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" data-attachment-id="32634" caption="caption" />En deux mots
Terre de Feu, fin du XIXe siècle. Les Selk’nam vivent là depuis toujours. Les colons arrivent, avec leurs fusils, leur or et leurs moutons. Huit voix, quatre Indiens et quatre Blancs, racontent l’extermination d’un peuple. Un roman choral, poétique et bouleversant.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Le dernier des Selk’nam
Erik L’Homme nous entraîne sur la Terre de feu, à la fin du XIXe siècle, dans les pas des derniers représentants de la tribu des Selk’nam. Quatre colons et quatre autochtones témoignent dans ce roman-hommage où la poésie pose un baume apaisant sur la violence du monde.
« Lorsque les premiers aventuriers blancs sont arrivés, au XIXe siècle, les Selk’nam se comptaient par milliers. Quelques dizaines d’années plus tard, ils avaient disparu, massacrés par les chercheurs d’or et les éleveurs de moutons, décimés par les maladies apportées par les colons, ou morts de désespoir dans les villages où l’on avait parqué les survivants. » Dès le préambule, Erik L’Homme situe son récit et plante le décor. Nous sommes sur l’archipel de la Terre de Feu, tout en bas de la carte, entre le détroit de Magellan et le cap Horn où ne restent que des fantômes qui « hantent les prairies, les forêts humides mangées par les lichens gris, les lacs profonds et les montagnes enneigées, les plages froides, dans l’interminable jour de l’été austral. »
Erik L’Homme les convoque dans ce roman choral. Quatre Indiens et quatre colons prennent tour à tour la parole. Chacun raconte la même tragédie depuis sa place. Aucun ne la voit pareil.
Esteban ouvre le bal. C’est un orphelin de douze ans, berger dans l’estancia de José Menendez, près de Río Grande. Son père marin a péri en mer. Son grand-père conteur est mort en 1899. Le gamin a pris sa place et vit parmi des hommes rudes, où la loi du plus fort tient lieu de règle. Il rêve de devenir nuage. Il préférerait que la région s’appelle encore Terre des Fumées. Mais la pampa ne fait pas de cadeaux. Esteban l’a compris : il n’y a que la vie, « brute, implacable », qui se paie en sang, en sueur et en dignité.
Dans l’ombre de l’estancia rôde Alexandre MacLennan. Le vrai patron. Un chasseur d’Indiens, dit-on, qui tire sans trembler. Il glace le sang avant même d’avoir paru.
Puis la parole change de camp. Saïka, d’abord. Islop, ensuite. Avec elles et lui, on entre dans le monde des Selk’nam, un monde où le temps est une boucle et où l’on vit sous le regard de Kenos, le dieu qui façonna les hommes dans la glaise du lac Kami. Ces voix disent ce qui va être perdu.
Vient alors Schiuno, dont le témoignage est sans doute le plus touchant. C’est un « homme accompli, guerrier du clan d’Anikin ». Il a vu son ami et son amour massacrés : « Un grand homme maigre à la moustache grise s’est penché sur deux corps emmêlés, figés dans une dernière étreinte, leurs membres entrelacés dans un geste d’amour désespéré. (…) Dans ce visage mutilé, j’ai reconnu mon ami Shon. Il serrait encore Saïka contre lui, ses bras crispés autour d’elle dans une ultime étreinte, pour l’empêcher de s’échapper vers un ailleurs sans lui. Elle était là, immobile, belle comme jamais, semblable à un colibri surpris par le froid, endormie pour toujours dans un sommeil sans réveil. »
Retour chez les colons. Kovacic est attiré par l’or découvert dans la contrée. Son récit dit l’appât du gain, la violence, et l’alcool dans lequel se noient les illusions.
Suivront Täapelt, Bertha et Hèles qui concluera ce bouleversant voyage.
Le choix de la polyphonie est judicieux. Il évite le manichéisme. Il permet de voir les colons aussi comme des hommes, avec leurs peurs, leur misère, leurs renoncements. Mais il n’excuse rien. Le regard des Selk’nam reste le cœur battant du livre, incarné dans une langue superbe, mêlant la poésie au récit. Les brumes y glissent comme des spectres. Alors les Selk’nam se font invisibles. Ils effacent leurs empreintes, changent leurs chants en murmures, avant que le silence ne recouvre tout.
En arpentant régulièrement ces terres du bout du monde, Erik L’Homme s’est imprégné de l’histoire des Selk’nam, de leurs mythes, de leurs paysages. Il leur rend un hommage vibrant.
Ceux de l’infini
Erik L’Homme
Éditions Calmann-Lévy
Roman
160 p., 16,50 €
EAN 9782702188514
Paru le 07/10/2026
Où ?
Le roman est situé en Argentine, sur la Terre de feu, du côté de Puerto Harberton et Punta Arenas.,, On y évoque aussi la Bavière et l’Angleterre, le Soudan et Buenos Aires
Quand ?
L’action se déroule à la fin du XIXe siècle.
Ce qu’en dit l’éditeur
« Seuls leurs fantômes désormais hantent les prairies, les forêts humides mangées par les lichens gris, les lacs profonds et les montagnes enneigées, les plages froides, dans l’interminable jour de l’été austral. »
En cette fin de XIXe siècle, quelques Selk’nam vivent encore en Terre de Feu, à l’extrême sud du continent américain. Mais ils sont toujours trop nombreux au goût des grands propriétaires terriens, qui promettent aux hommes de leurs estancias une livre sterling pour chaque oreille coupée.
Dans ces heures sombres où se joue l’anéantissement d’un peuple, l’amour de Saïka et Shon viendra bouleverser le cours des destins. Huit voix racontent ce drame : quatre Indiens, quatre colons, tous façonnés par l’âpreté de ce bout du monde livré aux vents.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Préambule
La Terre de Feu, c’est cet archipel d’îles froides à l’extrême sud du continent américain, tout en bas de la carte, entre le détroit de Magellan et le cap Horn. La plus grande des îles, la Grande Île de Terre de Feu, était autrefois occupée par les Indiens Selk’nam. Lorsque les premiers aventuriers blancs sont arrivés, au XIXe siècle, les Selk’nam se comptaient par milliers. Quelques dizaines d’années plus tard, ils avaient disparu, massacrés par les chercheurs d’or et les éleveurs de moutons, décimés par les maladies apportées par les colons, ou morts de désespoir dans les villages où l’on avait parqué les survivants. Seuls leurs fantômes désormais hantent les prairies, les forêts humides mangées par les lichens gris, les lacs profonds et les montagnes enneigées, les plages froides, dans l’interminable jour de l’été austral.
C’est leur histoire que j’ai décidé de raconter, et ce livre, inspiré par des sources et événements authentiques, est celui d’un romancier, pas d’un ethnologue ou d’un historien. Quand le lien vers un imaginaire singulier s’est rompu, il ne reste que l’écrivain et sa nature chamanique pour invoquer les esprits et projeter sur la brume du présent les ombres floues d’une époque révolue.
1.
Esteban
« Alors gamin, quand est-ce que tu nous accompagnes ? »
La voix de Kovacic résonne dans la pièce, rauque et traînante, roule comme une pierre sur les murs craquelés par les éléments. Elle s’accroche aux poutres noircies de fumée, rebondit sur les planches irrégulières et vient se planter dans l’air lourd qui sent le suif et la viande rôtie. Il me fixe, ses yeux plissés comme ceux d’un renard, un sourire en coin étirant ses lèvres sèches, crevassées par le vent mordant de la pampa. Ce rictus, mélange de moquerie et de complicité feinte, me met mal à l’aise. Son clin d’œil vient réduire encore l’espace entre nous. Je me tasse, envahi par une chaleur soudaine. Je sens mes joues s’embraser. Alors je baisse les yeux, fixe mon bol rempli de flocons d’avoine luisant sous la lumière terne d’une lampe à huile. Les regards autour de la table pèsent sur moi. Je me recroqueville davantage.
Être le plus jeune, c’est vraiment difficile. Il faut faire ses preuves, toujours, accomplir des exploits, montrer une force que le temps n’a pas encore donnée. Se tenir droit quand tout en soi vacille. Alors je tourne mes yeux vers l’intérieur, pour m’échapper loin de cette tablée bruyante, des rires qui éclatent comme des coups de fouet, des voix qui portent, épaisses d’alcool et de tabac. Dans ma tête je marche au milieu d’une étendue sans fin, une plaine immense où l’horizon se perd dans la brume. Les moutons m’entourent, ombres laineuses et muettes, des compagnons tranquilles qui ne me demandent rien. Il n’y a que le vent qui siffle à mes oreilles son chant sauvage, le ciel immense au-dessus de ma tête, gris ou bleu selon les humeurs du jour, et les nuages qui dansent, lents et insaisissables, dessinant des formes que je m’amuse à reconnaître. Pas de cris, pas d’invectives, pas de questions, juste le bruissement sec de l’herbe sous mes pas, le craquement des brindilles gelées, la sensation d’être à ma place.
Cet endroit a un nom : la Terre de Feu. Un nom qui brûle la langue quand on le prononce, un mot chargé à la fois de promesses et de menaces, d’une sauvagerie que je ressens jusque dans mes os. Mon grand-père m’a raconté qu’avant, on l’appelait la Terre des Fumées, un nom plus doux, plus mystérieux, comme une caresse portée par le vent. Il disait que ce nom venait des premiers marins qui avaient aperçu ces terres, à cause des volutes blanches montant des feux allumés par les Indiens qui vivaient ici bien avant nous. Ces fumées dansaient dans le ciel, légères, éphémères. Puis un roi, quelque part loin d’ici, dans un palais avec des tapis et des chandelles, a décidé qu’elle s’appellerait la Terre de Feu. Parce que sans feu, pas de fumée, qu’il disait. « Un roi qui n’a pas vu les brumes avaler l’horizon, qui n’a pas senti le vent lui racler la peau, qu’est-ce qu’il peut savoir de cet endroit ? » disait mon grand-père en partant dans un rire sec qui faisait trembler ses épaules maigres.
Mon grand-père, c’était un homme d’histoires, un conteur aux mains abîmées et au visage creusé. Il en avait parcouru, du pays, avant de poser ses valises dans cette estancia perdue au bout du monde, sur ce coin de terre où le vent hurle plus fort que les hommes. Il me parlait des océans qu’il avait traversés, des vagues monstrueuses, hautes comme des montagnes, qui faisaient plier les mâts des bateaux dans des craquements sinistres, des ports bruyants où les hommes parlaient toutes les langues du monde, un chaos de voix et d’odeurs – poisson, sueur, goudron. Il avait les yeux qui brillaient quand il évoquait ses souvenirs, une lueur vive dans ses prunelles gâtées par l’âge, comme si une partie de lui était restée là-bas, sur l’eau, à courir après l’horizon. Mon père était marin lui aussi. Il avait choisi la voie de son propre père. Il avait le sel incrusté dans la peau, le vent dans le cœur, il ne tenait pas en place sur la terre ferme. Mais un jour la mer l’a réclamé. Son bateau a sombré dans une tempête de laquelle personne n’est revenu, englouti par des vagues noires et rageuses qui n’ont rendu aucun corps. Ma mère, je ne l’ai pas connue – elle est partie en me donnant la vie, comme si mon premier souffle, faible et hésitant, avait éteint le sien dans un échange cruel. Alors c’est mon grand-père qui m’a élevé avec ses récits et ses silences qui pesaient comme des pierres, et cette manière qu’il avait de regarder le ciel, le front plissé, comme s’il y cherchait des réponses ou des visages disparus.
Il avait trouvé ce travail de berger. Moi, j’étais petit quand j’ai commencé à l’aider. Un gamin aux jambes maigres et aux mains maladroites. Je portais des seaux d’eau aux bêtes, trébuchant sous leur poids, l’eau glacée éclaboussait mes bottes trop grandes ; j’apprenais à reconnaître leurs bêlements, à deviner leurs humeurs dans la manière dont elles tenaient leurs oreilles et grattaient la terre. Je courais après les agneaux égarés, le souffle court, les joues rougies par le froid qui piquait comme des aiguilles, mes cris se perdant dans le vent. Puis mon grand-père a succombé à son tour, emporté par une fièvre que son corps usé a renoncé à combattre. 1899. Une croix en bois plantée dans la terre gelée porte cette date en chiffres maladroits et marque l’endroit où il repose, en contrebas de la colline. Il y a eu peu de mots, une cérémonie rapide, puis un vide qui s’est creusé dans ma poitrine et que rien n’a réussi à combler. J’ai pris sa place, comme si c’était écrit quelque part, une fatalité que j’ai acceptée sans rien dire. Aujourd’hui, j’ai douze ans, et je me tiens là, au bord de cette vie qui m’a happé, un berger parmi beaucoup d’autres, soumis au bon vouloir de cette terre rude.
Cette histoire de noms, ça me trotte encore dans la tête, comme un air d’accordéon qu’on n’arrive pas à chasser. Moi, à la place de ce roi, j’aurais gardé « Terre des Fumées ». Ce nom, il me ressemble plus, il parle de ce que je suis. Il dit ce que je vois chaque jour quand j’ouvre les yeux, ce que je sens sous mes bottes et dans mes poumons brûlés par le froid. Ces brumes épaisses qui glissent sur la plaine comme des spectres silencieux, qui s’accrochent aux herbes rases, drues, jaunies par le vent, qui montent en spirales paresseuses avant de s’effilocher dans l’air glacial. Elles sont là, surtout au petit matin, quand le soleil hésite à percer l’obscurité, quand le monde semble suspendu entre la nuit et le jour. On dirait qu’elles veulent tout avaler, effacer les traces des hommes, leurs pas dans la boue, leurs clôtures de bois tordues, leurs bâtiments trapus, dissoudre ce qui résiste encore à cette terre. Parfois, elles sont si denses qu’on ne voit plus à dix pas devant soi, un voile gris qui engloutit les formes, et le silence devient plus lourd, plus profond, presque vivant. C’est dans ces moments-là que je me sens le mieux, enveloppé par la brume comme par un manteau, abrité des regards.
Quand je m’allonge dans l’herbe, les bras croisés derrière la tête, les brins piquants agaçant ma nuque, je laisse mes yeux se perdre dans le ciel. Les nuages passent, lents et majestueux, comme des troupeaux de laine flottant au-dessus de la pampa, portés par un vent qui ne s’arrête jamais. Ils sont blancs parfois, d’un blanc éclatant qui fait mal aux yeux quand le soleil s’y reflète, puis gris, lourds, presque noirs quand les bourrasques les poussent trop fort, les entassent en murailles menaçantes. Ils se tordent, se déchirent, se reforment en dessins sous mes yeux : une montagne aux contours flous qui semble fondre dans l’horizon, un cheval lancé au galop, une main immense. Les Indiens qui vivent plus au sud disent que les hommes d’ici sont nés d’une poignée de boue ramassée au bord d’un lac par leur grand dieu Kenos. Ils pensent aussi qu’à leur mort ils se transformeront, en montagne, en ruisseau, en renard et même en nuages. Je les envie. J’aime l’idée de devenir un nuage, un jour. Ils ont une vie à eux, ces nuages. Je ne saurais pas dire comment, mais je les comprends, moi. Je les observe, je me perds, et, pendant un instant, je suis ailleurs, dans un monde où il n’y a que le ciel qui s’étend à l’infini. Mais je finis toujours par me relever. Secouer l’herbe collée à mes vêtements, reprendre la besogne – les moutons, la clôture, l’eau. Pas le temps pour autre chose. On vit, on travaille, et c’est tout ce qui compte.
Tout autour, c’est la pampa où paissent des milliers de moutons gardés par des milliers de kilomètres de fil barbelé. Il arrive que des moutons s’égarent. J’aide alors le gaucho qui les surveille, en courant à côté des chiens pour chercher les bêtes perdues. Une piste de terre, poussiéreuse l’été et boueuse l’hiver, conduit les troupeaux vers les enclos et les hangars de tonte. J’aime ce moment, même s’il y a le double de travail. La laine d’une année est coupée sur le dos des bêtes. Les hommes manient les ciseaux sans repos pour gagner le plus possible, la laine s’entasse sur la table de tri où elle est nettoyée, pliée, roulée, pressée, emballée. Mais plus que tout ça, la laine tisse entre nous, simples bergers ou gauchos aguerris, quelque chose de fort. Et quand vient le temps de l’asado, du maté et des danses, je crois qu’il n’y a rien de plus joyeux sur la terre entière.
L’estancia où je travaille se trouve à plusieurs kilomètres de Río Grande, un gros bourg sur la rive nord du fleuve. Je trouve qu’elle ressemble à un navire échoué, un navire qui aurait confondu, dans la brume, la terre avec l’eau, et qui se serait perdu pour avoir dérivé trop loin. Elle porte le nom de son maître : José Menéndez. Mais lui, ce n’est qu’une ombre, il n’a jamais mis un pied ici, comme le roi, il n’a jamais senti le vent lui mordre le visage. Il vit loin de la Terre de Feu, à Buenos Aires, une ville gigantesque que je n’ai jamais vue, dont on parle comme d’un mirage, avec des rues où les charrettes roulent sans s’enliser, des maisons avec de belles fenêtres qui brillent sous le soleil, des murs peints qui ne craquent pas sous le vent. Ici, dans la pampa, les bâtiments qu’il a fait construire se dressent, solides et gris, comme des gardiens surveillant la prairie immense. Les enclos s’étendent à perte de vue, leurs barrières de bois rongées par le vent et la pluie, tordues par les tempêtes qui balaient la terre sans relâche. Les hangars, aux portes grinçantes qui se battent contre les bourrasques, résonnent de bruits sourds, un outil qui tombe, un animal qui s’agite, comme si des prisonniers cherchaient à s’échapper de ces murs.
Le vrai patron, ce n’est pas Menéndez. C’est Alexandre MacLennan. Celui qu’on voit, celui qu’on craint. Beaucoup disent qu’il est un mauvais régisseur, un homme qui préfère traquer le gibier dans les plaines plutôt que de veiller sur le bétail, un chasseur plus qu’un gardien. Les moutons perdus dans les tempêtes, les clôtures brisées par le vent, les péons qui traînent au lieu de travailler, tout ça ne semble pas l’atteindre, comme s’il vivait dans un monde à part, indifférent aux règles de l’estancia. Mais personne ne lui tient tête, pas un mot, pas un regard de travers. Il est plus qu’un chef ici, plus qu’un homme auquel on obéit. Il est celui qui chasse, celui qui piste les Indiens à travers les hautes herbes, un fusil à la main, le canon luisant sous le soleil pâle. On raconte qu’il les repère de loin, à des lieues, qu’il entend leur souffle avant même qu’ils ne sachent qu’il est là, tapi comme un loup. On dit qu’il tire sans trembler, sans un mot, un geste précis et froid, et que la pampa garde ses secrets sous ses bottes tachées de boue et de sang séché. C’est une terre qui avale tout sans poser de questions. »
Extraits
« Chacun de nous a signé un pacte avec ce monde indifférent, qui se moque bien de ce que nous avons sacrifié. Il n’y a pas de rédemption dans la pampa, pas de salut au bout du chemin. Il n’y a que la vie, brute, implacable, elle se paie au prix du sang et de la sueur. Et de ce qui reste de notre dignité. »
« Un grand homme maigre à la moustache grise s’est penché sur deux corps emmêlés, figés dans une dernière étreinte, leurs membres entrelacés dans un geste d’amour désespéré. Les doigts du koliot trituraient leur chair comme un chasseur taille dans le gibier. Dans ce visage mutilé, j’ai reconnu mon ami Shon. Il serrait encore Saïka contre lui, ses bras crispés autour d’elle dans une ultime étreinte, pour l’empêcher de s’échapper vers un ailleurs sans lui. Elle était là, immobile, belle comme jamais, semblable à un colibri surpris par le froid, endormie pour toujours dans un sommeil sans réveil. Ses cheveux noirs s’étalaient sur le sable, mêlés de sel et de sang, une couronne sombre autour de son visage paisible, et ses traits portaient encore cette douceur qui m’avait toujours frappé. Alors moi, Schiuno, homme accompli, guerrier du clan d’Anikin, j’ai mordu mon poing pour étouffer le cri qui montait dans ma poitrine, la plainte sauvage qui menaçait de déchirer le silence. » p. 67
« À ce moment précis, seul sur la terre, sous les lumières du ciel, un Selk’nam ne pouvait savoir à quelle époque il vivait. Car nous étions là depuis toujours, depuis l’aube des temps. Nous étions là depuis Kenos qui a façonné nos corps dans la glaise du lac Kami, depuis que les premiers chants ont résonné sur la plaine. Nos gestes aussi vieux que les pierres, nos pas se mettant dans les pas de ceux qui ont foulé cette terre avant nous dans une danse éternelle qui ne s’arrêtera jamais. Nos chants résonnaient dans les plis des montagnes comme des souvenirs d’avant le souvenir, des échos qui vibraient dans l’air, portés par le vent jusqu’aux confins de l’Onaisin. Ici, dans l’obscurité familière des sous-bois, le temps se courbait, se confondait, devenait une boucle infinie. » p. 101
« Nous sommes devenus gibier et les koliots nous ont traqués à travers plaines et forêts, leurs fusils crachant la mort, leurs rires sonnant comme des malédictions. Ils tuaient joyeusement, avec une sauvagerie qui faisait briller leurs yeux, ils mutilaient avec méthode, collectionnaient nos oreilles comme des trophées sanglants, les suspendant à leurs ceintures comme Siaskel arborait jadis des parures de cheveux et de peur. Ils ont tissé leur domination avec notre sang, chaque vie prise dans leur toile cruelle, et les Selk’nam ont commencé à disparaître, se retirant dans le secret des bois, dans l’ombre des montagnes où leurs pas ne laissaient plus de traces. Nous avons effacé nos empreintes dans la poussière, éteint nos feux pour cacher la fumée, transformé nos chants en murmures à peine audibles, nos rires en prières silencieuses. Mais nous avons tenu. Nous avons caché nos enfants sous les racines profondes des arbres, murmuré nos noms au vent pour qu’il les emporte, confié nos espoirs aux étoiles qui brillaient encore dans le ciel noir. Tant qu’un Selk’nam pouvait tracer sur sa peau les signes du kahanh, tant qu’un arc pouvait chanter sous ses doigts, nous n’étions pas vaincus. Nous étions en veille, en mémoire, un peuple suspendu entre la vie et l’effacement. » p. 104
« Notre maison, qui fait l’angle de la rue, est petite, biscornue, tordue comme une vieille barque échouée sur la grève. Ses murs de bois, blanchis par le sel, penchent légèrement, comme si elle avait l’habitude de ployer sous l’assaut des rafales venant de la mer, les jours de tempête. Elle est trop proche du port et le vent d’ouest charrie des relents de poisson en décomposition qui s’imprègnent partout — dans les rideaux élimés, les draps rêches, jusque dans mes songes où ils tissent des rêves poisseux de marées. Et pourtant, malgré cette puanteur, malgré le vacarme des mouettes et des chaluts qui grincent, je me sens bien ici, dans cette ville rude et bruyante de Punta Arenas. Les voix y claquent comme les cordages battent les mâts, les pavés humides foulés par des centaines de pieds racontent des histoires venues de loin, des terres gelées du Nord et des mers chaudes du Sud. » p. 113
À propos de l’auteur
Erik L’Homme © Photo Nicolas Serve
Auteur prolifique, Erik L’Homme a connu d’immenses succès en littérature jeunesse, avec Le Livre des étoiles, A comme Association (avec Pierre Bottero) ou Terre-Dragon. Il est aussi l’auteur de deux romans remarqués chez Calmann-Lévy, Déchirer les ombres (2018) et Un peu de nuit en plein jour (2019). (Source : Éditions Calmann-Lévy)
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