Faire la peau

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En lice pour le Prix Goncourt 2026

En lice pour le Prix Philippe Sollers 2026

En lice pour le Prix littéraire Les Inrockuptibles 2026

En deux mots

Une fille a passé sa vie à attendre la mort de sa mère. À trente ans, elle comprend que cette libération ne viendra jamais de l’extérieur. Alors elle rompt, pour de vrai, et elle écrit. Un livre-lettre, adressé à celle qui l’a mise au monde, entre amour impossible et haine nécessaire.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le mal de mère

Louise Chennevière revient avec un texte qui explore la relation mère-fille, avec un titre qui sonne comme une menace : Faire la peau. Sélectionné pour le Goncourt, ce récit autobiographique fait déjà beaucoup parler de lui. Avec raison.

« Peut-être que le jour même où ce livre sera publié j’aurai tout oublié, j’aurai accompli ce que j’avais toujours désiré et craint d’accomplir, consommé cette rupture impossible et fait mentir toutes les morales et toutes les lois, peut être que ce jour-là j’aurai montré qu’on peut se faire soi-même, une fille sans mère. » Voilà le projet fou de Louise Chennevière, enfin pouvoir se séparer de la personne qui l’a mise au monde et pour laquelle elle n’éprouve que rancœur, maintenant qu’elle a compris qu’elle a été toute sa vie victime de cette femme. Au lieu de lui prodiguer son affection, elle la frappait. Au lieu de la protéger, elle défendait ses agresseurs. Pourtant, elle a bien essayé de se conformer au schéma traditionnel de la relation mère-fille. En vain : « J’ai toujours voulu voir le meilleur en toi parce qu’il m’était impossible de penser qu’il n’y était pas, caché quelque part. Tes silences, tes silences permettaient cela. Me glisser dedans, y mettre ce que je voulais, ce qui ne pouvait pas ne pas s’y trouver, croyais-je, des regrets, de la culpabilité, une tendresse que tu n’aurais pas su exprimer, mais qui existait, de l’amour peut-être. Oui, je n’avais jamais douté au fond que dans tes manière de ne rien dire ne logeait, de l’amour tout de mème, car jamais je n’aurais pu supporter de voir qu’il n’y en avait pas. Que ces silences ne me concernaient pas, ne m’étaient pas adressés, qu’ils s’occupaient d’autre chose, de tout autre chose que moi. »

Ce qui suit, c’est l’histoire d’une enfance passée sous emprise. Une mère instable, séduisante, qui loue des appartements trop grands et culpabilise sa fille du poids du loyer. Une mère qui préfère parfois les amis de sa fille à sa fille elle-même. Une mère qui, dans les pires moments, la traîne par les cheveux dans un couloir en pleine nuit. Et à côté, les silences, ceux dans lesquels la narratrice a longtemps voulu loger, coûte que coûte, un peu d’amour caché.

Elle a essayé, pourtant. Toute son enfance, elle a tenté de percer le mur que sa mère avait dressé entre elles et le monde. Elle est revenue la chercher, encore et encore, avec l’espoir absurde qu’un jour, une brèche s’ouvrirait. Rien n’a cédé.

C’est cette persévérance vaine qui rend le livre si bouleversant. On sent la narratrice tiraillée, incapable de choisir entre ne plus vouloir voir sa mère et ne pas vouloir la perdre. Une ambivalence qu’elle refuse d’aplanir. Elle le dit sans détour : cette violence l’a traversée tout entière, elle l’a façonnée autant qu’elle l’a abîmée, sans jamais la lâcher.

Mais Louise Chennevière ne s’arrête pas à son cas. Elle élargit le geste, convoque d’autres mères célèbres pour épaissir son dossier. Celle de Camille Claudel, qui a préféré faire interner sa fille plutôt que de la voir vivre. Ou, en creux, cette autre violence familiale que Kafka mit presque quarante ans à formuler dans une lettre jamais envoyée à son père, tant la peur qu’il lui inspirait avait imprégné toute son existence. Deux figures pour dire une même chose : la famille peut être le lieu du pire, et le silence dure des générations.

On pense aussi, en refermant le livre, à un polar récent, La Place du chat de Patricia Delahaie. Registre totalement différent, mais même hantise : une fille invisibilisée par une mère égocentrique et instable, jusqu’au geste ultime, le matricide. Chennevière, elle, choisit une autre arme. Pas un couteau de cuisine, mais l’écriture. Tuer symboliquement, pour ne pas avoir à tuer pour de vrai.

Reste la question du style, et là, l’autrice frappe fort. Ses phrases s’étirent, s’enroulent, refusent de conclure. La ponctuation s’émancipe, les virgules s’accumulent à des endroits qu’on n’attendait pas, imposant un rythme haletant, presque respiratoire. On dirait une pensée qui se cherche en temps réel, qui n’a pas le confort de la certitude.

Ce mouvement se prolonge dans d’amples notes de bas de page, où l’autrice revient sur ce qu’elle vient d’écrire, nuance, parfois se contredit. Une manière d’avouer que la mémoire n’est jamais tout à fait fiable, que la rupture, même écrite noir sur blanc, ne devient jamais totalement définitive.

Après Comme la chienne (2019) qui déjà explorait les douleurs féminines et Pour Britney (2024) qui tressait les destins de Britney Spears et de l’écrivaine québécoise Nelly Arcan, elle referme la parenthèse de la fiction pour affronter le réel de face. Faire la peau fait partie de ces livres qui marquent durablement. On le referme en ayant l’impression d’avoir traversé quelque chose avec l’autrice.

Faire la peau

Louise Chennevière

Éditions P.O.L

Roman

288 p., 21 €

EAN 9782818063583

Paru le 20/08/2026

Où ?

Le roman est situé principalement à Paris et dans une petite ville du Sud de la France.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Faire la peau, le quatrième livre de Louise Chennevière, est peut-être le plus intime mais aussi le plus abouti. C’est le récit d’une enfance sous l’emprise maternelle, du désir sauvage de s’émanciper. La narratrice, âgée de 30 ans, décide de rompre avec la lignée de femmes qui l’a engendrée, condamnées depuis toujours à la reproduction de la violence. Commence le récit d’une relation mère-fille, déconstruisant les souvenirs de l’enfance et de l’adolescence. Elle parle et lutte : contre les fantasmes, les interdits, les lois, pour écrire le récit, sacrilège, tabou, du meurtre symbolique : tuer sa mère. Et contre elle-même aussi, la petite fille qu’elle est encore et qui voudrait préserver l’image idéale d’une mère qui n’a jamais été. Le livre lui permet d’aller au bout de ce geste, non seulement pour lui permettre d’advenir enfin comme subjectivité libre et puissante, mais aussi pour pouvoir aimer. C’est un récit de deuil et de désir, troué de multiples souvenirs et hanté par des questions qui ne trouveront jamais de réponses. C’est aussi, par la littérature, une déclaration de liberté – celle que l’on peut conquérir en osant enfin regarder les choses telles qu’elles sont, dépouillées des mythes et des histoires.

Les critiques

Babelio

RTS L’invitée du 12h 30

Maze (Emma Poesy)

Le Devoir (Sarah-Louise Pelletier-Morin)

Les premières pages du livre

« J’ai toujours attendu la mort de ma mère. Derrière cette attente, vous pouvez mettre tout ce que vous voulez. La terreur et l’espoir, la détresse et le soulagement, la toute-puissance et la soumission, la rage et l’amour, la mélancolie et le désir de vivre, tout, vous pouvez mettre tout cela car tout cela y est. Je dis toujours mais cette attente a dû naître quelque part, un jour précis, une heure, ou peut-être s’est-elle forgée lentement, apprise au cours des choses auxquelles il ne semblait pouvoir y avoir d’autre issue. Comme d’autres filles se voyaient avancer vers l’autel dans une longue robe blanche, je me voyais, moi, toute de noir vêtue marchant derrière le cercueil de ma mère. Je ne sais pas, peut-être que c’est pour toutes les filles comme ça, peut-être est-ce à ça qu’elles rêvent en regardant à travers la fenêtre de la salle de classe, peut-être que chacune s’invente en secret cette petite cérémonie faite des bribes d’un monde familier, les visages amis, la chanson qu’elles avaient choisie, qui était sa préférée, qu’elles avaient chantée souvent ensemble, leur douleur de petite fille, les souvenirs que l’on ressasse, ce mot que l’on ne prononcera plus jamais, mot à destinataire unique taillé pour elle et qui en faisait la seule, au nom de quoi, et d’un sentiment étrange, qu’elles ne peuvent se représenter que confusément, qui fait se déposer un sourire outrageant à leurs lèvres et s’ouvrir un possible, inconnu, désiré – elles se voyaient là comme elles ne s’étaient jamais vues, leur corps ayant pris une ampleur qu’elles n’avaient jamais soupçonnée comme si soudain, il habitait tout l’espace leur corps, déployé. Oui, peut-être est-ce à cela que rêvent toutes les jeunes filles et dans quoi elles s’abîment, la raison de leur silence et de cette douleur qu’elles s’infligent, peut-être qu’en secret, toutes les jeunes filles rêvent de tuer leur mère.

Je ne sais pas, je ne peux pas parler pour toutes car c’est le genre de choses que l’on ne dit pas, et je ne sais pas quel dispositif il faudrait mettre en place, quel genre d’enquête il faudrait mener pour faire avouer, quels outils inventer et combien de verrous il faudrait faire sauter, mais je ne suis pas flic et je ne veux forcer personne, si ce n’est moi. Me forcer à aller jusqu’au bout de cette intuition qui avait toujours scintillé en moi, honteuse mais insistante, tue mais sauvage : le jour où ma mère serait morte, je serais libre. Mais si je lui donne droit, ici, c’est que je sens bien que cette intuition n’est pas exactement la mienne, qu’elle n’est pas le fruit d’un délire subjectif et pathologique qui se serait formé dans le cours d’une trajectoire absolument singulière. Je ne nie pas la singularité, je ne nie pas que ce fut elle et que ce fut moi, mais cela me paraît au regard de toute cette histoire, anecdotique et contingent. Ainsi, ce n’est pas de nous que je voudrais parler ici, ni de moi, ni de ma mère – ma mère ce qu’elle aime, la couleur de ses yeux ses cheveux, ma mère la façon dont elle marche et comment elle se tient à table, ma mère les gestes qui n’appartiennent qu’à elle, la couleur de son rouge à lèvres et la manière qu’elle avait d’en remettre en se regardant dans le rétroviseur, non. Je parlerai d’elle en tant qu’elle fut la mère d’une fille, de moi en tant que je fus la fille d’une mère. Je dis une, je dis la qu’on comprenne bien que ce n’est pas, mon linge sale que je viendrais laver en public, un règlement de comptes – ou, s’il y a quelque compte à régler ce n’est pas entre elle et moi parce que si l’on s’en tient là, on ne s’en sortira pas, à ce niveau-là, la dette est infinie et la lutte éternelle. Non. Je parlerai de nous, en tant que nous fûmes ensemble mère-fille prises dans ce lien furieux. Je dis que ce lien est le plus aliénant de tous les liens, qu’il est celui qu’une fille ne pourra jamais rompre, qu’il est celui avec lequel on tient les filles bien à leur place et que les mères ont leur rôle à jouer, dans le maintien à cette place. Je dis que les mères sont les gardes-chiourmes de l’ordre patriarcal. Qu’elles se tiennent là, silencieuses, à regarder les filles tomber comme elles étaient tombées avant, quand elles ne les poussent pas.

Qu’on ne se méprenne pas. J’ai toujours été du côté des mères, j’ai parlé en leur nom. Les mauvaises, celles qui ne font pas la cuisine et rêvent en secret de se débarrasser de ce fardeau, que Dieu, les hommes et tout l’univers leur avaient collé sur le dos. Longtemps j’en ai voulu aux enfants qui faisaient, inlassablement, de toute femme une mère. Je pensais qu’une mère ça ne pouvait que cesser de vouloir être une mère. Je pensais que c’était théorique, implacable. Je pensais que cette certitude je l’avais apprise dans les livres, et non de source vive, d’expérience. J’étudiais la violence des mères. Longtemps j’ai pensé ne l’avoir pas connue. Longtemps c’était comme s’il n’y avait pas de connexion entre ce que je savais, qui était fait à la fois de ce dont je me souvenais et de tout ce que j’avais oublié, entre les faits que je pouvais raconter comme des histoires qui ne m’auraient pas concernée, et – et quoi ? Quelle partie de moi restait parfaitement hermétique, et quand s’était-elle fermée ? pour que je ne perçoive pas moi-même ce que j’essayais de dire, peut-être depuis toujours, la raison même pour laquelle il fallait que je parle et espère un jour quelque part, quelqu’un pour entendre. Entendre la solitude d’une petite fille livrée tout entière à la folie de sa mère. Car l’une des choses les plus difficiles je crois, c’est que tout cela se soit toujours déroulé sans témoins. Que personne d’autre n’ait vécu cette folie, qu’il n’y ait que moi pour en témoigner, auprès de moi-même. C’est un ami qui m’avait fait remarquer, les mères, l’omniprésence des mères dans le corps du texte, le premier que j’allais publier. Toi, tu étais venue me voir en riant et tu m’avais dit tu leur diras bien que c’est pas moi, hein, dans le livre ?Mais qui d’autre, qui d’autre que toi alors, toi qui étais tout ce qu’il m’avait été donné de connaître, comme mère ?

Et rien de tout cela encore, je ne le comprenais. Je faisais de la fiction. Les interdits étaient trop lourds et la loi trop puissante. Aujourd’hui je ne veux plus. Je ne peux plus. Je ne crois pas qu’on puisse lutter contre la fiction par la fiction, je ne crois plus en la fiction. C’est trop facile, trop facile de ne pas se mouiller, de prétendre livrer des vérités qu’il faudrait savoir déchiffrer entre les lignes. On peut se défiler toute sa vie comme ça à ne pas affronter le réel. Il y en a, il y en a beaucoup qui le font. Il y a Alice Munro qui reçoit le Nobel et que l’on célèbre pour son attention au silence et à ceux réduits au silence, cette attention qu’elle exerce tandis que sous son toit, sa fille de neuf ans, neuf ans, se fait abuser par l’homme qu’elle aime, et que toute sa vie elle défendra. Toute sa vie jusqu’à se défiler encore une dernière fois en perdant pour de bon la mémoire, alors elle peut se souvenir, maintenant qu’elle est certaine qu’elle aura tout oublié l’instant d’après, qu’il n’y aura personne pour lui demander des comptes puisqu’elle ne peut plus en donner. Et moi je me demande quel est le sens d’une grande œuvre qui n’aurait pas permis de protéger une petite fille de neuf ans, neuf ans, je me demande comment cette grande œuvre a pu s’écrire sous le même toit que celui sous lequel un homme était protégé, je me demande ce que vaut l’œuvre de cette femme qui a protégé cet homme, voilà. Je dis qu’aucune finesse d’analyse psychologique, aucune soi-disant connaissance du cœur humain, aucun talent de description ou je ne sais quel autre prétendu art ne tient face à la détresse d’une enfant de neuf ans que ne protège pas sa mère. Et que m’importe, vraiment, qu’elle soit une grande romancière ? Je dis que le roman ne tient pas face à la vie, et que toute œuvre qui ne s’attellerait pas au démantèlement des fictions par lesquelles tient encore cet ordre en vertu duquel il est possible qu’une petite fille de neuf ans soit abusée dans sa propre maison par l’homme que sa mère aime et défend, ne vaut rien.

Je dis que l’une de ces plus tenaces fictions tient tout entière dans ce mot, mère. Que la haine qui circule entre les mères et leurs filles est sauvage, et qu’il faut la regarder droit dans les yeux. Qu’entre deux femmes unies par un tel lien il ne s’agit pas d’amour. Ou plutôt, qu’il peut s’agir d’amour, oui, bien sûr, je veux bien croire que c’est quelque chose qui puisse arriver, mais ce n’est pas donné. Je l’avais senti, cet amour possible, alors que j’avais rencontré cette femme qui avait exactement le même âge que toi, qui tout de suite m’avait fascinée par son intelligence et sa douceur, et je l’avais écoutée me parler de sa fille et comme son visage rayonnait, elle disait c’est l’amour de ma vie, et les larmes étaient montées à mes yeux. Mais cette mère-là avait passé sa vie à saper les fondations intellectuelles, affectives et morales d’un ordre auquel tu étais toi encore, tout entière soumise, et en vertu duquel tu ne pouvais pas aimer ta fille, en vertu duquel personne ne pouvait croire que tu ne l’aimais pas. Car, cet amour doit être conquis sur tant de choses qu’il est presque impossible qu’il ne soit pas mâtiné de haine. Je dis qu’il y a tant de choses qu’une mère doit abolir afin d’aimer sa fille que c’est presque foutu d’avance. Et qu’être la fille de sa mère c’est savoir que ce n’est pas, avec l’amour maternel la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tiendra pas, non, que c’est beaucoup plus tordu que ça. Je dis, la première malédiction d’une femme c’est d’être fille de sa mère. Si une fille pouvait être le fils de sa mère, alors il en serait tout autrement bien sûr. Je ne dis pas que toute mère est merveilleuse pour son fils, mais quand même, quand même un peu plus. Je veux dire que je l’ai toujours vue cette différence autour de moi, comment les mères traitent les fils des fratries, et je les ai vues ces mères qui ont bordé les lits de leurs fils mes amants alors qu’ils avaient bientôt vingt ans, j’ai fait ta chambre mon chéri, et comme cela me semblait étrange quand je passais du temps dans cette famille-là, auprès de cette femme qui me demandait chaque soir comment s’était passée ma journée, qui savait quand j’étais en vacances et connaissait même les noms de mes professeurs, chaque soir il y avait ces longs et joyeux dîners et je voulais rester lovée pour toujours au creux de cette famille. Mais j’ai quitté le fils à l’âge de dix-huit ans, ce sont des choses qui arrivent surtout quand le fils ne sait pas s’occuper d’autre chose que de lui-même, et la mère quand je la croisai quelques jours plus tard dans la rue ne m’adressa pas un bonjour, et ça me déchira le cœur. J’ai compris alors que cette mère-là ne tenait qu’au fils. Moi, j’ai été la fille d’une mère, et je dois partir de là.

Avec les pères, avec les pères c’est plus facile. Je veux dire, la loi, l’autorité, le chef de famille, ça fait un moment qu’on s’attelle à tout ça. Je ne dis pas que c’est fini, non, je dis que ça peut se dire, plus facilement, je dis que ça peut se couper plus facilement un père. Qu’un père c’est plus clair, du point de vue de la violence. Mais ce que je me demande c’est quel père peut régner par la violence, sans la complicité, tacite, de la mère ? Je dis, les mères ne protègent pas leurs filles. Je sais les pères, mais je dis que jamais un père ne touchera, régulièrement, à répétition, des années durant, au corps de ses enfants, sans la complicité de la mère. Je sais, je sais la violence systémique, structurelle, je sais être prise dans des milliers de dépendances contradictoires, je sais la soumission apprise depuis l’enfance, je sais. Je sais l’emprise psychologique, économique. Mais je dis que ce n’est pas suffisant, que ça ne justifie pas tout, je dis que l’on est obligées d’affronter de face la violence de nos mères, je dis qu’elle n’est pas qu’un résultat. Qu’on ne s’en sortira pas comme ça, à renvoyer toujours la faute ailleurs, à plus grand que soi. Je dis qu’il faut bien qu’on récupère un peu de liberté, quand même, qu’il faut bien dire qu’on a, un peu le choix, sinon quoi ? Sinon les mères ne seraient rien d’autre que cela, un petit tas de déterminismes bien tassés et tous leurs actes compris dans une chaîne à laquelle rien ni personne ne pourrait s’opposer. Bien coincées entre la terre et leur ventre gonflé, dans l’épaisseur de la matière, dans ce trou commode de l’archaïsme où on les a jetées afin que rien ne change, que les choses recommencent toujours les mêmes et qu’on ne s’avise pas de s’y opposer.

C’est peut-être finalement ma chance à moi, que ce soit allé assez loin, je veux dire, assez loin pour qu’il n’y ait pas de doute, pour qu’il ne me soit plus donné de croire à ce simulacre mère, qui enserre tant les femmes que leurs filles, éternellement prisonnières de ce mot car – peut-on jamais, se défaire mère ? Jeter le corps de ses propres bébés à la mer même ne suffit pas, ne fera jamais que vous n’ayez pas été mère, diabolique peut-être diront-ils, mais mère toujours et c’est en tant que telle qu’ils vous jugeront. Et une fille préférera toujours une mauvaise mère à, aucune, et si je dis mauvaise ce n’est pas un jugement de valeur, pas du tout, c’est plutôt un constat, comme on dirait-il est mauvais à ce jeu, voilà, comme pas plus grave que cela, des choses qui arrivent et que l’on peut même constater soi-même, je suis mauvaise à ce jeu, et là vous me direz peut-être oui mais alors c’est que tu poses quand même des normes, des règles et des consignes à respecter, pour être mère, alors c’est que tu reconduis l’injonction qui depuis toujours anéantit les femmes de culpabilité, être une bonne mère, et là je répondrai que, ce n’est pas une question de lois, non, de bon sens peut-être, d’expérience, et qu’on pourrait sans trop risquer peut-être se dire, une mère qui traîne sa fille par les cheveux dans le couloir n’est pas très bonne à ce jeu-là, pas plus grave que cela, non, et pourquoi la mère alors ne pourrait-elle pas, d’elle-même, se retirer, dire ce jeu-là n’est pas pour moi, dire je n’aime pas ça, je n’y arrive pas ? Et pourquoi ne veut-on pas que les filles aient la liberté d’inventer les règles d’un jeu qu’elles n’avaient pas demandé à jouer, in the first place ? Les mères non plus vous me direz oui mais les filles, les filles – quelle fille a demandé à naître ? À naître pour n’être que la fille d’une mère qui ne veut pas de fille ? Dites-moi, dites-moi, combien de mères ont véritablement désiré leurs filles ? Et pourquoi ne pas libérer tout le monde d’un coup, pourquoi ne pas se passer, de victimes, de bourreaux, défaire enfin les nœuds invisibles qui attachent si fermement les âmes d’une fille et de sa mère ?

Je vais tenter, tenter le coup. Je ne sais pas si j’y parviendrai – me détacher de toi, te détacher de moi. C’est une opération chirurgicale que je dois mener, une scission nette et précise que je vais tenter d’opérer à travers les mythes les récits les symboles les concepts et la chair pour espérer m’arracher une seconde fois à toi. Je dois nous séparer. Un monstre à deux têtes, tu vois. C’est la chose la plus difficile, la plus difficile peut-être que j’aurai jamais à faire de ma vie. Je ne sais pas si j’y arriverai, à vivre sans toi. Mais puisque j’y arrive si mal, avec toi, il faut bien que j’essaye quelque chose. Il me faut répondre à cette intuition qui depuis toujours me tient et me fait violence. Cette intuition, je sais ce qu’elle a de faux, je sais ce qu’elle a de lâche, et que c’est comme attendre du monde qu’il vienne rompre ce que je n’arrive pas à rompre, moi. Je sais que ça ne se dit pas, que je voudrais tuer ma mère, et ce que ces deux mots ont fait de moi. Je sais que d’ordinaire il vaut mieux attendre pour dire ces choses-là, je veux dire attendre la mort effective, réelle, avec le corps froid et tout un tas de documents à l’appui. On dit que c’est pour ne pas blesser les vivants, je crois que ce n’est pas seulement ça. Je crois que c’est aussi la peur que ces vivants ont imprimée si profond dans notre corps, depuis un temps dont on ne se souvient même pas. Kafka a presque quarante ans quand il écrit à son père une lettre qu’il ne lui enverra pas et qui commence comme ça :la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi. Moi aussi, moi aussi j’ai eu peur de toi, j’ai toujours eu peur de toi, j’ai encore peur de toi, une peur presque irrationnelle désormais, mais ancrée loin dans mon âme, et que rien ne semble pouvoir conjurer, cette peur qui me fige chaque fois que je suis de nouveau face à toi, qui m’empêche de penser et de rire, et pourtant tues si drôle parfois. C’est le sentiment qui a régné sur mon enfance, comme tu y as régné toi, et cette peur je dois lui faire face. Ce n’est que lorsque je l’aurai traversée que je pourrai me tenir, solidement, en moi. Mais cette peur que j’avais de toi a toujours été doublée de celle que j’avais pour toi, et j’ai cherché à te protéger. C’est pour te protéger que si longtemps j’ai gardé verrouillée en moi la vérité de mon enfance, et l’image que j’avais de toi, que je n’avais jamais voulu abîmer, cette image qui se reformait toujours envers et contre tout et malgré les entailles que toi-même tu lui infligeais, l’image de ma mère. Ces mots, je voudrais en dire la vérité sourde, cachée, contre tous les récits, les fictions. Je voudrais leur faire la peau.

J’avais seize ans quand je me cassai le pied en cognant violemment contre le mur. Jamais je n’aurais osé lever la main sur toi✳. C’est tout ce que je savais faire de cette violence, la retourner contre moi-même. Plus tard cela prendrait des formes plus complexes, plus raffinées, j’inventais des tortures. Non, je n’inventais rien. Je me fondais dans des formes qui préexistaient, qui étaient là pour que toutes les jeunes filles comme moi s’y glissent, et le silence. Puisqu’on ne pouvait rien se dire. Les mots entre nous ne passaient pas, comme si la croyance en ce pouvoir qu’ils avaient de renvoyer à des choses existantes hors de nous était suspendue quand nous nous parlions, mais je m’efforçais tout de même d’en user, parce qu’on ne m’avait pas appris à faire autrement, que je n’avais ni le langage des signes ni celui de la tendresse, rien que cet amas de mots vidés de leur sens que je jetais et qui venaient se cogner contre une vitre épaisse, que rien ne pouvait fissurer. Je ne sais pas si c’est l’image juste, celle qu’il faut pour dire ce que c’est que de parler à quelqu’un qui n’entend pas, quelqu’un qui ne voit pas, un mur. C’est une image grossière, entendue. Je voudrais que l’on me passe parfois ce genre d’images, ici. Ce que j’essaye de dire n’est pas facile, c’est coincé quelque part entre un savoir que je glane dans les livres et l’opacité de l’enfance, quelque part entre les souvenirs et la certitude que la mémoire se joue de nous, quelque part entre la langue que je me suis forgée et celle que je parlais alors, et cette image du mur je l’ai tirée de loin, c’était l’une des premières images qui m’était venue lorsque j’avais essayé d’expliquer ce que c’était que cette relation, je savais que ce n’était pas exactement ça, que c’était une piètre image et pauvre mais les mots pour le dire, non je ne les avais pas et personne n’avait les mots pour recevoir. Oui, peut-être ai-je passé ma vie rien qu’à cela, tu vois, chercher les mots pour le dire, ce quelque part entre l’amour et la haine qui m’a constitué toute entière.

Trente ans, c’est ce qu’il m’avait fallu pour comprendre que cette mort que j’espérais et redoutais n’arriverait pas ou, bien trop tard, quand ma vie se serait déjà épuisée dans une lutte menée en dedans, dans une attente qui aurait duré trop longtemps pour ne pas provoquer quelque cataclysme lorsqu’elle se serait enfin résolue. Que peut-être je n’y survivrais pas, ou que si j’y survivais, pouvant m’exclamer alors comme cette autrice de plus de soixante ans que je rencontrai l’autre jour et qui clamait à qui voulait bien l’entendre bien, bien, je vais merveilleusement bien, ma mère est enfin morte, ça ferait quand même long, et tard, pour commencer à vivre. Tout ce temps pour accepter que cette libération ne viendrait pas de l’extérieur et de la fatalité, mais de quelque chose qu’il me faudrait entreprendre, moi. Que je ne pouvais pas me défiler, me soustraire à cette nécessité d’agir, à la culpabilité qui en découlerait. Que rien ni personne d’autre que moi ne pourrait tuer ma mère en moi, et surtout pas la mort réelle, cette mort qui, je le sais désormais n’aurait jamais pu que consolider en moi l’image idéale que j’avais bâtie comme un rempart derrière lequel je me cachais de toi, telle que tu étais vraiment, et le manque. Je le sais car, chaque fois que j’avais attendu, le cœur battant, le ventre noué, allongée sur le lit, incapable de bouger, ce coup de téléphone qui ne manquerait pas d’arriver et de m’annoncer ta mort, parce que tu n’avais pas donné de nouvelles depuis quelques heures, toi qui étais, toujours suspendue à ton téléphone, alors j’étais certaine que ce silence ne pouvait signifier que cela, incapable de penser qu’il aurait pu être une punition que tu m’infligeais pour une faute dont j’ignorais tout, une faute originelle, qui était comme attachée à mon être et à son existence en ce monde, ou bien simplement la marque de ton indifférence, chaque fois, quelque chose d’un amour sauvage à nouveau me ravissait et tout était pardonné, oublié. De toi ne restaient que ces fragments de lumière que j’avais arrachés au réel pour t’en parer, et ces mythes que j’avais tant bien que mal essayé d’abîmer, ces mythes à nouveau j’y croyais. Ne restaient que les moments heureux, car je croyais encore alors que ces moments avaient existé, je croyais encore à la coexistence possible de moments de joie et de terreur, comme si les premiers n’étaient pas entièrement contaminés par les seconds, et ton sourire. Ta mort toujours me laissait seule avec la meilleure part de toi, et m’aurait condamnée à vivre pour toujours dans un manque que rien ni personne n’aurait jamais pu combler, dans la tristesse vague et diffuse que laisse au cœur la disparition d’une chose qui n’a jamais été. Et chaque fois que j’attendais ainsi, dans cette angoisse qui pouvait me saisir n’importe où et alors, comme effacer le monde autour, je me voyais déjà composer un livre en hommage à toi, à ton travail, à ta vision du monde, plonger dans tes archives pour pouvoir les montrer, pour que tout le monde enfin voie, qui était vraiment ma mère.

C’était parfois un pressentiment qui me prenait au réveil, quand j’avais été un peu trop longtemps sans nouvelles de toi, ou bien parce que tu avais laissé trop d’appels sans réponse, alors j’insistais, mais ce n’était pas, comme tu finissais toujours par me dire, que je te harcelais seulement quand j’avais besoin de quelque chose, non, même si c’est vrai qu’il m’arrivait parfois d’avoir soudain besoin de toi, de ton avis, d’un conseil, d’un virement, et cela ne m’aidait jamais mais compliquait toujours un peu plus la situation, toujours je finissais par dire ne t’en fais pas je me débrouille, parce que ce n’était jamais le bon moment pour toi, parce que déjà tu me faisais sentir ce que cela te coûtait, mais je le comprends aujourd’hui, ces choses que je te demandais n’étaient que les signes d’un besoin plus profond que j’avais de toi, une dépendance viscérale que je venais ainsi éprouver, un rejet, et qu’il y avait toujours tapie derrière la peur que tu t’y dérobes pour toujours. C’était peut-être aussi parce que tu avais toujours dit je vais finir par crever, et que tu ne le disais pas comme une évidence si grosse que nous aurions pu en rire, non, mais comme une menace, une menace que tu as fait planer au-dessus de mon enfance sous laquelle j’ai, tant bien que mal, poussé et dont tu m’as toujours fait me sentir, en grande partie responsable. De ce qu’il te fallait tant travailler, de ce loyer qu’il te fallait payer pour moi, le loyer de cet appartement immense que tu avais pris pour moi, et j’avais beau te le dire, moi, que je n’avais pas besoin d’un appartement si grand que ça dans lequel j’étais souvent si seule, que nous aurions pu vivre n’importe où, dans beaucoup plus petit, du moment que nous aurions été ensemble, j’avais beau savoir intimement que ce n’était pas vrai, que ce n’était pas pour moi, je ne pouvais pas ne pas me sentir responsable de ta fatigue, de ta tristesse, et de toutes les choses que tu ne pouvais pas faire à cause de moi et qui t’auraient rendue si heureuse, toute cette liberté que tu ne pouvais pas avoir, toi enchaînée à ton malheur par cette petite enfant et comme j’aurais voulu, te libérer de moi. Un jour je marchais dans la rue avec mon père, je crois qu’il avait voulu t’appeler parce que j’avais dû lui dire, que ça s’était mal passé, avec toi, je ne sais plus quels étaient les mots que j’utilisais alors, et mon père toujours disait mon ange, elle est fragile, ta maman mais elle t’aime, parce que toujours mon père avait essayé de prévenir cette rupture qui menaçait entre nous, toujours mon père avait cherché à t’excuser, mais ce jour-là il t’avait appelée en colère, j’avais ma petite main dans la sienne et tu avais dit vous pouvez préparer les fleurs, et ça m’avait fait beaucoup pleurer. Ça me faisait toujours pleurer, parce que même si ça se passait si mal, même si souvent je lui disais-je ne veux plus la voir, moi c’était pas du tout, du tout ce que je voulais, que tu meures. Et j’ai été, toute mon enfance coincée entre ce ne plus vouloir te voir et ne pas vouloir te perdre, entre ne plus vouloir que tu me touches et ne pas pouvoir renoncer à toi.

Trente ans, c’est ce qu’il m’avait fallu pour avoir le courage de me tenir face à toi, sans excuse, sans prétexte et te dire droit dans les yeux, je ne veux plus te voir. Ça ne paraît rien, dit comme ça, rien du tout sûrement à qui n’est pas la fille d’une mère, ça paraît léger, délicat presque, mais c’était le plus, le plus que je pouvais contre toi alors. Ces mots que j’avais jetés sans prévenir, sans même y être préparée, qui m’avaient surprise moi-même d’être sortis si pleins, si assurés comme si c’était le genre de choses que l’on pouvait dire dans ces situations-là, comme si en les prononçant je n’entrais pas dans une lutte que j’étais presque certaine d’avoir perdue d’avance, ces mots envers et contre tout – car tout, tout conspirait à m’empêcher de les dire, les dieux, les lois de l’univers et celles des hommes, l’histoire de toutes les sociétés et la nécessité du vivre-ensemble, toute la philosophie et la structure du langage, la culpabilité et le pardon, le féminisme et le patriarcat, tout. J’avais tout contre moi. C’était la veille de Noël, et pour la première fois je m’y dérobais sans excuse, sans me cacher derrière l’écriture comme je l’avais fait les années d’avant, l’écriture qui ne pouvait étrangement se faire qu’à ce moment-là de l’année, durant ces deux semaines qui s’étiraient au début de l’hiver de la célébration de la naissance du petit Jésus à celle de la tienne pendant lesquelles je me plongeais frénétiquement dans le texte en cours, délaissant toutes les obligations auxquelles ces jours auraient dû me contraindre et toi, tu avais bien été obligée d’accepter, la première fois que je t’avais dit je ne viendrai pas à Noël, je suis dans le livre.Je le savais que c’était la seule excuse que tu pouvais, tant bien que mal, accepter et ce n’était pas par égard pour moi, ni pour le texte non, mais pour le succès. Souvent tu t’inquiétais et me demandais-tu vas y arriver hein, à écrire un autre livre ?car c’était ça qui importait, le produit fini, l’objet, celui qu’on pouvait acheter en plusieurs exemplaires en disant aux libraires c’est ma fille, et j’ai toujours voulu écrire, mais je suis ravie qu’elle le fasse, le livre que l’on pouvait brandir comme un petit trophée, offrir à n’importe qui, au concierge de l’immeuble, au stagiaire, au client, à la boulangère, le livre que l’on pouvait se contenter de poser sur son bureau pour faire croire qu’on s’intéressait à ce qu’il y avait dedans, le livre qui agissait sans qu’on ait même besoin de le lire – j’avais laissé souvent des textes sur le bureau de ton ordinateur, avant, quand ils n’étaient pas si beaux, quand ils n’étaient pas parés d’une couverture chic, avant quand ça n’intéressait personne, et surtout pas toi, mais j’aurais voulu avoir ton avis alors, quelque chose peut-être comme des encouragements. Tu ne les ouvrais jamais, mais lorsque nous dînions dehors tu disais toujours ma fille écrit, quand est-ce que j’aurai le droit de lire ce que tu écris ma fille chérie ?Oui, longtemps j’ai attendu que tu t’intéresses à moi. Et si mes livres ne m’avaient jamais donné la possibilité d’un échange avec toi, ils m’avaient néanmoins donné sur toi une forme de pouvoir en ce qu’ils semblaient témoigner de la réussite sociale de ta fille, réussite qui ne pouvait pas ne pas être liée à toi, génétiquement, symboliquement, économiquement, qui disait quelque chose de toi, de ce que tu avais fait pour la rendre possible, et dont tu avais besoin. De ce pouvoir-là j’usais pour me dérober à toi au moment le plus critique de l’année, celui où j’étais toujours, à nouveau, entièrement soumise à toi. Mais cette année, alors que la période approchait, j’ai commencé à sentir se fissurer cette stratégie que j’avais inconsciemment élaborée, et que je ne voulais plus, passer ma vie à te fuir.

Je ne sais pas exactement ce qui m’a donné la force, cette fois-ci, de me tenir sans excuses devant toi, j’imagine que c’est quelque chose qu’on gagne lentement, au fil des années, que ces mots que j’étais parvenue à te dire étaient le résultat de milliers de petites décisions, d’actions passées inaperçues, qui mises toutes ensemble m’avaient menée, peu à peu, à avoir non pas plus, mais beaucoup moins, peur de toi. J’avais tout de même saisi un prétexte. L’événement n’était pas spectaculaire, il comptait presque pour rien au regard de tous les autres événements passés dont je ne m’étais pas saisie, la violence dont il témoignait était sourde, comme rentrée en dedans, presque classique, ce n’était pas du tout la pire chose que tu m’aies jamais dite et tu avais été surprise que je réagisse, et j’étais presque d’accord avec toi pour trouver qu’il y avait quelque chose de grotesque, d’un peu démesuré dans la réponse que je t’avais faite. J’imagine que c’est toujours comme ça, un jour c’est la phrase de trop, une petite phrase de rien du tout inscrite dans une longue série de phrases qui avaient façonné un monde où chaque chose était bien à sa place, où chacune tenait bien son rôle, alors personne ne s’attend à ce que cela change, et pourquoi celle-là plus qu’une autre, pourquoi à un moment on se décide à ne plus endurer, je ne sais pas, mais c’est ce que j’avais senti quand j’avais raccroché. Tu m’avais appelée pour me dire que tu avais commencé à regarder cette émission à laquelle j’avais été invitée, et puis tu avais soudain pris cette voix, cette petite voix doucereuse et fausse, celle que tu prenais quand tu faisais des compliments qui n’en étaient pas ou quand tu cherchais à atténuer un peu. »

Extraits

« J’ai toujours voulu voir le meilleur en toi parce qu’il m’était impossible de penser qu’il n’y était pas, caché quelque part. Tes silences, tes silences permettaient cela. Me glisser dedans, y mettre ce que je voulais, ce qui ne pouvait pas ne pas s’y trouver, croyais-je, des regrets, de la culpabilité, une tendresse que tu n’aurais pas su exprimer, mais qui existait, de l’amour peut-être. Oui, je n’avais jamais douté au fond que dans tes manière de ne rien dire ne logeait, de l’amour tout de mème, car jamais je n’aurais pu supporter de voir qu’il n’y en avait pas. Que ces silences ne me concernaient pas, ne m’étaient pas adressés, qu’ils s’occupaient d’autre chose, de tout autre chose que moi. » p. 42

« Jai essayé de te parler, beaucoup, j’ai essayé de briser le mur qui s’élevait entre nous, qui s’élevait entre toi et le monde, que tu avais bâti de tes propres mains, si haut, si solide, et dont une réplique à l’intérieur de moi scindait mon âme en deux, j’ai essayé, d’abolir entre nous, à l’intérieur de nous, les frontières. Je suis venue souvent te chercher. Un jour j’ai senti le besoin de te le dire, je pensais que cela ouvrirait peut-être une faille. » p. 86

« Je vois que ce n’est pas possible d’imaginer que ces mères, peut-être, l’ont méritée, la méchanceté de leurs enfants. Je veux bien que ce soit difficile de se la représenter quand on ne l’a pas vécue dans sa chair, cette violence. Mais je m’étonne tout de même qu’elle soit impossible à penser. Que ce n’est pas juste compliqué, que c’est bien plus que ça, que c’est quelque chose qui ronge et qui entame. Moi-même longtemps je n’y ai pas cru, que tout cela avait pu produire, briser quelque chose en moi. Maintenant je sais. Je sais qu’il y a des filles qui n’en finissent jamais avec leur mère, d’attendre. Je sais que c’est long une vie à attendre l’amour d’une mère qui ne viendra pas, la mort. » p. 106

«  Longtemps, j’ai cherché une raison, une cause première, une origine, à ma folie, à la tienne. Toutes les recherches que j’aie jamais faites n’étaient peut être que pour cela, essayer de te comprendre et de nous inclure dans une suite si ce n’est logique, du moins cohérente, pensable, d’événements, de faits et de lois qui auraient pu donner un sens à ce que nous avions vécu. Et c’est pour ça que c’est injuste quand tu m’accuses de m’occuper de la souffrance de toutes les femmes, alors que j’aurais toujours été parfaitement indifférente à la tienne, toi qui souffrais tu précisais toujours, bien plus encore. Comme si cette souffrance ne m’avait pas transpercée tout entière, constituée et détruite à la fois, comme si elle ne m’avait pas poursuivie, partout, tout le temps; n’avait pas englouti mon enfance et le monde tout autour. » p. 157

« Non, sous aucun soleil, sous aucune latitude jamais je n’aurais le droit de me soustraire à toi, de ne pas me laisser embrasser, le droit de te rendre la pareille, la rage et les coups, jamais, nulle part personne n’aurait supporté que je m’octroie cette liberté-là, celle de te dire, ne me touche pas, je ne suis pas à toi, ne me touche plus, je ne veux plus jamais que tu me touches, non, que tu t’approches de mot, je ne t’appartiens pas et je ne te dois rien, et quels fonctionnaires dans quel pays dites-le-moi, viendraient s’assurer que les mères ne s’approchent pas à moins de cent mètres de leurs filles, car personne, personne, ne protège les filles de leurs mères, et qui aurait pu entendre que cela aurait été de la légitime défense si je t’avais, là, dans ce cimetière par un beau jour d’hiver, repoussée physiquement, si je m’étais dressée contre toi, que j’avais collé ma tête contre ton front, que je t’avais attrapée par les épaules et jetée à terre, si je t’avais rendu enfin tous les coups que tu m’avais donnés, là, devant tout le monde? Non, nulle part, jamais on n’avait vu cela, une fille qui aurait eu le droit de se protéger de sa mère, c’est une chose à laquelle les filles ne pensent même pas, parce qu’elles ne peuvent pas, parce que jamais elles n’avaient vu d’autres filles le faire, parce que n’existe aucune image, aucun récit, alors, parce qu’elles n’ont pas le droit de penser ce qu’elles pensent, pas le droit de vouloir ce qu’elles veulent, ni d’user de violence, les filles se détruisent en dedans pour ne pas, toucher à leur mère. » p. 226-227

« Peut-être que le jour même où ce livre sera publié j’aurai tout oublié, j’aurai accompli ce que j’avais toujours désiré et craint d’accomplir, consommé cette rupture impossible et fait mentir toutes les morales et toutes les lois, peut être que ce jour-là j’aurai montré qu’on peut se faire soi-même, une fille sans mère. » p. 260

À propos de l’autrice

Faire peau

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Louise Chennevière © Photo Teddy Attia

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après Pour Britney en 2024. (Source : Éditions P.O.L)

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