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Éditions Dargaud, 2026 (152 pages)
Ma note : 17/20
Gilberte, surnommée affectueusement Gigi, n’a que quinze ans lorsque sa grand-mère, une ancienne cocotte aux conquêtes modestes construit pour elle un avenir tout tracé : une carrière dans la galanterie. Si Andrée, la mère de Gigi, est chanteuse à l’Opéra-Comique et a réussi à prendre de la distance avec les attentes familiales, Mamita (qui se fait également appeler Mme Alvarez du nom d’un ancien amant) ne compte pas lâcher l’affaire avec sa petite-fille. Avec l’aide de sa sœur, la très affirmée Alicia de Saint-Efflam, il s’agit de pousser Gigi vers des amours vénales.
Pour cela, les préceptes de la bienséance sont enseignés à notre héroïne. Or celle-ci n’en a que faire, ne souhaitant qu’une chose : qu’on la laisse libre de danser, rire et s’amuser sans penser au lendemain. La spontanéité de Gilberte finira par émouvoir Tonton, un jeune homme célèbre et bien né. Héritier d’une usine florissante, Gaston Lachaille entretient jusqu’ici un lien amical avec notre héroïne. Ensemble, ils jouent aux cartes, rient, se taquinent. Lachaille apprécie se réfugier dans ce milieu modeste, l’éloignant pour un temps des ragots à son encontre qui ne désemplissent pas. Or, progressivement, le voici qui commence à nourrir des sentiments plus tendres à l’égard de notre Gigi qu’il voit peu à peu éclore et s’affirmer. Serait-ce le début d’une vie d’émancipation pour Gigi ? Notre héroïne se montre catégorique : hors de question d’être une énième conquête et d’apparaître sur un tableau de chasse. Elle revendique un amour vrai, exclusif, sans pour cela renoncer à sa liberté.
Avec Gigi, Claire Bouilhac et Catel Muller nous offrent une nouvelle fois une adaptation réalisée à quatre mains. Je ne connaissais pas ce texte de Colette. Reste que j’ai maintenant très envie de le découvrir. De Bouilhac et Catel, j’avais eu un énorme coup de cœur pour La princesse de Clèves, puis pour Indiana. Il me fallait donc absolument continuer à explorer leur travail. Et cette lecture fut un troisième coup de cœur !
J’ai particulièrement aimé voyager dans le Paris de la Belle-Époque. Un soin tout particulier est apporté au niveau des décors et des vêtements d’alors, et ce afin de souligner les statuts et aspirations de chacun. Gigi éclaire bien sûr sur la condition féminine de l’époque au travers du vécu des demi-mondaines, alors très en vogue, qui dilapidaient des fortunes colossales. On croise d’ailleurs dans cet ouvrage la belle Otero ainsi que Liane de Pougy. Mais Colette aura construit une intrigue bien plus intéressante qu’un simple tableau représentatif des mœurs de cette fin du XIXe siècle. Car Gilberte vient ici questionner son propre désir en décalage total avec ce qui est attendu pour elle de la part de sa famille. La jeune fille compte bien se faire entendre, en criant haut et fort ses envies et ses choix.
Je pense avoir tout aimé dans cette lecture. Le texte, les dessins, le choix des couleurs : c’est un sans faute une fois de plus. Comme à leur habitude, Bouilhac et Catel nous proposent une introduction, ainsi que quelques planches pour mettre en lumière l’autrice de l’œuvre dont elles ont réalisé l’adaptation. Publiée en 1944 par Colette, cette nouvelle a été portée à l’écran avec Audrey Hepburn dans le rôle-titre. Colette est bien évidemment mise à l’honneur dans ce roman graphique : sont ici dessinées et décrites son enfance idyllique auprès de ses parents (qui alimentaient les ragots du village tant ils avaient tous deux une personnalité atypique) ainsi que sa rencontre avec Willy, qui deviendra son premier mari. Les dernières planches nous feront retrouver Colette au crépuscule de sa vie, avec un regard tendre sur son vécu et sa carrière hors du commun.
En bref, je ne peux que vous recommander mille fois la lecture de ce roman graphique, et ce que vous connaissiez l’intrigue d’origine ou non. J’espère bien sûr que la collaboration entre Bouilhac et Catel ne s’arrêtera pas sous peu, et que de nouvelles adaptations de grands classiques de la littérature continueront à voir le jour. Si tel est le cas, je serai au rendez-vous.