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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En lice pour le Prix Jean Giono 2026
En deux mots
La ferme de Tormod, dans les Highlands d’Écosse, ne va pas bien. Sa femme Fiona se tait, son fils Spencer perd lentement la vue. Une Anglaise vient parler d’oiseaux menacés : on la renvoie. Mais Fiona écoute et prépare en secret une parcelle pour les courlis. Pendant ce temps, en baie de Somme, un chasseur voudrait transmettre sa passion à son fils qui la juge barbare. Et au Maroc, un jeune homme rêve de partir, quand son père voudrait qu’il reste. Trois familles, trois continents, un seul oiseau pour les relier.
Ma note
★★★★ (j’ai adoré)
Ma chronique
Oiseaux de mauvais augure
Colin Niel quitte le roman noir pour un roman qui conserve une tension sourde. Lui qui a passé douze ans à protéger la biodiversité, nous parle des oiseaux menacés. Mais surtout de ce que les parents peuvent léguer à leurs enfants. En Écosse, en France, au Maroc.
Nous sommes en Écosse, dans les Highlands, cette région au climat rude qui rend les exploitations agricoles difficiles à gérer. Et celle de Tormod n’échappe pas à cette règle. Ni le Brexit, ni le réchauffement climatique n’ont arrangé les choses. Fiona, son épouse qui travaille à la distillerie, et Spencer, son fils encore collégien l’aident comme ils peuvent, mais sa charge de travail reste trop lourde. Aussi, quand une Anglaise débarque pour lui parler de son plan pour sauver les oiseaux menacés de disparition, il l’éconduit sans ménagements. Mais Fiona poursuit la conversation un peu plus tard. Sans rien dire à Tormod, elle va préparer une parcelle pour offrir un sanctuaire aux oiseaux.
Car, si elle admire son mari au point de s’effacer devant lui, elle a noté que les silences à table sont plus longs, que la complicité des premiers temps a fait place à de la méfiance, que son fils grandit dans les bottes de son père. Une complicité très masculine qu’elle avait regardée naître avec tendresse, mais qui s’est muée en hostilité.
Puis vient le choc. Tormod finit par lâcher qu’il devra peut-être vendre une partie du troupeau. Et Fiona entend dans sa voix quelque chose qu’elle n’y avait jamais décelé en quatorze ans : de la honte. Elle comprend alors ce qui le ronge vraiment. Non pas la faillite. Mais « la possibilité d’être celui des Dingwall qui mettrait fin au cycle familial sur ces hautes terres qui l’avaient vu grandir ». Ne rien avoir à léguer à son fils atteint de choroïdérémie, une maladie génétique au nom imprononçable qui rétrécira son champ de vision « tel un tunnel qui se rétrécirait sans jamais déboucher sur rien ». Puis l’éteindra tout à fait. Aucun traitement n’existe. Tormod, lui, n’en parle pas : le déni comme seule stratégie. L’adolescent y trouve son compte, sans doute. Auprès de son père, il peut encore être insouciant.
Alors, dans ce climat très lourd, quand un couple de courlis cendrés finit par s’installer sur la prairie que Fiona a préparée en cachette, personne ne fête l’événement. La ténacité de cette femme invisible trouve pourtant là sa récompense. Et c’est bouleversant.
À plus de mille kilomètres, la baie de Somme. Willy est l’un des meilleurs sauvaginiers du coin. Sa passion pour le gibier d’eau lui a coûté son mariage. Elle lui coûtera peut-être davantage. Car son petit garçon, quand il vient le rejoindre, écoute les leçons, apprend les gestes, admire les oiseaux et refuse net de tuer. « Un truc de barbares. » Willy, lui, constate que les oiseaux se raréfient dans la baie. Il voit s’effriter à la fois son gibier et son héritage. Pour un homme élevé à la dure par un beau-père tyrannique, le choc est rude à encaisser.
Et puis il y a Hamza, le troisième fils de ce roman. Le Maroc, la lagune de la Merja Zerga, entre Rabat et Tanger. Son père Ali guide les naturalistes venus du monde entier, il connaît chaque oiseau du rivage, et il voudrait que son garçon prenne sa suite. Hamza n’écoute que la mer. Il rêve de l’Espagne, de rejoindre son frère, de « prendre sa vie en main » ailleurs. Lui aussi doit choisir entre l’héritage et la fuite. Une nuit d’échec, à l’aube, il croit apercevoir un courlis à bec grêle, une espèce officiellement éteinte.
Ce qui tient ces trois récits ensemble, c’est l’oiseau. Le courlis, ce limicole au bec recourbé et au sifflement en deux notes, qui se reproduit en Écosse, traverse la Picardie et hiverne au Maroc. Il ne rencontrera jamais les personnages entre eux. Il les relie quand même. Et il porte une légende, celle des sept siffleurs : sept oiseaux mystérieux qui crient dans la nuit pour annoncer un désastre imminent. « Il y a une autre version, qui parle de six oiseaux volant sans cesse à la poursuite du septième. Qui dit que lorsqu’ils l’auront rejoint, lorsque les sept siffleurs seront réunis, ce sera la fin du monde. » L’ironie, souligne Bonnie, c’est que le désastre annoncé est peut-être le leur.
Servi par une langue sensorielle, avec des paysages qui se meuvent comme des personnages, le roman s’inscrit ainsi dans la droite ligne d’Entre fauves ou de Darwyne, avec une nuance nouvelle : l’éco-anxiété y devient un affect intime. Non plus une statistique, mais une peur de parent. Colin Niel a travaillé douze ans à la préservation de la biodiversité, en métropole, en Guyane, en Guadeloupe. Il met ici magnifiquement en lumière cette peur qui étreint bien des parents : offrir à ses enfants un monde plus difficile à vivre que celui qu’ils ont connu. Fiona finit par l’exprimer à sa façon. Ce qu’elle veut transmettre à son garçon, c’est le chant des limicoles sur les terres agricoles. Ce chant que, devenu aveugle, il pourra encore entendre comme la preuve qu’il est toujours chez lui.
Le Septième Siffleur
Colin Niel
Éditions du Seuil
Roman
336 p., 22 €
EAN 9782021624960
Paru le 21/08/2026
Où ?
Le roman est situé en Écosse, dans les Highlands, du côté de Glenlivet, Balmoral, Tomintoul, en France, en baie de Somme et dans l’Amiénois et au Maroc à Moulay-Bousselham et environs.
Quand ?
L’action se déroule de nos jours.
Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les Highlands écossais, sur une exploitation agricole en difficulté, vivent Fiona, son mari éleveur et leur fils adolescent, dont la vue décline.
La baie de Somme est le terrain de chasse de Willy, qui espère un jour transmettre à son petit garçon sa passion pour le gibier d’eau.
Au Maroc, la Merja Zerga voit naviguer touristes, guides ornithologiques et le jeune Hamza, qui donnerait tout pour s’échapper, migrer loin de là où il est né.
Dans ces mêmes lieux, chaque année, fait escale un oiseau en déclin, le courlis cendré.
Sous les battements d’ailes de cette espèce vulnérable, ce sont trois récits de filiation, de transmission et de réconciliation qui s’entrelacent, au plus près de familles issues de territoires très différents, qui doivent pourtant composer avec la même réalité : celle d’un monde qui change.
Avec justesse, et sans cruauté, ce roman bouleversant explore les questions agricoles, humaines et écologiques liées au dérèglement climatique et la cohabitation encore possible entre les espèces.
Les critiques
Benzine mag. (Marie-Laure Kirzy)
Page des libraires (Linda Pommereul, Librairie Le Failler à Rennes)
Unidivers (Marie-Anne Sburlino)
Blog Ma voix au chapitre
Les premières pages du livre
« Septembre
Sur la lande, chaque bourrasque était un petit assaut pour humains et bétail.
La voix de Tormod claqua entre deux sautes de vent : – Fiona! Tu fais quoi, là ?!
Mais Fiona ne bougea pas, interdite et vautrée dans les bruyères trempées.
Elle regarda la grouse filer vers l’inconnu en une courbe impossible, manœuvrer de ses ailes brunes dans le vent coléreux, les caroncules rouge vif au-dessus de ses yeux en billes. Puis disparaître au creux du col comme si jamais elle n’avait été là, gagner d’autres coins de la lande sans fermier ni bestiaux pour venir l’y déloger. Des coins où elle serait peut-être abattue d’un coup de fusil dans les jours à venir. Parce que le 12 août était passé, ce fameux Glorious Twelfth au-delà duquel riches chasseurs et gardes-chasse orchestraient le tir des lagopèdes d’Écosse sur ces hauteurs à nu. Elle avait décollé à quelques mètres de Fiona, l’air d’une créature surgie de la terre elle-même et non de la végétation basse dans laquelle son plumage la camouflait. Trois coups d’aile secs et bruyants, sa trajectoire aussitôt déviée dans les rafales qui sans cesse changeaient de sens. Debout dans la montée, pieds dans les arbrisseaux ratatinés à terre, Fiona était tombée en arrière, surprise par la soudaine apparition. Depuis quand n’en avait-elle pas vu, de grouse, eut-elle juste le temps de se demander Avant que Tormod ne la ramène au réel. Fiona! La brebis !! Les cheveux devant les yeux, elle le regarda, plus bas sur l’invisible sente. Elle vit Spencer juste derrière lui, son garçon qui la fixait sans expression. Et le troupeau, meute indécise interrompue dans la descente. Et enfin elle réalisa. Enfin elle aperçut la masse de laine grise surmontée de sa tête noire, en contrebas : occupée à regarder l’oiseau, elle avait lâché la patte qu’elle tenait dans la main. Laissé échapper la brebis qu’elle s’efforçait de remonter du ravin dans lequel l’animal avait chuté. Fiona tenta de se remettre debout, mais elle glissa, trempa son jean en s’étalant encore dans les tiges drues. Alors elle entendit Tormod souffler, maugréer des paroles dont elle ne voulait pas connaître les détails. Puis prendre les choses en main, quitter le troupeau en hâte et lui passer devant, la visière de sa casquette serrée entre ses doigts pour que le vent ne l’emporte pas. Elle le vit se jeter vers la pauvre bête en dévalant la lande, la rattraper d’une main habile, et aussitôt l’aider à gravir le talus, poussant son flanc tandis qu’elle gémissait, pattes dérapant sur la callune humide. Cela lui prit plusieurs minutes pour tout remonter, par endroits il patinait dans la boue, ailleurs il usait de ses mains sur la roche affleurante. Figée sur place, Fiona le regardait faire, ahaner, forcer, tirer, tandis que derrière elle le chien s’employait à contenir le reste du cheptel prêt à repartir vers les sommets.
Lorsque Tormod revint vers elle, lorsqu’enfin il rendit le mouton au troupeau, patte repliée dans la laine sale, il évita son regard, mais soupira.
Franchement..
Avant de relancer le mouvement, de guider tout ce petit monde dans la descente, sur le sentier faufilé dans le tapis végétal.
Alors Fiona pensa : Espèce d’idiote.
Et elle s’en voulut d’avoir été aussi distraite. Qu’à cause d’elle et de cette fichue grouse, Tormod ait eu cela à faire en plus de tout le reste. Et elle ferma la marche, suivant des yeux les mouvements des brebis Blackface, guettant les retardataires après lesquelles courait le chien. Fixant, surtout, le dos de Spencer qui avait tout vu de la scène, ce qui peut-être la contrariait le plus. Secoués par ce vent d’été surgi le matin même, comme pour rappeler combien on pouvait se tromper quand on s’essayait à parler météo, par ici, ils passèrent enfin le col pour retrouver la route où la voiture était garée. Terminèrent leur périple en une foule dissipée, Et bientôt Fiona laissa Tormod et Spencer finir de guider les bêtes jusqu’aux prairies d’automne, prit le chemin de la maison pour préparer le dîner. Elle roula lentement, la culpabilité nichée en elle, entourée par les pentes des collines où la bruyère traçait ses droites et ses rectangles, étrange géométrie façonnée par les hommes et leurs feux, déclenchés chaque année pour maintenir ces landes ouvertes. Et y faire prospérer le précieux gibier plutôt que d’y laisser pousser des arbres, et ainsi laisser ces sommets retrouver les forêts qui les couvraient il y a longtemps.
C’était la mi-septembre, il y avait moins de travail sur la ferme depuis la fin de la fenaison, depuis que les balles d’ensilage étaient toutes entassées derrière la grange telles les briques en plastique d’un grand jeu de construction. Pourtant, à son retour, Tormod paraissait aussi épuisé qu’après une journée de mars, au moment des mises bas : le troupeau ne s’était pas laissé conduire si facilement que prévu, même le long de la route, imagina Fiona. Tormod et Spencer retirèrent leurs bottes dans la véranda, en parlant de cette femelle qui ne voulait pas rentrer dans le champ, Une vraie princesse, celle-là, disait l’adolescent. Ils allèrent se doucher. Et ils s’assirent sur le canapé, l’ordinateur portable ouvert sur la table basse, et regardèrent ensemble les plus belles actions du match des Rangers que, chose exceptionnelle, ils n’avaient pas pu visionner en direct la veille. Le père et le fils, unis par cette passion pour l’équipe de Glasgow qu’ils soutenaient sans condition face à ces Irlandais de Celtics. Et qu’un jour, promettait Tormod, ils iraient voir jouer vraiment lors d’un de leurs matchs à domicile à l’Ibrox Stadium. On ne reparla pas de l’incident de la grouse, mais l’événement sembla planer dans la maison jusqu’à la fin du jour, à la façon de ces querelles jamais dites mais jamais oubliées pour autant. Lorsque vint l’heure de dîner et qu’on se mit à table, mari et femme n’avaient échangé que très peu de paroles, et rien qui ne relevait pas de l’organisation familiale ou agricole, ce qui revenait souvent au même tant la ferme imposait son agenda indiscutable. Fiona apporta le ragoût de bœuf qu’elle avait cuisiné, servit fils et mari dans les assiettes creuses. Dès la première bouchée, elle détecta la grimace discrète de Tormod
– Qu’est-ce qu’il y a?
– Rien, fit-il avec un mouvement de tête qui disait tout le contraire, Ce n’est pas bon ?
Pour seule réponse, il haussa les sourcils. Puis jeta un regard à son fils assis sa droite, un regard complice et plein de sous-entendus que Spencer eut l’air de partager. Un instant, l’envie de réagir traversa Fiona, l’envie de leur dire qu’elle, elle le trouvait très bon, ce ragoût. Qu’ils n’avaient qu’à s’y mettre à la cuisine, si ça les chantait l’un ou l’autre Mais elle n’en fit rien. Pas plus aujourd’hui qu’un autre jour. Elle les regarda tous deux manger ce plat qui ne les enchantait pas, dans cette ambiance devenue trop récurrente. Sur le visage de Spencer, elle chercha les traits de l’enfant qu’il était à peine deux ans plus tôt, avant qu’il ne se mette à pousser et changer à vue d’œil, à devenir grand comme un homme, et à entrer dans l’adolescence comme dans un territoire dont elle ne saurait rien. Et jamais Fiona n’eut autant cette impression de ressemblance, que son garçon en grandissant devenait un autre Tormod. Et elle ne sut pas si cette idée-là la rendait fière ou au contraire lui faisait de la peine.
À quelques détails près qu’elle voulait oublier, Fiona n’avait pas connu d’autre homme que Tormod dans sa vie de femme. Elle n’en avait aimé aucun autre, en tout cas. Ils étaient mariés depuis quatorze ans, et cent fois durant ces quatorze années elle avait remercié le Seigneur d’avoir permis cela. D’avoir fait d’elle l’épouse de cet homme-là, elle qui longtemps s’était crue invisible aux regards masculins, à l’écart pour toujours du grand marché aux sentiments. Elle qui n’avait jamais beaucoup cru en elle, qui secrètement se qualifiait plus volontiers d’idiote ou d’incapable que de toute autre chose. Elle qui, même, avait imaginé à une époque ne jamais devenir mère, contrairement à sa sour qui était déjà enceinte lorsqu’elle avait fui les Highlands pour suivre son commerçant d’époux à Aberdeen. Fiona avait de l’admiration pour son mari, pour sa droiture, pour son courage. Et plus encore depuis que, cinq ans plus tôt, le père de Tormod les avait quittés de façon brutale, et qu’en l’espace de quelques mois il s’était retrouvé seul aux manettes de la ferme, devenant ainsi T’un des plus jeunes chefs d’exploitation de la région À aucun moment il ne s’était plaint, il avait assumé tout cela en père de famille et en fermier responsable, jugeait-elle.
C’était une ferme de bonne taille : cent dix vaches Angus, moins rentables mais plus rustiques que les charolaises vers lesquelles nombre de fermiers s’étaient tournés, et avec lesquelles ils couraient les salons agricoles ; et un peu moins de six cents brebis Blackface, Une ferme établie en altitude dans le Glenlivet, aux marges des Cairngorms, sur des terres que leur louait le domaine de la Couronne royale, ce qui, d’après Tormod, valait mieux que si tous leurs champs avaient appartenu à des banquiers, plus influencés par les soubresauts des villes que par ce qui advenait dans les Highlands. Une telle exploitation représentait un travail considérable, savait Fiona, un travail qui reposait tout entier sur les épaules de son mari. Il lui arrivait bien sûr de donner des coups de main lorsque la charge devenait intenable, lorsque les bêtes vêlaient et qu’il fallait rester auprès d’elles, ou pour guider le troupeau des prairies vers les landes où elles passaient l’été. Spencer participait de plus en plus, lui aussi, surtout quand il s’agissait de conduire un des engins agricoles dans lesquels il montait avec son père depuis qu’il savait se tenir debout. Mais ni une femme maladroite et distraite comme elle l’était, selon elle, ni un enfant de treize ans n’équivalaient à un fermier : contrairement à bien d’autres, Tormod n’avait ni frère ni associé pour véritablement le seconder. Il dédiait sa vie à ses bêtes et à ses cultures, et si certaines années la météo se faisait clémente et lui rendait la vie moins dure, si la neige devenait plus rare qư’autrefois, ce qui avait quelques avantages tout de même, ce qu’il affrontait le plus souvent sur ces Highlands de l’Est, c’était un climat entièrement consacré à envenimer son quotidien. Avec six mois d’hiver, et des pluies et des vents dans lesquels il aurait mieux valu que jamais un humain ne s’aventure. Des conditions de travail que ne connaissaient pas les éleveurs des basses terres que l’océan s’appliquait à rendre hospitalières. Alors oui, pour tout cela Fiona admirait son mari. Tormod était aussi un père exemplaire, estimait- elle, investi comme peu d’hommes l’étaient dans l’éducation de leur unique enfant. Depuis la naissance de Spencer, il avait largement fait sa part du travail, l’avait emmené très jeune courir après les brebis au milieu des callunes, rentrer les vaches dans les étables à la venue de l’hiver. Ou encore assister au nourrissage des agneaux que l’enfant portait dans ses bras en titubant sur ses petites jambes, Mon Dieu, Fiona avait tant de beaux souvenirs de ces moments-là. Elle avait toujours aimé les voir ensemble, voir son garçon grandir dans les bottes de son père, voir cette relation père-fils se conforter année après année. Elle se félicitait de ce lien qu’elle observait en spectatrice lointaine, ce quelque chose qui hésitait parfois entre autorité paternelle et amitié virile. Longtemps elle n’y avait rien vu à redire, après tout elle aussi avait ses moments avec Spencer. Il avait la chance ď’avoir deux parents présents, se disait- elle. Fiona aimait, également, cet avenir qui semblait se dessiner de façon naturelle tant leur fils savait s’y prendre avec les bêtes et les machines, cette certitude qu’avait Tormod qu’une fois adulte il prendrait sa suite à la tête de l’exploitation. La perspective la rassurait, tant de jeunes s’inventaient des métiers impossibles qui devaient faire leur fortune rien qu’en se filmant avec un téléphone, de nos jours.
Mais aujourd’hui, tout était différent.
Aujourd’hui, Fiona ne savait plus quoi penser Pendant des mois elle avait refusé de se l’avouer s’était persuadée qu’elle se faisait des idées. Qu’il y avait des jours avec et des jours sans, comme dans toutes les familles, mais que la sienne était solide, unie pour le meilleur et pour le pire depuis le jour du mariage. Mais ce soir-là, longtemps après le dîner et l’affaire de la grouse, à présent que Spencer dormait et qu’elle était sortie de la maison pour trouver l’air qui lui manquait à l’intérieur, Fiona ne parvint pas à se mentir. Elle n’aurait pas su dire à quel moment c’était arrivé, À quel moment Tormod avait cessé de s’adresser à elle avec, au moins, le respect qu’un homme doit à la femme qu’il a épousée devant Dieu. A quel moment Spencer avait décidé qu’il préférait son père à sa mère, et arrêté de lui dire qu’il l’aimait, ou de se blottir dans ses bras à la moindre contrariété, ainsi qu’il le faisait encore il n’y a pas si longtemps. C’était venu progressivement, lui semblait-il plutôt, par touches imperceptibles ou qu’elle ne voulait pas voir. Mais désormais, l’impression qu’avait Fiona, c’est d’être devenue une intruse dans son propre foyer. C’est que son mari n’avait plus aucun amour pour elle, à supposer qu’il en ait eu un jour, en venait-elle à se demander. C’est que chacun de ses actes et chacune de ses paroles l’agaçaient, et à vrai dire elle pouvait le comprendre tant elle s’exaspérait elle-même, parfois. C’est, aussi, que son fils ressemblait de plus en plus à Tormod, adoptait ses traits et sa carrure dans sa croissance adolescente, en venait à réagir comme lui au point qu’il lui semblait parfois avoir affaire à une fratrie plutôt qu’à un père et son garçon. C’est, surtout, que cette complicité très masculine qu’elle avait regardée naître avec tendresse, avait fini par s’accompagner d’une hostilité à son égard. L’impression que s’il n’avait pas fallu une femme pour veiller au bon fonctionnement de la maisonnée, l’un comme l’autre auraient pu se passer de sa présence encombrante.
Et à bien y réfléchir, songea-t-elle dans la nuit face aux portes vitrées de la véranda, c’était pire encore depuis qu’avait été diagnostiquée la maladie de Spencer. Cette maladie qui changeait tout mais dont on ne par- lait pas, comme si lui tourner le dos allait suffire à l’éloigner
On disait que dans la région, loin des lumières des villes, les nuits offraient des ciels parmi les plus sombres du pays, que des astronomes venaient de loin pour y braquer leurs télescopes vers telle ou telle constellation. Fiona leva la tête, observa les étoiles déployées par millions au-dessus des Highlands, comme pour trouver là- haut les réponses qu’elle ne trouvait pas en elle. Elle chercha une de ces aurores boréales qui, plus souvent en hiver, s’invitaient parfois sur la voûte en draps rose-vert-violet. Sous les crêtes arrondies qu’on devinait au pied du ciel, on ne voyait d’ici qu’une seule lumière d’origine humaine, celle de la maison de Fergus, unique voisin à des kilomètres à la ronde. Fergus que Tormod connaissait depuis l’enfance, mais dont il ne disait que du mal, ces dernières années. Fergus qui expliquait à qui voulait l’entendre que si sa propre ferme était plus rentable que la leur, c’était parce que Tormod gérait mal son affaire, ou manquait d’ambition, ou n’avait rien compris aux nouvelles règles des marchés. Ce qui était totalement faux, selon Fiona, mieux placée que personne d’autre pour savoir combien son mari était investi dans son exploitation.
Elle resta un moment seule dans la nuit, près de la route qui longeait la maison et la ferme établie juste derrière. Elle tenta encore de relativiser, de se dire que tout allait s’arranger, que pour Spencer c’était le temps du père. Que bientôt il reviendrait vers sa maman, et qư’alors Tormod serait plus tendre avec elle, lui aussi. Mais elle n’y parvint pas.
À vingt kilomètres de la ferme, la distillerie subvenait aux besoins de plus d’une famille du Glenlivet. C’était l’un des premiers employeurs, surtout depuis que le tourisme avait cessé d’être florissant, depuis que les skieurs ne trouvaient plus ici les manteaux neigeux qui autre- fois les attiraient, depuis que les pêcheurs de saumons s’étaient faits plus rares, aussi, et aux cours d’eau du coin préféraient désormais la rivière Spey. Agent de conditionnement : Fiona n’aurait pas dit qu’enfant elle avait rêvé d’un tel métier, de passer ses journées à alimenter des lignes d’embouteillage ou à étiqueter des palettes, mais elle bénéficiait d’un salaire acceptable, d’un régime de retraite, et il lui semblait contribuer à quelque chose lorsqu’elle s’imaginait tout ce whisky exporté loin de son Écosse, dans des pays où jamais elle-même n’irait. Et puis elle avait conscience que, pour prétendre à un poste à l’accueil ou à la boutique, il aurait fallu qu’elle ait le contact humain plus facile. Qu’elle soit moins réservée, ainsi qu’on disait d’elle pour ne pas la vexer par d’autres qualificatifs.
La journée avait ressemblé à d’autres, seulement marquée par la venue d’actionnaires de l’entreprise à qui le distillateur en chef avait fait visiter le site en vantant l’excellence des employés, l’importance attachée par la direction au bien-être au travail. Fiona avait quitté son poste en se demandant si, ce soir encore, elle n’allait pas faire un détour, emprunter telle ou telle piste sur laquelle lui reviendraient de vieux souvenirs enfouis. Elle avait fait ça plusieurs fois, ces derniers jours, dans le temps qui lui restait avant de récupérer Spencer à l’arrêt du bus scolaire qui le ramenait du collège de Grantown-on-Spey. Ressassant en boucle le triste constat sur son foyer. Mais découvrant le ciel noir au-dessus du parking. les nuages lourds et l’asphalte fumant des averses déjà tombées dans la journée, elle avait changé d’avis La route sinuait au gré des méandres de l’Avon, hissée de kilomètre en kilomètre en direction des altitudes. Fiona roulait à vive allure le long des pins sylvestres et des clôtures. Elle franchit le vieux pont en pierre mousses et lichens en patchwork sur la roche noire, elle dépassa l’embranchement de l’ancienne voie militaire, qui filait vers le sud et le château de Balmoral. Elle la connaissait par cour, cette route, en savait chaque virage, chaque détour, elle l’avait parcourue par tous temps, par neige, par vent, par brouillard. Elle savait très bien à qui appartenait la dernière parcelle de prairie avant de traverser le village de Tomintoul, et les vaches Highland qui la broutaient avec obstination en cette saison de repousse
Mais jamais elle n’en avait vu franchir la clôture pour se retrouver sur le bitume.
Le bovin surgit devant elle comme un diable égaré, silhouette énorme emplissant tout le décor. Fiona eut à peine le temps d’apercevoir la frange qui lui cachait les yeux, et le pelage roux mouillé des pluies passées, et les cornes immenses pointées vers les nuages tels deux bras grands ouverts pour implorer les cieux Elle écrasa son frein, tourna le volant pour éviter la bête.
La voiture pivota sur elle-même dans un crissement violent, chahutée comme si soudain elle roulait sur une pente accidentée. Fiona sentit la ceinture lui écraser l’épaule, la tête secouée de droite à gauche. Avant de se retrouver sur le bas-côté, en diagonale au pied d’un talus herbeux. Complètement sonnée. Et d’avoir en premier cette étrange pensée : Imbécile, Tormod va être furieux Y
Elle resta là plusieurs secondes, immobile et penchée derrière son volant. Puis elle secoua la tête, cligna des yeux, se massa la nuque. Constata qu’elle ne ressentait aucune douleur, et que la voiture n’avait rien percuté, surtout pas la Highland qui, le pas indolent, s’éloignait vers le champ. Elle envisagea donc de se remettre en route, remit le contact, le geste machinal.
Mais fut interrompue par le poing qui cognait contre sa vitre. – Madame, tout va bien ? Fiona fronça les sourcils, avisa le visage féminin, penché vers elle depuis l’extérieur. Elle le trouva fami- lier, sans pouvoir dire pourquoi. Madame, vous ne pouvez pas repartir comme ça ! insista la voix à travers le verre sale, Quelques minutes plus tard, Fiona reprenait ses esprits, assise sur un banc édifié en bord de route pour inciter les conducteurs à faire une halte dans la région La voiture rangée plus proprement, près d’un autre véhicule à la carrosserie tachée de boue. Une jeune femme à côté d’elle, dans un pantalon à poches carrées, et un coupe-vent technique avec beaucoup de fermetures Éclair. Qui lui demandait :
– Ça va mieux ?
– Je crois, confirma Fiona, encore sous le choc mais plus lucide Elle but une gorgée d’eau, dans la gourde que la femme lui avait mise en main, Vous avez eu de la chance : si vous vous l’étiez prise la vache, c’était la catastrophe… Oui. Fiona nota le fort accent anglais, sans pourtant reconnaître encore à qui elle avait affaire. Elles restèrent un moment muettes, assises face au bitume, et au pré où paissaient les vaches laineuses, et plus loin au village dont on voyait les toits d’ardoises. La femme se saisit alors de la paire de jumelles qui reposait sur le banc, la porta à ses yeux pour fixer le ciel, semblant scruter les mille replis des nuages entassés tout là-haut. – Vous voulez regarder ? proposa-t-elle. I y a un aigle royal. Cest pour ça que je m’étais arrêtée : je l’ai vu depuis ma voiture. Fiona hésita S’empara de l’objet. Et bientôt dénicha le rapace, silhouette noire et minuscule à l’oil nu, mais qui dans les lentilles révélait toute sa grandeur d’oiseau de proie, les ailes immenses. déployées immobiles au-dessus de la vie terrestre, et décrivant d’invisibles trajectoires dictées par les masses d’air. Elle l’observa en silence, tandis qu’une voiture pas- sait sur la route en direction de Tomintoul. Vous êtes la femme de Tormod Dingwall ? dit alors la jeune femme. Fiona baissa les jumelles, interloquée, Je m’appelle Bonnie. Je suis venue chez vous, le mois dernier. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle se souvint, C’était la dame de l’association, ainsi qu’elle l’avait nommée dans sa tête lors de sa visite à la maison. Elle était arrivée un jour du mois d’août, un jour que Tormod avait consacré à la tonte des moutons en se plaignant de faire cela aussi tard dans l’année, et aussi que couper toute cette laine prenne toujours autant de temps sans plus rien rapporter. Que, comme beaucoup d’autres choses, ce ne soit plus comme avant, en fait. Lorsque la voiture s’était avancée dans la cour, il avait regardé sa montre en soupirant, l’air de se souvenir seulement de ce rendez-vous fixé par téléphone. La dame avait marché jusqu’à la véranda, caressé la tête du chien soudain plus agité, elle était entrée en souriant, équipée d’un sac à dos et d’une veste polaire ornée sur l’épaule du logo de son association. Un nom très long qui contenait au moins les mots Royal et Nature, avait noté Fiona, avant d’aller préparer un plateau de thé et de biscuits, Parce que ça se faisait lorsqu’on recevait chez soi, même quelqu’un qui ne semblait pas si bienvenu, à en croire la mine qu’avait Tormod en désignant une chaise à la jeune femme, Fiona n’avait pas pris part à la discussion, elle l’avait seulement suivie de loin, affairée dans la maison. Elle avait remarqué cet accent très anglais qui donnait à la dame de l’association un air condescendant, et cette tenue de citadine montée dans les Highlands pour admirer les paysages en oubliant que des gens y habitaient, et plus encore la portion de tatouage qui dépassait de sa manche, au sujet duquel la mère avait pensé : Seigneur, faites que jamais Spencer ne se fasse ainsi dessiner sur le corps. Fiona avait tendu l’oreille, un ins- tant, lorsque des noms d’oiseaux avaient été prononcés. Mais ensuite, lorsque la dame avait évoqué son schéma agroenvironnemental, lorsqu’elle avait parlé pression de pâturage, fauche tardive, ou encore hauteur d’herbe, lorsque c’était devenu technique, en somme, elle avait compris qu’il s’agissait là de sujets qui concernaient plutôt la conduite de la ferme. Alors elle s’était éloignée. Avait laissé son mari répondre à la visiteuse, à sa manière qui pouvait devenir glaciale quand on essayait de le prendre de haut ou de lui apprendre son métier sans jamais l’avoir pratiqué soi-même. Elle l’avait laissé dire que son agroenvironnement, à la dame, ça ne l’intéressait pas, qu’il avait assez de travail comme ça. Et aussi que les subventions dont elle parlait, il n’y croyait pas: en la matière, il avait déjà eu plusieurs déconvenues depuis ce foutu Brexit dont aucun Écossais n’avait voulu. L’Anglaise avait fini par regagner sa voiture, ses dossiers dans son sac, assurant qu’elle comprenait, qu’il n’y avait rien d’obligatoire, bien entendu. Qu’elle restait à sa disposition, elle ou l’agent agricole avec lequel elle travaillait, si jamais. Et le soir, pour amuser Spencer, Tormod s’était moqué d’elle en imitant son accent, pinçant les lèvres et relevant la tête à la manière d’une aristocrate londonienne. Ou de l’image qu’il s’en faisait, en tout cas. Vous me remettez, maintenant?
– Oui, fit Fiona. Je me souviens. Et elle s’étonna que, de son côté, cette Bonnie se soit souvenue d’elle, alors qu’en général les gens avaient tendance à l’oublier rapidement.
– Il n’est pas commode, votre mari, sourit Bonnie. L’air de se moquer d’elle-même, et du mauvais souvenir qu’elle avait sûrement gardé de sa rencontre avec Tormod. Mais elle n’obtint aucun soutien de la part de Fiona, qui se raidit.
– Vous ne le connaissez pas, madame. Vous ne savez rien sur lui.
– C’est vrai. Pardonnez-moi. Fiona haussa les sourcils, soudain mal à l’aise : à présent qu’elle avait repris ses esprits, il fallait s’en aller, elle n’avait rien à faire ici, avec cette femme dont elle n’appréciait ni l’accent supérieur ni les sourires fausse- ment complices. Elle resta pourtant assise, et à nouveau souleva les jumelles pour regarder l’aigle royal, qui tournoyait lentement dans le ciel encombré. Vous vous intéressez aux oiseaux ? Un peu, avoua-t-elle, fixant encore le grand rapace pour ne pas la regarder.
– Vous devez connaître les limicoles, alors. Les huîtriers pie, les vanneaux huppés, les chevaliers gambettes, les courlis cendrés.. Au printemps, il y en a pas mal par ici, Pas mal, oui. La dame sembla hésiter avant de poursuivre Vous savez que ces oiseaux-là sont parmi les plus menacés d’Écosse ? Fiona ne répondit pas. Elle baissa les jumelles, observa les vaches qu’avait rejointes la fuyarde.
En vingt ans, on a perdu 40 % de nos huîtriers pie, 50 % de nos vanneaux huppés. Et pour les courlis cendrés, c’est encore pire : sur l’ensemble de la Grande- Bretagne, ils ont diminué de 60 %. Les gens ne s’en rendent pas compte, parce qu’en décembre ou en janvier, des courlis, ils en voient des centaines sur la côte, Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’une bonne partie de ces oiseaux-là viennent de Finlande ou de Russie, juste pour passer l’hiver chez nous. Pendant que nos reproducteurs s’effondrent totalement. Ceux qui nichent ici, à l’intérieur des terres, je veux dire. Et encore, la situation est moins grave qu’en Irlande : là-bas, ils sont passés de cinq mille à moins de deux cents couples, vous imaginez ?
Fiona resta muette, assise sur son banc en bois. Mais elle écoutait.
Pour le moment, au niveau mondial, le courlis cendré est classé comme quasi menacé. Ça veut dire que ce n’est pas encore la catastrophe, mais ça peut le devenir très vite : l’année dernière, on a officielle- ment déclaré une autre espèce de courlis, le courlis à bec grêle, totalement éteinte. Définitivement rayé de la surface du globe. La dernière fois qu’il a été vu, c’était au Maroc, il y a trente ans. Comme quoi, ça peut arriver.
Fiona ignorait cette hécatombe. Mais elle voyait très bien quel tournant prenait ce discours qui paraissait rodé. Et ça ne lui plaisait pas beaucoup.
– Pourquoi vous me racontez ça ? Parce qu’à votre avis, ce qui arrive à ces oiseaux, c’est de notre faute, à nous fermiers ? C’est ça?
– De votre faute, non. Ce serait tellement simple… C’est plus compliqué que ça, malheureusement.
De nos jours, le plus gros problème, c’est les prédateurs qui s’attaquent aux nids, en fait. Les corneilles, les renards… Mais si on en est là aujourd’hui, c’est à cause de toutes les zones humides qu’on a détruites ou drainées depuis des décennies, les marais, les tourbières où ces oiseaux nichaient. C’est à cause des plantations forestières, aussi : on commence à replanter des arbres sur ces terres qu’on a déboisées dans le passé, et c’est une bonne chose, je ne dis pas le contraire. Mais c’est autant d’habitats en moins pour les limicoles. Et il y a le réchauffement climatique : un hiver moins froid, c’est moins de nourriture pour les oiseaux, au printemps, Non, si je vous raconte ça, c’est parce que.. Bonnie soupira, et passa une main dans ses cheveux attachés en chignon, laissant à nouveau apparaître un peu de son tatouage. Des ailes et des becs entrelacés en noir et gris, crut déchiffrer Fiona.
– C’est parce que je trouve dommage que votre mari ait réagi de cette façon. Je travaille avec plusieurs autres fermiers du domaine de Glenlivet, et même ailleurs en Écosse. Avec des propriétaires fonciers, des éleveurs, des céréaliers, il y en a beaucoup qui sont très attachés à ces oiseaux, croyez-moi. On essaie de faire évoluer les choses, d’adapter les pratiques agricoles pour favoriser la reproduction dans les prairies… C’est du travail en plus, c’est vrai, mais il y a des possibilités, des subventions prévues pour ça, pour couvrir les surcoûts. Et ça marche, je vous assure que ça marche. Sur certains sites, on a des succès de reproduction vraiment encourageants. Une autre voiture passa, un pick-up qui s’engagea sur une piste, en direction des champs.
– Félicitations, dit sèchement Fiona. Mais que voulez- vous que j’y fasse ?
– Je ne sais pas. Je me demandais juste si… Enfin, comme vous avez l’air de vous intéresser un peu à la chose, je me demandais si vous ne pourriez pas en reparler avec votre mari.
Octobre
Penché sur les résultats sanguins, l’ophtalmologiste se pinça la lèvre inférieure, comme si des doigts il lui était possible de retirer les mots qu’il allait devoir prononcer. Le mot, surtout. Ce mot qui un an plus tôt était encore inconnu de Fiona, et qu’elle avait prié le Seigneur pour ne jamais devoir faire sien.
– C’est bien ça, dit-il la voix blanche. C’est bien une choroïdérémie.
Sous le faux plafond du cabinet, Spencer était assis à côté de sa mère, carrure adolescente près des appareils qui, lors des précédentes consultations, avaient mesuré sa vue de mille façons différentes. Elle lui prit la main, il la retira aussitôt, croisant les bras sur son sweat à capuche, et fixant le praticien avec un soudain sérieux.
Ce n’était pas une surprise. Juste la confirmation, analyse génétique à l’appui, de ce qu’ils savaient déjà : que Spencer était atteint de cette maladie au nom imprononçable et qui allait, de façon lente mais certaine, altérer sa vision. En réduire le champ, tel un tunnel qui se rétrécirait sans jamais déboucher sur rien. Pour, à l’âge adulte, autrement dit dans longtemps, avait insisté le spécialiste, Pas avant trente ou quarante ans, vous voyez, le réduire à une seule tache de lumière au centre de ses deux yeux. Avant de l’éteindre tout à fait.
Cette maladie qui, un jour, allait rendre Spencer aveugle.
C’est Fiona qui la première s’était interrogée, un soir que l’adolescent avait chuté dans l’escalier en montant se coucher : dans la pénombre, et sortant du salon très éclairé, il ne distinguait plus les contours des meubles et des objets. La chose s’était reproduite dans l’étable, un jour où il avait aidé son père à nettoyer les crèches jusqu’à la nuit tombée. Il voyait mal les barrières, avait-il expliqué, paupières plissées. Ce n’était pas si problématique, en journée ou en pleine lumière il ne se plaignait pas, et Tormod disait : Ce n’est rien, ou Moi aussi, la nuit, je n’y vois pas bien, des fois. Mais tout de même, Fiona avait pris rendez-vous avec le médecin du village. Sans imaginer où tout cela allait mener, d’examens oculaires en prises de sang, et de spécialiste en spécialiste.
Les coudes sur son bureau en verre, l’ophtalmologiste expliqua qu’il allait falloir préserver Spencer des lumières éblouissantes, et peut-être aménager l’intérieur de la maison pour l’adapter à la maladie, autant de choses que Fiona savait déjà. Il parla casquette à visière, comme celle que l’adolescent portait et qu’il désigna en disant Ça c’est bien, aussi. Il lui prescrivit les lunettes à verres filtrants évoquées la dernière fois, à porter quand Spencer en ressentirait le besoin. Mais aucun traitement.
Parce qu’il n’en existait pas.
Sur le trajet du retour, tandis qu’ils quittaient la côte pour remonter vers les Highlands, tandis qu’ils traversaient la plaine de l’Aberdeenshire et ses parcelles d’orge aux dimensions démesurées, Spencer se fit plus docile, laissa Fiona lui caresser la nuque, l’autre main sur le volant.
– Elle te va bien, cette casquette.
Il esquissa un sourire, les yeux dans les bandes blanches qu’avalait la voiture.
– Ça va aller. Je te promets que ça va aller.
– Ouais, murmura-t-il.
À la moue qu’il fit, elle eut la sensation fugace de revoir son petit garçon. Son enfant adorable, caché dans ce corps immense mais pas encore adulte. Et, à l’idée de ce qui l’attendait quand il le serait vraiment, le chagrin la submergea.
– Tu veux qu’on mette de la musique ? tenta-t-elle, parce qu’avant il aimait ça, écouter des chansons avec sa mère.
– Non, c’est bon.
Et il sortit son téléphone portable de sa poche, et s’y plongea tout entier pour le reste du trajet, levant à peine la tête lorsqu’ils pénétraient dans tel ou tel village, les façades grises dressées en murs austères de part et d’autre de la route. Ils dépassèrent Cock Bridge, gravirent le col parmi les cimes pelées, le massif des Cairngorms soudain visible au loin. Ils approchaient de la station de ski lorsque Spencer pouffa de rire.
– Qu’est-ce qui t’amuse comme ça ? demanda Fiona, contente de le voir ainsi retrouver un peu de légèreté.
Il répondit sans quitter son écran des yeux.
– Non, c’est… C’est une vidéo que m’a envoyée Ryan. C’est bête, mais… enfin c’est drôle.
Et la mère réalisa que cette occupation-là le détendait plus que tout ce qu’elle-même aurait pu inventer.
Tormod était au courant du rendez-vous chez l’ophtalmologiste de ce samedi matin, elle le lui avait rappelé la veille, de la même façon qu’elle l’avait tenu informé des consultations précédentes, et de ce qui, de mois en mois, se dessinait avec toujours plus de certitude. Mais lorsqu’il revint de l’étable dans laquelle, ces temps-ci, il réparait tout ce qui devait l’être et vérifiait l’isolation à l’approche de l’hiver, il ne posa aucune question. Il ébouriffa la tête de Spencer, de cette manière virile dans laquelle l’un et l’autre semblaient se retrouver, puis lui proposa de l’accompagner à Tomintoul où il devait aller acheter des ampoules et une bâche renforcée. Et peut-être de conduire un peu le pick-up s’il en avait envie, hein, maintenant qu’il avait appris à passer les vitesses. Spencer ne se fit pas prier, fut derrière le volant dans les minutes qui suivirent.
À aucun moment Tormod ne s’était impliqué dans le parcours médical. Il avait laissé sa femme s’en charger d’un bout à l’autre, et cela n’avait pas choqué Fiona : le pauvre, il avait beaucoup trop à faire sur la ferme pour s’occuper de ça. Mais, plus encore, il était dans un déni total quant à ce qui arrivait à son fils. Il n’en parlait pas avec elle, n’évoquait jamais ce que changeait cette maladie. Avec Spencer, il se comportait comme si ce diagnostic n’avait pas été posé. Et l’adolescent devait y trouver son compte : lorsqu’il était avec son père, il pouvait cesser de penser à ce cauchemar tombé sur lui de façon si injuste, imaginait-elle. Avec Tormod, il pouvait continuer à être insouciant. À jouer au grand à qui le monde est offert, et à rouler des épaules et à taper dans un ballon de football en se prenant pour James Tavernier. Regardant s’éloigner le 4 × 4 sur la route asphaltée, Fiona sut donc que ce soir encore, le sujet ne serait pas abordé.
Quant à parler à Tormod des limicoles et d’agroenvironnement, c’était peine perdue.
Les parents de Fiona n’étaient pas fermiers. Tout juste avaient-ils eu, avant que tout cela ne soit racheté pour faire grossir les exploitations du domaine de Glenlivet, une de ces petites parcelles que beaucoup cultivaient à l’arrière de leur maison, et qui autrefois avaient aussi recelé d’illégales distilleries pour la consommation personnelle. Mais son oncle l’était, lui, fermier. Et jamais Fiona n’oublierait le sourire ému qui, chaque printemps, lui fissurait le visage quand revenaient peewits, whaups et skirlies, ainsi qu’il nommait tous ces petits échassiers qui nichaient dans ses champs, dans son langage truffé de scots et de gaélique.
Il y était vraiment attaché, à ces oiseaux-là, se souvenait-elle. Il aimait les regarder accomplir leurs acrobaties en fumant sa cigarette depuis le bord de la route, et parfois il faisait mine d’avoir peur en levant haut les bras quand l’un d’entre eux fondait vers le sol, et semblait manquer de s’y écraser avant de redresser sa trajectoire. À l’époque, on avait le droit de ramasser les œufs de la première couvée des vanneaux huppés, on les mangeait le soir, en famille. Ça ne les dérangeait pas, expliquait l’oncle à la petite Fiona : juste après, ils pondaient à nouveau pour remplacer les œufs qu’on leur avait pris, et cette fois on les laissait tranquilles. Tous les ans, la gamine participait à la collecte, investissait les prés aux côtés du fermier, marchait parmi les oiseaux indignés qui tentaient de les repousser comme ils le faisaient avec les faisans. Elle soulevait chaque œuf avec prudence, parce qu’elle savait combien la coquille était fragile, avec sa forme plus allongée que celle des œufs de poule, avec son beige taché de gris qui faisait comme des galaxies. Et debout dans ses bottes crottées, elle s’essayait à imiter leurs chants, qu’à jamais elle allait associer aux printemps dans les Highlands.
L’été, aussi, Fiona allait parfois passer une semaine en famille sur la côte, dans la baie de Fraserburgh où son grand-père avait été pêcheur. Et tandis que sa sœur jouait dans le sable avec les garçons du coin, obnubilés par ce qui se cachait sous sa jupe, elle se postait en haut des dunes. Et elle restait là longtemps les yeux vers la mer, à regarder le ballet ininterrompu des fous de Bassan tombant du ciel en projectiles vivants, pliant les ailes et perçant la surface pour harponner quelque poisson parmi les bancs massés sous l’eau. Plus tard il y avait eu les balbuzards pêcheurs, plantés dans le ciel des Cairngorms en vigies noir et blanc, ou les busards cendrés rasant les terres de leurs ailes inclinées. Sans compter les lagopèdes, qu’elle surprenait parfois dans les landes à bruyères où ils étaient chassés.
Autant de souvenirs qui lui revenaient en bouffées de nostalgie depuis sa rencontre avec Bonnie. Depuis, surtout, que la jeune femme lui avait posé cette question à laquelle elle n’avait pas vraiment répondu : Vous vous intéressez aux oiseaux ?
La réponse était : Mon Dieu, oui, beaucoup.
Elle n’en parlait jamais devant son mari, et rarement devant son fils : à présent qu’elle était adulte, elle gardait cela pour elle comme une passion d’enfance un peu naïve. Mais la vérité, c’est que les oiseaux, sans être une experte comme cette Bonnie semblait l’être avec son langage pointu et les longues études qu’elle avait sûrement faites, Fiona avait toujours aimé ça. Elle n’aurait pas su dire pourquoi, si c’était cette impression de liberté géante qu’ils dégageaient ailes déployées, affranchis de tout contact avec le sol, si c’était l’infinie diversité des formes de leurs becs ou de leurs ailes ou de leurs pattes, si c’était juste cette sensation de les avoir toujours côtoyés et vus revenir sur les hauteurs du Glenlivet, cette familiarité qui les rendait si proches et pourtant si différents. Mais c’était là, ancré en elle comme un amour secret.
Fiona se méfiait de cette femme et de son association. Et elle avait beau avoir constaté elle-même que les limicoles étaient moins nombreux ces dernières années, elle peinait à croire aux chiffres avancés par la jeune femme, qu’une hécatombe puisse être en cours tant le retour de ces oiseaux au printemps semblait pour elle une certitude. Mais, forcément, elle avait été sensible au discours. Elle y avait beaucoup repensé, ensuite, lorsqu’en voiture elle sillonnait les routes entre chez elle et la distillerie, opérant des détours comme pour revisiter les parcelles qui ensemble composaient l’exploitation de Tormod. S’arrêtant parfois en bordure de champ pour mieux embrasser l’espace, et observer le bétail en train de brouter les dernières touffes avant la venue de l’hiver.
Jamais Fiona n’avait pris part aux décisions concernant la conduite de la ferme, ni ne s’était même aventurée à questionner les choix de Tormod en matière de chargement des parcelles ou de degré d’embroussaillement, autant de sujets qui lui paraissaient trop pointus pour que son opinion compte. Pourtant, derrière son volant sous les averses d’automne, elle avait commencé à s’interroger. À se demander, puisque d’autres fermiers le faisaient, apparemment, puisqu’il existait des subventions pour ça, si eux aussi ne pourraient pas participer à la sauvegarde des limicoles. Et elle avait cherché la manière dont elle pourrait en parler à Tormod, évoquer la question un jour où il serait de bonne humeur, et non pas épuisé par sa journée de travail. Lorsqu’il aurait terminé l’installation du nouvel éclairage dans l’étable, peut-être. Mais à aucun moment elle n’y était parvenue. Tout juste avait-elle réussi, un dimanche où il semblait plus détendu, à dire qu’elle avait recroisé la dame qui était venue pour les oiseaux.
– L’Anglaise ? avait demandé Tormod en se curant les dents de l’ongle du pouce.
– Oui, c’est ça.
– Eh bien, j’espère que tu en as profité pour lui dire de ne jamais remettre les pieds chez moi.
Alors Fiona avait renoncé, gardé pour elle ses idées d’agroenvironnement. Et elle avait tenté de se convaincre qu’il avait raison, qu’elle n’y connaissait rien, que tout cela n’avait pas de sens. Mais, en elle, l’idée avait continué de faire son chemin. »
Extraits
« – Tu connais la légende des sept siffleurs ? demanda-t-elle alors.
Fiona secoua la tête.
– C’est plus une légende irlandaise je crois. On dit que c’est un groupe de sept oiseaux mystérieux, qui voleraient ensemble, surtout la nuit, et dont les cris annonceraient un désastre imminent. Au XIXe, il y a eu une catastrophe dans une mine de charbon qui a fait plus de deux cents morts : on raconte que la veille les sept siffleurs avaient crié au-dessus du village, et qu’après ce drame les mineurs refusaient d’aller travailler les fois où ils les entendaient. Il y a une autre version, qui parle de six oiseaux volant sans cesse à la poursuite du septième. Qui dit que lorsqu’ils l’auront rejoint, lorsque les sept siffleurs seront réunis, ce sera la fin du monde. On ne sait pas exactement de quels oiseaux il s’agit, pour certains ce sont des pluviers dorés, pour d’autres des corlieux, mais moi je suis persuadée que ces siffleurs, ce sont des whaups. Des courlis cendrés. Et je trouve cette histoire assez ironique en fait, parce que… parce que, vu la situation, le désastre qu’ils annoncent, c’est surtout celui de leur propre déclin. Peut-être pas la fin du monde, mais la fin de leur monde, ça, c’est possible.
Dans le brouhaha du pub, un silence suivit le récit. Bonnie regarda dehors, la neige comme une couette blanche tirée sur le village qu’éclairaient les ampoules des guirlandes de Noël. Des stalactites pointues, pendues en rang d’oignons aux gouttières des maisons.
— Et dire qu’en France, il y a encore des chasseurs pour vouloir tirer ces oiseaux-là. » p. 53-54
« Fiona ne sut quoi dire, désarçonnée par la nouvelle.
Elle n’ignorait pourtant pas que, pour tous les fermiers du pays, c’était la crise depuis ce fichu Brexit voté à Londres bien plus qu’à Édimbourg. Les éleveurs d’ici s’en tiraient mieux que ceux d’Angleterre, disait-on, au moins l’Écosse avait eu la bonne idée d’instaurer de nouvelles subventions pareilles à celles qu’ils touchaient quand ils étaient européens, mais il y avait quantité d’autres problèmes depuis cette histoire-là, les ouvriers polonais que les abattoirs ne pouvaient plus recruter comme avant, les accords signés avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande pour faire venir de là-bas de la viande moins chère que la leur. Et puis le contexte économique, comme disaient ceux qui semblaient s’y connaître. Le prix des intrants qui augmentait sans cesse, surtout depuis la guerre en Ukraine, tous ces produits dont les agriculteurs dépendaient pour nourrir leurs bêtes et faire rouler leurs machines, tandis que les Asda, Tesco et autres Morrisons leur achetaient de moins en moins cher les aliments mis en rayon dans leurs supermarchés. Fiona n’avait pas besoin d’être mathématicienne pour comprendre où cette équation pouvait mener si les choses continuaient ainsi. Oui, tout cela, elle le savait, au moins un peu, comment aurait-elle pu ne pas en entendre parler en habitant ces Highlands où les terres agricoles avaient tant d’importance ? Pourtant, c’est vrai, elle ne croyait pas leur propre ferme réellement concernée. » p. 88
« − Il va peut-être falloir que je vende une partie du troupeau, continua Tormod, j’ai pris des contacts quand je suis allé au Show. Pendant que toi, tu t’amusais avec ma faucheuse…
Il parlait sans cesser de triturer son loquet de la pointe du tournevis, de cette voix sèche dont il usait plus souvent pour la rabaisser que pour se confier. Sauf que cette fois, cette voix-là trahissait autre chose, ce qu’en quatorze ans elle n’avait jamais décelé chez lui. De la honte, aurait-elle dit. La honte de n’être pas le père de famille fort et responsable qu’il aurait voulu être. Tourné vers l’abri et le bois entassé dedans, elle voyait à présent un homme abattu, écrasé par ces dettes dont elle découvrait l’existence. Et elle se demanda pourquoi il lui avait caché cela, quelle sorte de fierté masculine lui avait interdit d’en parler à sa propre femme. Puis elle repensa aux événements des semaines passées, à ses colères plus fréquentes que de coutume, à sa façon de lui parler sans rien d’autre dans sa voix
que de la méchanceté, à l’irruption dans le pub. À son coup de sang contre elle, aussi, ce poing serré qu’elle avait cru dirigé contre sa personne. Et chaque geste, chaque mot prit soudain un sens nouveau, lui apparut au regard de cette honte qui le rongeait sûrement depuis des mois. Et pour la première fois, Tormod lui inspira de la pitié.Il cessa brutalement de parler lorsque le ballon cogna l’abri et roula tout près d’eux, et que Spencer approcha, ignorant tout de ce qui s’était dit là.
— Ça va, Papa? demanda-t-il en se baissant pour ramasser sa balle.
— Ça va, oui. T’inquiète pas, c’est cette porte qui m’énerve, c’est tout.
Et alors, tandis que l’adolescent s’en retournait à ses dribbles solitaires qu’il commenta d’interjections à la manière d’un présentateur télévisé, Fiona devina ce qui, plus encore que d’avouer ses dettes à sa femme, devait faire souffrir Tormod au plus profond de lui-même.
La possibilité d’être celui des Dingwall qui mettrait fin au cycle familial sur ces hautes terres qui l’avaient vu grandir, à la tradition
agricole de ces hommes et de leurs enfants depuis trois générations. Oui, Fiona imaginait sans peine ce qui aurait été, à ses yeux, le plus grand des déshonneurs : n’avoir aucune ferme à léguer à son fils lorsque, même aveugle, il serait en âge d’être chef d’exploitation. » p. 89-91
À propos de l’auteur
Colin Niel © Photo DR
Colin Niel a travaillé plus d’une décennie à la préservation de la biodiversité dans les parcs nationaux français. Son œuvre romanesque est unanimement saluée et récompensée. Seules les bêtes a été adapté au cinéma en 2019 par Dominik Moll. Le Septième Siffleur est son neuvième roman. (Source : Éditions du Seuil)
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