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En deux mots
Fabrice, Hélène, Kevin et Chloé se retrouvent pour tenter de percer le secret de Lady W, une blogueuse qui se prétend romancière et aurait trouvé refuge à San Sebastian. Le romancier, la bibliothécaire, l’adolescent et la journaliste vont aussi apprendre à se connaître tout au long de ce road-trip.
Ma note
★★★★(j’ai adoré)
Ma chronique
Les explorateurs de la blogosphère
Jean-Philippe Blondel revient sur les débuts de la blogosphère, quand raconter sa vie en ligne semblait à la fois grisant et un peu suspect. Un roman choral malicieux, qui parle d’addiction et de littérature, un road-trip à la recherche d’une mystérieuse romancière.
Ils sont quatre. Quatre quasi inconnus qui se retrouvent dans une voiture pour aller à San Sebastian sur la côte basque espagnole. Leur but n’est pas de faire du tourisme, mais de tenter de retrouver une romancière qui tient un blog qu’ils suivent tous assidûment, le blog de Lady W. Fabrice est au volant. Il est enseignant et romancier. Après plusieurs livres, il est désormais au creux de la vague, à la recherche de l’inspiration. Et plutôt que d’écrire un nouveau roman, il surfe sur internet et notamment sur le blog précité. À ses côtés, Chloé aimerait bien décrocher un scoop, même si elle vient d’apprendre que son émission radiophonique allait disparaître de la grille des programmes. La journaliste a aussi trouvé là un moyen de faire un break. Kévin, 17 ans, est à l’arrière. L’adolescent, qui s’apprête à quitter sa province pour des études de lettres à Paris, est un passionné de littérature française contemporaine. C’est grâce à lui et à ses amis informaticiens, qu’il a é5é possible de trouver le lieu d’origine du blog. À ses côtés, Hélène a aussi voulu faire le voyage. Bibliothécaire au Mans, elle a aussi suivi le blog de Lady W et trouve dans cette expédition l’occasion de s’éloigner d’un quotidien un peu pesant.
Nous sommes en 2005, au moment où les blogs explosent. On y raconte sa vie, on y cherche une communauté. C’est dans cette époque que Jean-Philippe Blondel nous offre ce road-trip doux-amer, ce roman choral qui parle de l’addiction que l’on peut développer pour une inconnue qu’on ne connaît qu’à travers un écran.
Le roman se déploie sur ce trajet où chaque kilomètre avalé est un prétexte à la confidence. On apprend d’où viennent ces quatre-là, ce qu’ils fuient, ce qu’ils espèrent. On découvre aussi combien Lady W a su, en quelques semaines à peine, fidéliser des lecteurs venus de tous les horizons. Car le tour de force de Lady W aura été de raconter sa vie d’écrivaine, ses angoisses de page blanche, ses déplacements, tout en gardant la main sur ce qu’elle donne à voir. On pense à ces vies parallèles que la blogosphère littéraire a fait naître et que l’auteur restitue avec une précision d’entomologiste.
Le charme du roman, c’est cette tension permanente. Qui traque qui ? Qui ment à qui ? Kévin, sous le charme, ose un soir écrire en commentaire « Vos publications me font rêver, jour après jour » avant d’en rougir de honte le lendemain. On sourit, on se reconnaît peut-être un peu, dans cette fascination presque adolescente pour une plume qu’on croit connaître intimement.
Le style rend cette lecture si agréable. L’auteur alterne les points de vue avec une aisance qui donne au lecteur l’impression de connaître ses quatre héros depuis toujours, leurs petites lâchetés, leurs espoirs disproportionnés, « quand le lecteur peut s’engouffrer dans les failles du récit ». Une phrase qui résume assez bien la manière dont Jean-Philippe Blondel construit ses propres livres.
On retrouve sa double vie de professeur et d’écrivain de province chez Fabrice, enseignant-romancier empêtré dans ses manuscrits refusés. Ce n’est pas un hasard : Blondel aime glisser, dans ses romans, des clins d’œil à sa propre existence. On retrouve la même autodérision, le même goût de l’ordinaire élevé en matière littéraire, tout au long de sa bibliographie et Lady W ne déroge pas à la règle. C’est un roman sur l’addiction aux autres, sur ce besoin de reconnaissance qui pousse à traquer des inconnus jusqu’au bout de la carte. C’est aussi, en creux, un bel hommage à la fiction elle-même — à ce pouvoir qu’elle a de nous faire croire que la frontière entre le vrai et l’inventé n’a plus vraiment d’importance.
J’ai adoré ce roman. Sa construction chorale, son ton mi-figue mi-raisin, sa manière de capter un moment charnière de nos vies connectées — tout, dans Lady W, sonne juste. On tourne les pages avec la même impatience que ses personnages devant leur écran, avide de savoir qui se cache derrière l’avatar. Une pépite à ne pas laisser filer dans cette rentrée littéraire 2026.
Lady W
Jean-Philippe Blondel
Éditions Buchet-Chastel
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782283041857
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris avant de prendre la route vers San Sebastian au pays Basque espagnol. On y évoque aussi Biarritz, Guétary. Saint-Jean-de-Luz, Hendaye et Hondarribiala, ainsi que la Champagne, Étretat et Le Mans.
Quand ?
L’action se déroule en 2005.
Ce qu’en dit l’éditeur
2005. Les technologies dites « nouvelles » s’imposent. Avant-poste d’une surveillance généralisée pour les uns, espace illimité de création pour les autres, la Toile s’étend, les communautés virtuelles se créent, la popularité des blogs explose. Parmi eux, celui tenu par l’intrigante Lady W, mystérieuse romancière qui égrène les souvenirs de son existence sulfureuse et prétend offrir à ses lecteurs un aperçu des cuisines de la création. Les aficionados de Lady W deviennent de plus en plus nombreux. Parmi eux, Fabrice Cami, romancier à la carrière embourbée, Hélène, bibliothécaire divorcée, Kevin, adolescent passionné de littérature, et Chloé, journaliste dont l’émission va bientôt être supprimée. Ils échangent leurs impressions, recoupent leurs informations et décident, sur un coup de tête, d’aller à la rencontre de Lady W, à San Sebastian. Un voyage troublant à la recherche d’une vérité changeante, où les masques vont tomber. Car qui peut dire où se situent les frontières entre la fiction et la réalité ?
Comme dans Café sans filtre ou La Grande Escapade, on retrouve dans ce roman itinérant les thèmes chers à Jean-Philippe Blondel, son ton doux-amer, ses héros ordinaires, sa vision humaniste de la vie comme une tragi-comédie. Il explore cette fois les liens qui se sont créés entre des inconnus, au début du XXIème siècle, quand Internet rétrécissait le monde et que les réseaux sociaux n’en étaient qu’à leurs balbutiements.
Les critiques
Blog Les jardins d’Hélène
Blog Shangols
Les premières pages du livre
« Février 2005
Vers vingt et une heures trente, enfin, la maison semble retrouver son calme. Les filles ont été nourries, douchées, les histoires ont été racontées, les lumières éteintes, sauf la veilleuse, bien sûr, cette lampe magique qui projette au plafond des images d’étoiles et de planètes. Fabrice et Clara s’écroulent sur le canapé vert, mais non, ils ne peuvent pas rester inactifs, le lave-vaisselle doit être vidé, la dernière lessive lancée – et c’est sans compter les cahiers à corriger pour Clara et les copies pour Fabrice. Parfois, leurs regards se croisent, mais ils préfèrent ne pas plonger dans les yeux de l’autre, de peur d’y trouver un reflet de leur propre effroi.
C’était donc ça, devenir parent. Pourtant, ils n’ont pas eu l’impression d’idéaliser la condition parentale, quand ils ont pris la décision de procréer. Ils ont bien vu les couples d’amis épuisés, et ils se doutaient que jongler (mais après tout comme leurs propres parents avant eux) entre la vie professionnelle et la vie familiale n’allait pas être simple, mais il y a toujours un fossé énorme entre le projet et la mise en pratique. Honnêtement, ils n’auraient jamais cru être aussi harassés. Et ils n’auraient pas pensé une seule minute mettre en doute le choix qu’ils avaient effectué. Pourtant, au fond, c’était le cas. Certains soirs – surtout si l’une des filles était malade – ils ressentaient la puissance de leur découragement et se demandaient si, finalement, ils n’auraient pas mieux fait de continuer en duo – être un de ces couples sans héritiers que l’on plaint avec un bon sourire, mais que l’on envie en douce, mine de rien.
Depuis six ans maintenant, ils ont l’impression tous les deux d’avoir été projetés dans le tambour d’une machine à laver, programme essorage. Cela fait des mois qu’ils ne sont pas allés au cinéma et qu’ils n’ont pas lu un roman en entier. Quand ils allument la télévision, Clara s’endort pendant le générique de l’émission qu’ils ont choisie.
Quant à la vie sexuelle, elle semble tout à coup appartenir à un passé que l’on devine encore proche mais dont on ne parvient plus à retrouver la clef. En tout cas, eux l’ont perdue. L’envie s’est envolée et, parfois, lorsqu’ils se réveillent (séparément) au cœur de la nuit, ils sont pris de crise de panique – et si le désir ne revenait jamais ? Et si l’épuisement était structurel ? Et s’il fallait se séparer pour retrouver au moins un peu d’énergie vitale ?
En vérité, le tableau n’est pas si noir. Ils continuent par exemple d’être invités par des amis, pour des simulacres de fêtes où chaque parent tente de participer à la conversation tout en gardant un œil sur tous ces bambins d’âges différents, prompts à se mettre en danger à la moindre occasion. Ils ont aussi leurs moments de respiration. Pour Clara, c’est lorsqu’elle part courir. Elle qui, jusque-là, a toujours craché sur le sport, s’est découvert une nouvelle passion pour le « running ». Elle achète ses baskets avec une attention portée au moindre détail. Elle choisit ses parcours. Elle chronomètre le temps, juge la distance et les progrès qu’elle accomplit. Elle pense même sous peu rejoindre un club d’autres inconditionnels, qui se retrouvent le dimanche pour allonger les foulées en groupe – en meute, on a l’avantage de se faire plus vite repérer par les chasseurs qui pullulent dans la région, et d’éviter de se prendre du plomb. Fabrice protesterait bien, parfois. Parce que, évidemment, tous ces entraînements ont lieu à des moments où les haltes-garderies sont fermées et il se retrouve seul à gérer les deux filles, mais, au fond, il comprend le besoin de défoulement de sa compagne, et il se retient. Plus souvent qu’à son tour, il confie les enfants à Maria, leur voisine célibataire, (« pas plus d’une heure, promis ») et en profite pour aller seul boire un café au centre-ville. C’est une activité qu’il pratiquait quotidiennement avant le tsunami familial. Il paressait des heures en terrasse, ou devant les baies vitrées des bars, regardait les passants et leur inventait des vies. Il écrivait aussi.
Fabrice se corrige aussitôt. Il écrit toujours, de fait. Simplement, ce qui était un exercice quotidien et indispensable est devenu beaucoup plus aléatoire. Fabrice écrit quand il en a le temps, désormais. Il lui arrive de mentir à Clara sur son emploi du temps au lycée et de prétexter des réunions pour pouvoir rester seul dans sa salle, porte fermée à clé, casque vissé sur les oreilles, porte-CD sur la table, ordinateur allumé. Depuis l’adolescence, l’écriture est essentielle à sa vie. C’est l’un des seuls moments où il se sent libre – ses personnages sont des marionnettes qu’il ballotte à son gré, et auxquelles il s’attache trop, chaque fois.
À trente-huit ans, Fabrice a néanmoins l’impression que sa carrière littéraire, si tant est qu’il en ait jamais eu, est déjà derrière lui. C’était pourtant bien parti, avec le succès inattendu de son premier roman, Cabines de plage, qui s’intéressait aux pensées d’un groupe d’estivants allongés sur leurs serviettes. Publié dans une maison d’édition confidentielle, il avait eu l’heur de distraire le chroniqueur de l’émission phare du moment, sur la plus grande radio du pays. S’étaient ensuivies des invitations, des salons, des rencontres en librairie. Fabrice avait pensé qu’une page était tournée, et que, après presque vingt ans de lettres de refus plus ou moins polies, il serait adoubé par le milieu littéraire, ses opus à venir attendus avec impatience par les lecteurs. Il ne cracherait pas non plus sur les émoluments que la publication lui apporterait – ce serait l’occasion de voir plus grand que ce pavillon un peu miteux dans une agglomération endormie de Champagne-Ardenne, ainsi qu’une possibilité d’assurer un avenir aux filles, lui-même n’ayant guère pu profiter d’un quelconque héritage.
Il avait vite déchanté. Pour le second roman, il avait changé de braquet et saisi l’occasion de rejoindre une maison d’édition mieux distribuée et diffusée, qui offrait, entre autres, des sommes plus importantes à la signature des contrats. Le livre avait été publié en grande pompe, avec force publicité, mais n’avait suscité qu’un intérêt poli, les ventes se situant bien en dessous du premier. Le troisième et le quatrième (car le moins qu’on puisse dire est que Fabrice était productif, tournant à un volume par an) n’avaient fait que confirmer la tendance. Fabrice descendait tranquillement l’échelle du succès et son dernier-né n’avait été recensé dans aucun magazine ni journal, même régional. L’éditrice compatissait. Sa supérieure hiérarchique – qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à la proviseure pète-sec du collège de Fabrice quand il était élève – était moins amène. Elle lui avait fait comprendre entre deux portes qu’elle n’était pas sûre de pouvoir trouver de la place pour son prochain manuscrit au sein de ses collections et qu’il serait judicieux de prospecter ailleurs. Fabrice avait hoché la tête. Il n’en avait touché mot à personne, même pas à Clara, qui, de toute façon, n’était guère impressionnée par les publications de son mari. Elle aurait préféré qu’il soit plus habile de ses mains et capable de réparer ce qui devait l’être dans cette maison dont elle découvrait les malfaçons dès qu’elle se lançait – seule – dans les travaux de plomberie, d’électricité ou de décoration.
Quatre romans et, déjà, l’impression d’être hors jeu. Il essaie de ne pas trop s’y attarder, mais ses pensées sont quand même parasitées par la sensation persistante de l’échec, renforcée par l’absence d’inspiration du moment. Pendant deux décennies, les mots ont coulé. À peine enclenchait-il la feuille dans la machine à écrire (dans les années 1980) ou allumait-il l’ordinateur portable (aujourd’hui) que des fourmis lui venaient dans les doigts. Il écrivait environ une heure par jour et ressortait de sa bulle, rayonnant et plein d’une énergie nouvelle. Écrire lui procurait un sentiment unique de plénitude. Jusqu’à l’été précédent, en tout cas. En septembre, son quatrième roman était sorti et les ventes avaient été catastrophiques. Fabrice prétendait s’en moquer mais il devait bien admettre que, devant l’écran, il se trouvait de plus en plus souvent à sec. Il commençait une nouvelle, puis s’apercevait vite qu’elle ne menait nulle part et l’abandonnait. Il débutait des histoires dont il sentait qu’elles auraient pu se développer si tout cela en avait vraiment valu la peine. Si lectorat il y avait eu. Et si, accessoirement, il n’avait pas vu cette émission avec Hubert Reeves qui lui avait ruiné le moral lorsque le scientifique avait lâché au milieu de son interview que le début de la fin, pour l’humanité, interviendrait en 2050, et que, d’ici là, nos conditions de vie allaient changer radicalement.
Si Fabrice se rendait encore dans le petit bureau à l’étage, posait son casque sur ses oreilles et écoutait les CD qu’il avait sélectionnés, c’était moins pour noircir des pages que pour souffler. Là, au moins, pendant quelque temps, on lui fichait la paix. Il n’était pas obligé de jouer avec ses filles ni de se taper les dessins animés en vidéo. « Papa écrivait » – on ne pouvait le déranger sous aucun prétexte. Fabrice en éprouvait un peu de honte, bien sûr, mais pas assez pour avouer que, dans cette minuscule pièce, depuis des semaines, il ne fichait rien. Dernièrement, il avait même franchi une étape : il traînait d’un site à l’autre sur Internet, à la recherche d’un sujet potentiel. C’est comme ça qu’il avait découvert ce qu’on appelait la « blogosphère littéraire » et ses habitants – ou plutôt ses habitantes, car cela ressemblait fort à un royaume matriarcal. De tous les coins du pays, des lectrices recensaient leurs « coups de cœur » du moment. Elles étaient libraires, bibliothécaires, documentalistes, professeures, même si on trouvait aussi dans cet univers virtuel des étudiantes, une avocate, deux photographes, trois généralistes à la retraite, une infirmière – un inventaire à la Prévert. Et puis des auteurs, bien sûr – et là, le masculin l’emportait sur le féminin. Des auteurs comme lui, en mal de reconnaissance. Des auteurs dont les noms restaient inconnus du grand public et qui traînaient, le soir, à la recherche d’avis sur leurs œuvres, de signes d’attachement, d’indications prouvant que cela n’était pas un immense gâchis.
La blogosphère, comme toutes les nouveautés virtuelles, était alors un univers à la fois addictif et vaporeux, règne des pseudonymes plus ou moins alambiqués. Avant d’être accepté, il fallait montrer patte blanche et signe d’allégeance aux plus anciennes des blogueuses – les « historiques », celles qui avaient créé leur site alors que le Web n’en était qu’à ses balbutiements. Il convenait de commenter pendant plusieurs semaines les « posts » publiés sur les blogs les plus populaires. Vanter la pertinence de telle ou telle remarque. Promettre de se précipiter vers la librairie la plus proche pour se procurer l’ouvrage si brillamment critiqué. Fabrice tentait de prendre de la distance et de se montrer sarcastique, mais il n’avait, au fond, qu’une seule envie : être adoubé par les habitantes de cette région, qui, elles, reconnaîtraient peut-être à ses romans quelques qualités.
De fil en aiguille, il en était même arrivé à suivre les blogs de certains de ses élèves, dont l’entrée était pourtant gardée par des pseudos interminables et souvent peu reluisants, ou prétendument poétiques – rose-gardenia-du-10, takeoffyourplanes, bOycomeOn. Tout avait commencé par un garçon de première littéraire, qui écrivait des poèmes et souhaitait que son enseignant le conseille sur ses productions virtuelles. Fabrice avait protesté qu’il n’y connaissait rien (ce qui était vrai), mais le jeune homme avait insisté. Il avait besoin de l’œil d’un « expert », d’un « professionnel ». Fabrice, sans même se l’avouer, avait été flatté et s’était connecté quelques jours plus tard. Comme on pouvait s’y attendre, les vers étaient d’une platitude absolue et l’ensemble d’une grande naïveté, mais Fabrice y avait tout de même retrouvé des lambeaux de sa propre adolescence, quand il composait des nouvelles de science-fiction, fortement influencées par ses lectures du moment. Il avait découvert qu’en cliquant sur les liens référencés sur la page, il pouvait sauter d’un blog à l’autre sans que personne n’en sache rien, et ainsi découvrir la vie cachée des mômes qu’il avait en face de lui. Il se morigénait souvent, au nom de l’éthique professionnelle, mais ne parvenait pas à se débarrasser de cette sale habitude. Il se disait qu’il s’en détacherait dès que son existence aurait retrouvé un peu de lustre – en gros, dès qu’il s’ennuierait moins.
C’était au détour d’une de ces errances sur Internet que Fabrice était tombé sur le blog de Lady W. Le nom du site, et sa référence implicite à un morceau des Dire Straits qui le ramenait plus de vingt ans en arrière, ne pouvait que l’intriguer. Il avait eu la surprise de constater que les entrées les plus anciennes ne remontaient qu’à deux semaines plus tôt – il en avait conçu une fierté totalement déplacée : ainsi il assistait à la naissance d’un de ces réceptacles de textes et de commentaires qui fleurissaient maintenant sur le Web. Il était l’un des happy few qui pourraient dire plus tard « j’étais là depuis le début ». Il avait parcouru le journal si peu intime de la blogueuse anonyme, qui prétendait être une romancière reconnue. Chaque jour ou presque, elle brossait les grandes lignes de sa journée et de ses expériences romanesques. Ses faux départs. Le coup de fil bihebdomadaire de son éditeur qui souhaitait savoir si elle avançait. Ses considérations sur la vie. Ce qu’elle apercevait depuis sa fenêtre.
Ses déplacements – rares, car elle n’aimait plus l’atmosphère des grands salons et la dépression latente de tous ces plumitifs qui, comme elle, attendaient le chaland en se lamentant du peu de visites qu’ils recevaient. On devinait une carrière installée depuis au moins deux décennies, quelques francs succès et, depuis quelques années, une érosion progressive de son lectorat, qu’elle semblait prendre avec philosophie. On apprenait aussi que, plus jeune, elle avait bien connu, y compris charnellement, quelques éléments centraux de la vie littéraire parisienne, dont elle lâchait parfois les initiales en se moquant gentiment de leurs travers. Il n’avait fallu que quelques pages à Fabrice pour devenir accro. C’était évident : il était cœur de cible. Il s’était vite aperçu qu’il n’était pas le seul. En quelques semaines, Lady W avait fidélisé des dizaines d’internautes et sa popularité semblait grandir de façon exponentielle. Lady W mentionnait le nombre de « visites » en passant, comme si elle était au-dessus de toutes ces considérations matérielles, mais on sentait qu’elle en était très fière. Fabrice s’était demandé comment on pouvait se tenir informé du nombre de passages sur sa page. Est-ce que l’hébergeur fournissait des chiffres ? Son éditrice l’avait encouragé dernièrement à tenir un blog – après tout, cela ne pouvait pas faire de mal, et puis tout le monde s’y mettait, alors pourquoi résister ? – mais Fabrice avait décliné. Il avait un boulot, une femme, des enfants, son emploi du temps était hyper chargé, avait-il répondu. En réalité, il avait hésité. Mais il ne voulait pas de ces sites où l’on vantait la qualité de ses propres écrits, comme un vulgaire représentant de commerce. Il savait aussi que, s’il se mettait à parler du milieu éditorial, l’amertume percerait vite, et on le classerait parmi les pisse-froid et les jaloux de naissance. Non. Il valait mieux se taire. Ou alors, prendre un pseudonyme et laisser libre cours à ses pensées. Comme cette Lady W. Pour le coup, il avait un train de retard.
Vingt-deux heures trente. Clara est partie se coucher. À l’étage, Fabrice lit la prose de Lady W. Ce soir-là, elle remercie ses adorateurs pour les commentaires délicieux qu’ils laissent sous ses publications. Elle tient à partager avec eux l’amour qu’elle ressent pour le lieu où elle réside, dont elle ne révélera pas l’adresse, pour des raisons évidentes de protection de vie privée. Et puis, assure-t-elle, elle aime cette proximité anonyme – juxtaposition qu’elle qualifie d’« oxymore » (ce qui provoque chez Fabrice un froncement de sourcils, il ne voit pas ce que l’oxymore vient faire là) qu’offrent les amitiés virtuelles, cette reconnaissance débarrassée de la lourdeur de la présence physique. Cette communion d’âmes. Elle ajoute qu’elle est consciente d’utiliser des figures éculées mais elle est fatiguée, ce soir. Elle est allée marcher longtemps sur le sable. Elle profite du luxe de pouvoir contempler à la fois l’Atlantique et les Pyrénées. Le regard de Fabrice se resserre instantanément – il connaît la région qu’elle évoque. Il retrouve les noms des stations balnéaires. Guétary. Saint-Jean-de-Luz. Hendaye. Hondarribia. Voire, même, San Sebastian – Lady W n’a jamais précisé si elle vivait en France ou non. Fabrice retrouve des sensations de chaleur, des odeurs de crème solaire – et puis les cris des enfants qui courent sur la plage et se jettent dans l’eau salée. C’est dans ces endroits-là qu’il partait en vacances, lorsqu’il était enfant. Ses parents louaient un appartement dans le centre-ville d’Hendaye, à trois kilomètres de la plage, où les prix étaient nettement moins élevés. Ils y passaient deux semaines, sa mère, son père et lui. Ils restaient sur le sable toute la matinée, rentraient s’allonger lorsque le soleil était au plus haut, puis retournaient parfaire leur bronzage en fin d’après-midi. Chaque fois, ces vacances ouvraient une parenthèse dans l’immuabilité des jours, mais Fabrice aurait quand même préféré planter une tente au camping, où il aurait pu avoir des copains. Ses parents refusaient cette idée – ils partaient en vacances pour être tranquilles, et ne voulaient pas se mêler au petit peuple, dont ils étaient pourtant issus. Ils souhaitaient qu’on prenne en compte leur ascension sociale et leurs nouvelles capacités financières, quelque limitées qu’elles fussent. À l’automne, ils pourraient expliquer à leurs collègues qu’ils « avaient loué sur la côte basque », ce qui ajoutait à l’exotisme relatif de l’océan le respect dû à ces estivants qui pouvaient se permettre « une location ». On les imaginait dans une villa aux volets rouges et aux murs blancs. Les parents souriaient et ne parlaient jamais de l’appartement excentré où la pression dans la salle de bains était insuffisante et où l’odeur de renfermé et de salpêtre prévalait. Les parents de Fabrice ne vivaient que pour les apparences. Pour épater la galerie. Fabrice se rappelle cette expression et sourit. Ils seraient fiers de lui, aujourd’hui. Quatre romans, voilà qui « épaterait » la galerie – il suffirait de maquiller les chiffres de ventes.
Fabrice rêvasse un moment devant son écran. Se superposent sur ce dernier les visages de ceux qu’il croisait à la plage – cette femme très maquillée et aux maillots très échancrés qu’on disait avoir « mauvais genre », ce grand-père toujours habillé d’un pantalon en toile et d’une chemise, qui ne quittait jamais ses espadrilles, tous ces modèles dont il s’est servi pour écrire son premier roman. Il se dit que, un jour, il aimerait bien partager ses souvenirs avec Lady W. Ils se promèneraient sur le front de mer, à la façon des personnages de Proust, et échangeraient des considérations littéraires et météorologiques, tandis que le soleil se coucherait sur les flots.
Il secoue la tête. C’est ridicule. Il ferait mieux d’aller se coucher. Il est agacé : une fois de plus, il n’a pas écrit une seule ligne. Avant que l’écran ne s’éteigne, il a le temps de voir un commentaire s’afficher. Kévin. Dix-huit ans, comme il l’a précisé sous un des posts précédents.
« J’aimerais tellement parler de votre vie d’écrivain avec vous dans la vie réelle. Vos publications me font rêver, jour après jour. Bonne nuit. »
Kévin a honte des lignes qu’il a écrites hier soir. Parler avec vous dans la vie réelle ? Non, sérieux, mais c’est un gamin de dix ans qui s’exprime ! Vos publications me font rêver. Et puis quoi encore ? Ça sonne comme une phrase tirée des confessions d’un candidat de la Star Ac. Il voudrait revenir en arrière, et effacer tout. Rester dans l’ombre. Se contenter de lire, sans réagir. Mais c’est plus fort que lui. Il aime tellement les confidences de cette femme. Lorsqu’il l’imagine, elle a les traits de Nicole Kidman. Rousse. Avec des yeux verts. Son regard se perd dans la contemplation des montagnes, à sa droite, et de l’océan à sa gauche. Des phrases se forment. Un début de roman. Elle griffonne rapidement quelques notes sur un carnet en moleskine, elle achète toujours la même marque, depuis l’adolescence. Elle a quarante-cinq ans. Oui, c’est ça. Le même âge que Françoise, la mère de Kévin, qui, heureusement, n’est pas au courant de ce que trafique son fils sur Internet. Elle pense qu’il envoie des messages, ou qu’il se perd dans les arcanes d’un jeu vidéo. Françoise n’est pas opposée aux jeux vidéo, du moment que les enfants n’y passent pas des heures. Elle a lu un article à ce sujet dans le dernier Version Femina, et la journaliste précisait bien que les gamers développaient des compétences non négligeables, en termes de résolution de problèmes et d’entraide, et que les accros aux jeux semblaient mieux aborder leur future vie professionnelle que beaucoup de leurs congénères. Et puis, honnêtement, pendant que Kévin était devant l’écran, il n’était pas dans les pattes de sa mère, et ça, c’était un cadeau inestimable. Françoise devait faire tourner la baraque toute seule, puisque son mari, plombier, rentrait toujours à des heures indues. Françoise ne se plaignait pas : le métier payait bien. Elle en savait quelque chose, puisqu’elle s’occupait de la comptabilité de son époux. Ils avaient même pu se faire creuser une piscine avant tous les autres pavillons du lotissement. Et une piscine, dans le Vaucluse, inutile de vous dire que ça n’était pas du luxe, et que ça servait presque la moitié de l’année.
Kévin soupire, s’apprête à reprendre le manuel de management dont il doit relire le chapitre 12 pour le lendemain, puis se ravise. Il s’attarde un peu sur Internet. Se rend sur son propre blog – Vu du bout de ma lorgnette – sur lequel il étale ses états d’âme, écrit quelques poèmes et parle de ses lectures à une petite vingtaine de visiteurs irréguliers. C’est loin d’être un succès, mais la popularité n’est pas le but. Quel est le but, d’ailleurs ? se demande-t-il régulièrement ces temps-ci. Il a commencé ce journal virtuel à la fin de ses années de collège, qui ont été particulièrement difficiles, parce que Kévin dénotait, avec ses fringues improbables, son penchant pour la provocation et son rire qui partait vite dans les aigus. À l’entrée au lycée, il a été malmené par un groupe de garçons, mais cela n’a pas duré longtemps. D’abord parce que son père est un artisan respecté dans la petite ville où ils habitent, et qu’il n’interviendrait jamais chez quelqu’un dont le môme martyrise son fils. Et puis, surtout, parce qu’un gang de filles s’est soudé autour de Kévin. Il est devenu leur mascotte. Il les fait rire et leur donne des conseils précieux, à la fois sur leur style vestimentaire et sur la façon d’aborder les mecs. Elles ont sorti les griffes et ont fait comprendre aux benêts qui s’acharnaient contre lui que si ça continuait, ils n’auraient aucun espoir de sortir avec aucune d’entre elles – or, elles sont les filles les plus populaires de l’établissement. Elles ont ajouté qu’elles s’amuseraient aussi à répandre des ragots touchant à leur virilité, ou plutôt à son absence. Les harceleurs avaient battu en retraite. Certains d’entre eux avaient même voulu connaître Kévin davantage, histoire de comprendre comment il pouvait déclencher un tel engouement chez les membres du sexe opposé. Ils avaient découvert un garçon chaleureux et drôle, peu complexé par sa probable orientation sexuelle, probable parce que personne n’avait encore touché Kévin, quand il était en seconde. Cela arriverait l’année suivante.
Kévin sourit. C’est un moment qu’il a replié dans un coin de sa mémoire et qu’il ne convoque que rarement, parce qu’il a peur que les couleurs, les odeurs et les sons ne pâlissent s’il use ce souvenir trop souvent. Il se doute qu’il en aura besoin dans les années à venir, dans les moments où l’existence paraîtra plus sombre. Le bâtiment derrière la cantine. Une parfaite journée de printemps. Sa bouche, mentholée – il avait croqué dans un Tic-Tac juste avant. Non. Stop. On remballe.
Kévin éteint l’ordinateur et se caresse le téton gauche – ce qui a toujours le don de le plonger dans la rêverie la plus béate. Depuis peu, ses muscles se dessinent. Cette année, Kévin a décidé de prendre davantage soin de son corps. Il aurait voulu se rendre à la salle de musculation en ville, à trente kilomètres de chez lui, mais c’était toute une expédition. Il s’est rabattu sur la piscine et sur la course. Il a aussi acheté des poids, pour développer les biceps et les pectoraux. Pari gagnant. Sa silhouette s’est transformée. Désormais, dans la cour du lycée, il attire les regards. Des deux sexes. Il s’en rend compte et s’en amuse. Il se demande s’il serait capable de séduire Lady W.
N’importe quoi.
Il se relève brusquement. Il faut qu’il arrête avec ses élucubrations. Si ça se trouve, Lady W est un homme (ce qui ne le dérangerait absolument pas), est presque sexagénaire (faut voir) et n’a jamais rien écrit ni publié – là, c’est rédhibitoire. Il ne sait pas ce qui le trouble dans ces pages, qui sont souvent factuelles et parfois un peu mièvres. Le pseudonyme sans doute. Il a des relents de Milady de Winter, la perverse dans Les Trois Mousquetaires. L’ancienne prostituée marquée au fer-blanc – c’est en tout cas ce dont il se souvient – qui est devenue l’ennemie jurée du roi et de ses serviteurs. Eh bien, soupire Kévin, ce n’est pas très glorieux. Un mélange d’érotisme cheap, tendance sado-maso, et de fantasmes littéraires, le tout emballé dans une aspiration plus ou moins assumée à la célébrité.
Lorsqu’il est entré au lycée, Kévin a passé de longues heures à se détailler dans le miroir de la salle de bains, a tenté des chorégraphies approximatives et, la brosse à cheveux de sa mère à la main en guise de micro, s’est lancé dans des imitations ratées des Destiny’s Child et de Billy Crawford. À l’insu de ses parents, il a même envoyé à TF1 une vidéo bricolée avec le caméscope de son père, pour expliquer aux producteurs pourquoi il devait participer à l’un de ces shows de télé-réalité qui envahissaient les écrans en fin de semaine. Kévin se souvient de cette démarche en rosissant. Il comprend le môme qu’il était alors, et mesure le chemin parcouru. Les spotlights l’attirent toujours, mais ils sont différents. Plus discrets, mais aussi plus prestigieux. Kévin pense que son chemin, c’est la littérature – ce truc d’intellos dont ses congénères semblent se moquer éperdument et qui ne correspond ni à son cursus (après une seconde en demi-teinte, Kévin a choisi de se diriger vers le marketing et le commercial) ni à ce qu’on perçoit de lui à première vue – grande gueule, glitter, riant très fort. Le plus gros handicap, c’est de vivre à six cents kilomètres de Paris, dans un arrière-pays oublié de la mondialisation. Kévin ne se laisse pas abattre pour si peu. Il a décidé que, bientôt, tout changerait. Son bac en poche, il se rendrait à la Sorbonne, habiterait dans la capitale, un studio pourri sans doute, mais il n’en a cure, arpenterait les rues du sixième arrondissement et hanterait les librairies du quartier.
En attendant, il surfe sur tous les blogs d’écrivains qu’il peut trouver – mais force est de constater que ce n’est pas le moyen de communication privilégié de ses artistes favoris. Il a même entendu à la radio un grand ponte expliquer que les auteurs se dévalorisaient en s’adonnant à ces journaux virtuels. Personne, avait-il précisé, n’a envie de savoir ce qui se trame dans la salle des machines – ou dans la backroom, avait-il ajouté en gloussant. Kévin en avait été stupéfait. Comment cet homme pouvait-il assener de telles affirmations avec un ton si péremptoire ? Qu’est-ce qu’il en savait, au fond ? Les écrivains ne se complaisaient-ils pas à étaler leur intimité sur les pages de leurs bouquins, et de plus en plus d’ailleurs, depuis que la notion d’« autofiction » était devenue à la mode ?
Kévin n’a donné l’adresse, et donc l’accès, de Vu du bout de ma lorgnette qu’à un nombre très réduit de personnes. Il a envie de partager avec ces lecteurs ses états d’âme et ses premiers essais littéraires – un peu de poésie, deux nouvelles dont le narrateur est un adolescent provincial qui rêve de monter à Paris pour ne plus avoir à dissimuler sa différence. Mais il sait pertinemment qu’il serait contre-productif d’élargir son audience. Il cherche pour l’instant des confidents, et non un public. Il n’a d’ailleurs rempli que quelques pages, souvent émaillées de citations ou de photographies de paysages – de la ville où il réside, en noir et blanc, et d’une plage aussi, dans le Sud-Ouest, avec les Pyrénées en ligne de fond. Il est persuadé que c’est dans ce décor que se promène Lady W, dont il s’imagine devenir le serviteur. Non. Le page. Voilà, c’est le terme exact. Le page.
« Kévin, à taaaable ! »
Kévin soupire. Il n’en peut plus de tout cela. Le pavillon, même avec la piscine. Le quartier. Le lycée et les profs qui les traitent comme des moins-que-rien. Les camarades de classe dont on doit constamment dompter l’homophobie. Les contraintes. Les ordres. Et même la cuisine de sa mère, qui pourtant est réputée être un cordon-bleu. Il rêve de boulangeries industrielles, de repas avalés à la va-vite entre deux fêtes, de discussions sans fin jusqu’au bout de la nuit, sur le devenir de tel personnage ou sur les ellipses dans une intrigue.
Encore quelques semaines. Ensuite, le bac, qui ne devrait être qu’une formalité. L’inscription en fac et le regard surpris et vaguement méprisant des secrétaires de l’université. Vous ne voulez pas plutôt vous inscrire dans des études courtes, ou dans un cursus approprié, en vente ou en comptabilité ? Le littéraire, vous savez, c’est exigeant ! Les sourires de circonstance.
Ce qu’il doit négocier, d’abord, c’est la voiture. La voisine vend la sienne et elle adore Kévin. Kévin a expliqué à ses parents qu’il était prêt à mettre sur la table la moitié de son livret A. Pourraient-ils par hasard ajouter mille euros, pour qu’il devienne le propriétaire du véhicule convoité ? C’est vrai, à quoi ça sert d’avoir brillamment réussi le permis si après, on ne peut pas conduire ?
« Kéviiiin ? Oh si ça se trouve, il est encore sous le casque, je monte ! »
Est-ce que ça lui manquera un jour, ça ? Les appels de ses parents. Le dîner les pieds sous la table. Des adultes qui s’inquiètent de son état de santé et de sa forme. La proximité. La province.
Non.
Kévin est sûr que non. Il éteint l’ordinateur avant que sa mère ne débarque dans la pièce. Sur l’écran, l’avatar de Lady W – un personnage dans un tableau anglais du XVIIIe siècle, avec une longue robe bleue et des cheveux vaporeux – disparaît brutalement. Il a juste eu le temps d’apercevoir le nom d’Hélène, dans les commentaires. Hélène. Une fidèle des fidèles, elle aussi.
« Mais enfin, Kévin, pourquoi tu m’obliges à monter si tu m’entends ?
– Pour faire un câlin ?
– Oh non, mais tu es impossible, hein ! Tu crois que je n’ai que ça à faire ? Allez, descends, ça va refroidir. »
Extraits
« Chère Chloé, permettez que Je vous appelle par votre prénom. Nous sommes trois à tourner autour du projet que nous avons brièvement évoqué ensemble, celui d’aller tenter de dénicher Lady W. Il y a Hélène, qui travaille dans une médiathèque au Mans et qui est celle qui a plongé dans tout ce que Florence Gantier a publié pour y retrouver ce qui se recoupait avec ce que Lady W écrit sur son blog. Il y a aussi Kévin – et oui, je sais que vous allez froncer les sourcils en lisant son prénom, et que vous allez vous reprendre juste après, parce que vous savez qu’il n’y a aucune raison de rattacher un milieu social à un prénom (à part Brandon et Brenda) :-). Kévin à dix-huit ans. Il va suivre des études de lettres à Paris en septembre et il est passionné de littérature française contemporaine (comme quoi, ça existe). Il a aussi des amis doués en informatique qui ont pu détecter de quel coin LW se connectait. » p. 100
« De toute façon, je suis toujours sceptique devant ces romans où tous les fils sont bien tirés et où les histoires ne coincent pas aux entournures. Trop léchés. Trop lisses. Je préfère quand le lecteur peut s’engouffrer dans les failles du récit et venir les combler à sa guise. Si l’un d’entre vous a envie de raconter l’adolescence d’Hélène Delorme ou l’enquête de Chloé Lestrade sur le passé de son géniteur, ne vous privez pas. Je serai votre premier lecteur. Inutile de demander leur accord. Vous n’avez qu’à leur trouver des pseudonymes.
Un pseudonyme.
Parfaitement.
Parce que vous croyiez peut-être que Fabrice Cami s’appelle Fabrice Cami, en vrai ?
Fabrice Cami.
J’ai une vraie tendresse pour lui, comme vous l’aurez sans doute remarqué, même si, dans ce voyage à San Sebastian, il m’a gonflé par moments, avec son côté à la fois défaitiste et sentences. » p. 193
À propos de l’auteur
Jean-Philippe Blondel © Photo Philippe Matsas
Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, père de deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne-Ardennes. Il publie en littérature générale et en littérature jeunesse depuis 2003. (Source : Éditions Buchet-Chastel)
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