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" data-attachment-id="32634" height="379" width="648" data-comments-opened="1" aperture="aperture" />En deux mots
Paris, 1978. Paul est journaliste. Frivole, drôle, sans convictions. Il passe du Figaro à L’Alerte, hebdomadaire de gauche. Ses nuits se passent au Palace. À Vincennes, il rencontre Xerxès Salamanji, étudiant iranien, puis sa sœur, Nazanine. Coup de foudre. Un été breton, des chansons hurlées sur un voilier. Pendant ce temps, l’Iran s’embrase. Nazanine rentre à Téhéran sauver son père. La fête est finie.
Ma note
★★★ (bien aimé)
Ma chronique
Paris dansait pendant que Téhéran brûlait
En replongeant dans les années 1970, Gilles Martin-Chauffier signe le roman de son amour pour une belle Iranienne. Et l’un des plus féroces réquisitoires jamais écrits contre l’aveuglement des intellectuels français face à la révolution iranienne.
La vie est faite de rencontres et quelquefois elles vont jusqu’à faire basculer une existence. Pour le narrateur, journaliste au Figaro, ces rencontres vont s’enfiler comme un collier de perles. Lorsqu’il croise les responsables des pages Mode du quotidien, elles l’envoient à la fac de Vincennes pour y détailler le style vestimentaire de ces étudiants gauchistes. Pour l’étudiant en histoire à la Sorbonne, fils de bonne famille, c’est un choc. Mais aussi l’occasion d’une nouvelle rencontre, celle d’un étudiant qui jure – dans tous les sens du terme – dans ce décor. Xerxès Salamanji va le prendre sous son aile et lui faire découvrir les faces cachées de cette université déjà délabrée quelques années après son inauguration et où les trafics, notamment de stupéfiants, se développent à grande vitesse et ne vont pas tarder à faire des ravages. Le jeune homme au prénom d’empereur perse va surtout lui offrir d’engager la conversation avec sa sœur rencontrée au Palace, la boîte à la mode. « Incroyable, cette boîte de nuit. Un peu manoir, un peu boudoir. Le lieu hésitait entre palais Disney et monument historique. Pompons lumineux et boules à facettes scintillaient sur les murs tapissés de papier d’argent. Des nègres dorés tendaient des flambeaux comme dans un palais saoudien. La Vie en rose servait d’hymne. C’était vermeil et loufoque. Les plumes d’autruche et le vernis à ongles faisaient plus faux cils que marteau. »
Avec Nazanine, le coup de foudre est immédiat. La belle iranienne, étudiante dans une école de stylisme, suit avec attention la révolte contre le shah qui gronde en Iran. Et éclaire son amant qui, après avoir suivi le conseil de son prof François Châtelet, a rejoint la rédaction d’un hebdomadaire. Baptisé L’Alerte dans le roman, on aura tôt fait de reconnaître Le Nouvel Observateur derrière ce titre. En mêlant des noms inventés comme Jean Dais (pour Jean Daniel) et vraies identités, comme Roland Barthes, Gilles Deleuze, Bernard Frank, Michel Foucault ou Pierre Bénichou, l’auteur nous plonge alors dans les débats enflammés au sein de la rédaction.
C’est là que le livre change de nature. La comédie de mœurs devient roman à charge. Martin-Chauffier détaille les errements d’une rédaction qui prétend plaquer ses concepts sur une réalité qui lui échappe. Le premier à se fourvoyer s’appelle Michel Foucault. Il n’a pas vu venir Mai 68, il « traînait sur les plages de Hammamet ». Pas question de rater la suivante. Il part donc pour Téhéran et revient ébloui. Il voit des lendemains qui chantent après la chute du shah. Il ne voit pas les mollahs. Son rire énorme conclut la scène : « Dieu va chasser le roi. » Il trouve ça trop beau pour être vrai. Ça l’était.
Nazanine, elle, a compris. Bien avant tout le monde. Elle sait que la chute du régime n’apportera pas la liberté mais le chaos. Elle sait que l’Amérique de Jimmy Carter n’interviendra pas. Que la France de Giscard non plus. Ses parents sont sur place et s’inquiètent. Sa mère se fait gifler en pleine rue parce qu’elle est mal habillée. Sa fureur explose contre Paul : « Toi et tes copains parisiens, vous dansez et vous picolez. » Et cette phrase terrible sur les fanatiques de Téhéran : ce n’est pas le pain quotidien qu’elles demandent, « c’est leur haine quotidienne ». Puis Khomeini quitte Neauphle-le-Château. Le piège se referme.
La plume est acide, jubilatoire, parfois cruelle. Martin-Chauffier s’amuse à lister les aveuglements, les jugements aussi faux que définitifs, les contorsions d’une intelligentsia qui préfère ses concepts à la réalité. La farce serait irrésistible si elle n’avait pas coûté des milliers de morts. Et ces morts prennent ici une couleur très particulière : Nazanine est retournée à Téhéran, et il s’agit maintenant de la sauver.
Disons aussi un mot du style, formidable. Des formules qui claquent, une ironie permanente que certains acteurs manient avec élégance autant qu’avec cruauté. La satire pétillante va pourtant finir en tragédie. Gilles Martin-Chauffier construit depuis près d’un demi-siècle une comédie humaine des élites françaises. Ses héroïnes ont toujours le sang chaud et la langue bien pendue. Nazanine ne déroge pas à la règle.
Mais le livre a aussi une autre vertu, celle d’éclairer notre présent. Il raconte comment les mollahs ont pris le pouvoir. Comment la communauté internationale a regardé ailleurs. Comment elle paie aujourd’hui, très cher, le prix de cet aveuglement. Le combat des Iraniennes d’aujourd’hui est un héritage de cet aveuglement.
Nazanine
Gilles Martin-Chauffier
Éditions Albin Michel
Roman
288 p., 21,90 €
EAN 9782226513625
Paru le 16/09/2026
Où ?
Le roman est situé en France, à Paris et à Kergantelec sur l’île-aux-Moines ainsi qu’en Iran, à Téhéran.
Quand ?
L’action se déroule de 1973 à 1979.
Ce qu’en dit l’éditeur
Un grand roman d’amour français sous l’oeil de Khomeini.
Étudiante dans une école de stylisme, Nazanine a les plus jolies lèvres du monde. Journaliste, Paul écrit dans un grand hebdomadaire. Au Palace, ils tombent amoureux dès le premier regard. C’est l’été 1978. En Iran, la révolte contre le shah échappe à tout contrôle. Pour la satisfaction du journal de Paul, emballé par cette révolution écrite au passé. Et au désespoir de Nazanine, qui doit retourner à Téhéran pour sauver son père. Tandis que l’Iran se voile, l’enthousiasme s’éteint au journal. C’est l’heure des désillusions. Et celle de partir sur les traces de Nazanine, en pleine révolution.
Les critiques
Les premières pages du livre
« 1
Mon premier passage à la fameuse fac de Vincennes remonte au printemps 1973. Je travaillais au Figaro, sur le rond-point des Champs-Élysées. Au service Informations générales. En même temps, je finissais ma troisième année de licence d’histoire à la Sorbonne. Je ne me tuais pas à la tâche au journal. Mes papiers passaient sans souci, c’était l’essentiel. J’allais parfois déjeuner à la Westphalie, une brasserie au style allemand, à deux pas de la rédaction, au coin de la rue de Ponthieu. Bois sombre, grosse moquette, meubles épais, fenêtres aux montants massifs à travers de plomb, carreaux en culs-de-bouteille… On se sentait à l’abri, en Forêt-Noire, chez des paysans civilisés. Ce jour-là, j’étais tombé sur Hélène de Turckheim et Janie Samet, nos papesses de la mode. Élégantes, belles, calmes, souriantes, un vrai rêve parisien. En Alsacienne titrée depuis la nuit des temps mérovingiens, Hélène aimait l’endroit et ses petits vins blancs fruités dont elle commandait rituellement une carafe où tremper les lèvres. Émues de voir tout seul un jeune pigiste à l’air innocent, elles m’ont invité à leur table. Photos en main, elles rédigeaient les légendes de leur prochain article sur les collections. Quand je me suis assis, elles séchaient sur un bout de tissu blanc, taille mouchoir, siglé Courrèges. J’ai suggéré « jupe impossible à raccourcir ». Juste la formule qu’elles cherchaient. Une heure plus tard, elles m’ont envoyé à Vincennes, histoire de rapporter la liste idéale des vêtements pour se déguiser en « maoïste » – une des cinq silhouettes qu’elles préparaient pour leurs pages du week-end. Elles réclamaient également un papier. Deux feuillets. Trois au maximum.
De Franklin-Roosevelt, le métro était direct pour Château-de-Vincennes. Là, le 307 vous emmenait au campus. À première vue, le bus n’avait jamais aperçu de mocassins Weston, ni de chemise Oxford. Je faisais pièce rapportée. J’ai glissé ma cravate Charvet dans une poche. Par miracle, au lieu de la veste habituelle, j’avais enfilé un blouson en daim. Aussi à l’aise que dans un champ de mines, j’ai passé mes pans de chemise par-dessus la ceinture pour paraître moins « institutionnel ». Côté enquête, en revanche, c’était du nanan. Le look camping à Katmandou régnait partout. Des tenues amples, artisanales, ethniques, fatiguées, froissées, négligées… Pour les garçons, pantalons à pattes d’eph, gros pulls en laine sans manches, cuir et jean ; pour les filles, jupes longues à imprimés fleuris, sacs à franges, foulards ; pour tout le monde, des tennis, des bottes, des sabots, des godillots. Le cirage n’avait pas atteint les lieux. Discret comme une fumée de cigarette, je me suis promené. Tout était sale, saccagé, démoli. Un vrai gâchis. Quatre ans plus tôt, on avait inauguré le joyau de la couronne universitaire française. Des bâtiments vitrés ouvraient sur le cadre verdoyant du bois. Partout des écrans, de la moquette, des tables, des sièges, des fauteuils coquille noir et blanc d’avant-garde. On se serait crus aux États-Unis sur l’un de leurs campus si enviés. L’État n’avait pas lésiné sur les moyens pour piéger les gauchistes loin des pavés de Saint-Germain-des-Prés. Il y avait même un bassin avec ses poissons au milieu de la place centrale. Comme à Normale Sup.
Depuis, Harvard s’était transformé en bidonville. Cadre yankee mais atmosphère chinoise, tendance Révo. cul. Affiches déchirées, graffitis sur tous les murs, carreaux cassés, trous de mégots dans les moquettes, toilettes inutilisables… Le beau mobilier avait filé aux Puces, une crèche et une école maternelle occupaient l’ancienne direction, un caravansérail remplaçait la première cafétéria, une foire littéraire proposait des livres volés chez Gibert et chez Maspero ; les brochures trotskistes, léninistes, maoïstes s’entassaient sur les tables réquisitionnées à la cantine. Dans ce capharnaüm, on trouvait de tout. Quelques mois plus tard, un copain photographe du journal s’y est offert un Nikon pour une poignée de cacahuètes. Asséché, le joli bassin servait de poubelle. Il ne manquait que les charmeurs de serpents. Pour les fans, c’était « une expérience unique ». Pour le personnel d’entretien, un cauchemar. Du reste, il s’était soulevé.Pour devenir « autonome », comme les enseignants, les étudiants, les départements et tout le monde. Après quatre mois de grève soutenue par tous au nom de la lutte antihiérarchique, une poignée de familles africaines s’était emparée du pactole. Et l’avait réglé à sa façon : travail de 6 heures à 9 heures du matin et bye-bye ! Franchement, c’était un cloaque. La Sorbonne surchargée de graffitis et de dazibaos m’a soudain paru nette et propre comme le Louvre. Bon, j’exagère. C’est mon côté Passy. À Saint-Jean, mon collège de la onzième à la terminale, on avait vécu comme une victoire napoléonienne de ne plus nous mettre en rang avant les cours. Les profs avaient carrément dû nous implorer de ne plus nous lever quand ils entraient en classe. À Vincennes, j’étais en plein Moyen Âge, dans la cour des Miracles. Je n’en croyais pas mes yeux.
Dans un couloir menant aux salles où on enseignait le guarani, le quechua et le nahuatl, un petit gros barbu, poilu, chevelu et rieur m’a tapé sur l’épaule. C’était un « patriote de Santiago ». Il a éclaté de rire quand je me suis présenté comme étudiant en économie. Puis il m’a servi de guide. Jusqu’à ce qu’il comprenne que je ne lui achèterais pas de joint. On parlait espagnol partout ; entre les opposants à Franco, les victimes de Pinochet, ceux qui fuyaient la junte argentine ou les colonels brésiliens, les réfugiés colombiens ou péruviens, on se serait crus au carnaval de Rio. Des Grecs aussi avaient fui la dictature. Inutile de préciser que j’ai pesé chaque mot dans mes sarcasmes pour le papier d’Hélène et de Janie.Loin de claquer la porte au nez de tous ces sagouins, j’ai résumé ce paradis d’extrême gauche en éléments de décor adolescent et pittoresque du folklore sud-américain. Pas question de ricaner des antifascistes confrontés chez eux à de vrais fascistes. Les Français suffisaient amplement à mes railleries. Dans l’atmosphère « marijuanesque » d’une fête de banlieue, des dingos espéraient le réveil de la momie de Lénine. Une felouque démâtée louvoyait sur un océan d’illusions sous les yeux de cette brave Dame Nature dépitée par tant d’arrogance tiers-monde. Je vous rassure : dans mon papier, je me suis régalé, sans méchanceté. Pas d’indignations, juste des sourires et d’innocentes remarques ménagères. Les pages mode ont apprécié. Le service Politique aussi. C’est là qu’ils ont découvert mon existence. Au cours des deux années suivantes, ils m’ont renvoyé à trois reprises à la fac.
Il faut dire qu’à force d’entasser les ridicules, les impostures et les tricheries du monde universitaire, la fac se donnait un mal de chien pour attirer l’attention. Après cinquante ans passés à aiguiser leur couteau, des trotskistes piailleurs agitaient jour et nuit leur canif. Au lieu d’étudiants souriants et instruits, tu tombais sur de vieux adolescents à fleur de peau, puritains, dogmatiques, inquisiteurs et haineux. La censure toujours aux lèvres, ils passaient leur temps à s’auto-excommunier. Aucune ironie, aucune mesure, aucun charme. En matière de loufoquerie, les profs valaient leurs élèves. On ne jurait que linguistique, anthropologie, philosophie, psychanalyse, narratologie avec, là aussi, des guerres de tranchées.Je ne comprenais rien à toute cette science. Je passais parfois une tête dans les cours de littérature. Même là, je décrochais vite, submergé de macrocontextes, de référents onomastiques et de métaphores diégétiques. Au moins, les étudiants de ce département ne se battaient pas entre eux. Divisés entre disciples de Bourdieu et élèves de Foucault, les fans de structuralisme sociologique, eux, s’arrachaient les salles de classe et les bons horaires. C’était pire encore entre les troupes maoïstes d’Alain Badiou et les pupilles socratiques de Gilles Deleuze. Impossible pour les seconds d’assister jusqu’au bout à un cours. Les premiers se faisaient un devoir de les déloger manu militari. Peu importait, tous les grands noms de la gauche universitaire passaient la tête : Gilles Deleuze, Hélène Cixous, Alain Badiou, François Châtelet, Henri Weber, Michel Foucault, Étienne Balibar, Jean-François Lyotard, plein d’autres… Lacan avait « livré » un cours, Derrida donnait son point de vue.
Tu t’attendais à visiter l’École d’Athènes à l’époque d’Aristote et tu tombais sur un camp retranché. Le Snesup avait ses troupes, les mao-spontex les leurs, le Comité d’action les siennes et, de temps en temps, le service d’ordre des Jeunesses communistes envoyait une délégation de costauds ramener le calme. D’un jour à l’autre, des barrages se dressaient pour filtrer les « révisos », les flics, les « stals »… L’autocritique publique faisait partie des mœurs. Les jours de vote, les urnes s’éclipsaient puis réapparaissaient sous l’œil de guetteurs gauchistes armés de matraques. À l’occasion, on forçait les locaux administratifs pour détruire des dossiers puis on affichait aux murs les feuilles de salaire des profs. Franchement, pour un journaliste, c’était la manne. Cela dit, je n’abusais pas de tous ces cadeaux. Je décrivais un cirque, pas la Loubianka. De toute façon, le gauchisme me passait par-dessus la tête. Je n’avais aucune envie d’aller traîner à Cuba ou en Crimée. Si je fantasmais, c’était sur Ibiza et Carnaby Street. Je n’ai voté que vingt ans plus tard au moment du référendum sur le traité de Maastricht, en bon Breton, 100 % europhile. Mes papiers faisaient rire, plutôt que s’indigner. Il faut dire que les profs m’aidaient.
Quand je me glissais dans les salles de cours, esbroufe et patafar se déchaînaient. Au lieu de micros, les profs auraient eu besoin d’aiguilles : ils enfilaient les perles. Je prenais en notes des phrases obscures, « charabiesques » et byzantines. Le tout communiste à mort. Ces bonshommes qui pontifiaient en caniches verbeux dans les universités américaines ruisselantes de dollars redevenaient des pitbulls maoïstes dès qu’ils regagnaient leur taudis du bois de Vincennes. On comprenait vite pourquoi le Collège de France, plein d’« ennemis du peuple », ne voulait pas de leurs vedettes. Seul Freud avait parfois le droit de japper aux basques de Marx. Des techniciens « pluriversalistes » disséquaient le vide et décortiquaient Mallarmé. C’était « transontologique ». Je me régalais. Mais sans hargne. Il en faut vraiment beaucoup pour que je m’indigne. Et puis, mystérieusement, malgré ce jargon pompeux, à l’ombre des stars ridicules, la fac fonctionnait.
Le nombre d’étudiants augmentait. Pendant qu’au département Philosophie, des divas cassaient les briques et les bijoux de la culture classique, les UV d’informatique, d’urbanisme, de cinéma et d’autres donnaient de vrais cours à de vrais étudiants. En prime, comme tout le monde, j’étais tombé sous le charme de François Châtelet, l’âme du campus, son chirurgien, celui qui calmait les grosses têtes souvent froissées, jalouses les unes des autres et perpétuellement inquiètes des foucades étudiantes, des calculs de l’administration et de l’hostilité du ministère. Deux fois, il m’avait entraîné au restaurant, à Vincennes, dans la ville, loin de la fac. Mes papiers l’amusaient. Au point que lorsque Le Figaro avait carrément déclaré la guerre au « campus des stups », face à mon embarras, il m’avait introduit à L’Alerte :
– Vous verrez, ils se croient à gauche, mais ils ne sont nulle part. Votre petite âme bourgeoise y sera bien au chaud. Et ne vous tourmentez pas : les journaux de gauche sont comme ceux de droite. Ils ne publient pas ce qu’ils ont envie d’écrire, mais ce que les lecteurs ont envie de lire. En bon petit farceur, ni de gauche ni de droite, vous serez aussi à l’aise qu’au Figaro.
Évidemment, ça me tentait. Vincennes rendait le Rond-Point hystérique. Pour un peu, ils auraient demandé que les paras viennent faire le ménage. Mes astuces passaient de plus en plus difficilement. De là à aborder l’autre rive, j’hésitais. Châtelet, qui avait l’œil, a trouvé l’argument massue :
– Vous serez bien plus tranquille pour finir votre thèse d’histoire. Là où les quotidiens jettent leurs journalistes sur la moindre bribe d’information pour remplir leurs quarante pages, les magazines se tâtent sans fin pour choisir de quoi parler dans leurs pages si rares et précieuses. Dans les premiers, on soupire à chaque papier qui vous tombe dessus ; dans les seconds, on prie pour en décrocher un.
Comment résister ? Je ne dis jamais non quand on fait appel à mon indolence. Quant aux préventions que j’appréhendais contre un journaliste du Figaro, il en avait souri. De façon un peu blessante pour ma notoriété mais malheureusement exacte. Le transfert est passé comme une lettre à la poste. Hélène et Janie m’ont invité à déjeuner chez Lasserre et, dans mon service, le chef des infos générales a organisé un pot d’adieu. Même chose à L’Alerte : Jean Dais, le directeur, connaissait de réputation mes grands-parents, résistants de la première heure. Il m’a eu tout de suite à la bonne. Je vous rassure : ça n’allait pas très loin. Taper sur l’épaule n’était pas dans ses manières. Son genre était plutôt « statue du Commandeur ». Disons que, tous les deux ou trois mois, drapé dans sa toge consulaire, il me saluait par mon prénom d’une voix grave, lente, posée et vouvoyante. C’était déjà très bien. De mon côté, je filais droit. La ligne de l’hebdomadaire n’avait rien de choquant. On faisait semblant de soutenir Mitterrand et on poussait par tous les moyens Rocard. Sans raisons sérieuses, je me méfiais du premier ; et sans arguments particuliers, le second me plaisait. En vérité, je m’en moquais. De toute manière, mes avis sur le sujet n’intéressaient personne. Mon premier grand papier (trois feuillets) parlait de corrida ; ensuite, j’avais planché sur le Palace, sur Sonia Rykiel, sur l’île de Ré… J’étais là pour la forme, pas pour le fond. Dans une série d’été, j’avais même glissé quatre pages sur la vie privée de Stendhal. Des informations piquées dans un livre oublié d’Abel Bonnard. Que j’avais prudemment omis de citer. Ces fantaisies m’allaient à merveille. Mais la légèreté n’a qu’un temps. Au printemps 1977, Vincennes m’a rattrapé. Une gamine avait frôlé la mort à l’infirmerie. Il y avait overdose d’overdoses. Rien de surprenant : bien à l’abri des franchises universitaires, le marché de la drogue tenait table ouverte. Appâtée, la presse est revenue fureter. C’est ainsi, dépêché par L’Alerte, que j’ai rencontré Xerxès.
2
Je l’avais déjà repéré un an plus tôt lors d’un reportage précédent. Dans le 307 qui nous amenait au campus, il mangeait des gaufrettes fourrées à la framboise. Des Paille d’Or ! Le goûter préféré des bambins du XVIe arrondissement. Ça m’avait soufflé. Pantalon noir, col roulé noir, chaussures noires, manteau bleu marine à col Mao, il s’étalait sur deux places. Vu de profil depuis le rang suivant, on aurait dit un lansquenet de Pontormo. Les sourcils noirs tracés droit, de longs cils, un menton parfait et, surtout, dominant des lèvres ourlées à la perfection, un nez en bec d’aigle qui donnait à son charme une aura menaçante. Avec ses traits fins et ses longs cheveux noirs tombant sur la nuque, il rappelait Bonaparte au pont d’Arcole dans la toile du baron Gros. Être beau, ça veut dire plein de choses ; lui était magnifique. Sa place était au Palace, pas à Vincennes. Je ne le quittais pas des yeux. Dernière Paille d’Or croquée, il avait jeté l’emballage en papier d’argent par terre et s’était redressé pour taper sur l’épaule d’un gauchiste assis devant lui en train de fumer une gauloise :
– Tu peux éteindre ta clope, la fumée me dérange.
Je n’en revenais pas. Mettre en cause l’indécence commune, en appeler à la moralité ordinaire et réclamer le respect des comportements vertueux qui rendent la vie sociale supportable… À Vincennes ! Il tombait de la lune, ou quoi ? C’était du jamais-vu. Pourtant, miracle, l’étudiant avait haussé les épaules puis jeté sa cigarette qu’il avait écrasée du pied. Et là, stupeur, Xerxès l’avait remercié puis s’était allumé une blonde. Indigné, le révolutionnaire institutionnel s’était retourné pour lui demander s’il se « foutait de sa gueule ». Réponse : « Oui. »
– Quand c’est ma fumée, elle ne me gêne pas. Et maintenant, sois gentil, ferme-la, j’aimerais lireLe Quotidien de Paris.
Le Quotidien de Paris ! Le journal des petits branleurs cultivés de droite. À Vincennes ! Autant feuilleter Mein Kampf. Seuls Libération et les magazines trotskistes avaient droit de cité. Rouge était le bulletin paroissial. L’Humanité passait pour fasciste. J’étais stupéfait. Quand l’autre l’a traité de « connard », il lui a répondu : « Enchanté. Moi, c’est Xerxès. » Puis chacun a rangé les armes.
Comment peut-on s’appeler « Xerxès » ? Je n’avais pas eu la réponse ce jour-là. Quand le bus nous avait lâchés à l’entrée du campus, il s’était levé et son regard, froid comme un galet, avait glissé sur nous comme sur des brouettes traînant par là. Très grand, avec une demi-tête de plus que moi, il s’était éloigné d’une démarche balancée, posant chaque pas sans hâte, avançant comme un fauve repu, calme et indifférent, la silhouette élancée, droite et carrée. S’appeler « Xerxès » lui allait comme un gant. Il avait vraiment un air royal. Surtout que le fameux Xerxès, l’empereur perse, était un autre spécimen de collection. C’est lui qui avait fait fouetter la mer parce qu’elle avait envoyé ses bateaux par le fond. Le nôtre aussi avait l’air dérangé. Royal mais zinzin.
Plus tard dans la journée, je l’avais aperçu dans le bâtiment du département d’urbanisme ; le meilleur, le plus sérieux, le seul que je fréquentais quand je traînais sur zone. Des professeurs dignes de ce nom enseignaient l’économie, la géographie, la démographie, l’architecture, la climatologie… Son directeur, Pierre Merlin, un polytechnicien, ancien patron de l’Institut d’aménagement de la région parisienne, en avait fait le seul département au niveau d’une université internationale. Du reste, tout le monde s’en était aperçu. À la même époque, en juin 1976, il était devenu le doyen de l’ensemble de la fac. Un vrai sacerdoce. Les hystériques l’avaient séquestré à deux ou trois reprises. Une fois, en leur échappant, il avait perdu une chaussure ; une autre fois, ils avaient déchiré sa veste. Qu’importe, il ne cédait pas aux caprices des dingos maoïstes et la fac, vaille que vaille, survivait à la folie gauchiste et à la haine d’Alice Saunier-Seïté, la ministre des Universités. Le courage et la détermination de ce bonhomme en costume-cravate, habillé comme un chef normal dans un pays civilisé, me laissaient rêveur. Et admiratif.
En mai 1977, quand les dealers ont à leur tour tenté de s’emparer de la fac, j’ai tanné L’Alerte pour couvrir sa journée portes ouvertes. Pas question de ne pas soutenir Merlin l’Enchanteur. Les choses tournaient mal. Tous les jours ou presque, on secourait des victimes d’overdose. Rien de surprenant. Depuis des années, dès le parking et la sortie de bus, on proposait du hasch. Une petite question et on vous désignait le fournisseur de L.S.D. en poste à proximité. Depuis des mois, en prime, la poudre circulait. Avec les dégâts qui l’accompagnent. L’infirmerie virait à l’hôpital de campagne. Et personne n’osait s’en rendre compte. L’ordre nigérian régnait. Depuis l’ouverture du campus, les Biafrais jouissaient du statut de victimes d’honneur. Ils ne savaient pas grand-chose, sinon rien, de Marx mais s’y connaissaient en napalm et en bombes à fragmentation. Chez eux, on ne tirait pas avec des balles en caoutchouc. Ils avaient dégusté. Bien plus que les héros grecs ou chiliens qui s’étaient surtout pris de grosses claques. Mieux encore, l’administration les avait longtemps eus à la bonne. Dieu sait pourquoi, sans doute pour le plaisir de contrarier les Anglais, de Gaulle avait pris fait et cause pour eux lors de la sécession de leur province. Consigne avait été donnée de ménager les réfugiés Ibos. D’où était sorti un commando en battle dress. Et une jolie petite entreprise de stupéfiants. Pantalons de combat à poches multiples, chemises kaki, parkas camouflage, rangers… Ils étaient une dizaine, parfaitement identifiés, placés à des endroits stratégiques. Le parking leur appartenait. Le soir, à l’occasion, ils y ramenaient quelques tapineuses établies un peu plus loin dans le bois. À force, l’écho du succès de leur business avait franchi les limites de la fac. Tout Paris venait se fournir. Le Figaro, L’Aurore, Minute et d’autres prenaient la mouche. Je ne parle pas d’Alice Saunier-Seïté, la ministre. Selon elle, il fallait enjamber des êtres hybrides affalés par terre pour parvenir en cours. À l’entendre, des enfants dépenaillés jouaient au milieu d’ordures. Elle décrivait carrément un bidonville de Dacca. L’Assemblée nationale n’en croyait pas ses oreilles. Les bandes rivales de dealers s’étaient mises à jouer du couteau. Pierre Merlin avait dû réagir.
Il avait commencé par contrôler les cartes d’étudiant à l’entrée du campus. Ça n’avait pas manqué : le feu avait pris à la brousse. Les tignasses insurrectionnelles habituelles avaient fait le siège de son bureau pour le traiter de flic. Sans lui faire peur. Les jours suivants, avec quelques gardiens héroïques, il avait même ceinturé quelques fourgues. Pire : il les avait livrés à la police. Sans que cela change grand-chose. Le chaos habituel régnait entre cours, pique-niques, négoces et comités.
Assis à la cafétéria où le marché tenait table ouverte, je venais de décapsuler un Coca. Mon vieux caban posé à côté, en jean et tee-shirt bleu marine, Stan Smith aux pieds, je faisais couleur locale. Personne ne me prêtait attention. J’ai aperçu Xerxès à l’autre bout de la salle. Isolé, appuyé contre une vitre, en train de sucer une moitié d’orange, il m’observait. Boots pointues noires, tee-shirt noir à manches très courtes, il travaillait un look à la fois « Vincennes » et « Paris-centre ». Pas de pattes d’eph ni de godillots, de chemises tiers-monde ou de pulls tricotés dans les alpages, mais ses longs cheveux noirs coiffés en catogan. À l’époque, on n’en voyait jamais. Avec son jean serré aux chevilles, il faisait « Bus Palladium ». Style Lou Reed gonflé aux hormones. Sa silhouette inspirait la prudence. Il ne fallait pas le chercher. Son mécontentement est tombé sur un guitariste poussiéreux. Xerxès lui a demandé d’aller gratter les cordes plus loin :
– Tu nous emmerdes avec Brassens. Va brailler ailleurs. Et ne me dis pas ce que je dois penser. On n’est plus au certificat d’études.
Il ne changeait pas. La provoc restait son registre favori. J’allais m’approcher de lui quand, juste derrière moi, Pierre Merlin et un groupe de jeunes socialistes ont surgi dans un grand vacarme. Interpellant les gens et bousculant plusieurs personnes, ils se sont précipités vers les marches d’escalier où billets de banque et barrettes de hasch voisinaient sans façon. Et là, sans préliminaires, le doyen s’est emparé de la première liasse de Richelieu à sa portée. Une audace à ne pas tenter avec des Nigérians. À Lagos non plus, ils ne tergiversent pas. Surpris en train de couper son shit, un dealer a brandi son couteau. J’ai cru la dernière heure de Merlin arrivée. Erreur : sorti de nulle part, Xerxès a attrapé le bras de l’Africain et l’a retourné si brutalement que le type s’est cassé la figure en poussant un cri de douleur. Sa mâchoire était en sang. Dans le même mouvement, Xerxès a balayé du pied les restes de la marchandise sur lesquels quatre ou cinq personnes se sont jetées. Demi-sourire moqueur aux lèvres, lui a ramassé des billets. Une vraie scène de film. Entre-temps, le groupe de militants socialistes s’était lancé au secours du doyen. D’habitude, ils tabassaient plutôt cocos, trotskos et maos. Et se faisaient généralement malmener. À Vincennes, la guerre civile au sein de l’extrême gauche ne connaissait jamais de cessez-le-feu. Pour une fois qu’ils changeaient de proie, ils s’en sont donné à cœur joie sur les quatre ou cinq malheureux négociants Ibos. À l’époque, à gauche, on pouvait encore frapper un dealer noir sans aller se confesser. Puis le rideau est retombé. En deux minutes, tout le monde a levé le camp – y compris Pierre Merlin parti se réfugier dans les bureaux. Xerxès avait filé.
Je ne suis pas l’enquêteur du siècle et je n’ai jamais rêvé de décrocher le prix Albert-Londres – que personne n’a songé à me remettre. Je ne mets pas le pied dans la porte, je ne me faufile pas par la cour arrière, je prends poliment mes rendez-vous. Cela dit, en quatre ans, à force de venir, j’avais fait quelques connaissances dans la fac. Une bibliothécaire, deux ou trois chargés de cours, l’intendante algérienne de la cafétéria avec qui j’avais eu une petite aventure… Vincennes oblige, ils n’étaient jamais tous là ; les termes « horaire » ou « contrat de travail » avaient un sens très élastique. Tout restait bizarre. À mon dernier passage, lors d’une journée portes ouvertes, traînant au Centre universitaire expérimental, dans le département Cinéma, j’avais vu des élèves se gifler à propos de l’intérêt de la vidéo dans leur métier. Certains la condamnaient sans appel. Sentence partiellement levée quand une jeune fille avait rappelé que Jean-Luc Godard ne jurait plus que par elle. Donc, ce fameux jour de la chasse aux dealers, je relisais mes notes à l’arrêt de bus quand Xerxès est apparu devant moi :
– Un mètre quatre-vingt-huit ; quatre-vingts kilos ; vingt et un ans. Je me trompe ?
Ainsi qu’il m’avait semblé, en effet, il m’avait bel et bien observé. À part le fait que j’avais vingt-trois ans, il avait un compas dans l’œil. Je n’ai pas eu le temps de lui demander ce que cela pouvait lui faire. J’avais déjà la réponse :
– Ça fait du bien de voir une personne décorative dans ce taudis. Tous ces hippies et ces gauchistes me soulèvent le cœur. Ils se frottent les uns contre les autres, secouent leur poussière, vocifèrent des âneries et saccagent tout ce qu’ils touchent. Toi, au moins, tu sens bon la viande blanche. Un morceau de choix, charnu, savoureux, taillé dans la culotte.
De lui, je m’attendais déjà à tout, mais ces remarques m’ont coupé le sifflet. Pas le sien. Il connaissait mon nom et savait que j’écrivais pourL’Alerte. Lui étudiait l’architecture aux Beaux-Arts, dans l’UV du Grand Palais. À Vincennes, il suivait des cours au département d’urbanisme, les seuls qu’il prenait au sérieux. Selon lui, tout ce qui était littéraire ou sciences sociales relevait de la fumisterie :
– Partout ailleurs, on arrêterait les frais. Pas chez vous. Pour un idéologue français, si une idée foireuse ne marche pas, c’est parce qu’on n’est pas allé assez loin. Au lieu de fermer ce cabanon, vous gavez de subventions des gauchistes qu’il faudrait dégager à coups de pied dans le cul. Pareil pour les hippies. Ils ne parlent que d’harmonie mais, sur leurs guitares, même Simon et Garfunkel ont l’air désaccordés.
Le bus n’arrivant pas, il a eu envie de s’asseoir et a interpellé une brave dame africaine embarrassée de sacs plastique et noyée dans ses rêves :
– Ces bancs sont pour les passagers, pas pour votre barda. On voudrait se poser.
À Passy, les gars de notre âge se seraient faits hara-kiri plutôt que d’interpeller une femme d’un certain âge, même surchargée de cabas. J’aurais voulu m’enfoncer sous terre. Pas elle. Glissant le gros de son attirail entre ses jambes, elle l’a traité de « mal élevé ». Qu’avait-elle dit ? Il l’a crucifiée :
– Eh mémère, ne prends pas de grands airs avec moi ! Si j’ouvre ton balluchon de romanichelle, je vais trouver tous les produits d’entretien que tu as piqués à la fac. Alors, tu te pousses et tu la boucles. Sinon, on va au poste de police. Ce n’est pas une Zoulou qui va donner des leçons de savoir-vivre à un Persan !
Je me suis éloigné. Ce dingue me faisait honte. Il a secoué la tête dans ma direction, s’est allumé une Winston et a rejeté la fumée vers la pauvre femme de ménage de l’université. J’ignore ce que j’avais fait, mais, quand je regardais vers lui, il m’accordait un sourire à rendre heureux en enfer. Pour finir, à l’arrivée du bus, il m’a laissé monter à bord puis a occupé le siège voisin. Pas question de battre sa coulpe :
– Si tu as besoin d’eau chaude, peu importe d’où vient le petit bois qui la chauffe. Ce siège, j’en avais besoin. La grossièreté est une bonne allumette. Ne te tourmente pas, cette vieille bique s’en remettra. C’est juste une voleuse.
Sur quoi il s’est présenté : « Khashayar Salamanji ». En français : « Xerxès Salamanji ». Comme l’indiquait son prénom, il était iranien. Lui disait « persan ». Je n’ai pas ouvert le bec. À l’arrêt Château-de-Vincennes, il m’a tapé sur l’épaule :
– Allez, arrête ton numéro de Marie-Chantal. Je te dépose à Paris.
Monsieur ne prenait pas le métro comme tout le monde. Il avait garé son Austin dans une rue derrière la station. J’ai sauté sur l’occasion. Il aurait peut-être une ou deux formules marrantes pour mon papier. Je n’ai pas été déçu. Une fois nos deux carcasses glissées par terre dans sa caisse à savon, il n’a plus lâché le crachoir :
– Je ne la laisse pas sur le parking de la fac. Il y a trop de loubards dans cette cathédrale d’agités du bocal. Cette fac me révulse. Pour laisser dérailler un tel lieu, il faut être soit un fou, soit un Français. À force de vous prendre pour le porte-pinceaux de la démocratie, vous ne distinguez plus les citrouilles des carrosses. Vous êtes tétanisés par la gauche. Mais tout ce que savent faire ces crasseux, c’est vociférer, picoler et tabasser. Cela dit, ils n’iront pas loin. Vos gauchistes ne croient pas un mot de ce qu’ils disent. Ils veulent abattre le capitalisme et, première étape, ils obtiennent de la direction un jour de récupération pour le personnel de nettoyage qui n’en fout pas une rame. Après deux ans à piailler dans le bois de Vincennes, ces pantins deviendront profs en province, sous-fifres dans une agence bancaire, ouvreuses dans des cinémas d’art et d’essai ou tisseurs de lin dans le Périgord. C’est la fac des aigris qui savent déjà qu’ils ne seront jamais reconnus. Un jour, en France, il faudra que vous appreniez à la fermer. Vous ne savez que palabrer. Enchaîner les sermons stériles. Faire monter la température pour le plaisir. Dans le pays de Diderot…
Et patati et patata… Il commençait à m’énerver. On ne l’avait pas suppliée de venir, cette grande gueule mésopotamienne. Je lui ai conseillé de desserrer un peu les joints :
– Que je sache, ce ne sont pas les étudiants français qui vont à Téhéran ; c’est vous qui venez passer de vrais diplômes chez nous. La France ne doit pas être si nulle. On aime la palabre. Tant mieux. Le débat, c’est fertile et joyeux.
– Inoffensif, surtout. Vous chantez comme des cigales. Mais vous êtes fâchés avec le bon sens. Et, à force d’hypocrisie, vous désarmez l’Occident. Toujours à trouver des excuses aux tyrans de gauche, Paris est le dépotoir de toutes les rancœurs du tiers-monde. Ça me dégoûte de vous voir cajoler des analphabètes qui, rentrés chez eux, deviendront des hyènes. La France est une vraie mémère. Obsédée par les libertés, elle couve chez elle tous les petits dictateurs qui, demain, lui cracheront à la gueule.
Quand on connaît la suite de l’histoire, j’aurais dû tendre l’oreille plus attentivement. Mais là, soudain, peut-être conscient qu’il dévoilait un peu trop ses batteries, il a laissé tomber ses imprécations. Il voulait savoir où j’avais « chopé » mes biceps :
– Tu fais de la muscu, ou quoi ?
De la musculation, moi ! À part taper (mal) dans une balle de tennis, je ne fais que de la voile, l’été, en Bretagne. Cela dit, à quinze ans, j’avais l’air d’une asperge et ma grand-mère, adepte des proportions antiques, m’avait inscrit au club d’aviron du château de Versailles. Cinq années de bagne qui m’avaient doté de bras et d’épaules à son goût. Pour un usage purement décoratif, une carrure d’armoire Ikea, large mais légère, avait remplacé ma silhouette de légume. Et je haïssais toujours le sport. Avec, en prime, une véritable aversion pour le château de Versailles. Que Xerxès, lui, adorait :
– Moi, c’est la France que j’aime. Les seigneurs de la Fronde, le Roi-Soleil, les Jacobins, les maréchaux d’Empire, les poilus, le général Leclerc… Une nation qui se bat. Et qui donne le ton au monde. Et même son style.
Ah oui, c’est vrai : tous ces enturbannés du Proche-Orient sont dingues du mobilier Louis XIV, lourd, massif, sculpté, galbé et, pour finir, bêtement ostentatoire.Plus c’est doré et surchargé de ferraille en bronze, plus ils achètent. Sans répondre, j’ai appuyé sur la touche Avance de son lecteur de cassettes. Une mélodie persane secouée de guitares électriques a envahi la voiture. Xerxès marquait le rythme sur son volant :
– C’est Gougoush, la star des stars à Téhéran. À quatre ans, elle chantait à la cour. Il y a trois ans, à Paris, elle a joué à guichets fermés pendant quinze jours.
Il m’a demandé si j’aimais. Réponse : « Oui, assez. » Mais, puisque monsieur regardait de haut la France, je lui ai dégonflé sa grosse tête persane. Malgré ses arrangements pop, sa Gougoush ne valait pas Bowie, Roxy Music ou T-Rex… Il a ricané :
– Que des Anglais. Vous n’avez rien, chez vous ?
J’aurais dû citer Manset, Gainsbourg, Véronique Sanson… Tant pis pour moi. Xerxès a repris ses couplets sur la France assise à pérorer sous son arbre généalogique. Je ne parle pas de L’Alerte. Il nous prenait pour les idiots utiles de tous les guignols du tiers-monde :
– Vous ne savez jamais si vous êtes Mykonos ou le Kremlin. Rongés par l’acide gauchiste, vous vous prenez pour des dandys mais vous soutenez Hô Chi Minh et Castro. Se déguiser en marquise de Pompadour pour tenir des propos de tricoteuse !
C’était bien vu. Déçu que j’aie quitté Le Figaro, mon grand-père comparait ma nouvelle rédaction à un chœur de cocos récitant des Ave Maria. J’ai gardé son appréciation pour moi. Xerxès, de toute façon, ne cherchait pas l’approbation. Quand il était lancé, il ne la bouclait jamais :
– Si ce n’était pas odieux, ton journal me ferait rigoler. En fait, vous êtes des mauviettes qui font des sermons. Je me demande ce que tu fais parmi ces vieux. En même temps, c’est ce qui me plaît : tu m’intrigues. Et puis tu es décoratif.
Lui aussi commençait à m’intriguer. Il allait me mettre la main au panier, ou quoi ? Du reste, il a proposé de m’emmener dîner. Hors de question. J’avais prévenu mon grand-père et Lina que je rentrais à la maison, avenue Georges-Mandel. Xerxès n’avait qu’à me lâcher à Nation, c’était direct pour Trocadéro. Non, il m’a raccompagné jusqu’au bout. Et il a fini par être aimable :
– Au fond, vous avez de la chance en France. Pas grâce à vos qualités, vous n’en avez plus. Mais grâce à votre langue. À l’oreille, c’est la plus plaisante au monde, légère et virile. On vient dans vos facs pour vous entendre. C’est encore plus agréable que l’italien, un peu trop farce. J’adore ta voix, par exemple.
Quand il m’a déposé, il m’a dit aller à deux pas, rue Cortambert :
– Chez ma sœur. Il faudra que je te la présente. Elle s’appelle Nazanine.
3
Les sarcasmes sur Vincennes qui plaisaient au Figaro convenaient moins à L’Alerte. Difficile de plaisanter aux dépens de Michel Foucault, de Roland Barthes ou de Gilles Deleuze auxquels le journal vouait un culte. L’hebdomadaire a vite constaté que l’esprit de sérieux et moi faisions deux. On pouvait chicaner ces grandes signatures sur des points de doctrine, pas sur des détails anecdotiques. Sans pitié pour mes béantes lacunes théoriques, on a retiré le campus fou de mes attributions. Par chance, au printemps 1978, les sujets futiles pour plumes frivoles ne manquaient pas. La mort de Claude François, les quatre Oscars décernés à Annie Hall, la victoire de l’Argentine face aux Pays-Bas en finale de la Coupe du monde de foot… Même l’actualité dramatique m’ouvrait parfois les bras.
En bon Breton, j’avais exigé d’aller couvrir la marée noire provoquée par l’Amoco Cadiz. Un vrai drame : deux cent vingt mille tonnes de brut répandues sur la côte du Finistère ! Sans même jeter l’ancre pour cesser de dériver, le capitaine avait perdu des heures à tenter de réveiller ses armateurs endormis à Chicago. Puis il avait encore négocié sans fin avec les remorqueurs allemands qui ne travaillaient pas à l’œil. Quand je suis parti, deux jours plus tard, l’odeur de mazout atteignait la gare Montparnasse. Et rien ne s’arrangeait. Les pétroliers allégeurs censés vider les cuves n’avaient pas les pompes nécessaires pour sucer le pétrole. Ne parlons pas des barrages flottants envoyés en catastrophe par l’État : le personnel n’était pas formé à leur pose. Quand on en installait un, soulevée par la houle, une inépuisable purée visqueuse le franchissait. Je ne ricanais plus. Robespierre tenait ma plume.
À mon retour, il a fallu Jason Robards en personne pour me calmer. Il venait d’obtenir à Hollywood l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour son interprétation de Dashiell Hammett. Un rôle sur mesure : l’auteur et l’acteur se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Comme deux bouteilles de bourbon, plutôt. Jason était descendu au Ritz. On a glissé jusqu’au Harry’s Bar, deux rues plus loin. Je ne sais pas comment il est rentré à l’hôtel. Ni moi à la maison. Dans la retranscription de son interview, de la première à la dernière ligne, chaque phrase relevait de l’imagination et des vapeurs de maïs à la vanille. Je lui ai prêté quelques bonnes formules empruntées à gauche, à droite et à lui. Tout est passé comme une lettre à la poste.
De toute manière, cette semaine-là, l’attention du journal ne se portait pas sur mes papiers : on venait de retrouver le corps d’Aldo Moro exécuté par les Brigades rouges. L’image du corps recroquevillé dans un coffre de voiture m’a bouleversé. »
Extraits
« Difficile de plaisanter aux dépens de Michel Foucault, de Roland Barthes ou de Gilles Deleuze auxquels le journal vouait un culte. L’hebdomadaire a vite constaté que l’esprit de sérieux et moi faisions deux. On pouvait chicaner ces grandes signatures sur des points de doctrine, pas sur des détails anecdotiques. Sans pitié pour mes béantes lacunes théoriques, on a retiré le campus fou de mes attributions. Par chance, au printemps 1978 Îles sujets futiles pour plumes frivoles ne manquaient pas La mort de Claude François, les quatre Oscars décernés à Annie Hall, la victoire de l’Argentine face aux Pays Bas en finale de la Coupe du monde de foot… Même l’actualité dramatique m’ouvrait parfois les bras.
En bon Breton, j’avais exigé d’aller couvrir la marée noire provoquée par l’Amoco Cadiz. Un vrai drame : deux cent vingt mille tonnes de brut répandues sur la côte du Finistère ! » p. 33
« Un Paradis venait de s’ouvrir à trois pas du journal : le Palace. J’en ai fait ma chasse gardée. La fête m’inspirait plus que le Serpent monétaire européen.
Incroyable, cette boîte de nuit. Un peu manoir, un peu boudoir. Le lieu hésitait entre palais Disney et monument historique. Pompons lumineux et boules à facettes scintillaient sur les murs tapissés de papier d’argent. Des nègres dorés tendaient des flambeaux comme dans un palais saoudien. La Vie en rose servait d’hymne. C’était vermeil et loufoque. Les plumes d’autruche et le vernis à ongles faisaient plus faux cils que marteau. » p. 35
« Une drag-queen à moustache du groupe a demandé ce qu’avait Nazanine, ce soir. Ce prénom m’a piqué comme une seringue. Je l’ai suivie au bar où, collé derrière elle, j’ai commandé une vodka-orange en précisant que je payais aussi le verre de Nazanine. Elle s’est tournée, intriguée :
— On se connaît ?
Une vraie voix d’hôtesse de l’air. Avec un très léger accent venu d’une terre inconnue mais ensoleillée. Pas question de louper mon coup. J’ai pris l’air tout simple du bon gars que je suis :
— Ben, évidemment. Tu es la sœur de Xerxès. Je t’ai vue rue Cortambert et il ne me parle que de toi.
Avec cent vingt décibels en fond sonore, mieux vaut coller l’un à l’autre si on est curieux d’avoir des détails. Miracle : elle en voulait, m’a ramené vers ses copains et s’est assise contre moi, un peu à l’écart. Pour casser le silence, je lui ai demandé ce qu’elle regardait en premier chez les garçons. Pourquoi cette question ? Je l’ignore. Mais je n’oublierai jamais la réponse. D’une voix douce comme l’eau de source, prenant d’abord une gorgée de Perrier, elle a dit : « La taille de leur sexe » ! Dans sa petite bouche de Vierge Marie, sur un ton délicat de mère abbesse, ça m’a coupé le souffle. Une seule chose à dire :
— Tu es bien la sœur de Xerxès ! » p. 40
« Depuis toujours, il aimait nager dans d’autres eaux. Revers de la médaille : étendu au soleil à Hammamet, il avait loupé Mai 68. Plus question de laisser passer une révolution. Et tant pis si elle tombait d’une coupole de mosquée. Tant mieux même. À l’instant où je me suis assis, il s’en réjouissait :
Un chaos de mythologies, de sourates, de dogmes, de foi et de pèlerinages est en train de rendre leur élan à tous ceux qui ne veulent plus du marché.
Il a alors éclaté de rire en ajoutant : « Dieu va chasser le roi. » Un rire énorme, brusque et homérique, lui a lancé la mâchoire dans les tempes. Puis il a conclu : « C’est trop beau pour être vrai. J’y pars sur-le-champ. »
Mauvaise surprise, il n’y allait pas pour nous mais pour le Corriere della Sera. Ça n’a pas plu. Agacé, Michel Maintec, le directeur artistique et responsable de l’iconographie, a pris ses distances : On croit rêver. On va baiser la babouche d’un clergé médiéval. Je n’y crois pas. Chacun sait ce que les corbeaux reprochent au shah : avoir distribué aux paysans les terres confisquées aux imams, avoir donné le droit de vote aux femmes, minimiser le rôle de l’islam pour ressusciter l’éclat des Perses antiques. Ces vieux barbus ne pensent qu’à leur denier du culte. Dès qu’ils auront le pouvoir, ils ressusciteront les tribunaux de l’Inquisition. Ils montrent déjà leur vrai visage en attaquant cinémas, bars et restaurants. Que je sache, L’Alerte n’a jamais porté la capuche ni le turban. » p. 59
« Tu ne critiques jamais rien ni personne. Tu observes, tu souris et tu cherches de bonnes formules pour résumer l’insignifiance de toute chose. On ne sait jamais ce que tu penses. As-tu un avis sur la situation en Iran ? Je l’ignore, mais, hier, ma mère s’est pris une claque en pleine figure et en pleine rue parce qu’elle n’était pas habillée convenablement. Ma mère ! Une femme respectable, polie, honnête et pudique que n’importe quelle cinglée s’autorise à gifler. À Téhéran, ce n’est pas le pain quotidien que ces folles de Dieu demandent à Notre Père, c’est leur haine quotidienne… Pendant ce temps, toi et tes copains parisiens, vous dansez et vous picolez. Et vous ricanez sur le style du clergé pour n’y plus penser l’instant d’après. Sans parler de tes imbéciles d’intellectuels qui approuvent des deux mains.
Sur le boulevard, j’ai attrapé un taxi. Recroquevillée contre sa porte, elle fuyait mon regard et a croisé les bras quand j’ai approché la main. J’aurais dû m’excuser. Juste lui dire que je l’aimais à la folie. Les sentiments rapprochent plus que les idées. Au lieu de montrer ma tendresse, de poser une bise sur ses lèvres adorées, j’ai rappelé que son propre frère applaudissait les ayatollahs qui allaient épargner le communisme à l’Iran. Peut-être mon ton était-il trop léger ? Elle l’a mal pris :
Ne me parle plus de lui. Et toi aussi, ferme-la.
J’en ai marre de votre futilité, de votre arrogance, de votre machisme désinvolte et, pour tout dire, de votre connexion de Français suffisants. » p. 108
« À vingt ans, je me suis retrouvé journaliste parce qu’un reporter du Figaro avait besoin d’un marin pour faire le tour du golfe à la voile. Ma vie a toujours suivi un cours accidentel. Les bonnes surprises surviennent par hasard. Les catastrophes aussi. Elles me rattrapent sans que je les cherche. Pourquoi ai-je fait l’amour avec Fahimeh ? Parce qu’elle était à portée de main, tout simplement. Elle s’est abattue sur moi comme la mouette sur un poisson. Embrumé de vodka-orange, mon cerveau de 4 heures du matin ne demandait qu’à poursuivre son ronronnement dans le calme. À la seconde où je ne l’ai pas repoussée, j’ai su que je n’avais rien à gagner à cette folie, tout à perdre. Ses baisers avaient peut-être un parfum de fleurs mais ne donneraient pas de fruits. J’aurais dû l’envoyer se faire prendre ailleurs. Et j’ai fait le contraire. Sans grands efforts ni talent. Elle n’a pas dû me classer « grand cru ». J’ai tout de suite eu l’impression de faire l’amour au bord d’une falaise ébréchée. » p. 165
À propos de l’auteur
Gilles Martin-Chauffier © Photo DR
Né en 1954, auteur d’une quinzaine de livres sur la société française, Gilles Martin-Chauffier a publié entre autres Une affaire embarrassante (1995, prix Jean Freustié), Les Corrompus (1998, prix Interallié), Silence, on ment (2003, prix Renaudot des lycéens). Il a aussi publié plusieurs essais historiques, parmi lesquels Le Roman de Constantinople
(Prix Renaudot de l’essai, 2006). Il a publié chez Albin Michel Les Lettres qataries en 2025. (Source : Éditions Albin Michel)
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