles Dahlem @hcdahlem

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En deux mots

Simon a dix-sept ans. Il vit seul avec sa mère à Courbevoie. Sur Facebook, un inconnu prénommé Léo lui écrit. Léo est mannequin, tout juste arrivé de Toulouse. De ce message naît une amitié, puis une attirance. Simon se laisse porter vers un milieu qui le fascine : celui de la mode. Mais derrière les paillettes, une année entière de désillusions l’attend.

Ma note

★★★(bien aimé)

Ma chronique

L’enfer du décor

Après Photo sur demande, Goncourt du premier roman 2025, Simon Chevrier revient avec un second texte qui creuse le même sillon : celui du corps regardé, jugé, désiré. Et cette fois, direction le mannequinat.

Du mannequinat, on connaît les podiums, les flashs, les silhouettes trop parfaites. Mais pour son second roman, Simon Chevrier a choisi de nous montrer l’envers du décor, ou plutôt l’enfer du décor : les castings où l’on peut croiser trois cents visages en une journée. Mais revenons au début du roman, riche de promesses pour le jeune lycéen qui vit seul avec sa mère à Courbevoie. Sur Facebook, il échange avec Léo, le mannequin qui a débarqué de Toulouse, et qui lui propose de suivre son exemple. Et d’abord de réaliser son LookBook afin de pouvoir bien se vendre. Ensemble, ils apprennent à ne pas froncer les sourcils devant l’objectif, à coller la langue au palais pour creuser les joues. Le glamour, est d’abord est un travail, avec ses règles. Strictes. Implacables.

Dans ce roman de formation, Simon découvre aussi son attirance pour les garçons au fil des messages échangés avec Léo, puis lors de rencontres qui suivent, même si elles sont souvent décevantes. Car l’auteur ne cherche pas à enjoliver ces premiers pas dans la sexualité, il les montre tels qu’ils sont : maladroits, parfois froids, jamais tout à fait à la hauteur du fantasme. Les promesses ne sont pas tenues. L’argent commence à manquer. La drogue s’invite pour tenir le rythme d’une vie qui s’accélère. Et l’idée d’abandonner, voire des pensées plus sombres encore, s’installent en creux du récit. On sent la mécanique du désenchantement se refermer, page après page.

Et puis il y a la mère. Seule avec Simon depuis toujours, elle s’épuise dans un travail qui la rend amère. Le Xanax, rangé au-dessus de l’évier entre les épices et le Doliprane, dit tout de sa fatigue. Le fils, lui, se détache peu à peu, happé par son téléphone et par cette nouvelle vie qui s’ouvre à lui. Un baiser sur le front, une dispute sur l’heure du retour, un dîner mangé sans écouter : cette relation esquissée par petites touches, est sans doute la plus touchante du livre.

Dans sa construction très classique, le livre avance mois après mois, comme une chronique, avec des airs d’autofiction. L’écriture est fluide, presque documentaire dans sa manière de détailler le quotidien : une crème achetée au Carrefour d’en bas, une bande de cire arrachée sur la poitrine, un sandwich avalé d’une main pendant qu’on texte de l’autre. Cette attention au concret donne au texte une vraie sincérité. Avec une belle manière de scruter le monde, sensible et honnête.

Bonne figure

Simon Chevrier

Éditions Les intranquilles

Roman

160 p., 17,90 €

EAN 9782387550057

Paru le 19/08/2026

Où ?

Le roman est situé en France, à Paris et Courbevoie. On y évoque aussi Toulouse.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Pour devenir mannequin, il y a des formulaires sur le site des agences. Il faut envoyer trois photos. Il est demandé de renseigner sa taille, son poids et la couleur de ses yeux. Une réponse d’ici quelques semaines à deux mois est promise aux candidats. 

Léo est représenté par l’une d’elle. Il explique à Simon que pour être retenu, il est nécessaire d’avoir les bonnes images, le bon look, la bonne démarche. Qu’il n’y a pas d’autre moyen que de d’apprendre à faire bonne figure. 

Le deuxième livre de Simon Chevrier chronique une année à courir les castings de maison de couture. À travers l’attente et les espoirs souvent déçus, il donne à percevoir l’implacable regard d’un adolescent sur lui-même, son corps et celui des autres garçons. Un roman d’autofiction initiatique porté par une écriture d’une grande maîtrise et une immense sensibilité.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Octobre

Les rayons du jour traversent les volets de ma chambre, produisent des stries du plancher jusqu’au lit. Elles me coupent les doigts, le menton et la joue. Mes sourcils se froncent, je lève les bras, m’étire et finis par ouvrir les yeux. Sur le radio-réveil il est 7h 30.

Devant le miroir, je m’incline vers mon visage, le tourne à gauche, puis à droite. Je le nettoie ensuite à l’eau froide pour que les pores se resserrent. J’enlève mon T-shirt, mon caleçon, et pivote mon corps nu de la même manière. Je scrute mes épaules, mon dos. En plus d’une scoliose, de l’acné le parsème, des marques et des cicatrices que j’essaie de camoufler tant bien que mal. Je cache ma colonne vertébrale sous des pulls informes et couvre mes boutons d’une crème achetée au Carrefour d’en bas. J’applique aussi de l’huile essentielle d’arbre à thé pour la cicatrisation, soir et matin. Après la douche, c’est à nouveau ce rituel. Je sèche le dos d’abord et inspecte son reflet à la recherche d’une dernière faille.

Opter pour le jean de la veille ou en prendre un autre, le jeter dans le bac à linge sale. La chemise bleue avec un pull vert, ou la blanche à fines rayures, tout simplement ? Et quelle paire de chaussures, les godillots ou les Converse ? Veste ou manteau ? Manteau vu le temps, mais pardessus gris ou caban court ?

Dans la cuisine, ma mère boit son café, le journal sur le plan de travail ouvert à la page horoscope, qu’elle consulte avant de partir. À peine un bonjour, et elle me demande pourquoi je me lève si tard, pourquoi je ne suis pas déjà sur le départ pour le lycée. Elle me passe devant et s’en va replacer sa frange dans le miroir de l’entrée. Elle ajoute qu’il doit rester un ou deux paquets de Belvita que je peux prendre pour la route, mais il n’y a plus de jus d’orange au frais. Et quand je finis la dernière brique, faudrait que je pense à le noter sur la liste une bonne fois pour toutes. Elle a besoin d’un peu d’aide, ça commence à l’irriter que je sois toujours à compter sur elle, en particulier ces derniers temps. Elle saisit son sac, ses clés de voiture, m’embrasse le front et claque la porte.

Désormais, il n’y a plus que moi et les craquements du parquet. Le matin, elle part la première. Depuis toujours, il n’y a que nous deux dans cet appartement. En plus de celui du premier étage, elle a acheté le petit studio du rez-de-chaussée pour en faire mon espace. Un escalier en colimaçon le relie à la pièce à vivre, ce qui fait un trou dans le plancher. J’ai mon entrée, elle a la sienne. Elle en haut, et moi en bas. Sa chambre a une porte mais moi je n’en ai pas. Au-dessus de mon lit, c’est la table à manger et, quand elle y travaille, je l’entends. À cause de l’ouverture aux deux extrémités, elle n’a pas besoin d’élever la voix pour communiquer avec moi.

Pour me rendre au lycée, je prends le RER à Courbevoie, descends à la Défense, monte dans le tram qui longe la périphérie jusqu’à Porte de Versailles. Écouteurs dans les oreilles, je lance « Ma Benz » des Brigitte, assis à côté d’une dame parfumée au Chanel. Par chance, elle descend aux Coteaux.

Avec la 3G, je me connecte sur Facebook et accepte la demande d’ajout d’un certain Léo. Il m’écrit qu’il a visité ma page et trouve que j’ai un style. J’examine sa photo de profil, et celles prises en studio qu’il vient tout juste de poster.

Sur la première, il a le soleil en pleine face. Il fronce les yeux et semble serrer les dents, ce qui creuse ses joues. Ses cheveux courts sont plaqués vers l’avant. La frange est droite. Il est assis sur un muret à côté d’une porte d’immeuble dont le digicode est défoncé. Il ne regarde pas vraiment l’objectif. Ses yeux ont l’air de fixer un point à côté, les bras ramenés entre ses cuisses, entrouvertes. Le T-shirt qu’il porte est déchiré au col et on ne voit pas s’il est bleu ou s’il est vert. « San Francisco Little League » y est inscrit. Pour le bas, il est vêtu d’un short élimé noir et blanc imprimé de plusieurs visages à la Andy Warhol. Ses chaussettes orange montent à mi-mollet, et ses Vans blanches sont grises de poussière.

Il aurait vu un post que j’ai liké, une photo d’un mannequin via le compte Facebook de son agence. Un instant, il s’est dit que j’étais peut-être comme lui, un nouvel arrivant dans le métier, mais je cherchais simplement un modèle pour une coupe de cheveux. J’ai liké la photo sans réfléchir.

Au lycée, je regarde mon téléphone entre deux cours pour répondre à ses messages. Le midi, j’avale mon sandwich en le textant comme je peux de l’autre main. Entre lui et moi, l’échange est rapide. Et s’il s’amenuise, j’essaie de trouver une question à lui poser quant à sa nouvelle vie ici, par rapport à sa vie d’avant, à Toulouse, sa ville d’origine indiquée dans sa bio.

Léo m’écrit qu’en réalité il y a un truc avec mon prénom. Lorsqu’il avait onze ou douze ans, sa mère faisait régulièrement des courses à Jardiland et elle l’y emmenait. Quand ils passaient à la caisse, il y avait toujours ce jeune homme qui les accueillait d’un bonjour sincère. Plutôt grand, brun, les yeux noisette, et dont le prénom Simon était inscrit sur l’étiquette de son veston. Léo le trouvait beau et aimait accompagner sa mère pour le voir. Elle le laissait au rayon animalerie, mais il préférait observer Simon. Il détaillait ses faits et gestes, portant une attention particulière à la façon dont il prenait et bipait les articles, soulevant parfois les pots en terre à la recherche d’une étiquette visible, les veines en relief sur ses avant-bras, son sourire rendu aux clients satisfaits. Léo se demandait si Simon se savait observé, et avec du recul il croit que oui. Ce petit jeu avait duré deux ans, jusqu’au jour où Simon n’était plus à sa caisse le samedi à Jardiland.

En tombant sur mon profil, Léo a tout de suite pensé à ce Simon, à ce jeune homme qui l’avait marqué, à ce prénom qui avait pris tant d’importance pour lui et au rêve de le recroiser un jour.

Avec lui, j’ai l’impression de revivre certains échanges virtuels que j’avais plus jeune sur les forums. Des discussions très intimes, très secrètes, des messages à faire battre mon cœur plus que Jamais. Là, avec Facebook, je connais son visage. Entre garçons sur les forums, ça n’était pas possible de nous dévoiler comme ça. En avatar, je téléchargeais une photo de paysage libre de droits, ou parfois celle d’un personnage de cinéma que j’admirais comme Spiderman, me projetant comme lui, fort et élancé dans un costume moulant bleu, rouge et noir.

Au retour du travail, ma mère m’embrasse. Elle dépose son sac sur le canapé, se dirige vers la cuisine et sort les frites du congélateur. Ce soir, elle ne cuisine pas. Elle les étale sur la plaque de cuisson, y ajoute un filet d’huile de tournesol et enfourne le tout. Pour les steaks, elle gère, mais je serais gentil de faire la vaisselle après. Elle me demande de l’excuser, elle est crevée, elle n’en peut plus de ses collègues. Elle n’aurait jamais dû accepter ce nouveau poste qui la rend folle.

Pour l’aider, je mets le couvert, perds l’équilibre et laisse tomber les assiettes. Je me coupe en ramassant les éclats de céramique dispersés sur le carrelage. Depuis petit c’est comme ça, ma maladresse désespère, elle épuise. Ma mère finit par me soulager de ma gaucherie maladive sans dire un mot. D’un geste brusque elle m’écarte, se baisse, pose la pelle au sol, balaie les débris et retourne au fourneau.

Elle garde le Xanax à portée de main. Il est à la même place depuis plusieurs années, dans le placard au-dessus de l’évier où sont rangées les épices. La boîte est avec le Doliprane. Il n’y a qu’à tendre le bras, s’en saisir. Au retour du travail, elle en prend un. Avant de l’avaler, elle est survoltée, fatiguée, mais cette fatigue l’anime, tandis qu’après elle est moins là. Elle accueille cette drôle d’humeur, se rend distante aux choses, de manière très soudaine, à la fois soulagée et désœuvrée de se sentir insensible.

Le dîner terminé, je descends dans ma chambre réviser mes cours pour le lendemain. Une heure et demie, pas plus, c’est une rigueur à laquelle je m’astreins chaque soir. En position allongée sur mon matelas, bras repliés et paumes sous le menton, je me perds dans mes pensées. Il est 21h 30 et je n’ai pas encore envie de me coucher, ni de regarder un film, encore moins d’écouter de la musique. De mon lit, je peux voir le trou dans le plancher, le noir du salon. À cette heure, j’aperçois d’habitude la lueur de la télé se refléter sur le mur. Ce n’est pas rare non plus que j’entende ma mère souffler, zappant de chaîne en chaîne à la recherche d’un programme qui pourrait la distraire. Mais ce soir, rien, ça fait une heure que le silence règne. Je l’appelle une fois, pas de réponse, la deuxième fois un ton au-dessus, et toujours ce silence. Je monte les quelques marches pour passer la tête hors du trou. Le regard vers le couloir, je ne décèle aucune lumière en dessous de la porte de sa chambre, seulement son souffle comme un léger ronflement, et les grincements du lit quand elle se tourne.

Il est presque minuit et je suis allongé sur le côté gauche, la lumière de mon Samsung m’aveugle et me tient en éveil. Léo m’exprime ce qu’il ressent depuis son emménagement dans le treizième, me raconte ses appréhensions quant à sa nouvelle vie à Paris, l’activité de mannequin qu’il débute. Il espère se sentir ici chez lui et trouver au fil des semaines ses repères. Bien qu’ayant toujours vécu ici, je n’ai jamais aimé cette ville. Je préfère me taire et laisser Léo croire qu’on s’y fait, qu’on peut s’accommoder d’être toujours entouré de vacarme. Je ne lui dis pas que je ne me suis jamais habitué au métro depuis que j’ai eu l’âge de le prendre seul, aux travailleurs pressés, à la masse de touristes perdus et affolés sur les quais. Je ne fais aucune allusion au fait que je n’ai jamais apprécié le paysage de la ville, les hauts immeubles face aux fenêtres des appartements dans lesquels j’ai pu vivre depuis ma naissance. On avait beau changer de quartier avec ma mère dans mon enfance, la vue était bouchée par une façade. Jamais le soleil n’entrait dans la cuisine où dans nos chambres, on vivait dans l’ombre au deuxième ou troisième étage. L’immeuble d’en face en comptait sept, voire huit. Là où nous vivons, il y a plus de lumière, mais le sentiment d’étouffement est encore là. Je n’aime pas Paris mais je ne le lui dis pas. À la place, je laisse la conversation prendre des tournures de confession, et je m’invente des images, des scénarios. J’hésite à écrire le mot « rencontre », j’appuie sur les touches et tout de suite j’efface. J’ai très envie qu’on se voie, je le trouve intéressant, il me plaît, je suis sûr que je ne serai pas déçu si on se voit en vrai. Je l’écris ou je ne l’écris pas ? Je bâille entre deux réponses. Il me devance, lance la proposition avant moi. Si je ne fais rien demain, après les cours, on peut se rencontrer. À la suite, il m’envoie des adresses de lieux où se retrouver.

Devant le miroir, j’inspecte ma peau, reste deux heures dans la salle de bains afin d’être parfait pour lui. J’attrape une bande de cire de ma mère, la frotte entre mes mains et l’applique sur ma poitrine, arrache les quelques poils. Sur une photo de lui torse nu, Léo n’en a pas. Paraît-il que ça plaît peu, que si jeune ce n’est pas l’idéal d’en avoir.

À l’heure convenue, il m’aperçoit en train d’attendre devant le Monoprix, me tape sur l’épaule et me tend la joue. Pour un mois d’octobre, il fait bon, il y a du soleil. En terrasse, on sera bien. Et tandis qu’on marche à la recherche d’une table, je le regarde, le détaille. Je ne fais que ça. De la tête aux pieds, je le regarde. Je scanne ce qu’il porte et sa façon de marcher à mes côtés, les bras bien alignés avec le corps, le pas sûr. Il porte un trench en gabardine et ses yeux se cachent derrière des lunettes de soleil rondes à la teinte rouge, comme celles de Lara Croft.

Il commande un jus de citron et moi un café. Je fixe ses lèvres, ses traits. Sa bouche module et je m’absente, ne retiens que des bribes. Dans son collège de Toulouse, on se moquait de lui, de ses boucles rousses, de ses manières. Plus tard, au lycée, on a commencé à lui foutre la paix. Il a étudié la couture et, dans sa classe, il n’était entouré que de filles, Il avait déjà envisagé de venir vivre à Paris après l’obtention de son diplôme dans l’espoir d’intégrer l’atelier d’une maison de luxe, ce dont il rêvait plus que tout. Avant la fin de cette année scolaire, il a été choisi comme mannequin par l’une de ses camarades afin de présenter ses créations à l’examen. Elle le prenait en photo sur fond blanc. Il était photogénique, elle le lui disait. Elle lui suggérait de relever ses cheveux pour mettre en valeur ses traits. Ainsi, il accrochait mieux la lumière. La semaine suivante, il les coupait. Il n’a pas remarqué tout de suite qu’on le regardait autrement. Qu’enfin le court le dévoilait.

Plus tard, il à rencontré par hasard un photographe qui travaillait avec l’agence Men, selon lui la meilleure de toutes. La plus sérieuse. Le photographe s’est chargé de faire le lien en envoyant à l’agence les photos prises de Léo. De son côté, Léo s’est arrangé pour les faire parvenir à d’autres. Il ne lui a pas fallu une semaine pour obtenir les premières réponses. Sun et Men le voulaient. Mais chez Sun, Léo ne l’avait pas senti, il n’arrivait pas à faire confiance au booker qui l’avait accueilli. Chez Men, l’intérêt était unanime ; pour eux, Léo ne ressemblait à personne.

En quelques semaines, il s’est trouvé un petit studio boulevard Arago que sa mère a accepté de payer le temps qu’il trouve ses marques. Il propose de me faire visiter, dépose quelques euros qui tintent sur la table.

La porte est grande, en bois bleu. Il l’ouvre et on tourne tout de suite à gauche, après le couloir. Au troisième étage d’un immeuble en fond de cour, Léo occupe un treize mètres carrés en forme de L avec kitchenette et salle de bains. Pour les toilettes, il faut sortir, sur le palier. La seule fenêtre donne sur la cour intérieure, les plantes qui la peuplent sont déjà en hibernation. Au début, il n’arrivait pas à se sentir chez lui, la pièce était sale. Il s’est acheté de quoi faire le ménage au Franprix et il a récuré la faïence de la salle d’eau, le sol de la pièce, s’assurant de la propreté de chaque recoin. Il lave ses sous-vêtements dans l’évier et se rend au Lavomatic du quartier le week-end. Pour se sentir bien, il a installé une plante grasse sur un meuble d’angle et une autre sur son bureau. Il a toujours eu besoin d’un peu de verdure dans son intérieur, il les arrose juste ce qu’il faut, il en prend soin. Pour la décoration, il s’est rendu chez Emmaüs et s’est offert quelques bibelots, du matériel de peinture et un poster du Voyage de Chihiro qu’il a fixé au mur.

Je m’assois sur son lit, là où il y a encore de la place. Il se montre très agité, heureux que je sois là. Il met de la musique sur son ordi, parle fort. Je le regarde et l’écoute, je ne fais que ça. J’essaie d’en placer une, je n’y arrive pas. Il s’occupe comme s’il était seul, s’affaire, se lève pour atteindre la théière et son maté, remplit une casserole d’eau, allume la plaque de cuisson. Il s’interroge un instant sur ce qu’il cuisinera pour ce soir. Il m’énumère quelques idées de repas possibles et s’arrête sur la soupe. Oui, il va se faire une soupe, c’est simple et il adore ça. Il se tait une minute, semble m’observer en train de détailler son intérieur et se remet à parler.

S’il devait se retrouver sur une île déserte, il emporterait sa guitare, son IPod, ses peintures et son livre de magie. Quand il était petit, il voulait être sorcier, faire pousser les plantes plus vite et guérir les animaux par une formule. Il aimerait visiter le musée Dali en Espagne, c’est l’un de ses rêves. Son icône, Clovis Trouille, le peintre, mais aussi Séraphine, car les larmes lui viennent quand il contemple ses œuvres, surtout Grand bouquet au vase noir et fond bleu. Ce qui lui manque le plus, la ferme de sa mère, où il a grandi.

Il attrape son book posé sur la table de nuit. Parmi la dizaine de photos, je reconnais celles qu’il a postées sur son Facebook. Coincées dans le couvre-livre, il y a plusieurs fiches en format A5 avec son portrait et ses mensurations : 1,88 mètre, confection 48, pointure 44. Il m’explique que ces petites fiches, appelées « composites », où les coordonnées de l’agence sont indiquées, lui servent de cartes de visite aux castings. C’est ce qui lui permet d’être rappelé lorsqu’il en réussit un. Mais il n’est pas très convaincu du choix de la photo. Ce n’est pas la meilleure qu’ils ont de lui. Il a le sentiment qu’il va louper des opportunités. C’est tellement important d’avoir la bonne photo pour les composites. Les directeurs de casting voient jusqu’à trois cents mannequins par jour lors des fashion week. Là, il est de profil, ses yeux ne sont même pas face caméra. Il pourrait être confondu avec un autre qui aurait des traits similaires, ce genre de nez et des boucles rousses.

Son défaut serait de froncer systématiquement les sourcils. On lui rappelle souvent de se détendre devant l’objectif, de relâcher les tensions du front, qu’il ne se ride pas. La mâchoire serrée et la langue bien collée au palais évitent le double menton, rendent les fossettes visibles, creusent les joues.

Les yeux aussi doivent ressortir. Si son front se plisse, ils rapetissent et c’est dommage. La photo est moins réussie.

De sa chambre, ma mère m’entend rentrer. Il est tard et elle veut savoir où j’étais, pourquoi je n’ai répondu ni à ses textos ni à ses appels. Elle avait fait à manger pour une fois. Elle avait quitté le boulot tôt pour qu’on passe du temps ensemble. Où est-ce que j’étais ? Je lui dis presque la vérité, j’ai pris un verre avec un ami, un ami du lycée. Je n’ai pas vu l’heure. Une assiette de lasagne m’attend dans la cuisine, prête à être réchauffée. Deux minutes au micro-ondes et je m’assois à la table. Ma mère, toujours fâchée, enclenche la bouilloire, déchire l’emballage d’un sachet de camomille. De là où elle est, elle continue à se plaindre de sa journée qui ressemble à celle d’hier et à celle d’avant-hier. Moi je mange, je ne l’écoute plus. Depuis quelque temps, c’est comme si je connaissais ses collègues, que je savais tout d’eux, même en dehors de son travail ils sont encore là.

Lorsque je marche dans la rue, j’ai la sensation qu’on remarque ma scoliose, mes omoplates sous la fabrique de ma veste. J’ai la crainte constante qu’elle se voie. Où que j’aille, je fais attention à ma posture, je me corrige, même si parfois les nerfs de mes muscles se relâchent quand je m’arrête à un passage piéton, m’affaissant sans m’en rendre compte, l’attention portée sur autre chose. Les passants, les voitures, le jean qui tombe parfaitement sur la jambe d’un homme.

Au lycée, j’aimerais qu’on me trouve beau. Dès que je passe les grilles le matin, les logos s’affichent sur les sacs et les chaussures. Les discussions à la pause de 10 heures s’orientent presque chaque fois autour de l’apparence des uns et des autres, et mes jambes se figent quand les regards se posent sur moi.

À part Lise, je ne parle à personne ou presque.

Le midi, c’est avec elle que je déjeune et je lui confie tout, mes discussions sur Facebook avec Léo, ma rencontre avec lui, son activité de mannequin qui m’impressionne. Elle réclame une photo. Je mets la 3G, cherche sur mon téléphone. Elle me dit ne pas savoir si elle le trouve beau, mais bon, ça se voit qu’il est gay. La chemise à fleurs, son style « très mode ». Elle dit qu’on se ressemble un peu tout de même, que si j’ai envie de me le faire, elle parie qu’il y a moyen. Les défilés, tout ça, elle est sûre que je pourrais aussi avec ma taille. Car si lui peut, pourquoi pas moi ? Elle imagine le jour où l’on me verrait sur les pubs du métro, certaine que je ne pourrais plus marcher dans la rue sans que tout le monde me reconnaisse. » 

Extraits

« Il sort deux bières de son frigo et m’en tend une. Ce soir, il irait bien dans le Marais, peut-être au Souffleur. Il a envie de danser. De voir du monde. Puis il m’annonce qu’il a rencontré un garçon en début de semaine, un mannequin aussi, il s’appelle Andrew. Un Anglais, un peu plus âgé que lui. Il étudie à la Sorbonne en parallèle. Ils ont fait une séance photo tous les deux pour le lookbook d’une marque. En se rhabillant, Andrew lui a proposé d’aller dîner quelque part. Ils ont choisi le premier restaurant dans l’angle et y sont restés plus de trois heures à discuter. Plus tard, Léo l’a ramené ici. Andrew l’a pris contre l’évier de la cuisine, debout, sans capote, et en quelques minutes c’était fini. Léo a ensuite ouvert la fenêtre, sorti une cigarette. Il a proposé de faire du thé, de boire quelque chose, et Andrew a accepté. Ils ont parlé encore et se sont endormis, enlacés. C’était ce que les cartes lui avaient dit, un garçon plus vieux, mannequin, il le savait. » p. 61

« Alors je m’approche, jette un œil aux pulls et, tout en l’écoutant conseiller un client en cabine, je devine un homme qui cherche mon regard au corner opposé. Cheveux fins bouclés, barbe de trois jours et lunettes rondes. Il est assis, enfile une paire de chaussures et me sourit à travers le miroir. Il se lève, marche un peu avec. Je l’observe. Satisfait de susciter mon attention, il me demande si j’aime, si ça lui va. Je réponds oui, un oui par principe, sans réfléchir. Il regarde ses pieds, puis moi de nouveau, l’air ravi. Il se rechausse et se dirige vers la caisse.

Je l’attends à la sortie du magasin, près de la bouche du métro. Il sort sac en main, me remarque. Il s’appelle Fred, il est interprète à l’Unesco et parle plusieurs langues. On marche l’un à côté de l’autre quelques minutes. Il me pointe la terrasse d’un café et j’acquiesce, mais on s’installe à l’intérieur, dehors il fait froid. On parle, une heure peut-être. Il a envie de coucher avec moi. C’est ce qu’il veut. Il me le dit comme ça, aussi simplement. » p. 66

« Léo me dit que des filles et des garçons comme ça, il y en a plein. Ils viennent de différents pays d’Europe dans l’espoir d’embrasser une carrière.

Les agences françaises les embauchent par dizaines et espèrent tirer profit de deux ou trois d’entre eux. Tout ce que l’agence paie est retenu sur salaire et, s’ils n’ont pas de salaire, les mannequins contractent des dettes. Ils rentrent dans leur pays sans rien mais avec une somme à rembourser. Ensuite ils arrêtent, épuisés, et finissent par trouver un travail après tous ces mois perdus, ces rendez-vous et ces voyages dont ils sont revenus vidés. Même avec du succès au début, en général, ça, s’arrête très vite. Il est reconnu qu’une carrière de mannequin dure entre trois et cinq ans. » p. 138 

À propos de l’auteur

Simon Chevrier © Photo DR

Simon Chevrier est diplômé d’une licence d’anglais et du Master de Création littéraire du Havre. Son premier roman, Photo sur demande a reçu le Goncourt du premier roman 2025. (Source : Éditions Les Intranquilles)

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