
On file à Paris, pour plonger (vous allez comprendre la pertinence du verbe) dans Eiffel Eden, nouvelle dystopie imaginée par Gwenn (Thomas Guénolé), qui nous entraîne dans un futur où la capitale a disparu sous les eaux et où les derniers survivants ont trouvé refuge dans/sur la tour Eiffel. Devenue une société à part entière, elle reproduit pourtant les travers de l’ancien monde : castes, privilèges et exploitation. Même au bord de l’extinction, l’humanité n’a décidément pas renoncé aux inégalités. Du reste, on peut se demander si elle capable de se comporter autrement, et l'interrogation est hautement tragique, au bout du compte. Dans cette société verticale, chacun occupe une place déterminée par sa caste et obéit aux Dix Commandements d’un mystérieux Ingénieur, installé tout en haut de la tour. Au nom du bien commun, une règle particulièrement brutale (et radicale) s’impose à tous : à soixante ans, chacun doit se sacrifier. Une perspective qu’Astate refuse d’accepter lorsque son père atteint la limite d'âge. Sa rencontre avec Fève, une adolescente des étages inférieurs qui rêve depuis longtemps de renverser le système, va précipiter les événements. Deux jeunes filles que tout sépare, mais qu’unit une même colère face à un ordre qu’elles ne veulent plus subir. En ces temps de rébellion lycéenne et de refus de l'abus d'autorité des pouvoirs, nous avons donc une lecture encore plus pertinente que prévue, où la stratification verticale ne fait que reproduire la sélection sociale et économique qui fait que les élites se perpétuent pendant que le peuple rêve de prendre l'ascenseur, tout en se contentant d'une volée d'escaliers bondés et serrés. Guénolé exploite donc habilement la symbolique de son décor : la hauteur détermine le pouvoir, tandis que ceux qui vivent en bas en supportent le poids. La lutte des classes prend ainsi une dimension très concrète. Et le regard (con)descendant est aussi la parabole de ceux qui tiennent les clés du système et savent exploiter les petites mains qui les hissent au sommet de la pyramide, où ils entendent rester, génération après génération. Le scénariste est un politologue engagé, et ça se ressent.

Si les ressorts de la dystopie à l'œuvre dans Eiffel Eden restent familiers, l’univers possède suffisamment de personnalité pour retenir l’attention. On apprécie notamment les explorations sous-marines, lorsque des plongeurs remontent des vestiges de notre civilisation engloutie. Ces scènes, aussi amusantes que bien trouvées, apportent un regard décalé sur notre propre époque. Que pouvaient donc bien être ces objets marqués d'une pomme, avec une face réfléchissante trop opaque pour servir de miroir ? Jolie trouvaille, qui fait sourire. Autre mise en abîme des faits politiques majeurs de notre époque, lorsque le "départ définitif", autrement dit la mort, passe de soixante à cinquante ans, pour préserver l'équilibre économique, démographique et structurel de la Tour habitée. On pense forcément à l'âge du départ à la retraite qu'on repousse régulièrement. Ici on meurt précocement, là on s'acharne au travail toujours plus longtemps, mais ça reste une peine infligée aux individus. Au dessin, Dario Tallarico donne du relief à cet univers grâce à des décors minutieux et une mise en scène dynamique. Les bleus dominent les extérieurs noyés sous les eaux, tandis que les ocres et les bruns réchauffent les espaces intérieurs. Le découpage joue avec l'organisation sociale verticale et les expressions faciales sont convaincantes, touchantes, même, à de nombreuses reprises. L'espoir de ce monde dystopique vient donc d'en bas, tout en bas, et on s'arrêtera un instant sur le potentiel twist inattendu, à la toute fin de l'album, qui place le personnage principal (Fève) devant un choix qui aurait pu radicalement changé l'histoire pour l'amener sur le terrain du cynisme politique et ses nécessaires concessions. Guénolé semble avoir opté pour l'espoir, plutôt que les leçons de Machiavel. Eiffel Eden est un splendide album sur la forme, qui développe un univers riche en potentiel, sur le fond. Publié chez Glénat.

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