Chacun

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En deux mots

Paul Weiss-Melville, cardiologue toulousain de cinquante-six ans, vit reclus dans la maison de son enfance. Sa femme Rose a disparu deux ans plus tôt dans les eaux de l’Ariège, corps jamais retrouvé. Autour de lui gravitent un frère jumeau, une belle-sœur obsédée par son apparence et une sœur aimante et silencieuse. Entre deuil, secret et fracas du monde, Paul cherche un sens à ce qui n’en a peut-être aucun.

Ma note

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’intime et le fracas du monde

Paul attend sa femme qui a disparu depuis deux ans. Autour de lui, un frère qui penche vers l’extrême droite, une belle-sœur adepte de chirurgie esthétique et une sœur aussi discrète qu’attentionnée. Jean-Paul Dubois nous revient avec un roman sur l’attente et la nostalgie, où l’intime et le fracas du monde ne font plus qu’un.

Il est de ces auteurs dont on attend avec gourmandise chaque nouvelle parution, car on sait qu’il va nous régaler de ses connaissances, nous émouvoir avec des personnages étonnants. Après L’Origine des larmes (2024), voici donc Chacun, énigmatique dès le titre. Et l’incipit ne nous en dira pas davantage « Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. » La solitude comme point de départ et point d’arrivée, le hasard comme seul architecte de nos vies. Mais entrons dans le vif du sujet.

Paul Weiss-Melville a cinquante-six ans. Il est cardiologue, en arrêt de travail depuis plus de deux ans, terrassé par une dépression qu’il qualifie de « récidivante et spongieuse ». Il vit dans la maison toulousaine où il est né, une bâtisse immense et fatiguée, imprégnée pour toujours de la fumée de ses parents. Il y attend. Il attend Rose, sa femme, disparue un matin de janvier alors qu’elle faisait du kayak sur les eaux vives de l’Ariège. Son embarcation brisée a été retrouvée sur la rive. Pas son corps. Depuis, rien. Sinon une phrase bien mystérieuse : Paul « sait trop de choses qu’il n’aurait jamais dû savoir ». 

On devine alors que le deuil de Paul n’est peut-être pas tout à fait un deuil.

Autour de lui, une famille haute en couleur. Chloé, la petite sœur tendre et discrète, urologue elle aussi dans les gènes maternels. Et Lothar, le frère jumeau, rebaptisé Achille depuis qu’il a fait carrière dans les coulisses politiques. Un homme qui a été facilitateur au service de Nicolas Sarkozy, avant de glisser vers les théories les plus radicales de l’ultradroite technocapitaliste. Sa femme Alma, se rend régulièrement à Barcelone dans une clinique spécialisée en chirurgie esthétique. 

On se régale tout au long du livre de scènes aussi cocasses qu’éclairantes, dans lesquelles l’ironie de Jean-Paul Dubois pique gentiment. Comme lorsque Lothar lit à voix haute des extraits du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Comme lorsque Donald Trump, baptisé l’Homme à la peau de cartable, part faire une partie de golf entre deux bombardements et l’enlèvement d’un dirigeant sud-américain. Le récit de Mary Trump sur l’enfance de son oncle, ce fameux repas où un plat de purée renversée aurait scellé un destin de sociopathe, donne lieu à l’une des pages les plus savoureuses du livre.

Voilà la magie du roman : il fait cohabiter l’intime le plus enfoui et le fracas planétaire. La disparition d’une femme dans une rivière ariégeoise et l’enlèvement d’un chef d’État. Le deuil d’un homme et la dérive idéologique de son frère. Rien n’est jamais loin de rien.

Le passé familial, lui, se dévoile par fragments savoureux. Les parents de Paul, Lise et William, sont morts à quatre mois d’écart de la même maladie, dans le même hôpital. Ils fumaient tout, partout, tout le temps. Elle, urologue parmi les rares femmes du métier dans les années 1970. Lui, réparateur de motos anciennes, ancien sociologue déçu par Marx et par l’Amérique. Le mystère de leurs origines, jamais résolu, jamais vraiment cherché, donne au roman un parfum de saga sans généalogie.

Que ceux qui tiennent à découvrir par eux-même le mystère qu’entretient Paul ne lisent pas la quatrième de couverture, ni ce qui va suivre. Paul a reçu une lettre de Tokyo. Une lettre, non signée, mais dont l’écriture ne trompe pas. C’est celle de Rose. Et ce ne sera pas la seule. Mais tout au long du récit, l’incertitude est entretenue avec un art consommé du non-dit.

Car Jean-Paul Dubois sait dire l’essentiel en une formule. Il sait aussi laisser filer de longues phrases enroulées, presque haletantes, quand il s’agit de dire l’amour ou la colère. Et il sait manier l’ironie et l’humour avec un mélange de tendresse et de férocité. Entre journal intime et poésie du chagrin, ce nouvel opus vient compléter une œuvre peuplée de personnages fracassés mais debout, souvent hantés par des pères mécaniciens ou pasteurs, souvent réfugiés dans un métier manuel comme rempart contre le vertige du monde.

Le prix Goncourt 2019 pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon a trouvé cette fois les carburateurs et les moteurs comme métaphore d’un monde qu’on pourrait encore réparer, la fraternité comme dernier rempart, l’ironie comme politesse du désespoir. Et cet homme si attachant, qui refuse de renoncer à comprendre.

Chacun

Jean-Paul Dubois

Éditions de l’Olivier

Roman

256 p., 21 €

EAN 9782823622881

Paru le 02/10/2026

Où ?

Le roman est situé en France, du côté de Toulouse. Mais on y évoque aussi Paris, Tokyo, la Chine, Barcelone et le pays basque.

Quand ?

L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur

Cela fait deux ans que Rose, la femme de Paul, a disparu. Deux ans que Paul guette son retour en relisant les rares lettres qu’elle lui envoie (mais est-ce vraiment Rose qui les a écrites ?). La dernière a été expédiée de Chine. Paul décide de partir à sa recherche.

En attendant, il écoute ses disques favoris (Lou Reed, Stevie Wonder), se dispute avec Lothar, son frère jumeau, tombe amoureux d’Alma, sa belle-sœur, et insulte mentalement Donald Trump, « l’Homme à la peau de cartable » dont il suit jour après jour les propos aberrants.

En congé de l’hôpital qui l’emploie, il finit par reprendre le travail et se trouve confronté à un patient porteur d’une malformation cardiaque extrêmement rare, le syndrome de Brugada. Mais c’est à Barcelone que son destin va finalement se nouer.

Comment rester fidèle à ceux que l’on a aimés ? Et « jusqu’au bout tenir debout » ? A bord de sa moto Royal Enfield Interceptor 736 cc, Paul fonce sur la route qui le ramène à Toulouse. Nous sommes le 26 février. La radio annonce le début de la guerre.

Avec ce nouveau livre foisonnant, Jean-Paul Dubois retrouve la verve romanesque d’Une Vie française et conduit son héros favori sur le chemin d’une possible rédemption.

Les critiques

Babelio

Les premières pages du livre

« Préambule

L’auteur de ce roman n’ayant jamais été condamné par le tribunal correctionnel de Paris à une peine de cinq ans de réclusion pour association de malfaiteurs dans une affaire dite libyenne, ce livre n’a donc pas pu être écrit en vingt et un jours, dans une cellule du quartier des personnalités de la prison de la Santé, et ce entre le 21 octobre et le 10 novembre 2025.

Par voie de conséquence, n’ayant pas eu à connaître « cet enfer », ainsi que rapporté dans le livre intitulé Le Journal d’un prisonnier, il n’a jamais non plus éprouvé le besoin de se rendre à Lourdes en compagnie de M. Vincent B. (héritier de la compagnie des papiers à rouler OCB), à bord de son apostolique aéronef privé, afin, comme l’écrit le condamné, de « prier pour porter la croix de cette injustice », « voir les malades et les désespérés », passer « la journée avec eux » et s’immerger « en leur compagnie dans les piscines du sanctuaire ». De toute façon, de nature frileuse, l’auteur, sans foi mais respectueux des lois, n’aurait jamais eu l’idée de se glisser dans les eaux, fussent-elles miraculeuses, d’un bassin à douze degrés.

« Chacun de nous rate sa vie à sa manière, selon ses moyens et ses convictions. »

Léon Aréga 1 (1908-1978)

« On sait la satisfaction qu’un individu éprouve à manifester concrètement sa propre réalité dans le monde par le biais du travail manuel. Elle semble le libérer de la nécessité de fournir une série de gloses bavardes sur sa propre identité pour affirmer sa valeur. Il lui suffit en effet de montrer la réalité du doigt : le bâtiment tient debout, le moteur fonctionne, l’ampoule illumine la pièce. »

Matthew B. Crawford 2, Éloge du carburateur (2009)

1. Léon Aréga, d’origine polonaise, avait un nom slave commençant par Z et si difficile à prononcer qu’il l’abandonna en arrivant en France pour choisir le patronyme d’Aréga. Ce qui en Éthiopie veut dire « celui qui réussit ». Durant la guerre il s’enrôla dans la Résistance. En 1946, il publieComme si c’était fini. Décrit comme esseulé, « l’homme qui réussit » publiera cinq autres livres chez Gallimard.

2. Matthew B. Crawford, né en 1965, est un philosophe politique et social, essayiste, chercheur à l’université de Virginie. Après avoir codirigé pendant six mois un think tank à Washington, il démissionne, ouvre un atelier de réparation de motos, à Richmond (Virginie) et publie des textes remarqués.

1er janvier 2026.

La rivière et le kayak.

Nuit et jour Rose me manque.

Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins.

Il y a quelques années, je n’aurais jamais imaginé écrire un jour une telle phrase. Une phrase d’un homme vulnérable et vieilli, les mots désuets d’un patient fatigué par les molécules de son traitement, qui fait les cent pas dans sa tête, fouille sans désemparer les tiroirs de ses souvenirs et finit par s’écorcher sur les angles saillants de sa mémoire.

Au fil de ce récit je m’efforcerai d’être aussi engageant que peut l’être un cardiologue en arrêt de travail motivé par une dépression récidivante et spongieuse qui le tient écarté de son cabinet depuis plus de deux ans. Compte tenu de ma spécialité et de la nature singulière de mon travail, rarement porteur de bonnes nouvelles, et pour ne voir que le côté salutaire de la chose, je dirai que cette absence prolongée a peut-être, d’une façon ou d’une autre, allégé l’existence de certains de mes patients. Le moment venu, j’expliquerai la raison profonde de ce paradoxe. Quant à l’attirail qui emplit mon pilulier, il justifiera chez moi le besoin de respecter un ordonnancement rationnel et daté quant à la chronologie des événements que je vais tenter de relater ici.

Je n’ai jamais été affligé par la vie, qui, sans doute par négligence, m’a plutôt préservé. Jusqu’au 6 janvier 2024. Quinze jours après le solstice d’hiver. Je me souviens de cette lumière froide, dépolie, de ce week-end dépressif et glacial. Comme cela lui arrivait souvent, et en toutes saisons, Rose était partie de très bonne heure faire du kayak dans les eaux vives de l’Ariège. Mais ce soir-là elle ne revint pas chez nous, à Toulouse. Le lendemain, alors que le jour se levait à peine sur le Couserans, son embarcation, brisée en deux par les rochers et le courant, a été repérée sur le bord de la rive. Rose est ma femme. Sa voiture, garée sur un chemin en bordure de rivière, a été localisée trois kilomètres en amont. Son corps, lui, est demeuré introuvable. Depuis deux ans il n’est jamais réapparu.

Nous sommes le 1er janvier 2026. Je suis assis à mon bureau dans la maison où je suis né. Ma sœur Chloé et mon frère jumeau Lothar ont également grandi ici. Lothar, qui s’est plus tard lui-même rebaptisé Achille, est marié à Alma, une étrange personne, que je trouve touchante et effrayante à la fois. Comme chaque premier de l’an, ces trois-là vont venir tout à l’heure passer la journée avec moi. J’aime ma sœur, mon frère m’embarrasse et sa femme, parfois, me fait peur. Plus tard, quand tous seront réunis ici, à mettre de la vie et du bruit dans ces pièces tapissées de silence et devenues muettes, je dirai mon sentiment profond sur ces gens auxquels je suis attaché et qui me tiennent lieu de famille. Frères et sœur, nous portons tous les trois les noms de nos parents : Weiss-Melville. Je suis Paul Weiss-Melville, j’ai cinquante-six ans.

Depuis la disparition de Rose je ne trouve un peu de paix qu’entre les murs de cette maison. Trop grande, sans doute, très vieille aussi. Notre père et notre mère l’ont aimée au-delà du raisonnable et aussi parfumée pour l’éternité, tant ils y ont fumé.

À l’époque tout le monde fumait. N’importe quoi, n’importe où, n’importe comment. Des herbes pulvérulentes, de la chimie approximative et du tabac transatlantique, Virginia ou Burley, avec ce qu’il fallait d’additifs pétulants et de goudron raffiné pour rétrécir fermement l’orifice des bronchioles et déposer à l’intérieur des poumons les semences pollinisatrices d’un robuste cancer. Pour avoir largement consommé, inhalé et mélangé, de nuit comme de jour, l’entier et l’excédent de tout ce qui précède, Lise Weiss et William Melville, notre mère et notre père, sont solidairement morts d’une identique maladie respiratoire, dans le même service hospitalier de la ville. À quatre mois et deux chambres d’écart.

J’ai toujours vécu dans cet immense fumoir qui appartenait déjà à ma grand-mère, elle-même, paraît-il, grande consommatrice de tabac roulé et native, comme sa fille Lise, de Neuchâtel.

Parfois le soir, quand je ferme les yeux, je les sens tous, littéralement, près de moi, dans ce monastère qui retrouve l’odeur de la vie, je les regarde aller et venir, je les entends parler, une cigarette entre les doigts, heureux comme autrefois, agités, fervents, tirant machinalement sur leurs blondes filtrées, et toussotant de temps à autre pour dissiper le brouillard de leurs bronches. Ils sont dans la maison, si près de moi, leurs pas font craquer les vieux parquets, je suis encore leur enfant. Je respire ce qu’ils fument, j’écoute leurs musiques, et à ces moments-là je ne suis plus seul, je suis leur enfant unique.

Que dire d’autre à propos de ce vieux haut fourneau désaffecté dans lequel je vis ? Peut-être que la façade ne parvient plus à cacher ses rides, que les volets battent quand souffle l’autan et que les fenêtres de la bâtisse sont encore équipées de leurs vitrages d’origine reconnaissables à ces irrégularités structurelles qui les irriguent, aux bulles et aux déformations qui caractérisent la surface de ces verres soufflés. Ils sont aussi fins que du papier à cigarette et n’ont jamais préservé de quoi que ce soit. La pluie et le vent s’infiltrent entre les lèvres avachies du mastic, l’hiver, lui, s’installe dans la maison pour toute la saison, et les canicules d’été, sous prétexte de siestes, annexent jour après jour toutes les pièces.

Rose détestait le temps des chaleurs. Certaines nuits, il lui arrivait de dormir dehors avec notre vieux chien sous les arbres du jardin. Et, de la fenêtre de la chambre, dans le noir, je les regardais tous les deux, paisibles, allongés côte à côte, comme un vieux couple de campeurs qui a fini sa journée.

Nuit et jour Rose me manque.

Lothar récite du Sarkozy.

Alma recompte ses côtes.

Ma sœur Chloé me prend dans ses bras.

Il y a deux décennies que je ne mange plus de viande et pratiquement plus de poisson. Et pourtant, tous les premiers de l’an, Lothar et sa femme qui me fait peur se croient obligés de m’apporter une sorte de dinde surdimensionnée, cuite, recuite et fourrée, par un traiteur compulsif, d’une infinité de canneberges et autres fruits rouges déshydratés et conservés avec du dioxyde de soufre et du bisulfite de sodium agrémentés d’un peu de métabisulfite de potassium. Chloé, elle, n’apporte jamais rien. L’idée d’arriver chez son grand frère végétarien avec une volaille repulpée ne lui viendrait simplement pas à l’esprit.

Le déjeuner s’est passé comme tous les repas de famille. Avec des remarques sur l’excès de cuisson des blancs de la bête, le blocage des routes par les agriculteurs, la succession des bombes climatiques, les retards chroniques des vols sur les lignes d’Air France et la dégradation des façades de la maison. Lothar et Alma ont monopolisé la parole et nous ont longuement fait partager leur expertise sur l’ensemble de ces thèmes et quelques autres sujets annexes. Ma belle-sœur qui me fait peur, croyant sans doute bien faire, a mis à profit un court répit dans cette logorrhée pour se tourner vers moi et me demander avec un sourire qui se voulait apitoyé : « Et pour Rose, quelque chose de nouveau ? » J’ai pris une longue inspiration, j’ai pensé : Si seulement tu savais. Puis j’ai juste dit : « Non, rien. » En réalité je savais trop de choses. Que personne n’avait à savoir. Des choses insensées qui me maintiennent en vie.

Comme à chaque fois en ces périodes de retrouvailles, en buvant du café et en croquant des chocolats habités de je ne sais quelles étranges et illisibles saveurs, Chloé, Lothar et moi avons évoqué notre jeunesse dans ce salon, le tabac des parents, bien sûr, leur manière de vivre si singulière, elle urologue, lui réparateur de motocyclettes et homme sachant tout faire. Nous nous sommes souvenus de cette façon si forte, si simple, si quotidienne qu’ils avaient de s’aimer, de s’occuper de nous. De nous préserver du mal, laissant à l’école des jours le soin de nous apprendre ce qui devait l’être. Ces gens étaient vraiment hors du commun. Ils possédaient la grâce d’exister.

Aujourd’hui nous sommes ici à leur place et bien loin de posséder ce même art de vivre.

Il faut maintenant que j’avoue très partiellement l’une des raisons pour lesquelles ma belle-sœur et mon jumeau m’effraient. Toute la journée, Alma s’est tripoté la taille, tâtant ses côtes, vérifiant, en d’incessantes allées et venues devant le grand miroir de la pièce, l’extrême finesse de ses formes que j’imaginais enserrées dans un corset de contention. Il y a quelques mois, lors du dîner d’anniversaire de Chloé, elle nous a fièrement avoué, devant le sourire de mon frère, s’être fait sectionner trois côtes sur chaque flanc pour pouvoir enfin mesurer sa taille à l’empan.

J’ai découvert que cette torture esthétique portait un nom : le rib remodeling. Cette pratique semble devenir un sport très en vogue pratiqué des deux côtés de l’Atlantique par des médecins et des chirurgiens sans doute formés aux rites et à la pratique des désosseurs-charcutiers. Sans aller jusqu’à de pareilles extrémités bouchères, mon frère a également sombré dans la mode du transformisme. Le couple fait régulièrement le voyage de Paris, où il réside, jusqu’à Barcelone, siège d’une clinique connue pour ses pratiques susceptibles de ralentir le vieillissement, voire d’enclencher la marche arrière. Par la biologie tout autant qu’avec le bistouri. Plus tard je raconterai tout ce que je sais de ce tourisme de jouvence. Aujourd’hui je dois seulement convenir que mon jumeau a plus ou moins retrouvé le visage et l’allure que nous avions à trente ans et peut aisément se faire passer pour mon petit frère.

Le 1er janvier 2024, à peu près à cette heure-ci, en ce moment touchant de la journée où, dehors, la lumière décline, Rose était assise dans ce fauteuil crapaud près de la fenêtre. Ma mère avait l’habitude de s’asseoir au même endroit pour écouter ses vinyles : Songs in the Key of Life, de Stevie Wonder, We, the People Who Are Darker Than Blue, de Curtis Mayfield, ou Blue Valentine, de Tom Waits. Un soir, en rentrant à la maison, j’ai entendu la voix de Curtis Mayfield feutrer les murs du salon. Rose était assise dans le fauteuil de maman. Elle portait son châle sur les épaules, fumait une cigarette en regardant les arbres dégarnis. Vingt ans après la mort de ma mère, et quelques jours avant sa disparition, Rose était là, assise dans le cocon maternel, sereine, attendant que la première journée de l’année s’achève. Je la regardais se fondre dans cette pénombre, j’étais heureux et fier de vivre avec cette femme.

Et nous étions à six jours de la fin du monde.

Chloé m’a rejoint à la cuisine tandis que je refaisais du café. Elle s’est approchée de moi et m’a pris dans ses bras en posant ses lèvres sur ma joue. J’ai senti ses mains caresser le sommet de mes épaules. J’ai murmuré : « Rose me manque, tu sais, elle me manque tellement. » Elle a dit : « Je sais. » Et je me suis mis à pleurer.

De l’autre côté de la cloison, j’entendais la voix de mon frère psalmodier des paroles sans queue ni tête. Comme le ronronnement lointain d’un moteur qui ne tourne pas rond. Chloé m’a pris par la main et m’a conduit au salon.

Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. Mon jumeau, tel un petit marquis, faisait la lecture à sa femme. Il tenait à la main un livre dont certaines pages étaient cornées avec des passages surlignés. Le titre :Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy. Vingt jours de détention. Deux cent seize pages. Un bréviaire du martyre, un almanach de la souffrance. Chloé s’est assise à mes côtés et m’a tenu la main tout au long du lamento.

« En m’asseyant sur le lit qui n’était pas fait, j’eus un choc. Je n’avais jamais senti, y compris à l’armée lors de mon service militaire, un matelas plus dur. Outre sa rigidité, le matelas pesait un poids étonnant. Décidément nous ne serions pas amis lui et moi ! Les oreillers étaient d’une drôle de matière, peut-être du plastique, les couvertures n’en avaient que le nom. […] Je devrais donc cohabiter avec moi-même dans douze mètres carrés. Je verrais ainsi si je pouvais m’autosuffire. Il restait à espérer que les conversations que j’aurais avec mon double durant ces prochaines semaines seraient instructives ! »

Marquant une pause, mon frère tourne son regard vers moi et me montre la page de garde : « Il me l’a dédicacé. À Achille. » Pour moi Achille n’existe pas. C’est un raptus de l’état civil, un embryon surnuméraire, un imposteur patenté. Qu’importe, Lothar revient à ses notes et reprend sa lecture : « Le papier toilette était rationné. Il fallait en demander à chaque fois, comme une faveur, et on vous en donnait trois feuilles, pas une de plus. […] Mon repas du soir se résumait souvent à un yaourt et une barre de céréales. C’était maigre, mais c’était tout ce que je pouvais avaler dans ces conditions. […] Je suis resté ainsi de longues minutes. Je priais pour avoir la force de porter la croix de cette injustice. »

Mon frère lisait les étapes de ce chemin de croix avec la foi d’un précepteur diligent. Il semblait porter la parole rédemptrice et universelle de celui pour lequel il affirmait avoir tenu pendant plusieurs années le rôle de « facilitateur ». C’était du temps où il s’était fait une petite place dans les ateliers et les arrière-cours de la politique. Je n’ai jamais obtenu meilleure définition pour « facilitateur » que : « Disons que je lui arrangeais les coups, je faisais le ménage. » Quelle sorte d’homme de ménage pouvait bien être mon jumeau Lothar Weiss-Melville ? Il y a bien des années j’ai essayé de lui soutirer des réponses plus précises sur son périmètre d’activité de l’époque : « Des négos, des arrangements spéciaux sur des trucs qui merdaient. Tu vois bien ce que je veux dire, quoi, tout ce qui allait de travers dans le parti, les embrouilles des investitures. De toute façon cette histoire est finie et, en plus, tu n’en as rien à foutre. »

En chaire, mon cher frère remonte et continue son sermon vespéral. Mal à l’aise, Alma gigote un moment dans son fauteuil, semblant réajuster le peu de côtes qu’il lui restait.

Le prêcheur, lui, n’en a cure, fouille ses notes, recherche les dernières bonnes pages, les récits édifiants susceptibles de faire courber l’échine aux mécréants, aux kuffars. Certain de son choix, levant un bras comme un homme qui réclamerait un silence que nul n’a jamais ici songé à briser, il lance ses derniers feux : « Il me reste une promesse à tenir. Elle pourra paraître étrange, puérile, impudique mais je me la suis faite au cœur de la nuit de la Santé… Je me dois de la tenir. Si je sortais de cet enfer, j’irais à Lourdes voir les malades et les désespérés. Je passerais la journée avec eux et m’immergerais en leur compagnie dans les piscines du sanctuaire.

La vie qui passe et qui propose tant d’épreuves permet de renaître plus fort, plus mature, plus grave.

À la Santé, j’ai recommencé ma vie. »

Fin de l’histoire. Lothar a refermé le livre. À ce moment-là, j’ai pensé à notre mère et à notre père, à nos fumeurs suisses allemands, à leurs volutes sans doute voilées de honte. À leur hâte de regrouper leurs affaires et de sortir de cette pièce sans dire un mot. Sans laisser traîner quoi que ce soit dans cette maison peuplée de gens étranges qu’ils reconnaissent à peine. Leur fils ? Quel fils ? Ils n’ont jamais eu d’enfant qui s’appelait Achille.

Plus unis que jamais, je les ai regardés tous les deux s’en aller, se parjurer gaiement en raillant cet Achille inconnu, ne laissant derrière eux qu’un dédaigneux sillage bleuté. J’ai lissé mes paupières et embrassé la main de ma petite sœur. Puis je me suis levé et, regardant Lothar comme on découvre l’étendue d’un désastre, j’ai dit : « Mon frère, tu es complètement cinglé. »

Les parents vivent 59 ans.

Les grosses motos de papa. 

Les prostates et autres glandes de maman. 

Rose aimait beaucoup nos parents. Leur façon de surprendre la vie, d’en profiter et de jouer innocemment avec elle comme on le ferait avec un jeune chien. Rose aimait faire des balades sur les motos de mon père ou le voir réparer avec ténacité tout ce qui était réparable. Ma mère, le docteur ainsi qu’elle l’appelait, était tout simplement pour elle « un modèle inspirant », comme dirait Lothar.

À l’hôpital, les derniers mots de notre père furent : « Tu vois, vieillir c’est faire du toboggan sur du velcro. » Ceux de notre mère ne nous éclairèrent pas davantage : « William, sachez-le, n’est jamais né en Allemagne. » Nos parents sont tous les deux venus au monde en 1940. Lise est née à Neuchâtel en Suisse. Cela est établi. Concernant William, les choses sont bien plus compliquées. Car contrairement aux affirmations de sa femme, si l’on s’en réfère à l’état civil, William Melville est natif de Ludwigshafen, ville rivée au Land de Rhénanie-Palatinat, où selon toute vraisemblance, si l’on s’en tient aux propos maternels, aucun de ses ancêtres n’a jamais mis les pieds. Tout au long de sa vie, William, friand de ces petits accommodements avec le réel, avait cultivé, on ne sait pourquoi, cette coquetterie de naissance. Et même plus tard, sous la pression de nos questionnements, jamais il n’entrouvrit cet inutile voile de mystère.

Donc, nous fîmes nôtres cette mère helvéto-migrante et ce père dit teuton à l’accent de Toulouse qui, il faut le préciser, ne parla jamais un seul mot d’allemand, mais crut bon, sans doute pour bien ancrer sa supercherie, d’affubler mon frère d’un prénom résolument germain qu’il partageait en outre avec le baron von Richthofen, célèbre pilote de chasse de la Première Guerre mondiale. L’arbre généalogique paternel s’arrête donc à ce constat liminaire : Keine Mutter, kein Vater. Nichts anderes.

Côté maternel, la genèse familiale était à peine plus lisible et fournie. Inutile d’espérer contraindre Lise pour connaître l’époque et les raisons qui ont poussé sa propre mère à quitter son lac apaisé, sa baie de l’Évole pour venir s’installer à Toulouse et y acquérir une maison qui a connu toutes les guerres – 1870, 1914, 1939 –, dans laquelle a vécu la famille et que j’occupe aujourd’hui. Confrontée à ce questionnement, ma mère, avec sa douce intonation sereinement helvétique, répondait invariablement : « Mon Dieu tout cela est si loin, c’est du passé. Et puis les choses se sont faites ainsi. »

Sans grands-parents fiables et semble-t-il ratiboisés prématurément, dépourvus d’oncles, de tantes et de toute autre fanfreluche familiale sans doute balayés par quelque tornade épidémique, ma sœur, mon frère et moi avons très vite compris que pour nous arrimer à un quelconque arbre généalogique nous n’avions d’autre choix que de nous raccrocher aux deux modestes rameaux binationaux des Weiss-Melville, eux-mêmes surgeons semblant être sortis subrepticement et ensemble de nulle part.

Très tôt, la situation avait eu pour nous l’avantage de la clarté : nous ne savions pas d’où nous venions et pas non plus vers quelle enfance nous nous engagions dans le sillage de ce singulier attelage familial fumant par tous les naseaux à l’image d’un rougeoyant complexe sidérurgique de la Ruhr.

Lise Weiss et William Melville sont venus simultanément au monde en 1940, de la même façon qu’ils l’ont quitté ensemble en 1999. On peut donc convenir que, vagissants, ils ont tout de même connu en quelques mois la percée de Sedan, le 18 juin, l’armistice, Mers el-Kébir et la bataille d’Angleterre. Si l’on s’en tient à l’état civil, cette année-là, Lise était encore sur les rives neutres du lac suisse tandis que notre père, à quelques encablures, tétait on ne sait trop qui, sous l’aile du Reich et sur les bords envasés d’un Rhin renfrogné à la simple idée de traverser Ludwigshafen, la ville réputée être, dans tous les manuels, la plus laide de toute l’Allemagne.

Comment, vingt-cinq ans plus tard, Lise et William se sont-ils finalement rencontrés à Toulouse, après y avoir grandi, puis fréquenté des universités parmi les moins conventionnelles d’un pays déjà décoiffé par les bourrasques libertaires qui par saccades modifiaient son habitus et sa coiffure ? « Nos familles aimaient sans doute le soleil », persiflait William. Et Lise ajoutait : « Comme je vous l’ai déjà dit, tout cela s’est fait un peu par hasard. » Et donc, nous, les enfants, élevés dans cette brume génétique et ce brouillard tabagique, où tout, paraît-il, s’emboîtait au gré de l’héliotropisme et du gemeinsame Schicksal, sans que quiconque ait rien décidé, dûmes nous contenter de ce maigre viatique quand il s’agissait de faire taire notre appétit de curiosité.

Au commencement il y eut Lothar, mon frère jumeau, et moi Paul. À moins que ce ne soit l’inverse tant nos visages, nos corps d’une parfaite gémellité, notre ossature de même emboîture, témoignaient de l’excellence de notre symétrie. Pas la moindre aspérité, pas la moindre imperfection pour nous différencier. Selon notre mère cette harmonie génétique vola en éclats lors de notre quatrième année de vie, peu après la naissance de notre sœur Chloé. C’est à cette période que Lothar décida unilatéralement de me détester, de combattre ce double de lui-même qu’il s’était soudainement mis à mépriser et à haïr avec une application qui l’a même sans doute conduit à vouloir aujourd’hui remodeler et se débarrasser de tout ce qui pouvait lui rappeler mon visage. En attendant, durant toute notre jeunesse mon frère m’a fait comprendre sans ménagement aucun qu’il me prenait pour un sale type et un con.

Mais tout cela n’est pas encore arrivé. Nous sommes là au commencement de notre famille et en cette année 1974, avec la démission de Richard Nixon et la révolution des œillets qui saisit le Portugal, William est persuadé que nous allons entrer dans une nouvelle ère. Notre mère n’a d’autre choix que de s’en convaincre, car après le double bagage qu’elle a porté bon gré mal gré dans son ventre quatre ans auparavant, la voilà encombrée pour trois nouveaux trimestres au terme desquels naîtra notre sœur Chloé. Juste avant que mon père décide de mettre un terme définitif aux fantaisies procréatrices du couple Weiss-Melville.

À cette époque la vasectomie était loin d’être considérée comme un sport national ouvert à tous. Les médecins avaient les plus grandes réticences à prescrire cet acte au nom de mantras inspirés par la vulgate judéo-chrétienne à l’usage des amphithéâtres : « Vous êtes encore jeune / On ne sait pas ce qui peut arriver dans la vie / Vous pouvez avoir un jour l’envie de fonder une nouvelle famille / Ce n’est pas réversible, vous savez. » Mais le plus accablant de tous était bien « C’est Dieu qui donne ».

Marié à une toute jeune urologue, mon père, mieux que quiconque, connaissait les arguments qu’on allait lui objecter. Sa première visite chez un spécialiste se solda par : « Vous n’avez aucune affection et les canaux déférents sont faits pour déférer. »

Avec l’aide de ma mère qui l’orienta vers des praticiens moins rétrogrades, il fallut cinq consultations improductives agrémentées de plusieurs planches couleur représentant la brutale interruption des fameux canaux reliant la prostate à l’épididyme et six mois de patience supplémentaires pour que William Weiss-Melville puisse enfin régler selon ses désirs, et de façon définitive, les problèmes familiaux de contraception.

C’est ainsi que le 20 février 1974, aux alentours de19 heures, un horaire qui convenait à chacun, Chloé, notre petite sœur, tira derrière elle le rideau de fin.

Tandis que nous grandissions avec les approximations de notre âge, nos parents, quand ils n’écoutaient pas les productions des labels Stax, Motown ou Atlantic, quand ils ne vidaient pas des cendriers encore fumants de dieu sait quel mélange, exerçaient leurs savoir-faire professionnels dans les secteurs de la réparation et de la maintenance.

William dans les durites et les lubrifiants mécaniques, Lise dans les réseaux des tuyauteries masculines.

Après des études de sociologie qui lui avaient confirmé que le monde était une sorte de machine à sous tournant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et que c’étaient toujours les Américains qui gagnaient à la fin, William envoya tout balader, Cooley, Park, Marx, Weber, Durkheim, et se tourna vers un champ d’étude bien plus modeste mais dont la gratification, en cas de succès, était au moins bien visible et immédiate. Avec un petit crédit et beaucoup de culot il acheta une boutique qu’il aménagea à sa guise puis ouvrit un atelier de réparation de motocyclettes anciennes. Ma mère pensait que cela n’avait aucun sens. Mon frère et moi, qu’il n’avait aucune chance. Ma sœur, qu’il allait sentir l’essence. Nos voisins, eux, s’accordaient pour convenir que « voilà ce qui arrive quand on écoute du R’n’B toute la journée et qu’on roule soi-même ses cigarettes ». Cinq ans plus tard, mon père câlinait toutes les vieilles et splendides machines de la ville qui s’agglutinaient près de sa devanture en une file d’attente pressée de passer entre les mains de ce sorcier toubab qui disciplinait cadres et tubulures, rectifiait les culasses, chemisait les pistons, lubrifiait les câbles, vérifiait les maillons des chaînes et, à la fin de toutes ces attentions, essuyait ses mains sur un tissu qui pendait toujours de la poche de sa salopette, vérifiait d’un dernier coup d’œil la conformité de l’engin et, d’un geste de sorcier sûr de son affaire, relançait la vie dans le cœur des moteurs.

Peu de temps avant sa mort, mon père m’avait offert un grand cadre de bois qui trônait dans la vitrine de l’atelier et sur lequel il avait accroché tous les sigles des machines sur lesquelles il avait un jour travaillé. Cela donnait un tableau artistico-technique émouvant de ce cimetière de marques pour la plupart disparues et dont les survivantes, après la mort de mon père, entreraient définitivement dans la nuit. Aujourd’hui, le panneau est suspendu dans mon bureau. Souvent je m’arrête devant lui et je prononce à voix haute le nom de chaque marque en pensant à William. « Moto Guzzi, Ducati, Norton, CZ, Jawa, Benelli, Royal Enfield, NSU, BMW, Puch, Scott, Sachs, Terrot, Aermacchi, Triumph, Ariel, Harley, BSA. » Rose, parfois, faisait la même chose. Elle se mettait face au tableau et le lisait. Il lui arrivait même de réciter la liste les yeux fermés. Comme une poésie déposée sur une tombe. Comme une prière lancée dans le vide.

Dix ans après la mort de William Weiss-Melville, mon père, j’ai acheté un livre,Éloge du carburateur. Essai sur le sens et la valeur du travail. Sur la quatrième de couverture on peut lire : « Matthew B. Crawford était un brillant universitaire bien payé pour travailler dans un think tank à Washington.Au bout de quelques mois, déprimé, il démissionne pour ouvrir un atelier de réparation de motos. De son étonnante reconversion il livre une réflexion sur le sens et la valeur du travail dans les sociétés occidentales. » Après deux nuits de lecture et deux cent quarante-cinq pages, j’étais arrivé à la conclusion que mon père, le toubab, était de retour, qu’il vivait désormais en Virginie, affinant d’une main l’entrée d’air d’un carburateur Amal de BSA, écrivant de l’autre un traité de savoir-vivre à l’usage de flasques et spongieux asset managers.

Maman. Il y a longtemps que je n’ai pas prononcé ce mot. Maman était une doctoresse. Une femme qui nous aimait tous à la fois, nous apprenait le monde et nous guérissait de toutes les maladies imaginaires de l’enfance. Elle avait fait ses études de médecine, son internat, et s’était spécialisée en urologie. Pour bien prendre la mesure de la position de notre mère dans le corps médical à la fin des années 1970 il faut savoir qu’en 2020 il n’y avait en tout et pour tout que quatre-vingt-dix-huit femmes en France exerçant en tant qu’urologues. Lorsque ma mère prit à l’époque ses fonctions dans l’un des CHU de la ville, elles étaient moins de trente dans tout le pays. Lise portait un regard à la fois fataliste et piquant sur l’état de ces choses : « Les hommes n’aiment pas qu’on mette les mains dans leurs petites affaires. » Et pourtant, avec le recul, je suis étrangement fier de savoir aujourd’hui que maman a fait partie de ce commando de trente femmes d’avant-garde qui peuvent se vanter, à l’époque où leurs sœurs dansaient le slow sur « I’m Not in Love » de10cc, d’avoir manipulé un nombre vertigineux de testicules intimidés, tripoté une quantité colossale de sexes informes, et palpé, via les voies naturelles, d’innombrables grappes de prostates de toutes tailles qui n’en menaient pas large. Sans compter le nombre de tumeurs qu’elle a identifiées, opérées, réséquées et éliminées avant qu’elles n’essaiment. Évidemment notre mère ne faisait jamais d’allusions directes à ce genre de prestations, mais il nous arrivait souvent de la voir revenir assombrie par une journée. Elle se servait alors un petit verre de vin blanc des coteaux du Gers et s’asseyait un temps au côté de mon père dans la cuisine. Il la serrait dans ses bras, caressait ses cheveux et murmurait : « Je vais faire le repas. » Elle lui répondait d’un sourire. Et n’ajoutait rien. Je les revois. Attentifs l’un à l’autre. Économes de mots. Unis sans doute par d’invisibles et inaltérables liens germano-suisses. J’étais encore un enfant mais ces moments-là, qui pourtant leur appartenaient, me faisaient du bien.

Nicolas Maduro s’envole.

La gendarmerie me téléphone.

Ce qu’il faut savoir de Rose Weiss-Melville.

Dimanche 4 janvier 2026. Cette nuit les températures ont été négatives. Ce matin, dans les arbres du jardin, le mutisme du froid. Et celui des oiseaux. On les dirait tous disparus. Tout à l’heure à la radio j’ai entendu qu’un commando de soldats américains avait enlevé Nicolas Maduro pour le conduire aux États-Unis. Et que des avions avaient bombardé Caracas. Il y avait des morts mais personne ne savait dire combien.

En d’autres termes : les jours sont devenus fragiles, les lendemains, incertains, Maduro s’est envolé et mes oiseaux ont disparu. » 

Extraits

« J’ai perdu mon travail, mon corps nu ressemble à du vieux linge et je passe mes journées à regarder par les fenêtres de la maison.

Comme un mari attend sa femme qui est en retard.

Comme un homme qui se raccroche au chant de quelques oiseaux d’hiver.

Comme un homme qu écoute craquer l’écorce en regardant un autre homme à la peau de cartable empoigner et secouer la Terre, du Grand Nord au golfe d’Amérique.

Et surtout, comme un homme qui sait trop de choses qu’il n’aurait jamais dû savoir, et qui, pou les oublier donnerait le monde et tout ce qu’il contient. » p. 38

« Tous les matins Rose partait travailler à vélo. Son employeur, à large spectre, œuvrait sur la terre comme au ciel, lisait dans les nuages, décortiquait les vents, analysait les neiges, la puissance des mers, mesurait les degrés, les watts, les hectopascals, la vapeur d’eau dans l’air, les courants d’altitude, les points de rosée et toutes sortes d’autres paramètres confidentiels malaxés et brassés par des calculateurs dotés d’une grosse centaines de pétaflops, lesquels possédaient, en outre, le pouvoir de nous dire à quoi ressembleront les ciels des jours à venir et les courses têtues des tempêtes en chemin. Rose travaillait à la Météopole de Toulouse, ce campus regroupant l’essentiel des services de Météo-France. Il est situé à quelques minutes de la maison sur une voie portant l’un des plus beaux noms qui se puissent espérer quand on exerce dans les domaines des vents et des courants, l’avenue Gaspard-Gustave de Coriolis… » p. 39

« J’ai essayé de retracer le parcours professionnel de mon frère et je me suis retrouvé face à un entrelacs de pistes inabouties, de trajectoires qui ne mènent nulle part. Il quitte l’université après avoir suivi pendant un an et demi des cours de glandage à l’Institut d’études politiques de Toulouse. Il monte alors avec deux partenaires une société de communication et de conseil aux entreprises. En tout et pour tout, sa petite affaire éditera une brassée de flyers et conseillera brièvement une société de nettoyage qui souhaitait améliorer son image. Ensuite mon frère se lance en solo dans une affaire de portage de colis en scooter avec quatre engins et autant de chauffeurs payés à la course. Deux accidents le premier mois pour une dizaine de livraisons signent la fin de l’expérience. Ensuite je me souviens d’un restaurant argentin d’où il fut rapidement éjecté par son associé, et d’une tentative de relance d’un studio d’enregistrement qui finit en garde à vue après un pugilat bourgeois. Puis le départ précipité de Toulouse, et le trou noir pendant plus de deux ans. Nous savions que l’aîné était à Paris et qu’il ne s’appelait plus Lothar mais Achille, Avec l’aide de ses fréquentations il avait réussi à faire modifier le prénom que notre père lui avait donné. « C’était trop chelou. Genre cold flow ou reuf d’Allemagne. Et puis Willy avait jamais mis les pieds là-bas. C’était un truc de mytho. » L’aîné parlait presque une autre langue et vivait désormais dans un autre monde. Où il appelait notre père Willy. Où tout le monde l’appelait Achille.

Ensuite tout devient flou, indistinct voire opaque. Il s’essaye à la politique et traîne du côté des socialistes. Puis met la barre à droite. Je me souviens qu’il se présente sans succès à des municipales dans un repaire de chouans dans le Morbihan. Encore une fois, l’affaire se termine selon les règles du marquis de Queensberry. Ce nouvel échec renvoie à Paris où, grâce à un mystérieux protecteur, embauché comme rédacteur pour remplir des tâches administratives dans une permanence d’arrondissement appartenant à l’UMP. Il la quitte au bout d’un an pour s’associer avec un Slovène, Mirko Kalan, avec qui il reprend, dans le 93, une petite concession automobile de véhicules sans permis. Deux mois après sa réouverture, le garage flambe pendant la nuit et Kalan disparaît avec les acomptes des premières ventes. Achille retourne à la permanence et tente à nouveau sa chance dans une élection législative en banlieue, une circonscription perdue d’avance pour le parti et où personne de toute façon ne voulait aller. Il est balayé mais, dit-il, remarqué. Rapatrié au bureau du parti il est bombardé « facilitateur ». Qu’est-ce qu’un facilitateur ? Se reporter aux chapitres précédents. À l’entendre, il acquiert rapidement la réputation d’être un rouage fiable et loyal du parti, ce qui lui vaut deux ans plus tard de devenir «homme de terrain » dans l’équipe de Nicolas Sarkozy. Qu’est-ce qu’un homme de terrain ? Voir « facilitateur » voir aussi « négos, ménages, trucs qui merdent ». Une vie sans aucun doute bien accomplie avec des tâches assurément bien définies. Durant son ascension, mon ainé, jadis Lothar, sera parvenu à épouser, sous le prénom d’Achille, la nièce d’un sénateur lorrain condamné pour prise illégale d’intérêts, cette étrange Alma à la peau de polyéthylène, toujours inquiète, toujours en quête d’un miroir, et qui a connu le costotome. » p. 84-86

« Pour la première fois je découvrais que la mort était un microséisme de faible magnitude ne dévastant qu’un nombre anecdotique d’individus, un minuscule tremblement d’un tout petit bout de terre dont les ondes de chagrin s’atténuaient très vite pour disparaître totalement sitôt passé le coin de la rue. À sept ans je comprenais que, dans la vie la mort n était après tout qu’un moment comme un autre. Que tout se terminait à l’arrière d’un exécrable taxi vitré conduisant votre petite histoire sans importance vers une déchetterie de destins dont le rôle consistait à recycler les surplus, à vider les mémoires, pour laisser de la place aux vivants. » p. 92

« Il y a des gens qui n’oublient jamais la maison dans laquelle sont nés leurs enfants. Mon souvenir, ici, est bien différent. C’est dans cette cuisine qu’en l’an 2000, pour mes trente ans, Rose et moi avons fêté la réussite de ma vasectomie et l’assèchement définitif de mes canaux déférents.

Aucun enfant ne naîtra ici. Aucun enfant n’aura de jumeau. Aucun enfant n’aura de parents qui fument et qui jouent du piano. Aucun enfant n’aura jamais d’enfant. C’est pour cela que moi aussi, je me souviendrai toujours de cette maison. Cette maison est un peu la tanière des vasectomisés. Des hommes stériles, des hommes arides. Nous le sommes de père en fils. Mon père s’y est pris trop tard, disait-il. Moi trop tôt, paraît-il. » p. 102

« Le voyage en Chine m’a empêché de suivre ces jours-ci les pérégrinations de l’Homme à la peau de cartable. Je le quitte en train de braquer le Groenland puis de filer en Floride barboter sur un terrain de golf. Quelques jours plus tard, le voilà de l’autre côté du globe à pousser ses vaisseaux dans le golfe Persique. Cet homme est une sorte de tardigrade, une insatiable aberration chromosomique. Sa nièce Mary Trump, elle, est psychologue clinicienne. Outre qualifier son oncle de « sociopathe de haut niveau », se vantant d’« attraper les femmes par la chatte » et les Vénézuéliens par leur pétrole, elle raconte dans une publication le jour où cer oncle a fait fausse route et, à l’inverse de Frost, a choisi le mauvais chemin. C’est l’histoire toute bête d’un repas chez les Trump, une riche famille new-yorkaise, déjà sérieusement désaxée, une famille décomposée, avec un père et les autres. Parmi ceux-là, l’un s’appelait Fred. Il était l’un des garçons du clan et frère aîné de celui qui allait devenir bien plus tard « l’Homme le plus dangereux de la Terre ». À cette époque, ce dernier s’appelait Donald et n’était encore qu’un sale gamin, agité, mal élevé, grossier mais déjà grand fomenteur de conflits. Il s’avéra que, cette fois-là, Fred, le grand frère, décida de calmer à sa façon les insupportables excès et les pénibles agitations du puiné pendant un repas familial. Il se leva de table, prit le grand plat de purée et le renversa sur la tête du gamin qui allait, plus tard, et selon sa nièce, « cocher les neuf cases cliniques du sociopathe ». Elle explique que cet affront réveilla chez lui un volcan qui, depuis, ne cesse d’être en activité. Il avait été humilié en public, il humilierait donc les autres tout au long de sa vie. On ne se méfie jamais assez des side effects de la purée.

À la maison, quand nous étions enfants, les pommes de terre écrasées demeuraient dans les assiettes. Mon père prenait les femmes par la main, et ma mère, les testicules des hommes avec précaution. Et je crois que nul d’entre nous n’a jamais eu la tentation de cocher la moindre des neuf fameuses cases qui nous auraient balayés du mauvais côté de la vie. » p. 138-139

« Mardi 10 février. C’est à la demande d’Olivier Osborne que je me rends aujourd’hui à l’Institut. Osborne est une merde. Il en est aussi le directeur. Médecin spécialisé dans la finance, praticien réputé du bitcoin, gestionnaire féroce, il est le bras vigilant et armé de nos principaux actionnaires, deux banques françaises et un fonds de pension australien. Inutile de préciser que pour Osborne les dividendes de fin d’année alloués à nos financiers sont les seuls critères de performance qu’il exige de son établissement de santé. Pour lui, ainsi qu’il l’a déclaré dans une réunion interne, chaque patient « doit surperformer par rapport à l’indice de référence journalier ». En clair, si le soin global d’un malade a un coût réel de 100, il faut qu’il soit facturé 110 ou 120 par le biais de choix optionnels supplémentaires relatifs à l’hôtellerie, au repas et au confort général. Ces « pass » sont baptisés Premium, Optime et Zen. » p. 153

« Lothar venait de lire les élucubrations d’un duo composé de Curtis Yarvin, informaticien préféré de l’Homme à la peau de cartable, et de Nick Land, « philosophe », romancier, au profil que l’on dira instable. Land est aussi l’inspirateur de la pensée technofasciste de l’ultradroite anglo-saxonne (NRx) qui se définit elle-même comme antidémocratique, antiégalitariste et antiprogressiste. Aux inflexions de voix de mon jumeau j’ai très vite senti que la période paléontosarkozienne avait cédé du terrain face aux néo-illuminés des Lumières sombres. Les buts indépassables de leur réflexion : l’abandon de la démocratie qui étouffe les libertés, une soumission totale à la technologie, une société hiérarchisée fondée sur les genres traditionnels, racialiste, à l’aise avec l’eugénisme et friande de transhumanisme qui, le moment venu, se matérialisera par la fusion de notre espèce avec la machine. Débarrassé de l’esprit et de la règle des lois, Le capitalisme roulerait à tombeau ouvert sur l’Autobahn du futur. Ce processus de fuite en avant immaîtrisée et permanente s’appelle l’accélérationnisme. Land n’a aucun problème pour reconnaître que « les évolutions, la circulation de l’information, la capacité de calcul, les ruptures vont plus vite que notre capacité à les comprendre ». Ce futur arrive tellement vite qu’il finit par se confondre avec le présent. Face à ce flux incontrôlable, l’homme et son rythme temporel du passé « dépassé », devient un barrage, un goulot d’étranglement. Et Land concède que tout cela n’est qu’une étape car « l’humanité est un simple support temporaire vers une intelligence technocapitaliste émergente ». À l’époque, lorsque j’ai aperçu ces « Lumières », j’ai songé qu elles s’éteindraient toutes seules et que Land d’une manière ou d’une autre finirait par tourner quelque part en orbite dans la galaxie végasienne des Johnson boys. J’ignorais alors que l’Homme à la peau de cartable, J.D. Vance, Peter Thiel, Andreessen, Mister Kétamine et de très nombreux proches et conseillers de la Maison Blanche étaient des acteurs et des supporters de ce technocapitalisme autonome. Le jumeau était donc entré dans la boucle. Il voulait désormais casser les reins du vieux monde, tordre les règles et remplir son rôle de facilitateur du futur. Bien loin du pèlerinage à Lourdes de son ancien maitre, Lothar était désormais en marche vers le Vaterland, la Terre promise. » p. 158-159 

« Ma sœur retournera chez Tadgh Beirne & Vanquish mettre un dernier clou sur le cercueil de Dieu, mon frère rajeunira de quelques mois tout en « facilitant » les désirs d’Areva, Alma, lentement, cicatrisera en essayant de sauver les apparences, et moi, chaque jour, seul contre trois, face aux Brugada.

Chloé, Lothar et Paul. Nous trois avons grandi ensemble et portons le nom de parents rayonnants qui fumaient en dormant.

S’efforcer de leur ressembler. Donner toute la force que nous possédons. Et jusqu’au bout tenir debout.

Chacun de nous sait ce qu’il doit aux autres.

Chacun de nous aime à croire qu’il peut compter sur les deux autres.

Samedi 28 février. Ce matin la météo annonce la fin des pluies, et la radio, le début de la guerre. » p. 250

À propos de l’auteur

Jean-Paul Dubois © Photo BALTEL/SIPA

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l’Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (Éditions de l’Olivier, 2019).

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