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En deux mots
Chérine a dix-sept ans. Elle dessine, elle observe, elle se tait. Sa meilleure amie Farah parle pour deux. Un été, Farah rencontre Momo et s’éloigne. Mais elle présente Mathieu à Chérine. Deux artistes, un même silence à briser. L’idylle reste cachée jusqu’au jour où Mathieu se convertit et demande sa main. Le père dit non et impose Fayçal, le fiancé rêvé sur le papier. Les cadeaux pleuvent, les compliments aussi. Chérine cède. Le mariage a lieu. Et le vrai visage de Fayçal apparaît.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Faire face aux injonctions familiales
Pour son premier roman, Thaïs Dia signe le portrait d’une adolescente de cité prise entre ses rêves et le poids de sa famille. Un texte sensible, sec et lumineux à la fois, qui s’impose comme l’une des belles surprises de cette rentrée.
Chérine passe l’après-midi avec sa copine Farah. Il fait chaud. C’est en dégustant des Mr Freeze sur la banc qui fait face à l’arrêt de bus qu’elles font la connaissance de Momo, un garçon de leur âge qui va plaire à Farah et séparer les amies. Car Farah accorde du temps à Momo et délaisse Chérine, annule leurs sorties, disparaît des semaines entières. Jusqu’au jour où Chérine explose au téléphone : « Je suis pas ta bouche-trou, moi ! ». La phrase claque. Elle dit une peur bien plus ancienne que la simple brouille entre copines : celle d’être abandonnée, remplacée, oubliée. Alors Farah se rachète pourtant vite. Dans sa classe de lycée, elle a repéré un garçon différent : blond, mélancolique, musicien. Elle le présente à Chérine sans prévenir. Mathieu joue du synthé, Chérine dessine depuis l’enfance, initiée par un père qui fut portraitiste en Algérie avant que la guerre ne l’oblige à tout quitter. Entre les deux adolescents, quelque chose se noue tout de suite, une reconnaissance silencieuse entre deux solitudes.
Mais pour une fille d’origine algérienne avec un père malade, une mère très protectrice, des collègues jaloux et une cité aux aguets, il n’est pas question de s’afficher. Aussi le jour où Mathieu, après s’être converti à l’islam, demande la main de Chérine, c’est le drame. Ahmed, le père de Chérine refuse tout net et interdit à sa fille de voir ce garçon. Il lui présente Fayçal, jeune homme algérien qui coche toutes les cases attendues. La suite du roman bascule alors dans une tout autre tonalité, plus sombre, plus étouffante, et c’est là que Thaïs Dia frappe le plus juste.
Fayçal séduit d’abord Chérine avec des attentions et des cadeaux. Il a sondé les parents avant même de la courtiser. Chérine hésite, déjà échaudée, mais cède à la pression familiale et à l’insistance de son fiancé. Le mariage célébré, le masque tombe. L’homme prévenant devient possessif, jaloux, violent. Le piège, patiemment construit, se referme.
Car Chérine aime ses parents autant qu’elle étouffe sous leurs règles. Mais en elle, une petite voix résiste : elle se répète qu’elle est là, qu’elle existe.
La primo-romancière joue avec une langue orale et vive qui restitue à merveille le parler des cités sans jamais tomber dans la caricature. On sent la chaleur écrasante de l’été, l’odeur des Mr. Freeze, le vrombissement des scooters devant la gendarmerie. Cette écriture au plus près du réel donne au roman une force documentaire.
Thaïs Dia a grandi dans la région lyonnaise et consacré une thèse à la figure romanesque du jeune de banlieue, et cette érudition irrigue le roman sans jamais l’alourdir. Et sans omettre l’essentiel, le poids des traditions, la solidarité entre femmes, la difficulté de choisir sa propre vie quand tout, autour de soi, semble déjà écrit. Une héroïne qu’on croyait effacée nous apprend, page après page, à ne plus se laisser dicter sa conduite par les autres. Une belle entrée en littérature.
Chérine
Thaïs Dia
Éditions Viviane Hamy
Premier roman
384 p., 21,90 €
EAN 9782080497512
Paru le 26/08/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Lyon et dans sa banlieue. On y évoque aussi l’Algérie et notamment Béni Saf, l’Angleterre avec Londres ainsi qu’un voyage à Venise.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
— Elle a des frères, ta copine ? C’était la première chose qu’ils demandaient. Farah répondait par la négative et il s’ensuivait un véritable interrogatoire. Quel âge elle a ? Elle est déjà sortie avec un mec ? C’est une musulmane, elle fait la prière ? Elle sort en boîte, ou pas ? Farah en disait le moins possible, mais les hommes lâchaient rarement l’affaire.
Lycéenne, née de parents algériens, Chérine vit dans la banlieue lyonnaise. D’un caractère réservé, passionnée de films bollywoodiens, elle imagine avec son amie Farah – extravertie et dotée d’un sens aigu de la repartie – des lendemains meilleurs.
Alors que Farah s’intéresse aux garçons, Chérine ignore ses nombreux prétendants. Jusqu’à sa rencontre avec Mathieu, qui va lui laisser entrevoir un avenir en dehors de la cité… Mais comment conquérir sa liberté et apprendre à dire non alors qu’elle est entravée par un déterminisme, une misogynie et une violence dans lesquels sa communauté se complaît ?
Un premier roman inoubliable, teinté de noir et doublé d’un hommage à l’amitié et à l’entraide féminines.
Les critiques
Babelio
Actualitté (Nicolas Gary)
Blog de Christian Dorsan
Blog Baz’Art
Les premières pages du livre
« — Ferme la bouche quand tu mâches ton chewing-gum.
Chérine leva les yeux vers l’homme, un vieux Français avec un chapeau en toile, avant de tourner la tête vers Farah. Il avait dit ça en passant devant elles et continuait à marcher en s’appuyant sur sa canne.
— Non mais elle fait ce qu’elle veut ! s’écria Farah.
— Oui, mais c’est pas beau.
Le vieillard, qui s’était éloigné du banc sur lequel elles étaient assises, avait dit cela sans se retourner. Il avançait à pas minuscules, puis il entra dans la boulangerie. Farah s’était penchée pour le suivre des yeux.
— Zarma, il veut quoi, ce vieux ? On est là posées, tranquilles, et ce fossile vient nous prendre la tête… J’sais pas, moi, retourne dans ta maison de retraite, va mourir.
Chérine haussa les épaules.
— Laisse tomber, les gens ont rien à faire.
C’était le milieu de l’été. Le soleil brûlant envahissait leur banc, à l’ombre une quinzaine de minutes plus tôt.
— Putain, il fait trop chaud. On pourrait limite faire griller des merguez sur le bitume, dit Farah.
Chérine imagina ce barbecue improvisé et l’attroupement des gens du quartier, alléchés par l’odeur et la perspective de saucisses gratuites. Les plus petits formeraient un cercle en se poussant les uns les autres afin d’être sûrs de participer au festin. Les grands resteraient en retrait. Ils observeraient la scène avec méfiance jusqu’à ce que l’un d’entre eux ose demander :
— C’est halal, ça, au moins ?
Le vrombissement d’un moteur trafiqué vint interrompre les pensées de Chérine. Trois jeunes sans casque, serrés sur la selle d’un scooter, s’amusaient à le dresser sur sa roue arrière en dévalant l’avenue Jean-Moulin. Ils ralentirent au niveau de la gendarmerie et crièrent en chœur « Nique la police ! » avant de repartir en trombe.
Farah secoua la tête.
— Bande de bouffons… Même pas les cojones de descendre de leur scooter pour leur dire ça…
Chérine entrouvrit les lèvres, pinça son chewing-gum du bout des doigts. Ce n’était plus qu’une boulette molle et grisâtre qu’elle jeta à ses pieds. Farah lui proposa :
— Ça te dit pas qu’on aille s’acheter des Mr. Freeze à la BP ? Après on va se trouver une gâche à l’ombre. Ça tape trop ici.
— D’accord, vamos.
Chérine se leva, sa robe noire mouillée de sueur collait contre sa peau.
— Je suis trempée…, soupira-t‑elle en tirant plusieurs fois sur le tissu.
— Pareil. Une bonne petite douche ce soir, ça va faire du bien. Mais pourquoi tu mets du noir, aussi ? Ça attire trop la chaleur. Tu devrais aller à Jennyfer ou Ixo t’acheter une petite robe blanche. Ça t’irait trop bien en vrai.
En route vers la station-service, elles croisèrent plusieurs garçons qui descendaient l’avenue, serviettes autour du cou, en direction de la piscine municipale. Sur la place de la fontaine, cinq fillettes avaient activé le haut-parleur de leur téléphone et improvisaient une chorégraphie sur La Tortura de Shakira. L’une d’elles, une grande brune qui semblait être la meneuse du groupe, ordonna à ses copines de remonter leur débardeur. Elle se plaça ensuite devant elles et effectua une danse du ventre un peu robotique que toutes s’appliquèrent à reproduire. Farah secoua la tête.
— Chabe-moi ça. Pas encore dix ans et ça se prend déjà pour des pop stars…
— Grave. Avec leurs petits culs qui se tortillent dans tous les sens et leurs nombrils à l’air… Les gros pointeurs qui passent doivent être refaits.
— Le monde part en sucette, ma sœur…, conclut Farah.
À la station-service, elles s’achetèrent quatre Mr. Freeze : deux au parfum cola, un à la fraise, un au citron. Farah repéra un banc en contrebas.
— Là au moins, on sera à l’ombre !
Tout en s’installant, elle déchira le haut du sachet de glace avec ses dents.
— En pluche ch’est impec’, on est en fache de l’arrêt !
— Quoi ? demanda Chérine.
Farah cracha un petit morceau de plastique.
— Je dis qu’on est juste devant l’arrêt de bus. C’est bien, on va voir qui va en ville aujourd’hui.
Chérine haussa les épaules. La chaleur devenait insupportable. Tout ce dont elle avait envie, c’était rentrer chez elle et se poser devant un film bollywoodien. Elle regarda l’heure sur son téléphone.
— Je vais pas tarder à y aller. Ma mère voulait que j’envoie pour elle un colis en Algérie.
Farah tapota la place libre à sa gauche.
— Allez, assieds-toi au moins pour manger tes Mr. Freeze ! Je te laisse ceux au cola, tes préférés !
Puis elle se mit à expliquer avec conviction qu’elles pourraient aussi retourner à la BP s’acheter des canettes bien fraîches, quand elle sentit que quelqu’un s’asseyait à côté d’elle sur le banc. D’un bond, elle se tourna et cria :
— Merde, pourquoi tu t’assois ici ? Tu vois pas qu’on discute, là ?
C’était un garçon de leur âge, qui lui sourit, laissant apparaître une dent manquante sur le côté. Il sortit du tabac à rouler de sa poche et commença à se confectionner une cigarette.
— Il est à toi, le banc ?
Farah toisa cet insolent, cherchant quelque chose à lui répondre. Puis elle se leva et dit :
— Vas-y, viens, Chérine, on bouge.
Elles firent quelques pas et entendirent le garçon qui courait derrière elles en criant : « Attends ! » Arrivé à leur hauteur, il se planta devant Farah et se gratta l’arrière de la tête.
— Moi, c’est Mohamed. Je te paie un autre Mr. Freeze ?
Farah fit un geste de recul. C’était clair que ce type avait du rab de confiance en lui. Elle l’observa, comme pour s’assurer de son sérieux.
— Alors ? répéta Mohamed.
— D’accord. Mais je préfère une canette d’Ice Tea. Et t’en prends une pour ma copine aussi.
Chérine tira son amie par le bras.
— Non, ça va aller. Il faut que je bouge en plus.
— Ça marche, ma belle. On se capte plus tard, hein ? dit Farah avec un rapide clin d’œil.
Puis elle tourna les talons et partit dans la direction opposée avec Mohamed.
Avant Farah, Chérine n’avait jamais eu de véritable amie. Elle avait l’impression que les autres filles cherchaient à se servir d’elle. Pendant les deux premières années du primaire, il y avait eu dans sa classe Alix, une gamine au visage recouvert de taches de rousseur qui la suivait partout. Dès qu’elles quittaient la salle, Alix insistait pour porter le cartable de Chérine, la questionnait sur la tenue qu’elle porterait le jour suivant. Le lendemain, Alix arrivait à l’école avec un tee-shirt rose, une salopette ou un pantalon presque identiques à ceux de Chérine. Un jour, juste après la sonnerie, Alix s’était approchée pour prendre le cartable de Chérine. Chérine s’était mise à lui hurler dessus : elle n’avait pas besoin d’elle et de toute façon Alix faisait pitié à toujours essayer de l’imiter. Cette dernière avait éclaté en sanglots et avait enfoui son visage dans ses paumes avant de s’enfuir en courant vers la sortie. Après ça, Chérine était restée presque toujours seule. Jusqu’à l’arrivée dans la classe d’une nouvelle élève qui s’appelait Farah. Chérine avait eu le sentiment que Farah avait été la première à ne pas l’utiliser, à ne pas être jalouse d’elle.
Tout à l’heure, Mohamed les avait abordées avec un aplomb qui avait intrigué sa meilleure amie. Cela ne durerait pas. Il partirait aussi vite qu’il était venu, comme tous les autres.
*
Quelques semaines plus tard, au début du mois de septembre, une chaleur accablante continuait d’envahir les appartements. Le vieux ventilateur balayait le salon de Farah dans un bourdonnement sourd.
— Je stresse trop pour la rentrée. Tu vas aller en générale et moi, je vais me retrouver toute seule en professionnelle…, marmonna Chérine.
Farah, assise en tailleur sur le canapé, pianotait sur son téléphone.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu seras pas toute seule, tu te feras de nouveaux potes dans ta classe ! répondit-elle, le nez dans ses textos.
Cela faisait au moins vingt minutes que Chérine essayait d’avoir une conversation avec son amie, assise comme une idiote devant la télévision éteinte.
— Pourquoi tu m’as fait venir chez toi si c’est pour que tu restes tout le temps sur ton phone ? Je rentre chez moi…
— Ouais, donne-moi juste une seconde vite fait, s’te plaît, répondit Farah sans lever la tête.
Elle était constamment fourrée avec Mohamed-mais-vas-y-appelle-moi-Momo depuis leur rencontre. Originaire de la région parisienne, il s’était installé dans la cité avec sa famille au début de l’été. À en croire Farah, Momo était l’incarnation de l’homme parfait. Elle répétait : « Mais tu sais, Chérine, il fait tellement planer. » Puis elle ajoutait : « Les gens de Paname sont tellement plus intéressants. Leur vie est speed, il se passe plein de trucs. Rien à voir avec ici. Vraiment, je ne sais même pas comment j’ai fait pour perdre mon temps avec des vieux pélos du quartier avant ! »
Chérine écoutait toutes ces louanges, mais elle avait du mal à comprendre ce que Farah pouvait bien trouver à ce type. Alors qu’elle avait toujours eu l’habitude de passer l’essentiel de ses journées avec Farah, elle avait l’impression de devoir lui quémander une place dans son emploi du temps. Elle l’appelait pour lui proposer de sortir en ville mais Farah répondait :
— Non, désolée, ma belle, on va bouffer un kebab avec Momo.
Une autre fois, elle l’invitait à aller se poser au bord du lac à Miribel.
— Cet aprèm ? Non, je pourrai pas. J’avais dit à Momo que je l’aidais à remplir des formulaires.
La semaine d’après, elle lui demandait de l’accompagner au marché mais Farah s’excusait :
— Ah c’est con, ça tombe pendant l’entraînement de foot de Momo…
Son amie s’était changée en un disque rayé. « Non » était devenu le seul mot qu’elle savait prononcer. Non. Non. Non.
Chérine avait l’impression qu’elle ne la voyait plus que lorsque Momo était occupé. Un jour au téléphone, elle avait explosé :
— Parfait. Mais lorsque ton pélo sera pas là, ne viens pas me parler. T’as qu’à rester avec lui s’il est si formidable ! Je suis pas ta bouche-trou, moi !
Et elle avait raccroché, les mains tremblantes de colère. Une demi-heure plus tard, Farah avait sonné à sa porte et lui avait proposé d’aller manger une pizza au centre-ville. Les choses s’étaient un peu améliorées depuis, mais Chérine restait anxieuse.
Farah posa son téléphone et alluma la télévision.
— Désolée, Momo dit que ça ne va pas trop chez lui en ce moment…
Chérine attrapa la télécommande et baissa le volume.
— T’es prête à m’écouter, maintenant ?
Farah lança dans sa bouche une poignée de graines de tournesol grillées.
— Stresse pas pour la rentrée, ma belle, tout va bien se passer ! T’as bien vu, mon lycée est juste en face du tien. Ce sera comme d’hab : on ira en cours toutes les deux et on s’attendra à la sortie pour rentrer ensemble.
Elle tendit la petite coupelle de graines à son amie.
— Tiens, prends des pépites. Elles sont cher bonnes !
Chérine poussa un soupir. Elle ferait tout pour obtenir son diplôme, le temps passerait vite. Elle s’installerait au premier rang et se contenterait de suivre ses cours, sans sympathiser ni parler à personne. Et avec un peu de chance, Farah larguerait bientôt Momo et les choses redeviendraient comme avant.
En rentrant, Chérine fit un détour par le Champion où sa mère l’envoyait faire des courses. Le supermarché était encerclé par la poste, un bar-PMU, un tabac, une pharmacie, une agence de voyages presque toujours fermée ainsi que d’autres commerces, le tout formant un semblant de centre-ville.
Dans un coin de l’entrée, il y avait toujours cet immense Noir employé à la sécurité. Le fil de son oreillette faisait un large pli sur son tee-shirt bleu et rouge qui rappelait à Chérine un uniforme de pompier. Quand elle était avec Farah, le vigile à l’autre bout du magasin veillait à ne jamais les perdre de vue dans les allées. Mais quand Chérine venait seule, il la laissait tranquille. Le supermarché s’ouvrait sur une double barrière qu’il fallait pousser et qui, en se rabattant, vous cognait la hanche ou le milieu des cuisses. Chérine n’y échappa pas cette fois non plus et massa sa jambe droite. Elle n’eut pas le courage de prendre un panier et empila tous les articles sur son avant-bras avant de passer en caisse et de filer hors du magasin.
À son retour, elle posa le sac de courses sur le comptoir de la cuisine. Ahmed, son père, faisait la sieste. Il n’y avait pas un bruit à l’intérieur. Les fenêtres de l’appartement laissaient circuler un agréable courant d’air frais. Chérine rangeait les courses dans le réfrigérateur quand Samira, sa mère, entra dans la pièce.
— Tu es déjà de retour ? Est-ce que tu as trouvé tout ce que je t’avais demandé ?
Elle commença à inspecter ce que Chérine avait acheté.
— Mais pourquoi tu as pris cette marque-là pour le concentré de tomates ? C’est le même que la dernière fois, tu te souviens pas ? Il était pas bon du tout. Et en plus, il coûte plus cher que celui qu’on achète d’habitude.
Chérine rit.
— Mama, c’est toujours pareil avec toi, t’es jamais contente ! Quand j’achète des oignons, tu me dis : « Pourquoi tu as acheté des rouges ? Je voulais les autres. » Quand tu me demandes de prendre de l’ail, tu te plains parce qu’une des gousses est un peu abîmée.
— D’accord, pardonne-moi, habibti, ça fera bien l’affaire.
— Il faudra, parce que je vais pas retourner là-bas pour l’échanger… Ah, au fait, devine qui je viens de croiser ? Tu te souviens de ta copine Aïcha, celle qui habite à Michelet et dont le fils aîné est en prison ? Tu savais que sa fille était enceinte ? Linda, tu te souviens ?
Samira secoua la tête.
— Starfoullah… Mais est-ce qu’elle s’est mariée, quel âge a-t‑elle déjà ? Et comment tu as su ça ?
— Elle a deux ou trois ans de plus que moi, je crois. Figure-toi qu’elle porte le jilbab maintenant. Elle est couverte de la tête aux pieds. Alors qu’avant on la croisait au quartier avec des petits jeans et des pulls serrés. J’ai jamais entendu parler de son mariage… Elle a dû commencer à se voiler pour cacher son gros ventre. Ça pointait bien sous le tissu.
— Espérons que le garçon qui lui a fait ça accepte de l’épouser. Pauvre Aïcha, son fils aîné en prison et sa fille dans cette situation… Tous les jours de notre vie on travaille dur pour élever nos enfants, et c’est comme ça qu’ils nous remercient… Je lui adresserai mes prières ce soir.
Samira posa une tasse de thé et quelques dattes sur un plateau.
— Apporte ça à ton père. Il doit être réveillé.
Chérine souleva le plateau et se dirigea vers le fond du couloir. Elle toqua plusieurs fois contre la porte de la chambre de ses parents, jusqu’à ce que son père lui dise d’entrer. Il était étendu sur son lit.
— Baba, je t’apporte du thé.
— Merci, ya benti.
Ahmed trempa ses lèvres dans la tasse :
— C’est trop chaud, pose-le sur la table. Donne-moi aussi mes médicaments. Ils sont là-bas, à côté de la commode.
D’un geste, elle lui tendit son pilulier avant de s’installer près de lui. Il lui adressa un sourire et lui demanda :
— Tu as vu ton amie, aujourd’hui ?
— Non, baba. Tu sais, elle est très occupée, on se voit moins souvent.
— Bon, cela te laisse plus de temps pour aider ta mère à la maison. C’est difficile pour elle, elle est fatiguée.
Il avala ses pilules avec une gorgée d’eau.
— En rentrant de la mosquée aujourd’hui, j’ai vu des petits qui marchaient avec leur cartable. Tu vas bientôt retourner à l’école, toi aussi ?
— Oui, la rentrée est après-demain.
— Et tu as acheté toutes tes affaires ? Kima les cahiers, les stylos et tout ça ?
— Oui, j’ai pris ce qu’il fallait. Je stresse un peu. J’ai peur de pas y arriver. Déjà que j’ai eu mon brevet de justesse… Je crois que l’école c’est juste pas pour moi, baba.
— Tu sais, ce qui compte dans la vie, c’est pas les notes qu’on a à l’école. Le plus important, c’est le respect. Le respect de soi et des autres. Toi, tu vas à l’école. Tu fais de ton mieux. Tu écoutes tes professeurs. Tu cherches des histoires à personne. Et ça me rend très fier ! Je vais te dire : faire honneur à sa famille, respecter nos coutumes mais aussi être digne, c’est ce qui est important, ya baba.
En prononçant cette dernière phrase, Ahmed l’avait regardée dans les yeux. Il souleva la tasse de thé et but quelques gorgées. Une couverture en velours épais le recouvrait jusqu’à la taille, et Chérine se dit qu’il devait avoir chaud. Elle pensa à ses mots. Ce qu’il disait était vrai, elle faisait du mieux qu’elle pouvait et n’avait jamais été turbulente. Alors que chaque soir, au moins la moitié des élèves de sa classe rentraient à la maison avec un mot d’avertissement dans leur carnet. En quatrième, sa professeure d’espagnol avait écrit sur son bulletin : « Élève si discrète qu’on en oublie sa présence » ; et ce commentaire l’avait vexée. Elle était là. Elle existait. Elle ne ressentait pas le besoin de crier, de mettre le bazar comme les cas sociaux du fond de la classe. Parfois, tout ce dont elle avait envie, c’était partir d’ici. Ne pas se présenter le jour de la rentrée et s’en aller loin, dans un endroit où personne ne la connaîtrait. Elle replaça l’oreiller derrière la nuque d’Ahmed.
— Tu es à l’aise comme ça ?
— Oui, ma chérie, je suis bien. Et tu rentres en quelle classe déjà, cette année ?
— Je vais commencer un BEP secrétariat. C’était pas du tout ce que je voulais faire… Mais ils m’ont dit que j’avais pas d’assez bonnes notes pour aller en générale. Ce que je comprends pas, c’est pourquoi le secrétariat ? Pour eux, ça correspond à mon profil, alors que je suis nulle en orthographe. Tu te rappelles la fois où le professeur de français m’a rendu ma dictée et qu’il y avait presque cinquante fautes ? Au moins deux à chaque mot. Il s’est moqué de moi devant toute la classe. Non, devenir secrétaire, ça peut pas me réussir.
— Écoute, les professeurs, ils sont intelligents. S’ils t’ont dit de t’inscrire là, c’est qu’ils savent que tu es capable d’y arriver. Le secrétariat c’est très bien, c’est calme. Tu es assise derrière ton bureau, tu n’es pas à trimer dehors, avec le soleil qui te brûle. Quand la journée est terminée, tu prends ton sac, tes affaires et tu peux rentrer chez toi. Tu peux aller chercher tes enfants à l’école et t’occuper de ton foyer. Et puis secrétaire, c’est un métier de femme. Aujourd’hui, ici, tu vois des filles qui veulent tout faire comme les garçons. Elles font de la mécanique, elles font de la boxe… Toi tu es une femme, pas un homme ! Dieu a créé les femmes et, à côté, Il a créé les hommes. Nous sommes différents, il faut respecter ça !
Chérine hocha la tête pour acquiescer. Elle adorait son père, mais il était d’une autre génération. Elle se leva pour rapporter à la cuisine la tasse qu’il venait de finir.
— Tu n’as besoin de rien d’autre ?
— Non, ça va aller, ya benti. File, va aider ta mère.
Elle borda Ahmed et rapprocha la coupelle de dattes avant de sortir en refermant la porte.
À la droite de Chérine, il y avait un type avec de longs cheveux, noirs et drus, qui paraissait avoir trente ans. Derrière lui, une fille avait sorti un flacon de vernis violet et se peignait les ongles. Le professeur, M. Vence, assis à son bureau, lisait ses feuilles d’une voix monotone sans lever les yeux. Chérine vérifia l’heure sur l’horloge au-dessus du tableau. C’était le dernier cours de la journée et elle avait l’impression que l’aiguille des minutes avançait à peine. On entendit un « Merde ! » étouffé. La fille venait de renverser son flacon de vernis et se hâtait d’éponger, à l’aide d’un mouchoir en papier, la flaque violette et pailletée qui se répandait sur son classeur. M. Vence s’avança pour mettre un CD dans le lecteur. Il appuya sur le bouton de lecture et un dialogue entre un homme et une femme s’engagea, auquel Chérine ne comprit pas grand-chose, si ce n’est que le monsieur cherchait un bus pour se rendre au centre-ville. C’était un cours d’anglais commun aux sections vente, comptabilité ou, comme Chérine, secrétariat. Le jour de la rentrée, M. Vence avait écrit au tableau « Introduce yourself » puis s’était tourné vers un garçon à lunettes au premier rang :
— So, what’s your name ?
— Euh… yes.
Le professeur avait eu un sourire amusé et répété :
— No, no ! Tell us your name.
— Yes.
Chérine s’était retenue d’éclater de rire. Même elle, qui était pourtant nulle en anglais, avait compris la question. Finalement, M. Vence avait abandonné et noté « votre prénom », en lettres capitales sur le tableau noir derrière lui. Le garçon avait fait :
— Ah, j’avais pas pigé ! Nassim.
Et quand était arrivé le tour d’une grande blonde tassée dans un coin de la classe, la fille avait réfléchi pendant trente bonnes secondes, avant d’avouer qu’elle ne se souvenait plus du diplôme qu’elle préparait. M. Vence avait secoué la tête d’un air désespéré, se disant que l’année serait longue.
Quand la sonnerie retentit, Chérine bondit hors de sa chaise et fonça vers la sortie pour retrouver Farah. Elle avançait dans le couloir quand un garçon la rattrapa. Elle croyait se souvenir qu’il s’appelait Marouen. En BEP vente, de mémoire.
— Non, mais t’as vu ça, trop chiant, ce cours !
Chérine ajouta que le prof n’avait même pas l’air de se rendre compte que tout le monde était sur le point de s’endormir.
— Carrément, répondit Marouen. De toute façon, je suis nul en anglais. Moi, la seule matière où j’ai des bonnes notes, c’est en sport. Et toi ?
Chérine dit qu’elle ne savait pas trop, qu’en réalité elle n’aimait pas l’école.
— Moi non plus. L’école, ça sert à rien. Pour l’instant je fais ça, mais dans quelque temps, inchallah, j’ouvrirai ma propre entreprise. Je pense faire quelque chose dans les services, peut-être une société de ménage ou sinon une salle de musculation avec abonnement, tu vois ?
— Vaguement, ouais.
Marouen commença à parler des appareils qu’il installerait s’il se décidait pour sa salle de sport, et Chérine eut envie de lui dire de la fermer. Quand il eut décrit les machines pour les biceps, les abdos et les pectoraux, il déclara à Chérine qu’il l’avait déjà croisée à plusieurs reprises au quartier. La dernière fois, ça devait être il y a trois semaines, pas très loin de la MJC, s’en souvenait-elle ?
— Ça me dit rien, non.
Déçu, il changea de sujet pour raconter dans le détail ses deux mois de vacances dans la banlieue de Constantine : « Ça faisait un bail que je n’y étais pas retourné. Tout le monde me traitait comme un prince. » Ils atteignirent la sortie et Chérine aperçut Farah qui l’attendait. Le portail s’ouvrait sur une grande esplanade où se rassemblaient les élèves des lycées professionnel et général à la fin de leurs cours. Le long de la route, plusieurs bus scolaires attendaient les élèves qui habitaient le département voisin. Le parking où se garaient les professeurs et les élèves qui avaient le permis faisait face aux lycées.
Farah observa d’un air complice Chérine et Marouen qui s’approchaient. Marouen la salua d’un bref hochement de tête, puis dit à Chérine qu’il la verrait demain en cours. Dès qu’il se fut éloigné, Farah attrapa le bras de son amie.
— T’as vu comme il te mate ? Non mais c’est clair, le mec te kiffe !
— Ouais, peut-être, je sais pas.
— Tu voudrais pas sortir avec lui ? Il est pas mal.
Chérine dégagea son bras de celui de son amie. Elle avait envie de lui dire qu’elle n’avait aucune envie de faire comme elle, de sortir avec un zonard du quartier qu’elle ne verrait que lorsque lui en aurait envie et avec qui les rendez-vous consisteraient à se rouler des pelles, cachés dans des cages d’escalier. Mais elle se retint et objecta que Marouen ne lui plaisait pas. Farah la regarda droit dans les yeux.
— Mais tu veux pas sortir avec un mec, sérieux ?
Chérine haussa les épaules ; elle n’avait jamais fréquenté de garçon. Ça n’était pas par manque d’occasions, non. Elle savait qu’elle plaisait. Elle était assez grande, et son corps ressemblait davantage à celui d’une femme que d’une adolescente. Elle avait de longs cheveux qui retombaient en boucles mousseuses, impossibles, qu’elle plaquait avec de grosses giclées de gel avant de les rassembler en une tresse qui lui descendait au milieu du dos. De sa famille maternelle, elle avait hérité une peau très claire et des yeux verts, grands comme ceux d’un chat, qui faisaient souvent dire aux gens qu’elle n’avait « presque pas l’air arabe », qu’on pourrait la croire espagnole ou italienne peut-être.
À dire vrai, Chérine se faisait accoster dès qu’elle posait un pied dehors. Farah lui rapportait souvent ses discussions avec tel ou tel type venu l’aborder au quartier pour lui poser des questions sur « la fille qui était toujours avec elle ».
— Elle a des frères, ta copine ?
C’était la première chose qu’ils demandaient. Farah répondait par la négative et il s’ensuivait un véritable interrogatoire. Quel âge elle a ? Elle est déjà sortie avec un mec ? C’est une musulmane, elle fait la prière ? Elle sort en boîte, ou pas ? Farah en disait le moins possible, mais les hommes lâchaient rarement l’affaire. Une fois, un pélo l’avait tirée par l’épaule et s’était mis à hurler qu’il la défoncerait si elle ne lui filait pas tout de suite le numéro de sa pote. Farah s’était débattue en criant qu’elle n’avait rien à lui donner, que le daron de sa copine ne la laissait pas avoir de portable. Mais le mec était complètement barge, et Farah avait eu vraiment peur. Depuis ce jour, Farah inventait à son amie un fiancé en Algérie ou une famille de huit frères dispersés dans le département. Cela suffisait parfois pour freiner leurs ardeurs, et les choses avaient fini par se calmer. Chérine avait trouvé ça bizarre et elle avait interrogé Farah, qui avait dit d’un air gêné qu’elle ne savait pas trop. Chérine avait insisté. Farah avait avoué qu’une rumeur circulait sur elle au quartier. On racontait qu’elle était cousue en bas, que c’était pour ça qu’elle ne voulait sortir avec personne. Chérine avait éclaté de rire. Farah l’avait regardée avec de grands yeux.
— Ça te rend pas triste ?
— Je m’en tape. Tant mieux s’ils disent ça. Au moins, ils me foutent la paix.
Marouen était le premier garçon à montrer de l’intérêt pour Chérine depuis cette rumeur. Farah le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait.
— Ce gars-là, c’est clair, il est tchalé ! Le pauvre, encore un à qui Miss Chérine va briser le cœur !
Elle émit un petit ricanement.
— Je crois qu’en fait ton style c’est plus un petit mec posé. Un romantique qui te dirait « je t’aime » et t’offrirait des bouquets de fleurs sans raison. Un bonhomme à la Leo dans Charmed, tu vois le genre ?
— On trouve pas de ça ici.
— C’est vrai qu’entre les sonacs et les rouilleurs qui tiennent les murs, dur dur de trouver son prince charmant, haha ! En tout cas, moi, hamdoullah, j’ai déniché la perle rare : mon Momo d’amour. Ça, c’est un homme avec un grand H… Un mec de la street, mais avec un grand cœur… Un gars fiable, fidèle. Prêt à porter des montagnes pour la femme qu’il aime. Non, sérieusement, il faudrait qu’on te branche avec quelqu’un. On pourrait même se faire des sorties tous les quatre ? Ça serait tellement dans l’âme ! En vrai, y a un pélo dans ma classe qui pourrait grave te plaire. C’est un Blanc aux yeux bleus, franchement stylé pour un gwère. Il parle bien, fait des jolies phrases d’intello avec sujet-verbe-complément. Par contre je te préviens, meuf, tu auras cher de la concurrence ! Toutes les petites Françaises de mon lycée sont raides dingues de lui. Quand on est en cours, le type s’assoit toujours au fond. Et les filles, je les ai trop tricard : elles font tomber exprès leurs stylos pour pouvoir le mater en scred en les ramassant… L’autre jour, une vieille binoclarde avec des chtars plein la gueule a carrément balancé son stylo-plume derrière elle ! Oh, Chérine, j’ai rigolé tellement fort, toute la classe s’est retournée ! J’avais envie de lui dire : « Wesh, t’as vu ta mouille ? Avec ta façade, tu crois que t’as une chance avec lui ? Déjà va chez le dermato ou va te faire un petit traitement Eau précieuse. » Donc je te disais, le mec est beau gosse, rien à dire. Il s’appelle Mathieu, c’est un genre d’artiste. Je crois qu’il joue du piano ou quelque chose comme ça. Honnêtement vous pourriez bien vous entendre ! Le souci, c’est qu’il habite dans l’Ain. Du coup, le soir, il rentre chez lui avec les cars Philibert. Il faudra trouver une excuse pour le faire rester…
Farah se frotta les mains l’une contre l’autre.
— T’inquiète pas, ma belle, je t’arrange le coup !
Chérine esquissa un sourire. Elle craignait le pire et se garda de dire quoi que ce soit. Mais elle restait curieuse de savoir qui était ce garçon. Les deux amies descendirent l’avenue et traversèrent la place de la fontaine, près de laquelle se tenait le marché du mercredi. Farah habitait un peu plus bas, à quelques mètres de leur ancien collège. Son immeuble, un bloc de trois bâtiments mitoyens à la façade peinte en rose et à l’entrée sécurisée par un interphone, était de meilleur standing que celui de Chérine. Petite, Chérine voyait cette résidence comme un endroit de riches, différente des autres tours du quartier. Le bâtiment de Chérine se trouvait tout au bout de la cité, il n’avait ni badge ni code. On y accédait en poussant une lourde porte dont les oculi en verre épais, vandalisés presque toutes les semaines, avaient fini par être remplacés par deux rectangles de grillage en métal. Les deux lycéennes atteignirent bientôt l’immeuble de Farah. Chérine lui fit une bise en lui disant à demain, puis continua son chemin.
Quand Chérine poussa la porte de l’appartement, elle entendit des éclats de rire en provenance du salon. Le matin, Samira lui avait dit avoir invité une nouvelle amie à prendre le café. Une femme qu’elle avait rencontrée à la mosquée, qui avait perdu son mari l’année précédente et venait d’emménager dans le quartier. À présent, sa mère et cette amie étaient assises sur le gros canapé d’angle, devant la table basse sur laquelle reposaient une assiette avec des cornes de gazelle, de la zlabia et d’autres pâtisseries, ainsi qu’un service à café en porcelaine blanc et or. L’amie avait environ une cinquantaine d’années et des cheveux rouge flamboyant, coupés très court. Elle portait une tunique à carreaux que Chérine trouva trop décolletée. Samira attrapa les doigts de sa fille.
— Ya habibti, je te présente Wahiba.
Levant les yeux vers Chérine, Wahiba s’exclama :
— Oh, Samira ! Ta fille, quelle beauté mashallah !
— Oui, belle comme une rose ! renchérit Samira.
— Il va y en avoir beaucoup à ses pieds…
Wahiba partit d’un rire qui fit tressauter ses gros seins puis reprit sa conversation avec Samira.
— Je te disais, il faut absolument que tu rejoignes le projet. Avec Hanane, on tient à monter cette coopérative. On va préparer des plats pour les événements sportifs, les réunions d’entreprise, tout le service traiteur… Les femmes doivent être valorisées pour le travail qu’elles font, leur savoir-faire. Regarde les petits gâteaux que tu as préparés, tu sais que beaucoup de gens paieraient pour les manger ?
Et elle en jeta goulûment un dans sa bouche.
— S’ils veulent, je leur offre un plateau entier ! s’exclama Samira. Les gens ne donneraient pas cher pour ces petites pâtisseries qu’on a apprises de nos mères et qu’on prépare dans nos vieilles cuisines. Ne rêve pas, vous ne gagnerez jamais rien avec ça.
— Tu te trompes. Pas si nous en fixons le prix.
— Et avec l’argent, qu’est-ce que vous ferez ?
— On s’offrira un grand voyage ! Quand on va rendre visite à la famille au bled, il faut tout faire, s’occuper de tout le monde. On n’a jamais eu de vraies vacances.
— Et si je viens dans votre opérative-là, qui prendra soin de Chérine ? Et de mon mari qui est malade ?
— Ta fille, grande comme elle est, peut bien s’occuper d’elle ! Et ton mari sera content de te voir sortir et t’occuper. Tu ne peux pas passer toutes tes journées seule chez toi !
— Wahiba, je vais te dire quelque chose : si les femmes ne restaient pas à leur place, ce monde arrêterait de tourner. Dans une maison, la femme a un rôle. C’est le nôtre, et c’est tout. Tu peux ouvrir toutes les opératives que tu veux, ça ne changera rien.
— Je suis désolée, Samira, mais c’est fini, cette mentalité-là. Dans ta tête, tu es encore en Algérie. Il faut se débarrasser de ces traditions dépassées. Les femmes d’aujourd’hui doivent être fortes. Solidaires. Et surtout indépendantes ! conclut Wahiba en insistant bien sur chaque syllabe du mot.
— Oui, si tu veux, Wahiba. Si tu veux. J’ai peut-être gardé la mentalité de là-bas, mais je suis très heureuse comme ça !
Chérine n’aimait pas le ton avec lequel cette femme parlait à sa mère, et elle eut très envie de la remettre à sa place. Wahiba se croyait-elle mieux que Samira ? Elle s’adressait à elle comme une maîtresse d’école à un enfant. Que savait-elle de sa mère, des difficultés qu’elle avait vécues et de ce qu’elle avait surmonté ?
La conversation était revenue à des sujets plus légers. De retour de sa promenade quotidienne, Ahmed ouvrit la porte d’entrée et posa sa canne. Chaque après-midi, il marchait le long de l’avenue jusqu’à la bibliothèque, faisait une boucle en passant près de la grande place du marché, puis revenait à la maison.
— Salam, tout le monde.
Il avança jusqu’au salon en s’aidant du mur.
Chérine lui remplit une tasse de café et il s’assit dans son fauteuil pour le boire. Quand tout le monde eut échangé les salutations d’usage, Wahiba prit congé sans paraître impolie, laissant les trois membres de la famille installés à leurs places habituelles dans le salon.
Ahmed boitait depuis un grave accident de travail, survenu bien avant la naissance de Chérine. Samira avait passé des heures à raconter à Chérine l’enfance d’Ahmed à Béni Saf, une ville portuaire de l’Ouest algérien. Ahmed, enfant, s’était pris de passion pour le dessin. En grandissant il acquit une petite notoriété dans son quartier, et des notables des environs lui demandèrent de venir réaliser leur portrait.
La guerre changea tout et Ahmed dut immigrer. Venu en France, il exerça en tant que peintre en bâtiment sur des chantiers pendant plus de quinze ans. Un jour qu’il travaillait sur la façade d’un immeuble, une partie de l’échafaudage s’effondra. L’un des ouvriers, un Algérien à peine sorti de l’adolescence et débarqué en France l’année précédente, mourut sur le coup. Ahmed, qui se trouvait quelques mètres plus bas sur l’échafaudage, fut transporté à l’hôpital avec de graves fractures.
— Les docteurs avaient même parlé de lui couper la jambe… Mais ton père s’est beaucoup battu, répétait souvent Samira.
Ahmed avait depuis une phobie des hauteurs qui l’empêchait de s’aventurer près du balcon de l’appartement. Mis en invalidité, Il recevait chaque mois une indemnisation. Fouzia, sa première femme qu’il avait fait immigrer d’Algérie, trouva un emploi à temps partiel dans la cantine de l’école pour compléter les revenus de la famille.
Fouzia et Ahmed eurent deux filles. Hayat, la demi-sœur aînée de Chérine, était mariée et vivait en Angleterre. Elle avait suivi une formation d’assistante sociale mais elle n’avait jamais exercé ce métier. Elle avait épousé à l’âge de vingt ans un chimiste originaire de la même ville qu’Ahmed. Hayat avait été toute fière d’annoncer à son père l’endroit d’où venait son fiancé. Elle l’avait appris au détour d’une conversation, lorsqu’il lui avait dit que sa famille habitait dans une petite ville avec des mines et du poisson, « qu’elle ne connaissait pas », et tous deux avaient eu un grand fou rire en apprenant cette coïncidence.
Hayat était tombée enceinte peu de temps après son mariage et s’était consacrée à l’éducation de ses enfants. À la naissance de leur deuxième fils, Hayat et son mari avaient déménagé dans la banlieue de Londres, où il venait d’obtenir un très bon poste. Chérine n’avait rencontré cette demi-sœur qu’une seule fois, à l’âge de six ou sept ans, quand la famille était venue leur rendre visite en France. Dans sa mémoire, Hayat était une petite femme brune, avec le même visage qu’Ahmed, qui se mettait à hurler sur ses fils dès qu’ils esquissaient un geste. Chérine se rappelait aussi que sa demi-sœur lui avait offert la seule vraie Barbie qu’elle ait jamais possédée – elle portait un stéthoscope et une tenue de vétérinaire. Après ce court séjour, on n’avait plus revu Hayat. Une ou deux fois dans l’année, souvent pendant la fête de l’Aïd, elle appelait pour prendre des nouvelles de son père.
Quant à Hafsa, la demi-sœur cadette, une règle tacite interdisait de prononcer son nom. À force d’insistances auprès de Samira, Chérine avait pu obtenir quelques bribes de l’histoire de cette sœur.
— Ne parle jamais de tout ça devant ton père, lui avait fait promettre Samira avant de lui raconter ce qu’elle savait.
Juste après avoir obtenu son diplôme d’aide-soignante, Hafsa avait disparu. Fouzia et Ahmed avaient d’abord craint le pire, avant de remarquer plusieurs vêtements manquants dans son placard. Ils s’étaient rendus chez les quelques amies que l’on connaissait à Hafsa, mais toutes avaient assuré ne pas savoir où se trouvait leur fille. Quelques semaines auparavant, une violente dispute avait éclaté entre elle et son père. Samira n’en connaissait pas les tenants exacts, mais elle savait que Fouzia avait dû s’interposer pour retenir Ahmed de corriger Hafsa. À la suite de sa fugue, les parents partirent signaler sa disparition à la police, où on leur rétorqua que leur fille était majeure, donc libre d’aller où elle le souhaitait. Ahmed s’était emporté :
— Majeure, majeure, et alors ? Elle est partie comme ça, sans rien nous dire ! Et s’il lui arrivait quelque chose, si elle tombait sur un malade ? Il faut la retrouver !
Il avait ensuite dit avoir entendu parler d’une procédure de recherche pour localiser les enfants, les ramener à leur famille. C’était donc ce qu’il fallait faire, sans perdre de temps. Mais l’officier avait coupé la parole à Ahmed :
— On ne peut rien faire pour vous. Si votre fille n’est pas rentrée dans deux jours, revenez ici et on verra.
On apprit peu de temps après qu’elle était allée vivre avec son petit ami, un Français de son école qu’elle fréquentait en cachette. C’était la mère de Dalila, une camarade de classe de Hafsa, qui leur avait annoncé :
— Ma fille m’a promis qu’elle venait juste de l’apprendre. Mais moi j’ai couru jusqu’ici pour vous le dire, dès que je l’ai su. Je me mets à votre place et vraiment, mon cœur me serre… Quelle honte de laisser ses parents comme ça, dans l’inquiétude…, avait dit la femme en soulevant la tasse de café servie par Fouzia.
Pour Ahmed, ce fut comme si sa fille était morte. Chérine en savait très peu sur la vie actuelle de Hafsa, si ce n’est qu’elle habitait avec sa famille, quelque part dans le nord de la France. Son père gardait quelques photos d’elle, presque cachées, dans le tiroir de sa commode. Sur le cliché le plus récent, Hafsa, une douzaine d’années, posait vêtue d’un col roulé rouge aux côtés de sa grande sœur dans le salon de leur appartement. Ses yeux très noirs, comme ceux d’Ahmed, renvoyaient un reflet triste. Chérine s’était dit que si un jour elle venait à croiser Hafsa dans la rue, elle ne la reconnaîtrait pas.
Quelques mois après la fugue de Hafsa, Fouzia succomba à un cancer du pancréas. Ahmed repartit en Algérie et épousa Samira, la fille de l’un de ses amis d’enfance, de vingt-sept ans sa cadette. Il revint en France avec elle où, plusieurs années plus tard, elle donna naissance à Chérine sans plus jamais parvenir à avoir d’autres enfants.
Le vendredi suivant, à dix-sept heures trente, Chérine poussa le portail du lycée, ravie par la perspective de ne pas se rendre en classe le lendemain. L’instant d’après, elle aperçut Farah qui arrivait accompagnée d’un garçon, un grand blond aux traits fins, le visage presque féminin. Farah le lui présenta avec un large sourire aux lèvres :
— Mathieu, je te présente ma meilleure amie, Chérine !
Il murmura un « salut » à peine audible. Chérine remarqua que ses yeux bleus renvoyaient une sorte de mélancolie ; quelque chose en lui semblait cassé. Farah se tourna vers lui :
— Comme je te disais, Chérine aimerait trop apprendre à jouer du piano. Tu penses que tu pourrais lui donner des cours ?
Mathieu frotta sa nuque en disant qu’il ne jouait que du synthé, et qu’en plus il ne pensait pas avoir le niveau pour pouvoir enseigner.
— Allez, dit Farah, fais pas ton modeste, je suis sûre que tu taquines ! Et puis piano et synthé, c’est presque pareil, non ?
Mathieu dit : « Pas tout à fait. » Puis il se mit à décrire les différences entre les deux instruments. Il parla de tonalités, d’ondes, d’oscillateurs basse fréquence, ainsi que de tout un tas d’autres choses que les deux filles approuvèrent d’un hochement de tête sans y comprendre quoi que ce soit. Au bout d’un moment, Farah lui coupa la parole.
— Ah ouais, c’est intéressant ! Et sinon, tu sais que Chérine est aussi une artiste ?
Cette phrase éveilla l’intérêt de Mathieu.
— Une artiste, c’est vrai ? Et qu’est-ce que tu fais ?
Chérine, embarrassée, jeta un coup d’œil hostile en direction de son amie avant de bredouiller :
— Une artiste, je sais pas si on pourrait aller jusque-là… J’aime bien le dessin. C’est mon père qui m’a appris quand j’étais petite. Il était portraitiste, en Algérie.
Mathieu eut l’air surpris, il demanda à Chérine si son père était connu et elle répondit que non, que la vie en avait décidé autrement. À ces mots, les yeux de Mathieu s’animèrent d’une autre lumière, imperceptible. Et une même détresse sembla unir Chérine et Mathieu. Puis on entendit Farah se racler la gorge et tenter de ranimer la conversation. La veille, une équipe de télévision s’était présentée dans le quartier.
— Les journalistes disaient qu’ils venaient par rapport aux événements de cet été. Vous vous souvenez, des petits malins avaient envoyé une voiture dans la façade de l’église vers le rond-point avant de foutre le feu à la vago ?
— Ça me dit quelque chose, répondit Mathieu. Ils en avaient parlé dans le journal.
— En mode on était connus, tout le monde parlait de nous ! Bon, j’avoue, ils ont abusé. Essayer de cramer une église, c’est chaud quoi. Quand j’ai vu le reportage au 20 heures, j’ai dit à Momo : « T’as vu ça, chéri, t’es toujours en mode : “Ouais, il se passe rien ici, c’est mort, c’est trop paumé.” Mais en vrai, les gens de Paname, on vous fout la trique, haha ! »
Farah s’arrêta pour faire quelques pas de danse puis reprit :
— Du coup, ces bouffons de la télé débarquent et disent qu’ils veulent faire une émission sur la soi-disant montée de la délinquance dans les banlieues. Ils sont là, « Bonjour ! », ils tendent le micro vers tout le monde mais personne les calcule. Donc moi, je me dis : c’est grave une bonne occasion de s’exprimer. Vous savez comment ça marche, c’est toujours les autres qui parlent pour nous. Parce que cramer une église ou des bagnoles de smicards, ça permettra jamais de nous faire entendre, pas vrai ?
Chérine savait que ces questions n’attendaient pas de réponse. Son amie était capable de tenir une conversation toute seule et pendant des heures, sans lasser son auditoire. Les choses avaient toujours été ainsi, Farah était celle qui parlait, tandis que Chérine demeurait en retrait. Farah adopta un air solennel et se plaça face à son amie et Mathieu.
— Alors j’avance vers eux et leur dis : « Vous savez quoi, moi, je veux bien vous parler. Mais attention, je suis pas une poucave, je balancerai aucun nom. » Les journalistes disent d’accord et l’un des types commence à m’installer un micro-costard. Je le quitte pas des yeux pendant qu’il fait passer le truc dans ma veste. Faudrait pas que le pélo en profite pour me tripoter, hein ! Après ils me font « Ça tourne ! » et wallah les gars, je leur ai fait aucun cadeau. Je leur parle des decks et de leurs tirs de flash-ball, des jeunes sans espoir qui passent leurs journées à fumer et à pillave juste pour oublier, des yorkos fatigués, des daronnes dépassées et des frères partis trop tôt. Et après, vous savez ce que je leur ai sorti ? J’ai dit : « Vous pouvez essayer de nous nettoyer au Kärcher, au Palmolive ou à l’eau de Javel, on est là pour rester ! Et si vous voulez savoir comment ça se passe ici, vous avez qu’à écouter le dernier album de Sniper ! »
Farah mima le geste de retirer le micro de la veste, puis imita la tête des journalistes quand elle leur avait rendu leur matos et était partie. Elle haussa les épaules et conclut que c’étaient tous des vendus, et qu’elle espérait que ces types aient les cojones pour affronter la vérité et ne pas couper au montage tout son témoignage.
— C’est vrai que ça serait cool qu’on te voie dans le reportage, dit Mathieu.
Il regarda derrière lui, les cars scolaires étaient sur le point de partir. Avant qu’il s’éloigne, Farah lui attrapa le bras et s’écria :
— Au fait, tu ne voudrais pas passer ton numéro à Chérine ? Comme ça, vous pourrez vous arranger pour les cours de piano !
Mathieu retint un sourire, puis tendit son téléphone à Chérine pour qu’elle y enregistre son numéro. Après cela, il dit aux filles qu’il les verrait lundi et se mit à courir en direction de l’autocar qui venait de démarrer. »
Extrait
« Sa rencontre avec Fayçal transforma Chérine. Elle se sentait belle. Puissante. Vivante. Fayçal paraissait la comprendre sans qu’elle ait rien besoin d’expliquer. Quand elle lui parlait d’Ahmed, de ses lubies de père algérien à l’ancienne qui appelait sa fille au salon pour lui demander la télécommande, Fayçal l’interrompait en s’exclamant : « Alors que la télécommande se trouve juste là, sur la table basse. C’est la même chez moi!» Et ils partaient d’un grand rire en ayant le sentiment de se connaître depuis toujours. Chérine était étonnée de voir à quel point Fayçal était drôle. Sa vie avait l’air riche, palpitante, et chaque situation lui évoquait une plaisanterie ou une anecdote amusante le concernant. Avec lui, elle avait l’impression de ne jamais s’ennuyer. Tous les moments qu’ils passaient ensemble étaient très intenses. La seule chose qui la peinait était qu’elle et Farah se voyaient encore moins qu’avant. Mais cela tombait bien, Farah était très occupée par son emménagement avec Mohamed, et Chérine avait promis de lui présenter Fayçal dès qu’ils seraient bien installés dans leur appartement. » p. 183
À propos de l’autrice
Thaïs Dia © Photo Astrid di Crollalanza
Thaïs Dia a grandi dans une ville populaire de la région lyonnaise. Docteure en lettres avec une thèse portant sur la figure romanesque du jeune de banlieue, elle a habité au Canada, aux États-Unis et en Iran. Chérine est son premier roman. (Source : Éditions Viviane Hamy)
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