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Prix Jean Anglade 2026
En deux mots
Victorine conduit un bibliobus dans les villages du Beaujolais. Elle a 59 ans, un mètre cinquante-cinq et un cœur immense. Elle va semer des livres et un peu de joie. Sur sa route, quatre âmes cabossées. Un veuf grincheux. Une aide-ménagère qui chante pour ne pas pleurer. Une doctorante secrète. Un vigneron solitaire. Les livres vont tout changer.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Le bibliobus du bonheur
Nathalie Somers nous entraîne sur les routes du Beaujolais, dans les pas de Victorine Alésia, bibliothécaire itinérante. Elle va y croiser quatre cœurs cabossés et leur proposer des livres qui ne se contentent pas de raconter des vies, mais les réparent. Un formidable premier roman, lauréat du Prix Jean Anglade 2026.
Membre du jury du Prix Jean Anglade, je suis très heureux de vous présenter le roman de Nathalie Somers, lauréate de cette édition 2026. Il met en scène Victorine Alésia, employée municipale qui conduit le bibliobus de la communauté de communes du Beaujolais. Dans les villages aux pierres dorées, entre les ceps et les collines, Victorine part avec beaucoup d’enthousiasme. Mais sa première tournée ressemble à une gifle. Jean-Loup Bertiller, veuf bourru, voit d’un très mauvais œil ce minibus garé devant chez lui et intime l’ordre à Victorine de partir sur-le-champ. « C’est quoi ces conneries de bibliobus ? » Le ton monte. Le garde champêtre arbitre en sa faveur. Elle repart humiliée, les livres toujours bien rangés mais l’âme froissée. « Elle comprit un peu mieux les émotions que Napoléon avait dû ressentir après Austerlitz. »
Puis vient Marie Galante, aide-ménagère antillaise au rire tonitruant, qui cuisine pour ne pas pleurer. Son fils est loin, au Canada. Elle souffle sa bougie d’anniversaire seule, dans son salon, avant que le téléphone ne sonne. Deux êtres qui se protègent mutuellement de leur propre chagrin.
N’oublions pas Aliénor Petrovski, doctorante en mathématiques, qui guette chaque jour le passage d’un tracteur bleu et de son conducteur, Augustin Marin. Mais le vigneron solitaire du château Saint-Amour, qui taille ses vignes en espérant sauver le domaine et élève seul son fils Deniil, arrivé tout droit d’Ukraine, l’ignore.
Cinq destins vont se percuter, se frôler, s’apprivoiser. Grâce aux livres. Grâce à Victorine.
La primo-romancière orchestre ces cinq voix distinctes avec maestria. Est-ce son expérience d’autrice de romans pour la jeunesse qui lui sert du guide ? En tout cas, ici chaque personnage a son registre, son rythme, sa façon d’habiter la page. Victorine est fougueuse, maladroite, irrémédiablement bienveillante. Jean-Loup est grincheux en surface, brisé en profondeur : il s’accroche à ses rancœurs comme à une bouée, jusqu’au soir de trop, celui de l’alcool, des médicaments, de l’idée noire. Marie est à la fois solaire et douloureusement seule depuis le départ de son fils. Aliénor, elle, est cérébrale et secrète, observant le monde depuis une tonnelle, avec les romans d’Agatha Christie.
Le décor, lui, n’est jamais un simple décor. C’est une présence à part entière. Les pierres dorées des villages, les ceps tortueux, le gamay qui rougit en été : tout est décrit avec une sensorialité rare. « Sous ses rayons rasants et pourpres, les minuscules grains verts suspendus aux sarments se teintaient d’or. » On sent une autrice qui aime vraiment cette terre.
Et puis il y a les livres. Car ce roman parle aussi de livres, avec une ferveur communicative. Victorine les aime comme on aime les gens : sans conditions, avec l’envie irrépressible de les transmettre. « La lecture, c’est semblable à une histoire d’amour, et tout comme dans une histoire d’amour, il faut que ça démarre avec la bonne rencontre. » Le style suit le même mouvement, vif et chaleureux. Des chapitres courts. Un point de vue qui change à chaque fois. Une dynamique de feuilleton irrésistible. On veut savoir ce qui arrive à Jean-Loup. On veut savoir si Aliénor osera parler à Augustin. On tourne les pages, encore et encore.
Si on sent que Nathalie Somers voue une gratitude immense aux bibliothécaires qui lui ont permis d’assouvir sa faim de lectures, on ressent tout autant l’envie de faire partager cette passion. Avec générosité, avec humour. N’hésitez pas à rejoindre la « Team Victorine ». Car, comme l’écrit Jérôme Attal dans sa préface :« on avance plus heureux dans l’existence quand on sait que les livres peuvent réellement changer nos vies. Et mieux encore : qu’ils offrent des secondes chances. »
La Petite bibliothèque des secondes chances
Nathalie Somers
Presses de la Cité
Premier roman
352 p., 22 €
EAN 9782258215443
Paru le 24/09/2026
Où ?
Le roman est situé dans le Beaujolais, entre Villefranche-sur-Saône, Cogny, Saint-Aubin-en-Beaujolais.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Nathalie Somers est la lauréate de l’édition 2026 du prix Jean Anglade. Avec une préface de Jérôme Attal.
Quand Victorine, sexagénaire au grand cœur, se voit confier un bibliobus poussiéreux, elle se sent investie d’une mission sacrée : faire rêver, redonner espoir, semer de la joie là où la solitude a fait son nid. Au cœur du Beaujolais, elle sillonne les routes avec son minibus customisé et ses livres qui débordent de couleurs.
Elle croise bientôt un vigneron qui élève seul son petit garçon, une doctorante timide en quête de sens, une femme de ménage au grand courage… et un vieil homme renfermé, farouche adversaire du bibliobus, dont l’âme n’attend pourtant qu’une étincelle pour se rouvrir au monde.
Avec quelques cookies, des histoires, des maladresses et beaucoup d’humanité, Victorine devient le moteur d’une petite révolution silencieuse : celle des liens qui se tissent, des blessures qui se pansent, des secondes chances qui s’inventent.
Un roman plein de charme sur le pouvoir des livres, l’entraide, et la magie des rencontres qui changent tout.
Les critiques
Babelio
Les premières pages du livre
« Préface de Jérôme Attal
Rien de plus beau qu’un premier roman qui célèbre la joie de lire et le bonheur de partager, de réinventer sa vie, autour des livres. Dans une époque où l’on passe son temps à scroller, à troller, à rouler (des mécaniques), où l’attention que requiert la lecture et l’engagement dans une histoire romanesque ont tendance à perdre du terrain dans la vie de nos contemporains, qu’il est doux de suivre les péripéties de la pétillante et courageuse Victorine Alésia au volant de son bibliobus.
Vous pouvez compter sur Victorine, elle ne vous laissera pas tomber. Ni au bord du chemin, ni en cours de lecture. Elle a un moral à toute épreuve !
Autrefois, nous dit l’autrice, elle avait tendance à se faire toute petite, à s’écraser devant les problèmes et les personnes qui lui menaient la vie dure, mais aujourd’hui elle a décidé de changer de cap et de « devenir pugnace lorsque la cause est noble », alors ce n’est pas un petit obstacle ou de la mauvaise humeur qui vont entraver sa route. Autour de son bibliobus, vous allez faire la connaissance de personnages hauts en couleur, très attachants, qui vont se révéler à eux-mêmes grâce à la présence de cette bibliothécaire au tempérament bien trempé. Je vous promets que l’histoire du petit Deniil qui arrive tout droit d’Ukraine, d’Aliénor et d’Augustin ne vous laissera pas insensible.
Dans mon esprit, la bibliothèque ambulante de Victorine ressemble au sous-marin jaune des Beatles. Peinturlurée de bonne humeur, elle voyage à travers les cœurs, favorise les rencontres, crée du lien, apaise les colères et glisse de la magie dans les jours ordinaires.
Tout de suite aussi, en lisant les finalistes du prix Jean Anglade, j’ai été happé par l’écriture de Nathalie Somers, sa fantaisie, sa fraîcheur et sa justesse, comme dans cette phrase merveilleuse : « Elle tordait la bouche et fronçait le nez à la manière d’un renard qui découvre un loup dans le poulailler. » Épatant, n’est-ce pas ?
Je vois également dans ce très beau et revigorant premier roman un sujet plus profond : un bibliobus est-il un dinosaure dans un monde où l’on nous dit que les lectrices et les lecteurs se font de plus en plus rares ? Victorine se bat-elle contre des moulins à vent ? Assurément non, et vous le découvrirez au gré des pages. D’ailleurs, si vous tenez ce livre entre les mains, c’est que vous êtes dans la team Victorine. Vous avancez plus heureuse ou plus heureux dans l’existence, car vous savez comme moi, comme elle, que les livres peuvent réellement changer nos vies. Oh, et mieux que cela, ils offrent des secondes chances !
1
Victorine Alésia aimait les cadeaux. Tous les cadeaux. Ceux qu’on reçoit et ceux qu’on offre. Ceux qu’on emballe avec soin, dans un papier qui craque, une face argentée, l’autre rose fuchsia. Ceux qu’on entoure de bolduc doré et frisé. Les prévisibles et les imprévisibles. Les gros et les petits. Les onéreux et les pas chers.
Si Victorine avait su se montrer généreuse, la vie, en revanche, ne lui en avait pas fait beaucoup, de cadeaux. Cela aurait pu la rendre amère, revendicatrice, voire méchante. Elle aurait eu des excuses, on aurait compris. Mais Victorine n’avait besoin ni d’excuses ni de compréhension. Du moins, pas de ce type-là. Car plutôt que de se laisser emporter par les marées noires, Victorine avait choisi de lever les yeux vers les montagnes. Elle se doutait bien qu’à la grande loterie de l’existence, elle n’avait pas été la seule à avoir été oubliée. Et que s’il ne lui était pas donné de recevoir de jolies surprises, rien ne l’empêchait d’en offrir.
C’est ainsi que son cœur tendre avait décidé de consacrer toute son énergie à embellir la vie de ceux qui croisaient sa route.
Il y avait une autre chose que Victorine aimait en dehors des cadeaux, qu’elle aimait et même passionnément, et cette chose tant chérie, c’étaient les livres. Sous leurs dehors innocents, les livres permettaient tout. Ils ne laissaient aucun terrain inexploré. Ils offraient aux lectrices et aux lecteurs une infinité de sentiments, d’émotions, de révoltes, de réconforts, de rêves, de peurs… En résumé, ils offraient une infinité de vies.
Aussi, lorsque Françoise Daubrey, chef de service à la mairie de Jarmioux, avait demandé aux trois personnes qui se trouvaient sous ses ordres si l’une d’entre elles serait volontaire pour prendre en charge les tournées de bibliobus, Victorine avait bondi sur ses pieds en levant le doigt, comme elle le faisait à son entrée au CP, quelque cinquante-quatre années plus tôt. Même si, depuis, elle avait un peu grandi, tout était bon pour prolonger son mètre cinquante-cinq.
« Moi, Françoise ! Moi, moi ! »
Françoise l’avait regardée par-dessus ses petites lunettes cerclées de fer de ses yeux bleu acier qui l’impressionnaient tant.
« Victorine, tu sais que lorsqu’on fait la tournée de bibliobus, cela suppose que l’on conduise un minibus. Or, je ne t’ai jamais vue piloter autre chose que ta Vespa. »
Victorine s’était dandinée sur ses pieds, mal à l’aise, mais néanmoins déterminée.
« J’ai mon permis B ! »
Le raclement des pieds d’une chaise sur le carrelage indiqua que Renaud Peyroche, son collègue de vingt ans plus jeune, s’apprêtait à intervenir. On aurait pu dire que son crâne plat, révélé par une calvitie avancée, son nez pointu et son menton fuyant lui donnaient une ressemblance certaine avec une fouine si ce n’avait été offensant pour ce gracieux et charmant animal. Un sourire en coin, Renaud avait ricané et soufflé tout bas :
« B comme Bécasse. »
Moins moqueuse, mais pas crédule pour autant, Françoise avait joué les saint Thomas :
« Fais donc voir… »
Aussitôt, Victorine avait plongé dans la besace informe qui ne la quittait jamais pour partir à la recherche de son portefeuille. Après avoir fourragé un moment dans les mouchoirs en papier plus ou moins usagés, les emballages de bonbons acidulés, des élastiques cassés et divers éléments dont un tournevis cruciforme et un accordeur de guitare – alors qu’elle n’était en rien musicienne – n’étaient pas les plus incongrus, elle brandit triomphalement un objet écorné en véritable imitation croco de plastique violet. Quelques minutes supplémentaires lui furent nécessaires pour y retrouver un rectangle rose fané qu’elle apporta au pas de charge à sa supérieure hiérarchique.
Françoise déplia le carton d’un air méfiant comme si elle craignait qu’un diable en jaillisse. Sur la photo d’identité, une jeune fille aux cheveux châtains, le regard noisette pétillant, lui souriait. Une Victorine avec une bonne quarantaine de kilos (et d’années) en moins. Françoise releva la tête et considéra sa subordonnée. Difficile de croire que Mme Alésia, avec sa tignasse grisonnante et ses poches sous les yeux, avait pu ressembler un jour à cette fraîche demoiselle. Les ravages du temps étaient cruels. Pourtant, les prunelles noisette avaient gardé leur éclat, comme si une petite flamme continuait de brûler à l’intérieur. Ne reculant devant aucune mauvaise foi, Françoise grommela :
– C’est pas un faux ?
Prise au dépourvu, Victorine protesta faiblement :
– Enfin, Françoise, tu me vois fabriquer de faux papiers ? Et puis, pourquoi est-ce que ce serait un faux ? Regarde, là, il y a le tampon de la préfecture !
– Tu souris sur la photo.
– Et alors ?
– Ce n’est pas réglementaire de sourire sur les photos d’identité.
– En 81, ça l’était !
Renaud, toujours prêt à lâcher une vacherie, rebondit :
– Tu as décroché ton permis en 1881 ? Waouh, je savais que tu étais vieille, mais pas à ce point-là.
Lily-Rose, la timide jeune fille brune qui faisait son service civil à la mairie, ne put retenir un gloussement. Victorine leva les yeux au ciel, ayant depuis longtemps décidé que les remarques ironiques de son collègue ne méritaient pas d’être relevées.
Françoise, qui, avec ses deux ans de plus que son adjointe administrative, allait bientôt partir en retraite, regretta d’avoir donné du grain à moudre au moqueur de service. Victorine remplissait toujours sans rechigner les diverses tâches qui lui étaient confiées. Officiellement chargée d’accueillir le public aux heures (de plus en plus restreintes) d’ouverture de la mairie, elle servait le reste du temps de bonne à tout faire. Dans un élan de solidarité de sexagénaires, elle répliqua avec un sourire sournois :
– Tu as raison, Renaud, un homme jeune à l’esprit vif et piquant, et qui possède de surcroît un permis biométrique, serait bien davantage qualifié pour cette mission.
L’employé changea de visage.
– C’est pas drôle, Françoise, j’ai pas du tout envie de faire le guignol au volant d’un tacot pour distribuer de vieux bouquins à tous les miséreux des villages alentour.
Le sourire de Françoise s’élargit et celui de Victorine s’épanouit.
– Dans ce cas-là, répliqua la cheffe, je te suggère de ne pas trop la ramener. Je pourrais interpréter toute manifestation comme un acte de candidature.
La mâchoire de Renaud se contracta et il plongea sur son clavier pour continuer à intégrer les inscrits de la semaine dans la base de la cantine scolaire. Victorine se retint de sautiller de joie. Si le petit monsieur était hors course, le bibliobus était pour elle !
Toujours plantée devant le bureau de sa cheffe, elle attendit que l’évidence soit énoncée. Cependant, au fur et à mesure que les secondes passaient, le doute s’insinua en elle. Françoise tordait la bouche et fronçait le nez à la manière d’un renard qui découvre un loup dans le poulailler.
– Alors… c’est bon ? murmura Victorine.
Sa supérieure ne répondit pas, se contentant de fixer la jeune Lily-Rose. Cette dernière, comprenant le message, se mit à secouer la tête.
– Ah non, s’il vous plaît, pas moi. Rencontrer de nouvelles personnes tous les jours, c’est l’horreur ! Et puis moi, les livres, vous savez…
Non, Françoise ne savait pas, mais si elle s’était intéressée d’un peu plus près à ses collaborateurs, elle aurait vu qu’à la pause méridienne, ainsi qu’à celles du matin et de l’après-midi autour de la machine à café (et parfois aussi entre les pauses, même si la jeune fille espérait que personne ne le remarquait), Lily-Rose avait les yeux rivés sur l’écran de son smartphone. Pas sur les pages d’un livre.
L’attachée communale Daubrey soupira et déplora une fois de plus de ne pas disposer d’un personnel plus nombreux. Si elle avait travaillé dans une grande ville, elle n’en aurait pas été réduite à de telles extrémités. Mais pour ses dernières années de carrière, elle avait voulu opérer un retour aux sources et retrouver son Beaujolais natal pour y préparer sereinement sa retraite. Le charme de ses villages aux pierres dorées plantés au milieu des vignes était incontestable et elle ne regrettait pas son choix, même si cela impliquait quelques sacrifices d’envergure sur le plan professionnel.
Grimaçant un sourire, elle rendit le document rose à sa subordonnée et annonça :
– Félicitations, Victorine, c’est toi qui décroches le poste ! Il t’occupera à 50 % de ton temps. Je n’ai pas les moyens de te dégager plus. En gros, tu tourneras les après-midi. Le mercredi, tu pourras te réapprovisionner en livres à la bibliothèque départementale.
En un geste de reconnaissance, Victorine écrasa son permis de conduire entre ses mains jointes. Son visage rayonnait.
– Merci, Françoise ! Tu ne le regretteras pas !
Sa supérieure hocha vaguement la tête, espérant qu’effectivement elle n’était pas en train de commettre une grave erreur… Et que la gendarmerie ne l’appellerait pas pour lui annoncer qu’un minibus de la municipalité avait versé dans un fossé ou, pire, au milieu de ceps de Morgon ou de Chiroubles…
Que Bacchus préserve le Beaujolais d’un tel sacrilège !
2
Plus par habitude que par intérêt, Jean-Loup jeta un coup d’œil à travers la vitre parfaitement propre. Comme toujours lors des heures creuses de l’après-midi, la place était déserte. Entre 13 h 30 et 16 h 30, le village semblait plongé dans un état proche du coma. Il s’animait ensuite pendant une durée, variable selon la météo, qui s’étirait entre quinze et trente minutes, le temps que parents ou nourrices récupèrent leurs bambins à la sortie de l’école. Celle-ci se trouvait de l’autre côté de l’esplanade, en face de sa fenêtre. Le bâtiment, construit ainsi que le reste du village en pierres dorées, datait de 1912.
Chantal y avait effectué toute sa primaire. Tout comme lui. Mais contrairement à lui, elle en avait gardé un excellent souvenir. Quand elle était assise dans son fauteuil tapissé de velours bordeaux, à la place qu’il occupait lui-même en cet instant, elle ne pouvait s’empêcher de lui narrer encore et encore les anecdotes de son enfance. Le cliquetis des aiguilles à tricoter rythmait son récit tandis qu’il essayait, lui, d’avancer dans sa lecture. À demi allongé sur le canapé assorti au fauteuil, l’accoudoir en guise de dossier, il grognait :
– Chantal, je lis !
Mais, imperturbable, Chantal, après une pause de quelques minutes, reprenait inéluctablement son bavardage. Alors, il s’énervait.
– Chantal, tu vois pas que tu me déranges ? Je suis en pleine enquête, là ! En plus, tu radotes ! Tu me les as déjà relatées mille fois, tes histoires !
– Qu’est-ce que tu veux que je te raconte d’autre ? On ne bouge jamais et on est tout le temps ensemble !
– Eh bien, tais-toi et lis un livre !
– Ça me fait mal aux yeux ! Et puis j’aime mieux te parler…
Jean-Loup râlait. Lui, il aimait mieux lire. Et pourquoi bouger alors que rien ne serait jamais aussi passionnant que les romans policiers qu’il dévorait ? Parfois, s’il tenait un très très bon bouquin, il parvenait à poursuivre sa lecture tandis que Chantal expliquait comment Mme Fayolles la soulevait par les tresses lorsqu’elle bavardait avec sa voisine. Une vicieuse, cette Mme Fayolles. Heureusement M. Liotard, en CM1, c’était autre chose. Il clamait à qui voulait l’entendre qu’il exerçait « le plus beau métier du monde ». Bien qu’il soit sévère, il adorait ses élèves, qui le lui rendaient bien. Même les cancres l’appréciaient, car il était juste et punissait sans humilier.
Jean-Loup aurait pu raconter lui-même chacune de ces histoires tellement il les avait entendues. Il savait où marquer des pauses pour ménager les effets et où s’enthousiasmer quand nécessaire. Nul doute que cela aurait fait rire Chantal de le voir exécuter ce numéro.
Sauf que Chantal n’était plus là pour rire…
Jean-Loup soupira. En ce début de mai, les platanes centenaires tardaient à déployer complètement leurs feuilles nouvelles. C’est vrai que la météo avait été frisquette jusqu’à présent. Pour quelques semaines encore, il pouvait distinguer l’intégralité des bâtiments qui lui faisaient face. À gauche de l’école, le drapeau tricolore flottait fièrement sur la pimpante façade de la mairie. À droite, on pouvait encore deviner, bien qu’ils soient à moitié effacés, les mots « Épicerie du coin » sur une enseigne de bois. La boutique, qui était restée fermée depuis des décennies, avait, l’an dernier, été transformée en atelier de poterie. Les artisans, cependant, n’y venaient que l’été.
Mort. Tout semblait mort. N’y avait-il donc que lui de vivant en cet instant ? Si sa tête lui disait que ce n’était que bêtises, son cœur, lui, prenait plaisir à se repaître de ce genre de mensonge. Cette vie lui paraissait si incongrue qu’il se demandait comment un homme aussi obstiné que lui se retrouvait coincé dans ce piège. Pourquoi ne parvenait-il pas à ordonner à cet imbécile d’organe d’arrêter ses battements par la seule force de sa volonté ? Bien sûr, il y avait des manières plus efficaces d’en finir une fois pour toutes, il y pensait souvent, organisant tout dans les détails sans jamais le mettre à exécution. Car il ne pouvait se le permettre. Il avait promis à Chantal. Et c’était un homme de parole.
Évidemment, elle n’avait pas pu deviner que son départ ne serait que le premier de ses malheurs. Comme l’avait si poétiquement dit ce vieux Chirac, les emmerdes, ça volait toujours en escadrille. Un sage, ce Jacques…
L’antique horloge du salon sonna la demie de 15 heures. Tiens, en parlant d’emmerdes, n’était-ce pas justement l’heure de l’emmerdeuse de service ? Il plissa les yeux et se tordit le cou pour scruter le coin de la place qui jouxtait sa maison. Personne. C’était étonnant, elle n’était pourtant jamais en retard pour venir lui casser les pieds, celle-là.
Soudain Jean-Loup fit la grimace. Si ce n’avait pas été aussi douloureux, il se serait frappé le front. Quelle andouille il était ! On était jeudi. L’emmerdeuse ne passait que les mardis et vendredis. Aujourd’hui, il serait peinard. Tranquille pour compter les secondes se transformer en minutes et les minutes en heures. Il baissa la tête et contempla ses mains.
Oui, ce bon vieux Chirac s’était trompé sur plein de choses, mais, sur ce point-là, il avait eu tellement raison que ça faisait oublier tout le reste…
Parce que ses emmerdes à lui avaient formé des escadrilles qui auraient facilement rendu jalouse la Patrouille de France…
3
Avoir pour patronyme « Alésia », c’était démarrer dans la vie avec un sacré boulet à la cheville. Devoir, depuis le CP, accoler à son prénom le nom de la plus cinglante des défaites gauloises, c’était un peu comme s’élancer pour un marathon avec des charentaises aux pieds : ça limitait les chances de monter sur le podium. Le père de Victorine, conscient de ce handicap, avait tenu à conjurer le sort en donnant à sa fille unique un prénom à même de contrebalancer cet héritage malheureux. Son frère aîné, avec une intention similaire, venait de faire baptiser Victoire sa benjamine. Deux Victoire dans la famille Alésia, ça aurait fait beaucoup. Certains mauvais esprits auraient même pu prétendre qu’on frisait le ridicule. Il s’était donc rabattu sur « Victorine ». Après tout, l’idée essentielle était là. Ce serait à la petite, ensuite, de tracer son chemin au mieux.
La petite n’était jamais devenue grande. Du moins en ce qui concernait la taille. Sa scolarité avait été jalonnée des moqueries habituelles, ponctuée de temps à autre, lorsqu’elle avait affaire à des érudits, par des piques sur son nom de famille. La prévoyance paternelle n’avait pu arrêter la fatalité. Cela n’avait pas empêché Victorine de tracer son chemin. Quand les obstacles étaient trop hauts, elle louvoyait. Un coup à droite, un coup à gauche. Dans certains cas, en se faisant encore plus petite et en se glissant par-dessous.
Elle avait également appris à se relever. Une fois, deux fois, cent fois. Aussi souvent qu’elle était tombée. Elle avait fait sienne cette citation du célèbre Winston Churchill : « Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » À près de soixante ans, elle en était toujours à la phase « Je vais d’échec en échec », mais, comme elle ne perdait jamais son enthousiasme, elle ne s’en faisait pas trop. Le succès était là, juste au bout du chemin, qui lui tendait les bras.
En réalité, elle avait bien eu quelques coups de mou. On est humain après tout. Et à ce qu’on lui avait raconté, le grand Winston aussi en avait eu, des coups de mou. Cela ne l’avait pas empêché de mettre la pâtée à Hitler alors qu’il avait allègrement dépassé les soixante-dix ans ! L’essentiel, c’était de repartir à l’attaque sans se décourager.
En contemplant dans l’entrepôt municipal le minibus Volkswagen rouge cerise fané garé dans un coin, Victorine se dit qu’elle allait justement avoir besoin d’une bonne dose de courage. QuandFrançoise lui avait remis les clés, elle n’avait pas osé demander depuis combien de temps le vieux tacot n’avait pas été utilisé. Maintenant, face au véhicule poussiéreux, elle ne voulait surtout pas le savoir.
Un peu plus tôt, en lui tendant le trousseau, sa cheffe lui avait confié :
« Vas-y mollo, Victorine. Je connais ta propension à jouer les Mère Teresa, mais il ne s’agit pas d’une mission humanitaire, là. Juste de faire une rapide tournée en minibus de quelques villages de la communauté de communes. »
Victorine avait froncé les sourcils et, comme toujours, avait été incapable de cacher ses sentiments.
« Je ne suis pas d’accord avec toi, Françoise, s’était-elle enflammée, la lecture, c’est une cause humanitaire essentielle ! Sans livres, nos vies seraient rabougries, notre imagination raplapla, nos rêves tout petits ! On a besoin de lire pour vivre, pour respirer même ! »
Sa responsable, une moue ironique aux lèvres, avait répliqué :
« Dans ce cas-là, mes petits-enfants sont des champions de l’apnée. Je ne me souviens pas les avoir vus avec un livre à la main depuis qu’ils ont l’âge de tenir un téléphone. C’est te dire…
– C’est parce qu’ils ne sont pas tombés sur le livre de leur vie ! La lecture, c’est semblable à une histoire d’amour, et tout comme dans une histoire d’amour, il faut que ça démarre avec la bonne rencontre… »
Françoise n’avait pas semblé ébranlée par cette déclaration passionnée. Cela n’avait pas étonné Victorine outre mesure. Elle avait toujours soupçonné sa cheffe d’être une fonctionnaire avant d’être une femme et d’avoir un planning à la place du cœur.
« Si tu le dis, avait-elle lâché en haussant les épaules, moi, j’essayais juste de te protéger. Et puis, pour être honnête, je n’ai pas envie de perdre un tiers de mon effectif pour cause de dépression profonde ! »
Victorine avait balayé la justification d’un geste.
« Tout ira comme sur des roulettes, t’inquiète ! Les idées noires partent en courant lorsque j’arrive ! »
Aussitôt, elle avait ajouté :
« Au fait, comment ça se fait que le bibliobus reprenne du service ? Il y a un bail que les tournées ont été arrêtées. Si je ne me trompe pas, le conseil municipal avait décidé de tout stopper lorsque Jeannot est parti en retraite.
– Tu ne te trompes pas. Il n’y avait quasiment plus d’emprunt de livres. Les jours où il croisait trois personnes étaient à marquer d’une pierre blanche. Mais vois-tu, le gouvernement vient de découvrir, il y a mis le temps, tu me diras, que les jeunes Français ne lisaient plus. Il a donc déclaré la lecture “grande cause nationale”. Ça a été une révélation pour monsieur le maire et, avec les élections qui approchent à grands pas, il a conclu qu’il serait de bon ton de porter, lui aussi, un projet de ce type. Ça fait toujours bien dans un bilan.
– Qu’importe les motivations pourvu qu’on ait l’ivresse ! » s’était exclamée Victorine, dont il était impossible d’entamer l’optimisme.
Les yeux bleus de Françoise l’avaient une fois de plus fusillée par-dessus les cercles de fer.
« Pour ce qui est de l’ivresse, on va éviter. Je te rappelle que tu seras au volant d’un minibus ! »
Les joues de Victorine s’étaient teintées couleur rosé, ce qui, en pays Beaujolais où le rouge dominait, pouvait en soi être pris pour une provocation.
« Je parlais de l’ivresse de la lecture, bafouilla-t-elle, évidemment…
– Évidemment… »
Sans chercher à prolonger la conversation, Victorine avait tourné les talons pour gagner au plus vite l’entrepôt.
– Bon, Vivi, s’encouragea-t-elle, c’est juste un peu de poussière. Un chiffon et un seau d’eau et il n’y paraîtra plus !
Elle posa le trousseau sur l’établi et se retroussa les manches.
4
Aliénor Petrovski tapait sur le clavier de son ordinateur au rythme martial de la Marche turque de Mozart, et ressentit une satisfaction intense lorsqu’elle mit un point final à son texte au moment même où le pianiste plaquait le dernier accord de la merveilleuse sonate no 11 du grand génie. C’était forcément de bon augure !
Elle ôta son casque et fit pivoter son fauteuil. Elle n’avait pas envie de se relire. Elle s’en occuperait demain matin, quand elle aurait l’esprit clair. Son maître de thèse était un maniaque absolu, n’autorisant aucune place à l’erreur. Une exigence légitime lorsqu’on détenait une chaire universitaire de professeur de mathématiques appliquées, mais redoutée par les doctorants.
La jeune femme s’étira et alla dans la cuisine pour mettre de l’eau à chauffer dans la bouilloire. Posant les yeux sur l’horloge, elle constata qu’il était déjà 17 heures et sursauta. Absorbée par son travail, elle avait failli le manquer ! Passant par la porte de derrière de la maison, elle se posta à l’endroit précis de la tonnelle depuis lequel elle pouvait voir, sans être vue, la route étroite qui sinuait devant chez elle. Alors que les minutes s’égrenaient, elle commença à se mordiller la lèvre inférieure, de plus en plus convaincue d’avoir raté son rendez-vous quotidien. Elle se morigéna :
– J’aurais dû régler un réveil ! Je sais bien que j’oublie tout quand je bosse…
Aussitôt, comme d’habitude dans ce genre de situation, une petite voix intérieure, qu’elle jugeait fort agaçante, mais dont elle n’arrivait pas à se débarrasser, s’empressa de la rappeler à l’ordre.
– Justement, pépé a mis sa maison de campagne à disposition pour que tu puisses bosser !
– L’un n’empêche pas l’autre ! Ça dure à peine quelques minutes !
– Des minutes qui commencent à prendre trop de place.
– Mais j’ai besoin de breaks ! Ça fait des années que j’ai le nez dans les études et que je vois moins de monde qu’une carmélite misanthrope !
– Faut savoir ce qu’on veut dans la vie, ma fille…
Arrivée à ce stade de son dialogue solitaire, Aliénor s’interrompit. Savait-elle vraiment ce qu’elle voulait ? Elle n’eut pas le temps de chercher une réponse à cette question dérangeante, car un bruit de moteur résonna enfin. Le tracteur surgit au sommet de la route, ses roues énormes lui donnant un air de ressemblance indéniable avec un monstre préhistorique. À la vitesse lente d’un pachyderme, il montait la départementale qui courait entre les vignes. Son bleu vif tranchait sur les touches de vert éclatant qui coloraient depuis quelques jours les ceps tortueux. Un petit garçon, qui devait avoir six ou sept ans, était perché sur le siège de l’engin, assis entre les genoux du conducteur. Il incarnait l’image même de la fierté. Aussi attendrissant qu’il soit, ce n’était pas lui qui retenait l’attention de la jeune femme, mais l’homme à la barbe sombre qui conduisait : son père. Il était viticulteur et, depuis début avril, elle avait eu l’occasion de l’observer œuvrer dans les vignes qui se trouvaient devant chez elle. À force de le voir penché pendant des heures sur ses ceps, elle était devenue curieuse et était allée se renseigner sur Internet pour découvrir ce qui l’occupait si longtemps. En quelques clics, elle avait appris qu’il procédait à l’ébourgeonnage, activité qui consistait à sélectionner les bourgeons pour que l’énergie de la vigne se concentre sur les pousses les plus fortes. Puis il était parti s’occuper d’autres parcelles et elle avait dû se contenter de le regarder passer deux fois par jour sur la départementale. Un « aller » pour emmener le garçon à l’école, un « retour » pour le ramener à la maison. Entre ces deux moments, le viticulteur disparaissait loin de sa vue, mais non loin de son cœur. Elle suivit des yeux le véhicule jusqu’à ce que la topologie des lieux le rende invisible. Puis elle soupira et rentra à l’intérieur. Le fond de l’air était encore frais.
Elle choisit, dans l’assortiment de ses thés, une petite boîte ronde et dorée portant l’étiquette Songe à l’ombre de la lune. Elle contenait, parfumé au fruit de la passion, un thé Oolong en provenance directe des plateaux de la Chine profonde. Elle ferma les yeux pour humer les effluves raffinés qui s’en échappaient. Il s’agissait d’une étape essentielle à la cérémonie de la dégustation. Son esprit déjà en partance pour des destinations exotiques. Tandis que l’eau chauffait, elle jeta deux cuillères à café de feuilles noires parsemées de morceaux de fruits séchés et de pétales de fleurs dans la théière en porcelaine blanche héritée de sa grand-mère. Quand le déclic de la bouilloire retentit, indiquant que l’eau avait atteint le point d’ébullition, elle attendit une minute pour qu’elle refroidisse à la température idéale de 95 degrés Celsius. Puis elle remplit délicatement la théière et attendit encore les cinq minutes nécessaires à l’infusion. Elle posa ensuite sa tasse odorante sur la table basse à proximité du rocking-chair de son grand-père. Après s’y être confortablement installée, elle saisit un exemplaire corné du Crime de l’Orient-Express. Elle l’avait déjà lu plusieurs fois, mais la grande Agatha avait tellement de talent qu’elle parvenait toujours à la faire frissonner.
Avant qu’elle ouvre le livre à la page marquée, la petite voix marmonna :
– C’est ça, planque-toi dans tes maths et tes romans policiers, ma fille. C’est bien plus sûr.
5
Victorine tourna la clé de contact et, après quelques hoquets, le moteur du minibus se mit à vrombir. Un sourire de satisfaction s’épanouit sur le visage de la conductrice et elle tenta d’enclencher la première. La boîte à vitesses protesta violemment. Comme fait exprès, Renaud apparut dans l’entrepôt. Il avait dû trouver une raison bidon pour quitter son poste, sachant qu’il s’agissait du jour de lancement de la tournée. Les bras croisés, il la fixait d’un air goguenard.
– Flûte ! souffla-t-elle, j’ai pas besoin de ça.
Elle retenta sans plus de succès le passage de la vitesse.
– T’es plus sur un scooter, se moqua son collègue, le débrayage, c’est au niveau des pédales que ça se passe ! Mais c’est vrai que tu les as perdues depuis longtemps…
Renaud ponctua sa pique d’un sourire ironique. Victorine haussa les épaules sans répliquer. Sa remarque l’incita cependant à plus de vigilance, ce qui lui fit prendre conscience qu’elle n’appuyait pas à fond sur la pédale car elle se trouvait trop loin.
Quelques (longues) minutes plus tard (la manette permettant d’avancer le siège semblant prise d’une crise d’arthrite aiguë), elle réussit enfin à s’installer correctement. La troisième tentative de démarrage fut alors la bonne. Cette fois, la première s’enclencha et, sous les éclats de rire moqueurs de Renaud, le minibus bondit en avant.
Il ne serait pas tout à fait exact de dire que le trajet jusqu’à Thilliez se déroula dans une parfaite fluidité, mais qu’importe puisque le véhicule et sa conductrice parvinrent tous deux sur la place du village à l’heure convenue. La tournée de Victorine démarrait le lundi par cette permanence, se poursuivait le mardi au Bois-d’Oingt, le mercredi par le réapprovisionnement à la bibliothèque départementale de Villefranche-sur-Saône, le jeudi par une virée à Cogny et le vendredi à Saint-Aubin-en-Beaujolais.
Il était 15 heures. Le site était encore désert. C’était parfait. Victorine repéra l’emplacement que la mairie lui avait attribué et d’un coup de volant y gara le Volkswagen. Satisfaite, elle déboucla sa ceinture et sauta sur le trottoir. Après avoir balayé les lieux du regard, elle se dit que tout était en ordre et qu’il était l’heure d’ouvrir les portes du van. Une circulaire de la communauté de communes avait été distribuée la semaine précédente, annonçant ses horaires de permanence. Elle se mit à fredonner gaiement en détachant les sangles qui maintenaient les livres en place sur les étagères. Victorine ne doutait pas que la sélection qu’elle avait employé beaucoup de temps et de soin à préparer saurait séduire ses futurs lecteurs. Il y en avait pour tous les goûts : humour, romance, policier, fantasy, suspense, roman historique… Elle avait passé des heures dans la bibliothèque départementale à compulser les catalogues et à procéder à des choix déchirants, mais auxquels elle n’avait pu se dérober, sa petite bibliothèque ambulante ayant une capacité très limitée.
Quand les livres furent devenus accessibles, elle leva une planche de contreplaqué pour aller s’asseoir sur une étroite banquette, puis la rabattit devant elle. Elle sortit d’une pochette la tablette qui lui permettrait de noter les emprunts et s’estima alors fin prête à accueillir les visiteurs qui se présenteraient.
Elle frétillait presque, impatiente de pouvoir conseiller les indécis et partager avec eux ses coups de cœur. Elle se demanda qui serait son premier « client ». Serait-ce une mère ou un père au foyer ? Un retraité ? Une commerçante ? Une personne en recherche d’emploi ? Elle réfléchit un instant et se dit que cela n’avait aucune importance. Quel qu’il soit, elle l’accueillerait les bras ouverts et avec le sourire qu’elle affichait déjà…
Sourire qui, au fur et à mesure que le temps passait, perdait de son éclat. Une demi-heure à étirer les lèvres dans le vide donnait des crampes aux zygomatiques. Elle commençait à se poser des questions quant à l’efficacité de la communication municipale lorsqu’elle entendit une porte de maison claquer et une démarche traînante se rapprocher du minibus. Ah ! Enfin ! Il est vrai que les gens ne lisaient que rarement les prospectus. Le service était tout nouveau. Un peu de temps serait nécessaire pour qu’il entre dans les habitudes des habitants. Heureusement, quelqu’un avait été plus vigilant que ses concitoyens ! Elle se jura qu’il n’allait pas le regretter !
Les pas pesants montèrent avec difficulté les marches en métal du bibliobus.
Le sourire de Victorine récupéra toute sa vigueur et c’est d’une voix des plus chaleureuses qu’elle lança :
– Bonjour, bonj…
Mais un homme âgé et bourru, les cheveux blancs hirsutes et la barbe piquante, l’interrompit brutalement.
– C’est quoi ce bazar ?
– Que… que voulez-vous dire ?
Jean-Loup, puisqu’il s’agissait de lui, fonça directement sur elle. Derrière son mini-comptoir, elle eut l’impression de se retrouver sur le banc des accusés, bien qu’ignorant le crime pour lequel elle passait en jugement. Elle n’allait pas tarder à l’apprendre. L’index accusateur pointé en direction de sa poitrine, Jean-Loup asséna :
– Votre engin, là ! Il n’a pas le droit d’être garé sur la place !
Le sang de la bienveillante Victorine ne fit qu’un tour. Autant elle avait tendance à s’écraser lorsqu’il s’agissait de défendre ses prérogatives, autant elle devenait pugnace lorsque la cause était noble ! Si ce malotru osait s’en prendre à sa mission, qu’elle considérait comme sacrée, il allait trouver à qui parler. Relevant le menton, elle répliqua d’une voix forte :
– Je suis bien désolée de vous contredire, cher Môssieur, mais j’en ai parfaitement le droit ! Je dirais même plus, j’en ai le devoir !
– Ah ! Je voudrais bien voir ça !
– Mais vous allez le voir, cher Môssieur, vous allez le voir !
Se contorsionnant pour attraper son sac qui se situait sur le siège passager, elle se mit à y farfouiller tandis que son interlocuteur continuait de rouspéter. Dénichant enfin l’ordre de mission stipulant l’emplacement où elle devait se parquer à Thilliez, elle le fourra sous le nez du perturbateur.
– Lisez vous-même : je dois garer le bibliobus sur la place zébrée de jaune. Ce que j’ai fait. Vous n’avez donc rien à redire !
Jean-Loup repoussa le document sans prendre la peine d’en déchiffrer le premier mot.
– C’est quoi ces conneries de bibliobus ? s’emporta-t-il. Ils ont vraiment rien d’autre à faire, ces foutus élus, avec l’argent de nos impôts ?
Victorine vit rouge. Se redressant autant qu’elle le pouvait malgré la tablette qui lui bloquait le passage, elle planta ses deux paumes sur le plateau en bois et s’écria d’un air profondément offusqué :
– Comment osez-vous ? Et puis d’abord, soyez poli, cher Môssieur, ou je vous colle ma main sur la figure ! Cette bibliothèque ambulante, aussi petite soit-elle, est un lieu de culture et les adeptes d’un langage vulgaire et grossier n’ont rien à y faire !
– Mais je n’ai nullement l’intention de rester, rétorqua Jean-Loup. Rien qu’à voir tous ces bouquins, j’en suis malade, croyez-moi, très chère Madame, et je vous garantis que je partirai en sifflotant, le cœur léger, dès que vous aurez viré votre FOUTU engin de devant chez moi !
– Oh ! Vous me provoquez, en plus !
De colère, Victorine voulut jaillir en avant, mais, bloquée par la tablette qui lui coupa le souffle, elle retomba lourdement sur la banquette. Le ricanement de Jean-Loup l’humilia autant qu’il ajouta à sa rage. La main tremblante, elle rabattit brutalement la planche contre la paroi qui se dressait derrière le siège conducteur et put enfin se mettre sur pied.
Les bras croisés, le menton relevé, Jean-Loup la toisait de toute sa hauteur. Il n’était pas si grand que ça, mais il n’était pas très difficile de l’être davantage que la bibliothécaire. En revanche, il était bien plus large d’épaules que la moyenne et avait le torse musculeux d’un ancien lutteur. D’un air goguenard, il lui lança :
– Alors, ma p’tite dame, cette baffe, elle vient ou elle vient pas ?
Victorine pouvait s’enflammer vite, mais n’avait rien d’une violente. Dardant un regard hautain, elle répliqua d’un ton transpirant le dédain :
– Il s’agissait d’une métaphore, très cher Môssieur, sachez que je vous soufflette virtuellement de tout mon mépris, et, si vous ne comprenez pas ce que cela veut dire, vous feriez bien de commencer à mettre le nez dans ces « bouquins » !
– Pas besoin de vos bouquins pour savoir que vous êtes une sacrée emmerdeuse, pesta-t-il, mais vous allez vite piger que vous êtes tombée sur un os ! Vous vous croyez maline avec votre autorisation, mais moi aussi, je peux faire appel à la loi !
– Je suis parfaitement dans mon droit, insista Victorine, et soyez assuré que je ne bougerai pas d’un poil jusqu’à ce qu’il soit l’heure pour moi de partir !
– C’est ce qu’on va voir !
Pivotant sur ses talons sous le regard stupéfait de la bibliothécaire, Jean-Loup se dirigea vers la sortie d’un air décidé. Pendant un moment, elle resta plantée au milieu de l’étroite allée qui séparait les étagères de livres, ne sachant quelle attitude adopter. Petit à petit, sa colère retomba et un léger sentiment de honte s’empara d’elle. Ce n’était pas ainsi qu’elle avait envisagé son premier contact avec le public. Elle, d’habitude si avenante, s’était comportée telle une furie. Certes, l’homme s’était conduit comme un goujat, mais une bibliothécaire digne de ce nom devait faire preuve de maîtrise de soi en toutes circonstances. Perturbée, elle regagna sa banquette et se laissa retomber dessus. Cette fois, elle ne se précipita pas pour abaisser la planche de bois. Il serait bien temps d’aviser lorsqu’un lecteur, un vrai, se présenterait.
Les minutes s’écoulèrent avec lenteur. La frustration grandissait en Victorine. Personne ne viendrait donc pour emprunter un livre ? Un peu désespérée, elle décida que, si personne ne lisait dans ce village, rien ne l’empêchait, elle, d’attendre en se plongeant dans un bon roman ! Il y avait de quoi faire autour d’elle ! Et elle était bien placée pour savoir que chaque titre avait été choisi avec goût !
Elle se levait pour aller piocher dans une étagère lorsque des bruits de pas résonnèrent sur le trottoir. Les deux marches permettant d’accéder au minibus vibrèrent et Victorine eut la surprise de voir apparaître, suivi de près par son précédent visiteur, un homme en uniforme de policier municipal.
– Patrice Barthélémy, se présenta-t-il en la saluant vaguement de la main, garde champêtre de Thilliez.
Elle bredouilla un bonjour. Les uniformes avaient toujours impressionné Victorine.
– Alors, ma petite dame, on crée des perturbations sur la voie publique ?
L’homme fronçait ses sourcils poivre et sel d’un air réprobateur. Il était plutôt enrobé et les boutons de sa veste avaient visiblement très envie de se déloger de leur boutonnière au niveau le plus développé de sa bedaine. De sa casquette s’échappaient quelques touffes de cheveux gris et, bien qu’il n’ait pas de moustache, il faisait indubitablement penser au sergent Garcia de la série Zorro. Victorine n’en fut pas moins soufflée par sa question.
– Comment ça, je crée des perturbations ? se rebiffa-t-elle d’une voix tremblante avant de poursuivre avec plus de fermeté au fur et à mesure que son indignation grandissait. Ce n’est quand même pas moi qui cherche les embrouilles ! C’est lui le fauteur de troubles ! accusa-t-elle en désignant Jean-Loup. Moi, je suis absolument dans mon bon droit.
Et elle présenta son ordre de mission au garde champêtre. Sans y prêter davantage attention que Jean-Loup, il l’écarta d’un geste flegmatique.
– Voyons, ma petite dame, s’il fallait tenir compte de tous les ordres de mission qui sortent des bureaux de nos chefs, on deviendrait dingues. Faites donc preuve de bonne volonté et allez vous garer derrière l’église, vous ne dérangerez personne.
– Évidemment, puisque personne ne passe par là !
Le garde champêtre sembla considérer un instant l’argument et finit par le balayer d’un revers de main.
– C’est possible. Mais là, vous dérangez.
– Mon bibliobus dérange ? Les livres dérangent ? La culture dérange ? Vous n’avez pas honte de dire des choses pareilles ?
– Non. Nous, on a nos habitudes et on est très heureux comme ça. Jean-Loup aime voir l’école de son salon. Cela fait un bail que c’est comme ça. De quel droit vous voulez l’en empêcher ? Je vous trouve bien égoïste…
Victorine était abasourdie. C’était elle qu’on traitait d’égoïste ? Depuis quand le désir d’un vieux grognon primait-il sur la volonté du peuple ? Elle posa la question à haute voix et Patrice Barthélémy répliqua :
– Le peuple ? Où il est, le peuple ? C’est plutôt désert par ici, non ?
Victorine trouva cette attaque bien basse et bien cruelle. On ne lui avait pas laissé beaucoup de temps pour l’attirer à son bibliobus, ce peuple ! »
À propos de l’autrice
Nathalie Somers © Photo L. Martinez
Après des études d’ingénieur, Nathalie Somers a été enseignante, avant de finalement céder à l’appel de l’écriture. Lorsqu’elle n’a pas un livre dans les mains, on peut la croiser sur les chemins de randonnée du Beaujolais. La Petite Bibliothèque des secondes chances, prix Jean Anglade 2026, est son premier roman. (Source : Presses de la Cité)
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