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" data-attachment-id="32634" caption="caption" />En deux mots
Dans la banlieue chic de Genève un magnat de l’automobile s’évade de sa résidence surveillée, caché dans un étui de contrebasse. Au même moment, Paul et Camille s’installent dans les Alpes, loin du Covid et du climat délétère de Paris. Ils veulent de l’air pur, un ponton sur la vallée, une vie qui ait un sens. Deux fuites, mais une seule question : peut-on vraiment échapper au monde ?
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
La peste rôde encore
Alexis Jenni signe un roman qui commence comme une prophétie et finit comme une comédie féroce. Entre les deux : un couple venu se réfugier dans les Alpes, un milliardaire en cavale, et toute la brutalité d’une époque qui se croyait guérie.
Quinze ans après le Goncourt de L’Art français de la guerre, Alexis Jenni revient au roman avec une féroce satire qui s’ouvre sur la réminiscence d’une époque que l’on croyait révolue mais qui revient nous hanter. Celle de la peste. La peste qui fait des ravages jusqu’à mettre en péril l’espèce humaine, comme celle qui, en 542, frappa Byzance. À bien des égards, la pandémie de 2020 ressemble à cette période troublée. Avec les mêmes signes annonciateurs, les mêmes prophéties, les mêmes peurs. Les cavaliers de l’Apocalypse galopent toujours, et leurs récits, semblables depuis des siècles, se transmettent comme une contagion.
C’est cette obsession qui pousse Paul et Camille, bobos parisiens fatigués du monde d’avant, à vendre leur appartement parisien. Direction une grange à réaménager dans les Alpes, loin des miasmes et de la promiscuité.
Ils sont sur la terrasse, à prendre une grande bouffée d’air, lorsqu’un avion les survole. Loin de se douter qu’à son bord se trouve l’une des plus grandes fortunes du monde. Charles Gostes, magnat de l’automobile, vient d’échapper à la surveillance de la police genevoise. Sa méthode ? Se glisser dans un étui de contrebasse aménagé pour l’occasion. La scène est irrésistible, digne d’un polar, rappelle l’évasion rocambolesque de Carlos Ghosn.
Camille entend se construire une nouvelle vie et oublier qu’après des études de lettres et de théologie, il s’était fait une place comme « plume » d’un politique ambitieux. Avec Paul, aide-soignant, il est embauché dans une clinique privée comme accompagnateur spirituel, notamment auprès des patients en fin de vie. Mais ici l’éthique est vite rattrapée par l’hostilité de cadres bien plus obnubilés par le chiffre d’affaires que par les soins de l’âme.
C’est là que Charles Gostes revient dans l’histoire, retrouvé errant dans la montagne, hospitalisé dans la clinique même où travaille Camille. La boucle est bouclée, la farce peut commencer pour de bon : ce lieu devient un laboratoire de tout ce que notre société fait de plus brutal, où « le gynécologue est un obsédé sexuel », où l’on facture des opérations inutiles, où le service de soins palliatifs, censé prendre le temps d’écouter les mourants, devient un caillou dans la chaussure.
Le style, lui, porte une dimension philosophique et presque poétique, dans une veine qui n’est pas sans rappeler les grands romans russes. Oui, il y a du Dostoïevski dans ce roman à l’’ironie chirurgicale. C’est une fable féroce sur notre époque, écrite avec l’élégance d’un styliste qui n’a rien perdu de sa gourmandise.
Dans les Alpes tout ira mieux
Alexis Jenni
Éditions Le Cercle Ouvert
Roman
280 p , 22 €
EAN 9791070210215
Paru le 20/08/2026
Où ?
Le roman est d’abord situé dans la banlieue genevoise, mais il se déroule principalement dans les Alpes françaises.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours, à compter de l’épisode de pandémie.
Ce qu’en dit l’éditeur
Camille et Paul ont quitté leur vie citadine et leur boulot insatisfaisant pour aller s’installer dans les Alpes. Comme nombre de leurs concitoyens après la pandémie de 2020, ils ont voulu fuir l’aliénation ordinaire afin de respirer le grand air et de bâtir une existence plus conforme à leurs aspirations. Camille, qui était « plume » d’une éminente personnalité, devient accompagnateur spirituel dans une clinique privée d’altitude, tout en continuant à écrire dans un journal satirique. Paul, ancien aide-soignant, poursuit sa vocation : prendre soin des autres.
Hélas, loin d’être le havre espéré, la clinique de montagne va s’avérer un laboratoire de tout ce que la société contemporaine fait de plus brutal. Et si la véritable pandémie qui nous ronge était moins virale que politique ?
En cherchant une alternative face aux fatalités apparentes, et en répondant au cynisme ambiant par l’ironie et par la douceur, Alexis Jenni insuffle à cette comédie alerte, corrosive et profonde, une liberté communicative.
Les critiques
Les premières pages du livre
« Chapitre I
Où l’on entend la ruée des cavaliers de peste
La fin du monde n’est pas une prédiction, elle est en train d’arriver.
Cette phrase existe, sur un parchemin duVIe siècle dont l’épaisseur de peaux empilées n’atténue pas l’écho. Elle est une cloche que l’on a frappée dès l’apparition des cavaliers de peste, et le tocsin se transmet à l’identique depuis des siècles.
On sait bien l’objet de cette alarme, mais on essaie à toute force de ne pas le comprendre : ils arrivent. Le bronze de la phrase annonce qu’il faut maintenant raconter, la catastrophe qui nous dévaste ne peut se percevoir que sous la forme de récits de peste, les mêmes depuis toujours, répétitifs, indispensables.
Ça ne se voit pas si facilement que le monde que nous connaissons est sur sa fin, il faut pour cela prononcer clairement le nom de peste, Nomen Pestis, tel qu’il est écrit sur le parchemin, et ainsi par le récit prophétiser le présent. Car sinon on pourrait par crainte, par ignorance, ou par intérêt, omettre de voir et se dispenser de savoir.
Le nom de peste désigne depuis toujours ce qui nous tue si massivement que les mots manquent, comme manquent les cercueils aux mesures de chacun qui permettraient d’enterrer tout le monde. On reconnaît les pestes à ce qu’il n’y a, quand elles se répandent, jamais assez de cercueils et jamais assez de mots pour le nombre de morts, et pourtant il suffit d’un seul pour les dire tous, peste, qui est ce qui se répand malgré les précautions, ce qui échappe à toute mesure, ce qui ridiculise toute tentative de mettre de l’ordre dans ce qui s’acharne à le dévaster.
La fin du monde n’est pas une prédiction, elle est en train d’arriver.
Cette phrase fut écrite par Grégoire le Grand, père de l’Église, évêque byzantin puis pape, qui se demandait si la grâce divine agissait encore, parce que quand on voit ce qu’on voit on ne le croirait pas. Le monde était ravagé par la peste justinienne, il semblait près de s’éteindre, déserté de toute présence divine, hanté de destruction. Dans ses Dialogues, Grégoire recensait pour se rassurer les miracles connus, et il notait de nombreux trépas. Nous y voilà. Nous sommes encore vivants, mais le monde autour de nous se défait. Quand il ne sera plus assez solide pour nous retenir, nous tomberons. Le drame, on y est déjà ; ce qu’il faudrait éviter, c’est le désastre.
En cette année d’inquiétude, 542 de notre ère, une corruption infecte manqua d’emporter la race humaine tout entière. La fin du monde était en train d’arriver, la peste frappait Byzance. Comme un champ de blé au plus sec de l’été, la ville fut soudain enflammée par la pestilence. L’épidémie progressait vite, tuait à son passage, et quand elle passait d’un lieu à l’autre on voyait d’abord une barque d’airain glisser sans bruit le long du rivage, chargée d’hommes debout, sans tête, vêtus d’amples robes noires.
Cette barque, c’est Michel le Syrien, un autre lettré angoissé, qui en rapporte les apparitions. Il était archimandrite, patriarche de l’Église syriaque, de sérieuses garanties, mais il décrivit le passage du vaisseau de peste six siècles après les faits. On peut se demander si c’est bien vrai, ce passage des thanatonautes chaque fois que la peste apparaît. Mais qu’un récit ait traversé six siècles avant de trouver sa forme écrite montre que le signe est puissant à défaut d’être seulement vrai, ce qui est à la portée d’un simple caillou. L’humanité transmet des signes agencés en récits, les faits importent moins, ils varient tellement. Les récits de peste se transmettent à l’identique, ce sont eux les agents infectieux, bien plus que les puces ou les rats.
Quand, à notre époque, ces récits firent retour, le premier d’entre eux arriva du bout du monde. Il était semblable aux danses macabres peintes à fresque sur les murs des églises médiévales, car se représenter la peste autrement laisserait croire que l’on affabule. C’était l’avènement d’un virus couronné, appelé à régner sur toute la Terre, qui se racontait dans un récit à la première personne, comme la vie, puisque c’est ainsi que les récits convainquent.
Les signes apparurent à Manaus, antique capitale amazonienne du caoutchouc. Dans cette ville de fondrières et d’insectes, irriguée d’eaux troubles et tièdes où rôdent des poissons munis de dents, un désastre se répandit, semblable à celui qui ravagea Athènes, Constantinople et Florence, une pestilence issue de miasmes, une rumeur morbide flottant dans l’air humide de la forêt avant de s’abattre sur ses habitants.
« Combien de morts ? Autour de moi ? Attendez, je compte. Ma mère ; ma belle-sœur, trois cousins, et puis trois oncles ; une cousine et quatre collègues de travail ; deux voisines… Quinze personnes peut-être ? Je me sens si seule. C’est une maladie jaillie de l’autre monde, venue pour nous tuer, tous.
Les masques chirurgicaux ? Non. Les distances sociales ? Non. On s’en fout des pauvres précautions des médecins, ici on croit aux signes, aux bobards, aux rumeurs. On est habitués à la mort, on n’a peur de rien, c’est un trait tropical. Mais les malades étouffent vraiment, c’est sous nos yeux.
À Vivre pire, le quartier neuf et déjà usé où l’on habite, on est à vingt kilomètres du centre de Manaus, c’est deux ou trois heures de bus, on a la jungle dans le dos, pas d’autre direction pour se déplacer que vers le centre de la ville, dans le bus bondé qui se traîne et ne passe que quand il veut, s’il le veut, à croire qu’il passe par hasard.Alors prendre le bus avec un malade qui étouffe, c’est le tuer avant qu’il n’arrive.
Quand Dona Gabriela, ma mère, a commencé à tousser, on a appelé l’hôpital, et ils nous ont dit qu’ils avaient trop de monde. Ne venez qu’en cas d’urgence, ont-ils conclu avant de raccrocher. Quand elle a commencé à étouffer, nous avons appelé le service d’aide d’urgence, c’était bien une urgence, mais ils étaient débordés, et les ambulances ne venaient pas à Vivre pire. Nous avons appelé un taxi, il est venu, nous sommes montés, et elle a toussé, elle a eu du mal à reprendre son souffle, elle respirait avec difficulté. Le taxi a pilé sur l’accotement de terre rouge et nous a fait descendre, il ne voulait pas conduire avec derrière lui un équipage de pestiférés, il ne voulait pas répandre la maladie et succomber ensuite. Plantés au bord de la route, sur le bas-côté de latérite, nous faisions des signes aux véhicules qui passaient, c’est un camion qui s’est arrêté, un petit camion qui nous a permis — contre argent — de monter sur le plateau arrière. Nous avons fait le voyage dans un tourbillon de poussière rouge qui mêlée à notre sueur nous faisait un masque de boue. Dona Gabriela respirait mal, de plus en plus mal, son souffle était un râle douloureux que nous entendions à peine dans le vacarme du camion, mêlé à celui de tous les camions qui nous croisaient, ajoutant de la poussière au nuage de poussière que nous faisions. À l’hôpital, nous ne sommes pas entrés, les infirmiers barraient l’accès aux urgences de peur que la foule des pauvres ne s’y précipite ; ils la pensaient déjà morte, nous sommes restés sur le trottoir, où nous n’étions pas seuls. Il y avait là des familles qui entouraient l’un des leurs accroupi, ou recroquevillé, ou carrément étendu, qui respirait par saccades, ou ne respirait plus. On pouvait acheter des bouteilles d’oxygène, on faisait la queue pour ça dans des magasins qui étaient rares et pris d’assaut, aussi dans des cabanons sur la rue, ou encore à un étal sur le trottoir, et certaines de ces bouteilles n’étaient remplies que d’air et ne sauvaient personne. Deux heures après le diagnostic un peu hâtif à l’entrée des urgences, Dona Gabriela était vraiment morte sur le trottoir, c’était ma mère et je l’ai vue mourir à côté de moi à quarante-huit ans, sans que rien de visible l’étouffe, mais elle s’était étouffée. Ce virus détruit tout.
Nous sommes retournés à l’hôpital par l’entrée réservée à l’administration, nous avons déclaré sa mort, et elle n’a pas été testée, on nous a dit que ça ne servait plus à rien et de toute façon on manquait de tests, et puis morte, on allait l’isoler ; sur la ligne du formulaire qui indiquait la cause du décès, on a noté : cause indéterminée. Dans les couloirs de l’hôpital, les corps étaient entassés, morts ou vivants, cela changeait tout le temps. Un médecin en larmes est venu quelques minutes boire un café à la machine de l’entrée, parce qu’en haut, dans les étages, il y avait trop de morts, il nous a dit qu’il s’occupait de cinquante patients à la fois, et que quand il avait examiné le dernier le premier était déjà mort. Il but son café, il disparut, plusieurs patients devaient être morts dans l’intervalle. On mit Dona Gabriela au frais dans la morgue et on ne la revit plus jamais. Chaque soir des pelleteuses creusaient des fosses dans la terre rouge derrière l’hôpital, dans des jardins, dans les rues pas encore asphaltées des faubourgs, et on y vidait la morgue pour faire place aux morts du lendemain, même si l’idée de lendemain était une fiction que l’on perpétuait en regardant l’horloge pour continuer de travailler, parce qu’on mourait n’importe quand, tout le temps, aujourd’hui comme demain.
À la nuit tombée, désœuvrés, ne sachant pas comment revenir à Vivre pire, nous les avons vus passer, des agents funéraires enveloppés d’une ample combinaison blanche, encapuchonnés et masqués au point qu’on les croyait sans tête. Ils glissaient sur le fleuve dans une barque à fond plat chargée d’un empilement de cercueils de bois clair, de simples boîtes sans fioritures ni décorations vite fabriquées avec du bois léger, tout un tas, empilées. Dans la brume qui montait du fleuve, les moteurs de la barque faisaient un bruit doux et régulier qu’on finissait par ne plus entendre ; debout, immobiles, sans visages, les thanatonautes glissaient comme en silence sur le fleuve aux eaux noires en emportant les morts. Dans l’eau épaisse sous leurs pieds, invisibles, les poissons armés de dents les suivaient en claquant sans bruit leurs mâchoires démesurées.
Les signes sont les mêmes, il s’agit bien d’une peste, selon ses règles très anciennes. »
Où que l’on soit sur terre on entend le galop des cavaliers de peste.
Il se perçoit avant qu’ils n’arrivent, quand ils sont là, et de nouveau quand ils s’éloignent pour épandre la pestilence là où elle n’est pas encore. La Terre est une sphère, le lointain rejoindra le proche, personne n’en réchappera.
C’est bien d’une apocalypse qu’il s’agit, même si les cavaliers qui l’accompagnent et la répandent ne sont que deux. L’un est de peste virale qui se transmet par le souffle de la parole, l’autre de peste économétrique qui se transmet par des chiffres arrangés en tableaux. C’est l’état des choses au début de ce siècle, qui sera peut-être le dernier du monde tel que nous le connaissons.
Il faudrait pour survivre rester seul, se taire et se terrer, car on ne connaît aucun remède. Mais l’être de parole que nous sommes ne peut s’y résoudre, l’être d’échange que nous sommes ne peut y survivre, nous sommes perdus.
Il suffirait pourtant de changer peu de choses.
Chapitre II
Où l’on découvre avec étonnement l’emplacement de l’œil du cyclone
S’il faut un début à l’histoire, cela commencera à Genève, au centre de tout même si cela ne se voit pas. Dans la petite ville la plus riche du monde il règne un calme assez étrange au vu de ce qui s’y trame, mais c’est caractéristique de l’œil du cyclone, là où rien ne bouge puisqu’on est au moyeu d’une roue des vents furieux qui tournent et balaient tout, ailleurs, loin ; on n’est, ici, pas très concerné par les dégâts.
À partir de Genève-Plage, où l’on vient davantage prendre un verre bien habillé que se baigner en slip, juste avant le restaurant de la Société Nautique où la vue sur le lac qui clapote fait partie du prix demandé pour le menu, on se glisse si l’on est en voiture dans une trouée comme une porte dérobée entre des haies touffues, et on monte la rampe de Cologny, une longue rue en pente douce, aveugle car bordée continûment des hauts murs des propriétés dont on n’aperçoit que le toit, et les feuillages de leurs parcs. Si l’on poursuit, toujours en longeant les murs, au 9 chemin de Ruth on trouve un lieu essentiel de l’histoire narrative mondiale : la Villa Diodati où Mary Shelley pendant l’année sans été de 1816 écrivit Frankenstein ou le Prométhée moderne. Le ciel bas et pluvieux, dû à l’éruption du lointain volcan Tambora, empêchait toute promenade et confina la jeune femme des jours entiers dans cette villa. Alors elle inventa la créature ni vivante ni morte, inspirée de la mode du galvanisme et des travaux plus ou moins réels d’Erasmus Darwin, grand-père de Charles, dont on disait qu’il pouvait par l’électricité ranimer la matière morte, ce que son petit-fils n’a jamais mentionné. Quand le siècle change, les rêveries ne sont plus tout à fait les mêmes, reste la soif de puissance, toujours.
Pourtant il n’est rien de gothique ni d’inquiétant à Genève, on s’étonne même qu’une œuvre si sombre ait pu naître sur la rive ensoleillée du Léman, la faute sans doute aux cendres du volcan indonésien qui l’assombrirent un été durant. Genève est d’habitude indemne de ce qui explose au loin, mais ici fut créé un mythe, un miroir de ce qui travaillait alors les âmes, et les travaille encore : l’éveil et la fuite d’une créature désespérée et dévastatrice, conçue par la seule puissance de la volonté, réalisée par des moyens techniques mis à la disposition des élans les plus funestes d’une âme enivrée d’elle-même. C’était il y a deux siècles, à Genève, toujours au cœur des malheurs l’air de rien.
Rampe de Cologny, dans l’après-midi, on livra un étui de contrebasse. C’était à la mi-septembre des années vingt d’unXXIe siècle déjà bien engagé dans sa dégringolade furieuse, par une demi-saison très douce, ornée au matin de brumes dorées et de cieux de porcelaine. Dans la paisible république lacustre, la fin du monde est moins amère que partout ailleurs. Une camionnette noire se gara devant un portail, sur ses flancs on lisait en d’élégantes anglaises dorées entourées de branchages : Maison Yvettoz, réparation de gros instruments, à cordes, à vent, à pédalier. Depuis 1816. Deux hommes en descendirent, athlétiques et chauves, vêtus de noir et les yeux dissimulés par des lunettes de soleil. Ils portaient des masques chirurgicaux et des gants de latex. Ils sortirent par le hayon un étui de contrebasse qui entre leurs mains ne semblait pas peser lourd. Soit il était vide, soit ils étaient costauds ; une roulette à la base permettait de le manœuvrer aisément. Ils sonnèrent à l’interphone, murmurèrent quelques mots, le portail s’ouvrit sans intervention humaine. Ils entrèrent en manœuvrant la caisse noire sur l’allée de béton lisse, et la grille claqua derrière eux d’un coup net et feutré, sans bringuebaler ni résonner. Ce portail n’était pas le monument de fer forgé dont il avait l’air, il avait été remplacé à l’identique par un matériau beaucoup plus sécurisé, à l’épreuve du mitraillage et du défoncement, et percevant de lui-même par des caméras intégrées tout ce qui s’en approchait. Genève, XXIe siècle.
Plus haut sur la rampe, dans une voiture banalisée de la police cantonale, un agent notait tout ce qui allait et venait devant la propriété. « Le réparateur de contrebasse, qui s’était annoncé par téléphone (transcription de l’écoute en annexe), vient d’entrer. » Neuf minutes treize plus tard, il nota que l’instrument avait été pris en charge et placé dans le véhicule, qui avait fait demi-tour pour redescendre en ville. La camionnette disparue, la voiture banalisée resta là ; l’agent notait tout, veillant à ce que l’assigné à résidence respecte la décision de justice. Une caméra supplémentaire posée en face du portail permit de reconstituer minute par minute les événements sans pour autant exercer la moindre influence sur eux, et les enquêteurs d’Interpol qui visionnèrent ensuite l’enregistrement ne purent retenir un sourire narquois devant la carrure des luthiers.
— Vraiment… n’importe qui entrait…, remarquèrent-ils, ironiques.
— Nous étions mandatés pour une surveillance, rétorqua la police cantonale, légaliste jusqu’au trognon, et cela a été minutieusement accompli.
— Minutieusement, ça, on ne peut pas vous l’enlever.
Charles Gostes attendait les luthiers sur la terrasse qui offrait une vue sur le lac. Rien que la terrasse valait la moitié du prix de la propriété, c’est ainsi en ces lieux paradisiaques, une vue sur le Léman coûte un bras, puisque c’est cela que l’on achète : voir, montrer et, si l’on est un peu poète, contempler. Une autre part considérable du prix consiste à ne pas être vu, donc hauts murs, frondaisons, espace tampon avec le reste du monde.
Quand il vit apparaître les luthiers, ses viscères tressaillirent, mais il n’en montra rien. En ces temps de pandémie, plusieurs séries causales indépendantes convergeaient pour donner aux gens une touche inquiétante, à savoir le port du masque, les lunettes noires en toutes saisons, la mode du crâne rasé ; cela créait sans intention d’effrayer une figure de tueur hygiéniste qui courait les rues en de multiples exemplaires ; et quand en plus ils portaient des gants de latex, bingo, c’était ça, on le savait : des tueurs en série. Ils viennent.
Les deux types qui n’avaient pas l’air de luthiers, ou alors pour des instruments électriques de death metal, couchèrent l’étui à contrebasse devant lui et l’ouvrirent. Le bois noir extérieur avait été laqué avec soin, il ne comportait ni usure, ni rayures, toutes ces traces qui s’accumulent pendant la vie agitée des musiciens, les contrebassistes particulièrement, affligés d’un instrument si considérable qu’il se cogne toujours quelque part. Le capitonnage intérieur de feutrine rouge définissait un vide de forme humaine, comme un cercueil adapté à la morphologie de Charles Gostes, petit homme bedonnant dont la silhouette rappelait vaguement celle d’une bouteille de Perrier ; dès qu’on l’avait remarqué on ne pouvait se défaire de l’image, cela faisait sourire, et on pensait aussitôt au culbuto, ce jouet qui se redressait toujours quand on le penchait, un bonhomme réjoui qui ne savait pas ce que c’était que tomber. Malgré cette malheureuse disgrâce il était parfaitement habillé, costume soyeux et griffé, chemise blanche repassée, nœud papillon assorti à sa pochette, boutons de manchettes dorés et chaussures pointues au poli miroir. Si tout échouait, il voulait sortir de sa boîte à son avantage, car les photographes seraient là. Il ne voulait pas apparaître hirsute et déchu comme Saddam Hussein quand il fut extrait de sa cache qui n’était qu’un trou de chantier couvert d’une tôle ondulée, il voulait réapparaître élégamment, en costume sombre, d’un écrin de velours rouge, et être crédible quand il prononcerait avec détachement les mots déjà préparés : « J’ai joué, j’ai perdu ; continuons la partie. » C’est lui qui avait insisté pour qu’on laque l’étui, ce qui le rendait peu crédible pour transporter une contrebasse, mais personne n’y connaît rien, une petite incongruité ne pèsera pas lourd devant la possibilité sur les photos de garder la face en cas d’échec. Il lissa ses cheveux en arrière, referma son veston d’un bouton et se coucha sur le dos.
Il ressentit un léger malaise qu’il n’osa exprimer ; ainsi couché dans l’étui noir il se demanda si on ne l’avait pas manipulé et trompé et si ce n’était pas réellement un cercueil qu’on lui avait préparé, et quand le luthier masqué referma le couvercle avec ses mains gantées de latex, il lui fit remarquer qu’il prenait quand même bien des précautions. « C’est que vous êtes un semeur de peste, monsieur. Et cela ne s’approche pas comme ça. » Bouche cachée, regard caché, crâne lisse, mains en plastique, il n’exprimait rien d’autre que des paroles ambiguës. Charles Gostes ne savait pas sur quel pied danser, mais ça tombait bien, ainsi coincé dans sa boîte il n’était pas question de danser. Il pensa qu’il les avait payés, cela le détendit. Le couvercle fut refermé, abolissant la lumière et étouffant tous les sons. Comme des phosphènes flottant dans l’obscurité apparurent les petits trous que l’on avait percés dans le bois avec une mèche fine pour qu’il puisse respirer. On redressa l’étui de contrebasse et on le roula sans heurt à travers le parc, vers la sortie.
Ce n’était pas si inconfortable finalement, moins qu’il ne l’aurait cru. Il tenait sans plier les genoux, la tête calée dans le rétrécissement qui est la place du manche, les épaules heureusement un peu tombantes dans l’élargissement de la caisse, le bedon à l’aise dans l’arrondi de la coque. Il sentit les chocs répétés de l’escalier de la terrasse, le roulement sans heurt sur le béton de l’allée, le sentiment d’apesanteur quand les deux hommes soulevèrent la caisse et la portèrent sur quelques pas en lui donnant une souple sensation de balancement, le choc léger quand ils le posèrent couché dans la camionnette, le claquement du hayon ; les trous s’éteignirent, mais il respirait. Il ressentit les secousses molles du véhicule à petite vitesse, la manœuvre, le demi-tour, et enfin la descente régulière de la rampe de Cologny. Malgré l’aspirateur passé avec soin, la feutrine rouge restait légèrement pulvérulente, le nez le chatouillait, il avait la tête et les bras coincés, et envie de pisser. Il s’efforça de penser à autre chose, à grand-peine n’éternua pas, se sentit envahi de morve qu’il essayait de renifler, sans arriver à se curer totalement les fosses nasales par sa seule puissance d’aspiration. La camionnette ne penchait plus, s’arrêtait régulièrement, ce devait être Genève et ses feux, puis la régularité sans heurt de la brève autoroute qui menait à l’aéroport. On le transféra dans l’avion privé par la passerelle, jusque dans le salon. On ouvrit la caisse quand l’avion fut en l’air, hors d’atteinte sauf d’avions de chasse qui ne décolleraient pas pour si peu ; il se releva avec majesté, il se moucha enfin et se repeigna. L’un des faux luthiers lui brossa vigoureusement le costume pour en ôter la fine peluche qui s’y était déposée, il alla enfin pisser et il prit place dans le fauteuil de cuir blanc dans lequel il allait passer le reste de ce voyage secret. On lui servit un verre du whisky particulier réservé à la célébration des victoires, une bouteille vénérable toujours présente dans le bar de son avion de plaisance, et, très détendu, il s’endormit.
Chapitre III
Où le ciel, si bleu si calme, semble se briser
Pas loin de Genève, dans les Alpes françaises qui ne sont qu’à un saut d’avion, Camille et Paul, allongés sur une pelouse d’altitude, rêvassaient au soleil en regardant les jeux des oiseaux. Les beaux voiliers aériens glissaient sur un ciel de tôle laquée, d’une nuance de myosotis comme septembre sait en offrir. Les falaises de roches claires créaient de puissants thermiques ; l’air chauffé montait en soulevant la voilure des rapaces qui les utilisaient comme ascenseurs, ils tournaient au-dessus de tout, car c’est leur niveau de chasse. Ils ne manœuvraient pas, ils laissaient leurs ailes étendues à plat, les rémiges à l’extrémité comme des doigts écartés posés sur l’atmosphère.
D’en bas on pouvait entendre leur cri rouillé, le grincement de piège métallique de leur bec. Ils sont inquiétants les oiseaux de proie, ils scannent le sol de leurs yeux minutieux à la recherche de rongeurs qui ont déjà compris. Leur petit cœur de proie crépite de battements accélérés, ils savent qu’un cauchemar de plumes peut à chaque instant s’abattre et les saisir dans ses griffes. Le rapace décroche de son orbite, plonge en silence, c’est fini.
D’autres oiseaux passaient la crête d’un bond trop rapide pour être reconnus, ils rabattaient leurs ailes le long de leurs flancs et tombaient la tête la première à une vitesse folle dans une manœuvre aéromilitaire d’attaque au sol ; mais ceux-là ne chassaient rien, ils jouaient. En s’amusant à dévaler la pente, ils vivaient des joies d’oiseaux. Camille les suivait d’un œil admiratif et se disait qu’il serait bon d’apprendre leur nom avant de venir ; c’était idiot de vivre à hauteur d’oiseaux en ignorant comment ils s’appellent, mais ne pas le savoir ne changeait rien au plaisir de les voir glisser sur l’air comme le font les têtes brûlées revêtues dewing suits. Les oiseaux imitaient maintenant les hommes qui imitaient les oiseaux, en une récente spirale antispéciste où les sports extrêmes pratiqués en montagne faisaient redécouvrir à tous le plaisir gratuit de voler.
Soudain les oiseaux sursautèrent, ils tressaillirent dans les trois dimensions de l’air, certains bondirent, d’autres tombèrent, il en était qui dérapaient sur l’aile en zigzaguant, ce fut vertigineux et inquiétant, l’espace se brisa en éclats de miroir, chacun emportant un reflet dans sa chute ; un grondement terrible s’ensuivit, le bruit d’un camion géant rempli de fûts métalliques qui versait sa benne dans la vallée. Camille et Paul plantèrent d’un même geste leurs doigts dans les touffes du gazon d’altitude, ce qu’il ne faut pas faire car ici le sol ne tient pas, il est à peine posé sur la roche, si on tire il se détache par plaques. Mais le sol ne bascula pas, une ombre les recouvrit comme un drap traîné sur la pente ; un petit avion affreusement bruyant les survola à basse altitude, un avion privé sans décoration, les ailes en flèche et ses deux réacteurs collés sur sa queue ; il sauta de justesse la crête en traînant sous lui son ombre, il disparut derrière la ligne continue des roches, et le bruit s’interrompit. Aucune boule de feu ne vint, les oiseaux reprirent leur place, chacun à son altitude. « J’ai cru qu’il allait s’écraser », murmura Camille. Le petit avion avait été avalé par la montagne, sans écho et sans trace.
Le lendemain, sans d’abord faire de lien, Camille et Paul apprirent que Charles Gostes s’était évadé de Genève, là où la justice l’avait assigné à résidence en l’attente de son procès. Et rapidementLe Bourre-pif, journal tendancieux et narquois que Camille recevait régulièrement, ne le passant qu’ensuite à Paul, on comprendra pourquoi, s’en donna à cœur joie.
Le Bourre-pif, journal tendancieux et narquois, mais pas faux
Jazz à Genève ! Un solo magistral du roi des bandits, exfiltré en contrebasse !
Charles Gostes est peu connu des classes moyennes car les mondes sont étanches, on n’y compte pas l’argent dans les mêmes unités. Lui c’est le mégaeuro, dont il n’existe aucun billet. Il dirigeait deux entreprises automobiles, produisant des millions de véhicules chaque année, on appréciera le bilan carbone. Payé par chacune, il recevait chaque année dix-sept millions d’euros. Dix-sept. Oh, comme travail, il lui suffisait de siéger ! Simplement occuper son fauteuil le plaçait sous la pompe à phynances qui déversait l’argent des deux entreprises directement dans ses poches. La pompe ronronnait, le robinet coulait, les poches se remplissaient, et lui planait avec un doux sourire. Il n’était pas esclave de la gravité, il allait comme un oiseau en se moquant des obstacles, il ne touchait jamais le sol. Il habitait l’empyrée des très riches, qui peuvent tout sans s’encombrer de rien.
Personne n’a besoin de dix-sept millions d’euros, personne ne les mérite non plus. La responsabilité de quatre cent mille employés ? Il ne les connaissait pas, ce n’est pas ce qu’on appelle une charge de travail. Si par malheur l’entreprise échoue, il ne sera pas licencié, mais remercié. Il s’en ira avec des indemnités encore plus élevées que son salaire. Pour les dirigeants c’est une bénédiction que d’être virés, on y fait fortune. Les gens ordinaires occupent un poste qu’ils ont peur de perdre, Gostes occupait une place près du robinet. Zéro risque, dix-sept millions. Chaque année.
Est-ce un travail ? Est-ce un salaire ? Pour diluer le scandale, on évoquera les footballeurs, qui sont encore mieux payés sans jamais rien faire de plus utile que d’amuser les gens ; mais au moins ils courent. On conviendra que ça fait cher la goutte de sueur, mais ils mouillent davantage le maillot que les dirigeants leur costume.
Comme chaque fois quand il lisait les petites chroniques que Camille lui apportait, Paul souriait, puis haussait les épaules.
— Mais c’est qui, qui écrit ça ? C’est jamais signé, seulement des initiales…
— Va savoir… peut-être même les initiales d’un pseudonyme…
La livraison suivante apporta une nouvelle chronique, qui renchérissait.
Le Bourre-pif, journal tendancieux et narquois, mais pas faux
Pour la création d’un délit d’accumulation.
Charles Gostes fut inculpé pour fraude fiscale. Il est surprenant que l’on puisse avoir l’idée de frauder, de chipoter sur ce qu’on rend au collectif qui vous a enrichi, quand on gagne autant, ça ressort d’une mesquinerie cosmique, à moins que ce ne soit un aveuglement cognitif quand l’unité de compte est le mégaeuro.
Mais ce qui est délictueux, ce n’est pas tant la fraude que le principe de gagner tant. Un tel salaire détourne chaque année une quantité de cash qui aurait permis de renforcer un service de recherche et développement consacré à la pérennité de l’entreprise, voire à des projets de reconversion vers autre chose que la production de véhicules à moteur. Par une telle ponction, le dirigeant plombe ce qu’il dirige, mais l’échelle hiérarchique sert à ça. Ils sont nombreux à y monter.
La justice suisse ne s’y était pas trompée, elle est de tradition calviniste, elle sait la nécessité de réguler les flux d’argent pour éviter la corruption de l’âme. À force de voyager sans obstacle, cet homme trop payé pour un seul homme ne voyait plus de limites, il avait débordé : son existence donnait la plus mauvaise image qui soit de la petite communauté fermée de ceux qui se battent pour un siège sous la pompe. Il leur faisait à tous risquer l’émeute, risquer leur tête qui serait promenée au bout d’une pique dans un carnaval qui s’égaierait dans les rues de Genève en flammes, les banques brûlées, les vitrines d’horlogers brisées, et les montres à cent mille francs lancées dans la foule, offertes à qui les attrapera. Les dirigeants prennent des risques, c’est certain.
Quand Charles Gostes fut arrêté, il cria à la machination, voire au viol des traités internationaux, la douce république lémanique n’est-elle pas depuis toujours un refuge ? Mais c’était plutôt un effet de la clairvoyance d’une justice lucide, légèrement rigide on en conviendra, mais sans un peu de raideur jamais justice ne serait rendue. Ses avocats, surpris, démissionnèrent ou se déclarèrent en vacances. Lui, depuis les airs, fit passer une déclaration : « Je ne fuis pas la justice, mais l’injustice qui m’est faite et la persécution dont je suis l’objet. »
Cet homme était tellement payé que ce n’était plus un salaire, mais un détournement.
Au trou ! Rends l’argent !
C’était un nouvel épisode de la guerre contre les pauvres, une guerre que les riches sont en train de gagner parce qu’ils sont toujours plus riches, et que les gouvernements élus par les pauvres ne veulent surtout pas les contrarier.
Camille comme de juste était en colère. La colère irriguait son âme, et c’était son mode de réaction à tout scandale, à toute blessure, qu’elle soit intime, personnelle ou sociale.
— Mais qu’on le pende !
Paul, placide, haussa un seul sourcil ; il avait l’habitude.
— Ah ?
Ce fut toute sa réponse.
— Mais oui… ! La sécession des riches mène à un désir de violence ; ne le voient-ils pas ?
— C’est un peu expéditif… avança Paul prudemment.
— À peine… mais on entrevoit une issue. Quand quarante-deux personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité, ça suggère qu’il n’y a pas tant de gens à pendre, pour qu’après distribution de leurs biens on puisse doubler la richesse de la moitié de l’humanité. On tient une solution…
— Leur fortune, ce ne sont pas des piscines remplies de billets…
— Je sais, ça ne marche pas comme ça. Ce sont d’ailleurs les pauvres qui se pendent, et ils le font eux-mêmes. Mais ce chiffre montre l’ampleur du détournement. Quarante-deux d’un côté, quatre milliards de l’autre, deux chiffres incommensurables, et pourtant la balance indique une égalité de poids : l’idée que l’on pourrait corriger la balance en répartissant l’argent fait rêver. En plus Charles Gostes n’en fait même pas partie, de ces quarante-deux, il n’en est que le majordome. Il n’est pas celui qui se paie, mais celui que l’on paie, il a seulement le costume, pas la fortune. On ne va pas en vouloir au majordome, tout de même.
Paul ouvrit ses bras.
— Viens…
Camille se réfugia sur son large torse, sa colère lentement reflua, et sécha. Paul lui faisait toujours cet effet-là, par la seule masse de son corps, de son corps inébranlable et velu ; de son corps consolateur.
La narquoiserie console quiconque investit le verbe d’une puissance véritable, d’une action possible sur le réel, alors, quand Camille apprit que l’avion de Charles Gostes avait disparu au-dessus des Alpes peu de temps après son décollage, cela l’amusa. Il fallait faire court, loufoque et un peu méchant, et finalement éclairant.
À la livraison suivante la chronique était là, même page, continuant de s’acharner avec plaisir même si le verbe ce n’est que du vent.
Le Bourre-pif, journal tendancieux et narquois, mais pas faux
Pas moyen d’être à poil dans sa piscine ! Les milliardaires se plaignent d’être observés.
On piste leurs avions, on divulgue leurs trajets, pas moyen de faire un tour à Monaco, d’y jouer incognito quelques jetons pour se détendre et puis de rentrer dîner à Paris sans que ça se sache. Ça les choque. Les milliardaires. Comme si on regardait par-dessus la clôture de leur jardin. Peuvent pas plonger à poil dans la piscine, puisque des dizaines de milliers de têtes dépassent aussitôt du mur qui protège leur villa. Quand Elon Musk s’envole, c’est cinq cent mille personnes qui le suivent par l’appli dédiée, c’est un million d’yeux qui se lèvent pour suivre l’avion dans le ciel avec sans doute l’espoir qu’il s’écrase, c’est oppressant. Déjà qu’un seul œil dans la tombe où s’était réfugié Caïn le rendait fou, alors un million on n’imagine même pas. »
Extraits
« Ils étaient si mal arrimés au monde que la simple secousse d’une déception suffisait à les en décoller. » p. 92
« Camille accompagnait tout le monde, les vivants, les malades et les mourants, ceux qui parlaient de mourir, ceux qui voulaient mourir en soupirant, ceux qui ne voulaient surtout pas mourir et qui le confessaient en pleurant, il accompagnait aussi les morts. Les morts surtout. Ce n’était pas qu’il en fit davantage pour eux, mais c’est pour dire qu’il fallait un effort particulier pour accompagner ceux qui ne sauront jamais qu’on les accompagne, on serait plutôt tenté de leur tourner le dos puisqu’ils n’en sauront rien. » p. 140
À propos de l’auteur
Alexis Jenni © Photo Laurence Honnorat
Lauréat du prix Goncourt pour son premier roman, L’art français de la guerre, Alexis Jenni, né à Lyon en 1963, est l’auteur de nombreux romans, essais, biographies et albums jeunesse sur des thèmes divers, historiques, écologiques ou scientifiques. Professeur de Sciences de la vie et de la Terre, il a récemment signé une série d’essais et de biographies, notamment sur des thématiques écologiques. Dans les Alpes tout ira mieux affirme sa volonté de recentrer son écriture sur son œuvre romanesque. (Source : Éditions Le Cercle Ouvert)
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